‹ Dictionnaire d'ascétismeChapitre 239 sur 315 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Il y en a qui veulent faire sdon Vétendue de

leur ferveur»

Ceux-ci se persuadent qu'ils sont forts, pour s'autoriser dans l'étendue qu'ils veulent donner à toute leur ferveur; et se servant du feu qui les anime, que ne disent-ils pas, pour montrer qu'ils doivent tout entreprendre et tout faire, pour aller justement, où ils veulent, et aussi loin qu'ils sentent qu'ils sont appelés?

1* Pouvons-nous en conscience refuser de remplir toute la grâce qui est en nous, disent-ils, si la vue vous est donnée? Ou au moins ne devons-nous pas y faire selon toutes nos forces, aGn qu'il ne nous soit pas reproché d'avoir manqué au travail, pour y parvenir, si au reste nous n'y parvenons pas? Notre cœur et notre esprit sont tout gros do cette grêcc de ferveur; ne crions-no o^

SUPPLEMENT AU. DICTIONNAIRE DASCETISMK

iSTÔ

•lonc pas des prévaricateurs» si nous oraeltions rien pour la seconder et pour la remplir?

S» Je demande pourquoi cette grâce nous est donnée ? Est-ce pour autre chose, qu'afin que nous la secondions daps toute son étendue? Si c'était le contraire, elle ferait donc bien du bruit dans nos consciences, pour vouloir de nous si peu de correspondance : non, ce grand feu ne nous presse, qu*aQn que nous allions à tout ce qui est capable de nous consumer.

3* Mais dites-moi, si en vérité nous ne serions pas criminels, de laisser quelque chose de vide de cette grAce, qui nous est communiquée, et de le faire volontairement, tandis que nous sentons la force de ses feux qui nous emfjortent? Cette partie, pour dire ainsi, et ce reste de grâce feraient le sujet de notre jugement; ce que nous ne pouvons empêcher, sinon en n'épargnant ni corps, ni âme, ni tout ce qui est de notre fond, pour ne rien laisser de cette grâce, qui nous puisse être une matière de reproche.

V Vous ne concevez pas auel tourment ce nous serait, s*il nous fallait arrêter le cours de cette ferveur qui nous possède ; ce serait le même qu*aurait <:elui qui, étant attiré par une force violente, se voudrait seul opposer à la vertu de cette attraction. Cette ferveur fait en nos âmes desetTorts qui ne se peuvent comprendre, et quel moyen y a-t-il de ne s'en pas laisser emj>orter ?

C'est ainsi, Théonée, que ce? personnes ferventes parleront à leurs directeurs, et ciles en diront encore bien d'autres, si Ton pense les presser, pour apporter quelque moJération à leurs ferveurs. Mais hélas 1 combien en voit-on aussi, ou qui avortent en chemin, ou qui font absolument naufrage, ayant voulu trop prendre de vent. Non, non, il s'en faut bien qu'il faille écouler toute sa ferveur, et s'abandonner tout à son feu. S'ils ne m'en croient aussitôt, qu'ils se donnent la patience d'entendre mes raisons, et qu'ils ne se révoltent pas incontinent, ayant que d'avoir vu, si je dirai assez raisonnablement pour les convaincre.

Cette grande ferveur est louable, oui sans doute, et je la k)ue, autant que vous le pouvez faire; mais pourquoi vous semble-t-il, qu'elle soit ainsi versée dans votre âme avec tnrit d'excès? Ce serait bien vous méprendre, si vous pensiez que ce fût pour en donner h votre corps et à votre esprit, autant qu'ils sont capables d'en porter; ^ous donneriez ainsi à la grâce une conduite peu judicieuse et beaucoup inhumaine; elle fait les choses plus justement. Le feu de cette grande ferveur n'est ainsi grand, qu'afin de vous piquer et d'empêcher que vous ne vous relâchiez ; afin môme de vous en appliquer plus vigoureusement dans vos devoirs, mais non pas afin de crever sous le poids en le secondant.

