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CHAPITRE II

Il y en a qui veulent faire beaucoup plus que les autres par un excès de ferveur.

Il semble que ceux-ci doivent encourir le Dlârne de tout le monde, à la f)remière exposition, qui se fait de leur sentiment; mais de leur part il leur semble bien qu'ils ont de quoi s'en très-bien défendre.

1" Ils croient que, s'ils ont la prérogative d'aune grâce de ferveur toute particulière, qui n'est point accordée aux autres, ils ont aussi une obligation d'en faire beaucoup plus. Ils doivent, le pensent-ils, les passer en tous les exercices de vertu, autant que leur grâce passe celle du commun ; et puisque chacun doit faire selon sa mesure, ils concluent, qu'en en aj^ant une plus grande que les autres, ils doivent |>orter bien plus loin leur travail.

2' Ils ne se croient pas seulement obligés h cela, pcrVexcès de leurgrâce, mais encore par cette pointe et par cette vive force, qu'ils en expérimentent; et qu'en étant plus piqués et pressés que ne le sont les autres âmes, ils doivent aussi aller bien plus vite et en ftire davantage.

3' Il s'en trouve même parmi eux, qui ont cette persuasion, qu'il en doit être, particulièrement dans les communautés, qui soient nux autres en toutes choses un exemple de ferveur, et comme une voix qui les anime à tous les exercices de piété, et que la ferveur d'esprit, dont ils sont pleins, veut d'eux ce devoir, sans qu'ils s'en puissent dispenser.

Cette cause n'est pas si mal défendue, Théonée, mais aussi il n'est pas si malaisé d'en découvrir le faible; je veux que vous en soyez vous-même le juge.

Quand je n'aurais que ce seul mot à dire, pour faire voir la pure illusion de ces esprits, savoir que leur discours montre une certaine jactance et une opinion trop vaine de leur disposition, j'aurais quasi tout dit. Car est-ce une chose, qui soit bien tolérable, que sous quelque apparence que ce puisse être, on se donne quelque élévation au-dessus des autres? Rien au monde n'est capable de justifier cette illusion ; et s'ils sont plus riches

de biens spirituels, si leur ferveur est beaucoup plus embrasée, est-ce là, i our en j rendre des sentimenis de préférence et jour vouloir par tout éclater en faisant le bien? La superbe et l'illusion y sont bien égales.

N*est-cc pas ainsi qu'on affecte des singularités, qui ne sont pas moins quelquefois scandaleuses, à faire plus que les autres, qu'à se donner des dispenses? Car c'eit où J ousse assez ordinairement cette ferveur. Elle nesecontente j as de suivre une viecommune, où elle serait éteinte; il lui faut toujours quelque chose qui relève la personne et qui la fasse regarder. Or, si toute singularité est un scandale public et un véritable poison dans les communautés, p.eut-on aj rès cela approuver ces ferveurs qui pcitent toujours à en faire plus que les autres dfîns tous les exercices de piété? Voulez- vous favoir quelle est la ferveur, qui n'est pas moins louable qu'elle est 6Ûie? C'est celle qui, sans se démentir, suit constamment l'ordre d'une communauté, cary il faut assurément être fervent d'une façon très-particulière, pour ne diminuer rien de son feu, en faisant si longtemps et toujours d'une même manière les mêmes choses. Et c'est proircment dans cette constance et dans celte éternelle égalité, à faire tous les jours des actions, qui ne sont point soulageantes par leur changement, que j^araît la ferveur la plus ' véritable et la plus généreuse, et non i as à se faire regarder par quelque chose de singulier.

* L'illusion de ces esprits fbrvents les fait maintenant sortir d'eux-mêmes, pour passer jusqu'aux autres. Ce sont eux, qui commencent à condamner et les actions et les personnes, lesquelles ue sont pas conformes à leur manière d'agir. La chose a commencé par un sentiment d'obligation, «l'en faire plus que le commun, pour obéir à sa grâce, et puis, on en est venu à blâmer facilement tout ce gui ne se fait pas dans le feu de cette grande ferveur.

Mais où vont-ils encore après ce blâme, qu'ils font avec tant de liberté? C'est ici lo grand point, Théonée : Souvenez-vous qu'il n'en est souvent guère qui soient plus importuns dans une maison et qui latiguent davantage le monde, que ces gens qui soi t emportés par l'excès de leurs ferveurs. Ils veulent tout réformer; il n'est rien deb**en, s'il ne l'est sur la règle de cette grande sévérité qu'ils affectent. Tout ce qui a quelque condescendance vertueuse passe dans leur erpritpour un désordre et pour une prévarication. Et si les choses ne sont redressées, selon leurs idées, ce n'est plus qu'un dérèglement manifeste, dont ils ne se tourmentent pas moins, qu'ils tourmentent les autres, pour apporter le remède.

Et voilà, Théonée, ce que leur vaut d'en avoir voulu faire plus que les autres, en su vaut tous les feux de leurs ferveurs. Ma»* Dieu aussi a coutume de ne leur pas manquer. En effet il permet que ceux qui l'opl voulu de beaucoup emporter, en fassent après beaucoup moins. C'est qu'il permet

SUPPLEMENT AU DiCTlONNAlRE D'ASCETISME.

isa»

aae ces personnes, qui s*abandonnent si iniscrètement à leurs ardeurs, et qui se veulent toujours rendre considérables au-dessus des autres, par quelques actions signalées de piété, soient après réduites à la confusion de ne pouvoir rien faire. C'est que leur feu les menant si loin, leurs forces en sont bientôt consumées et en viennent enfm là, de ne pouvoir même faire ce qu'ils estimaient bien au-dessous d'eux.

Oh! qu'il est bon, oh! qu'il est saint à une personnne d'être telleracnl dans la ferveur pour les vertus, qu'elle pense en Quelque laçon moins à courir après ce qu'elle passionne, qu'à conduire son feu avec modéralion. Ce n*estpas là pour se tromper.

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