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CHAPITRE II

Les illusions des désirs de Voraison,

11 n'est rien qui ne se puisse dire sur ce sujet, pour en insjnrer les désirs et l'amour, puisque les livres sont pleins de tout ce qui i)eut persuader l'exercice et la nécessité de Toraison : c'est pour cela que je me retiens d'en rien dire pour y antmer les cœurs, n'ayant rien là-dessus à alléguer de plus pressant que ce qui s'en lit de tous côtés : il se peut seulement dire que les désirs de J'oraison ne sont jamais assez grands , puisque l'âme ne se peut aucunement élever de terre que par son moyen, et que, sans elle, elle demeure toujours rampante et ensevelie dans ses impuretés. Je laisse donc toutes les raisons qui s'en peuvent produire pour la faire désirer à toutes les âmes bien nées; ce n'est pas là maintenant mon affaire, mais ce 1 est de vous en montrer les illusions.

Il faut pourtant vous distinguer ici deux choses exactement, avant que je m'y engage : vous pourriez penser que je veux précisément vous parler des illusions de l'oraison; non, ce nest'rien moins que cela; J'en ferai plus bas un traité exprès et tout séparé : mais mon dessein dans ce chapitre est de vous faire voir les illusions des désirs qu'on a pour l'oraison, m'en tenant simplement à ces désirs où bien des personnes se laissent ailler, y étant conduites par des lumières fort trompeuses.

Entre celles qui aiment le bien ' el la vie de l'intérieur, il n'y en a point qui ne désirent Toraison, mais il n'y en a guère aussi que l'illusion ne surprenne , par de certains iaux jours, dont on se laisse mener : prenez donc garde à ce qui a coutume de faire l'âme de leurs désirs.

Vous en voyez plusieurs de ces esprits, lesquels paraissent si bien intentionnés , de qui l'oraison n'est regardée que comme un lieu de repos où tout se trouve et &è goûte à souhait, et où il n'y a plus qu'à jouir, et non pas à travailler; c'est là justement où se terminent leurs désirs, quand ils désirent Toraison ; mais c'est là aussi se tromper; je vous en fais le juge, Théonée, et eux-mêmes le savent bien dire souvent après s'y être engagés, lorsqu'ils sentent les

délaissements el les autres peines qui sont inséparables de l'oraison; qu'ils ne pensaient pas que Toraison fût un lieu de si grande épreuve, et qu'ils étaient bien aveu^ gles dans leurs désirs : ils ne dirent jamais plus vrai, qu'ils ne savaient ce qu'ils désiraient, en aësirant ainsi Toraison.

Mais en est-il, Théonée? Hépondez-nioi,jo vous prie, à cette demande; en vérité en est-il qui, désirant Toraison, ne veuillent toujours celle qui est la plus sublime? N'est-ce pas où se porte incontinent le désir, quand on en forme le dessein? Mais où est-il qu'on désire Toraison humble, souffrante, ténébreuse ? Non ; on affecte toujours celle qui vole et qui s'élève , et c'est après celle-là que vont uniquement les désirs : s'il n'y a point d'illusion à désirer sa propre grandeur, ah I je vous avoue que ces désirs sont justes ; mais vous ne croyez pas, je m'assure , qu'on puisse former légitimement de semblables souhaits; pouvez-vous donc ne pas croire ou plutôt ne pas voir Tillusion manifeste de ses désirs?

En voici bien autre , qui règne ordinairement en tous ceux qui ont quelque désir pour Toraison, et je ne sais si vous-même, Théonée, vous n'y avez point été comme la plupart jusqu'ici. On la désire, il est vrai, et on le dit tant et on en pousse tant de soupirs; mais où en frouverez-vous qui, en formant les désirs, se proposent en même temps des vues de puriucation et de dépouillement? on n'y pense seulement pas : et néanmoins, se purilier et se dépouiller est la chose qui doit faire nécessairement le fond de Toraison ; qui en sait bien la nature par expérience n'a que faire de nlus grandes preuves. Dites-moi donc, quelle étrange illusion est celle de désirer Toraison , sans avoir dessein de travailler à sa purification, en se dépouillant de tout ce qui peut souil- IcrTâmc, et apporter par là quelque emj»êchement à l'union avec Dieu ?

11 y a encore des personnes qui désirent faire oraison ; mais savez-vous pourquoi ? parce crue tout le monde aujourd'hui s'en mêle : les unes s'y portent par une simplicité bien grossière; eh 1 mon Dieu , je voudrais bien faire Toraison, disent-elles : elles ne savent au fond ce qu'elles désirent, et pourtant elles ne laissent pas d'en être souvent assez importunes à un directeur, ayant aussi peu de capacité pour ce qu'elles désirent qu'elles conçoivent peu la nature de leurs désirs ; leur illusion est épaisse, et je dirais quasi niaise, quoiau'elle soit sans malice. Les autres désirent Toraison qu'elles voient être fort commune, mais comme un métier; parce qu'il semble qu'il ne soit point aujourd'hui de personne d'esprit qui ne la fasse au moins à sa manière, ou qui n'en parle ; la chose a même quelque espèce de mode , et ce ne serait quasi pas savoir vivre que de ne la pas entendre : c'est pourquoi elles désirent avoir la connaissance et la pratique de ce bel art , qui n'est plus ignoré que des âmes basses et mécaniques, et non pas des nobles. Je demande

LES ILLUSIONS DE LA VIE SPIRITUELLE

si Ton peut se tromper, dans les désirs de Toraison, d*une manière qui soit plus sensible et plus éclatante?

J'espère bien , Théonée , aue vous serez plus juste dorénavant dans les désirs que vous avez pour elle, et que vous saurez plus judicieusement vous retirer du nombre de ces Ames égarées.

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