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CHAPITRE IV

Il y en a qui demandent à Dieu tout ce qu'il y a de plus dur^ par une impétuosité de ferveur.

Nous avons coutume de juger de la bonté d'une demande, aussi bien par la nature de 5on terme que par l'intention dont elle est animée. Il semble avec cela aue la demande de ceux qui sont poussés à la laire de grande ferveur :>e justifie d'elle-même; car le terme est parfaitement louable, puisqu'on ne peut rien demander qui porte plus son approbation avec soi que les choses qui sont les plus dures à souffrir; et pour l'intention droite, je la suppose tout entière.

1* Car que demandent-ils? Rien que ce qui est le plus capable de les détruire, avec un renoncement total de tout ce qui les peut aucunement satisfaire; cela ne parle-t-il pas de lui-même pour en faire voir le mérite et la bonté?

2* Jls ne demandent encore par là q^ue ce qui pJalt tout le plus à Dieu; h\} moins le prétendent-ils bien ainsi, parce qu'ils ont raison de croire que de toutes les choses du monde il n'y en a point qui lui soient agréables, comme les souffrances, qui ont été le Eartage de son Fils, et qui ont été pour cela onorées infiniment en sa personne.

3* Enfin, peut-il être une demande plus juste que celle qui se fait de ce que tout le monde refuse? Si elle se faisait d une chose qui ne se demande jamais, cela serait grandement louable; mais se faisant de celle qu'on rejette positivement, ne vous semble-

t-il pas qu'il est extraordinairement généreux et digne de toute estime?

Il est aisé, Théonée, comme vous le voyex, de se laisser surprendre de cette illusion, d'autant plus que d'ordinaire les Ames sont timides et grandement sur l'amour d'ellesmêmes; ce qui lait qu'elles admirent aussitôt ce qu'elles n'ont pas le cœur de demander ni de faire. Vous devez néanmoins savoir qu'il n'est rien qui répugne à tous les grands principes de la vie intérieure, comme de demander à Dieu des souffrances, et de porter encore son choix à celles qui sont les plus exquises. Et qu'on n'allègue pas le mouvement de cette grande ferveur dont on est poussé; car c'est ce que disent ces esprits fervents, qu'ils n'en peuvent plus, et qu'il leur en faut pour se (tésallérer par les croix, qui les font demander, prier et crer ; et c'est où ils répandent leur cœur et leur âme, dans l'excès du feu qui les consume.

Tout cela est bon, Théonée, i qui ne sait l)as les voies de Dieu, lesquelles veulei.i qu'on ne s'avance presque jamais à lui^demander aucune croix, de quelque ferveur qu'on puisse être emporté. Où est la défiance de soi-même, pour ne s'en jamais rien promettre de bien, et beaucoup moins pour supporter de bonne façon les croix les plus fâcheuses ? Et voici que nos fervents les attaquent et les demandent à Dieu 1 C'est bien là en vérité se promettre beaucoup de Fa vertu, ou plutôt de sa suffisance. Et vous pourriez croire que cette ferveî^ir n'est pas égarée? Et vous pourriez croire que ceuxlà sont bien assurés, qui le pensent être, où tout le monde tremble avec sujet? La témérité de leur demande déclare assez l'illusion de leur ferveur.

Je n'ignore pas qu'il se fait quelquefois dans les âmes des impressions si violentes du Saint-Esprit pour courir aux croix, qu'elles ne sont pas libres de demander celles où elles ne peuvent aller d'elles-mêmes; les saints nous en donnent là - dessus assez d'exemples; mais alors ce ne sont pas eux qui demandent, c'est l'Esprit-Saint qui gémit en eux et qui demande ; et ainsi il n'y a point de témérité de leur part; tout se fait en ce temps le mieux du monde, parce que celui ^ui demande est le même gui se donne le soin de faire les choses qui sont accordées ; cela veut dire qu'il sait aussi bien souffrir en eux, qu'il sait y demander. Mais ici ce n'est pas le Saint-Es| rit qui demande dans les âmes dont nous parlons, et qui les fait gémir après les croix } ce n'est ordinairement (^ue celte ferveur échauffée à qui elles obéissent; et comme ce n'est que cet esprit de feu naturel, et non pas du ciel, qui les fait demander les soufirances, il les abandonne aussi dans le besoin, étant aussi peu capable de les soutenir qu'il a été indiscret en ses demandes.

Cela même est encore un effet de la conduite de Dieu : il vous en faut, dit-il, des souffrances, et c'est vous qui prétendez m'en presser ; oh I vous en aurez qui vous feront bien voir que ce n'est pas mon Esprit

SUPPLEMENT AU DICTIONNAIRE D*ASCETiSME.

qui vous en a inspiré la pensée. Qu'en arfjve-l-il, Théonée? Dieu en envoie à ces fervents téméraires tout selon leurs désirs, mais avec un succès bien éloigné de ce que s en promenait leur ferveur; ils souffrent ai)rès, mais ils souffrent en succombant avec autant de confusion que d'infidélté.

OUI qu'ils ajJirennent à être plus humbles et plus avisés on leurs demandes, sans écouter si prom^itement une ferveur qui n'est bien souvent que fougueuse ou que puérile, tant la con Juite et l'événement le font voir. Mais qu'ils apprennent plutôt à se défier de toute demande, qui est poussée par quelque sorte de chaleur, particulièrement oik il s'agit d'être dans les croix les plus cruelles à la nature.

Moyens pour éviter les illusions des ferveurs.