Ne voyez-vous pas, qu'en y allant de la sorte, c est pour épuiser bientôt toutes vos forces? Je dirais quasi que vous êtes ennemi de cet csprik de ferveur; car vous le détrui-

sez en le voulant faire agir dans toute son étendue ; il n'en est pas moins que d'un bon cheval, qu'on fait aller de toute sa vigueur ; ce n'en est pas pour longtemps, il sera rendu bientôt inutile ; ou comme d'une lionne terre, qu'on fait toujours travailler, jusqu*â en épuiser enfin toute la substance. Sachez que ce grand feu-là même, gui porte à tout le bien imaginable, sera bientôt éteir.t, si vous en voulez incessamment appliquer toute l'ardeur. Et puis, qui peut suivre sa ferveur également et toujours, avec toute l'impétuosité de l'esprit ? Ni la nature, ni la grâce n'apprennent point cela ; et vous nous voudriez faire des leçons, plus qu'elles ne nous en font^

Et quand bien même je vous accorderais que votre vigueur n'en serait pas plus épuisée, pour faire selon toute la ferveur gui vous anime, il sera toujours néanmoins vrai, quoi que vous en puissiez dire, qu'enfin l'esprit prend un certain dégoût, se voyant si pressé, et que, sans être autrement fat'gué par l'épuisement, il se fatigue pourtant luimême, parce qu'il est trop poussé, et commence à n'avoir plus aucuco douceur pour ce qu'on l'oblige de faire.

Mais il va bien encore plus avant ; c'e^t qu'il contracte une aversion de tous les exercices de piété, qui faisaient auparavant son charme et son attrait . Il n'y va plus, que par une dure contrainte ; on l'importune, et on le tue, quand il faut obéir et agir; et celui, qui volait au commencement, à peine peut-il après marcher. C'est là bien avancer, Théonée, nour avoir voulu déployer toutes les voiles ae sa ferveur. Cette ferveur donc s'étouffe; l'épuisement se ressent; le dégoût ne manque pas de venir, c'est tout ce qu'on V gagne, et rien davantage : mais c'est bien là reculer, pour avoir voulu mal à propos trop avancer.

Kl pour vous montrer plus sensiblement l'illusion de ces personnes, je vous la présente sous ce biais. Avez-vous bien considéré où porte d'ordinaire leur ferveur?

Elle porte à |)récipiter toutes choses, et à vouloir leur donner la maturité avant la temps. Ce grand feu, qu'elles ont pour tout ce qui est de vertueux et de saint, fait qu'elles y volent aussitôt par Tnrdeur de leurs désirs; ce qui fait que l'action en est toujours précipitée, parce qu'elles veulent les choses aussitôt faites, et aussitôt farfaites qu'elles sont voulues. De là vient, et que leur esprit n*a euèro de repos, ne voyant pas que ce qu'il passionne ait incontinent sa perfection; et qije rien ne se k ' jamais avec bien de l'exactitude; et que pré cipitant ainsi l'œuvre de lagrâce. elles son. touioufs hors de ses conduites. N'est-ce pa^ Ià un beau désordre de cette ferveur, qui gâte tout par ses empressements, et qui pen>p pouvoir aller plus vite que Dieu ne veut ?

Si toutes les raisons que je viens do produire ne vous semblaient pas encore prouver assez, voyez, Théonée, en voici une, qui aveugle elle-même. Qu'on regarde, je vous prie, de bien près tous ces esprits fer-

LES ILLUSIONS DE LA ME SPIIUTUELLE

Ycnls , qu j Irouvera-t-on T On trouvera qu'ils sont souvent des choses très-inconsidérées, et qui sont tout à fait contre le bon sens, jusqu'à donner quelquefois du scandale. Et avec cela on trouvera ensuite qu*ils ne s'égaren/ ainsi d'une manière si imprudente, qu'y étant poussés par leur ferveur indiscrète, qui s'acquitte aussi mal de ce qu'elle entreprend, qu'elle embrasse tout sans réflexion et sans jugement. Si bien que l'on peut dire, qu'ordinairement, commettre une action de piété à ces sortes d'esprits, c'est la perdre dès là môme; car si leur ferveur les égare si loin dans leur propre intérêt, avec quelle assurance leur 7>ourra-t-on confier ce qui demande une conduite sage et modérée?

Oh Dieu! que la grande ferveur, qui veut tout faire, en fait peu et le fait encore bien

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