1* Donnez-vous cette loi dans toutes les ferveurs que vous avez pour la vertu, de vous en modérer davantage, plus vous vous en sentirez animé : car, comme l'objet où l'on se porte est saint, il semble qu'on n'en fera jamais assez, et c'est ce qui fait qu'on

{)Ousse beaucoup plus loin que ne demande a vertu; si bien que l'excès de la ferveur doit être même un avertissement, pour ne pas s'en laisser si facilement emporter, et pour s'y ménager avec plus de circonspection.

2* Si vous devez avoir de la modération & faire les choses, d'autant plus que votre ferveur est ardente, n'en ayez pas moins aussi, l)Our n'assurer jamais de paroles, que tout ce feu que vous avez pour le bien ne vient que de Dieu. Priez-le que cela soit ; espérez

3u'il le purifiera; mais n'en donnez jamais 'assurance aux personnes, non plus qu'à vous-môme ; dites plutôt : il en est comme Dieu lo connaît ; je laisse ce feu pour ce qui m'en inspiré, sans examiner tant la vérité do la cause qui m'anime, et sans vouloir qu'on croie que c'est Dieu seul qui est le

principe do mes ferveurs, j'out ce que pcat idire lame humble, c'est de dire que Pieu pense en elle, et quil daigne bien le fairo sans qu'elle ose passer plus avant.

3' Quand bien môme vous auriez au cœ:ir tous les embrasements pour les choses saintes, apfjortez une attention toute particulière, atin que rien ne paraisse de ce quo vous avez, ni dans vos | aroles, ni dans vos actions. Faites-le, par horreur de passer pour une personne extraordinaire; faites-le pour en mieux faire mourir votre esprit I)ropre, oui ne passionne rien tant, sinon qu'on sacne les avantages qu'il a.

4" Que si l'effort de cette ferveur était sî grande que vous ne pussiez vous empêcher de faire quelque chose d'extraordinaire, comme il arrive quelquefois; que cette obéissance à la grâce est comme nécessaire, tant l'esprit est fortement et doucement emporté ; cachez-vous bien aux yeux du monde, et que ce que vous ferez ne soit pas moins secret que ce aue vous sentez; fuyez pour lors la vue et la conna ssance des hommes , comme le ferait celui qui voudrait faire un mauvais couj», et dites-vous à vous-même : Ehl l'on penserait ce qu'en vérité je ne suis pas, si l'on voyait ce que je suis obligé de laire, sans m'en pouvoir dispenser, tant je suis ravi par une sainte nécessité.

5* Je vous ai dit gue vous deviez d'autant plus modérer vos rerveurs, qu'elles étaient véhémentes; mais j'ajoute maintenant qu'il n'est rien, dans toute la vie intérieure, que vous deviez régler avec tant de soin. Je sais bien que les autres choses, universellement, demandent toujours une conduite fort modérée, mais la ferveur de l'esprit la demande plus que tout le reste ; car il n'est rien qui s'évapore sitôt que ce qui a un grand feu; de sorte que la ferveur étant de cette nature il faut, pour en conserver toujours le feu, le ménager et le conduire de la manière la plus tempérée qui puisse être.

TRAITE III

LES nXUSIONS DES DESIRS.

Il n'y a point de matière, qui soit étendue et inQnîe, comme celle des désirs, soit de la part des personnes, puisque tout le monde en a naturellement les inclinations; soit de la part des actes, qui sont en ce point continuels; soit de la part des objets, n'étant presque rien dans la vie qui ne fasse l'objet de nos désirs.

Il faut donc que je me borne moi-même dans une matière si vaste et si ample, en laissant là tous les désirs superflus et inutiles, au->si bien que les criminels, pour no m'arrôler qu'à ceux qui sont justes et saints; mais il faut encore que je me donne des bornes dans ceux-là même qui sont pleins de bonté; autrement je n'aurais jamais fait, «t ce serait m'engager bien au delà de ce

que je me suis proposé, et de ce que vous pouvez attendre d'un discours plus resserré. Et comme parmi tant de saints désirs, il y en a qui sont de leur nature plus éclatants, et qui se découvrent davantage tous les jours dans les voies de la vertu, ce sont ceux à oii ie m'attache, et dont je fais le choix entre les autres pour faire le sujet et le partage de ce discours. Les voici tous d'ordre : les désirs des vertus ; les désirs de l'oraison; les désirs delà santé; les désirs d'être délivré des tentations et des persécutions, pour en va-

Sfuer mieux à l'intérieur; les désirs des soufrances; les désir$ du paradis. Deux choses m'ont porté à m'arrêter à ces sortes de désirs plutôt qu'aux autres, parce qu'il se trouve que les cœurs en sont d'ordinaire plus près-

«3îs

LES ILLUSIONS DE LA VIE SPIRITUELLE

ses, et pacce qix'il n'y en a point qui nous naraisseni si purs, et si capables d'aider à la sant:tification des flmes.

Mais aussi je vous dirai que c'est cela roéme qui fait qu'on est bien plus disposé h rillusion, et qui fait en même temps gue •'ai plus à cœur, Théonée, de vous en instruire, afin que vous n'alliez pas dans ces égarements i étant vrai qu'il est également facile de se tromper et de désirer. C'est ce que vous allez voir dans tout ce traité; ce que j'ai pu vous dire des désirs, dans la pre^ mière partie du premier tome des Maximes êpirituelless ne s'étanl fait que fort légèrement, et ne vous y ayant montré que confusément, et en général , l'impureté qui a coutume de se trouver dans les désirs*

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