CHAPITRE IV
Les illusions des désirs d'être délivré des tentations et des persécutions
Il y en a très-peu qui ne soient, h l'abord, contre moi à la première vue de cette proposition; car ou en trouverez-vous beaucoup qui ne prient avec toutes les instances d'être délivrés de leurs tentations et de Toppression de ceux qui les accablent? C'est ce que la grâce nous enseigne, diseut-ils, aussi bien que la nature.
On pourrait là-dessus faire de longues citations pour en soutenir la vérité, et condamner heureusement ceux qui prétendraient qu'il y eût de l'illusion à désirer de se voir délivré de ses tentations comme de ses persécutions, ei dire même que ce sont eux qui sont les premiers trompés; mais laissons tous ces longs discours pour ne dire que deux paroles ; Ne vous semblc-t-il pasjju'il soit impossible de vaquer à loraison , si l'âme n'est dans une profonde paix ? fît se peut-il faire qu'elle y puisse être pendant qu'elle est travaillée de tentations au dedans et de persécutions au dehors ? Mais comment se peut-il faire plutôt qu'elle ne soit toujours abîmée dans le trounle parmi toutes ces différentes agitations? N'est-ce donc ^as un désir des plus raisonnables et des pi us justes d*en demander la délivrance ?
Et où donc se trouve l'illusion après cela?
Elle sy trouve tout entière , Théonée , et elle n'y est pas moins manifeste que ces personnes prétendent être bien au-dessus; qu'elles se défendent comme elles pourron; de ce que je vas leur opposer pour prouver l'illusion de leurs désirs; je ne vois pas comment il est possible qu'elles s'en puissent tirer.
Je maintiens qu'il n'est jpoint à l'âme de belle et de noble matière u'oraison, comme lorsqu'elle est pénétrée de tentations et de persécutions. Les autres en cherchent et en préparent des matières. Pour elle , elle n'a qu'à se tenir simplement exposée devant Dieu comme elle est, et la voilà dans une haute élévation de l'oraison. L'oraison se fait par cette seule exposition de son état^ elle n'a qu'à le souffrir. Sa tentation et sa persécution prient et parlent à Dieu pour elle, lorsqu'elle y est le plus engloutie et qu'elle semble en être toute perdue. N'estce donc pas un abus bien grand de désirer avec des empressements qui ne sont ftas moins grands d être entièrement hors de ces peines? En user ainsi, c'est montrer qu'on ignore bien où se trouve le précieux trésor de l'oraison.
Ce que je dis , Théonée , est si véritable que toutes les personnes intérieures vous pourront dire elles-mêmes qu'il n'est rien qui tire et qui pousse l'âme dans son fond comme les tentations et les persécutions. Les tentations l'y attirent comme par nécessité, parce que c'est où elles résident ; les persécutions l'y poussent , parce qu'elle en est pressée comme d'un ennemi qui Tassiége et qui l'attaque : puisque cela est, elle devient intérieure , comme malgré elle-même quelquefois et par une heureuse nécessité; or, être tout intérieure, n'est-ce pas être toute dans loraison? Mais, n'est-ce pas être aussi dans l'illusion que d'avoir tant de désirs empressés pour être exempte de ses tentations, afin d'en faire mieux l'oraison?
Elles no jettent pas seulement l'âme dans son fond ; elles l'en approchent aussi beaucoup plus de Dieu, parce que toutes ces misères et de persécutions et de tentations l'obligent, quand elle en sent les excès, à s'en élancer davantage vers Dieu; comme celui qui se croit proche de sa perte tend aussitôt les mains à la personne qu'il pense être capable de le soulager. Que lait donc l'âme par les désirs qu'elle manifeste pour être exempte de ses tentations et de ses persécutions, sinon qu'il se peut dire qu'elle s'éloigne de Dieu en quelque manière par la suppression des mouvements qui l'en a|>prochaient? Ne doit-on pas appeler cela se , tromper?
Mais , sans apporter tant de façons pour voir l'illusion de ces désirs, que ne disonsnous que ces personnes persécutées et tentées désirent tant de sortir de leur peine, parce qu'elles ont une impatience de tant souffrir? C'est la raison la plus ordinaire qui échauffe leurs désirs; il n'en faut point chercher d'autre ; mais elles donnent ua
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LES ILLUSIONS DE LA VIE SPIRITUELLE
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Yoile à cette impatience naturelle , tout le ]Jus spécieux qu elles peuvent, en la déguisant du nom de désirs les plus légitimes et les plus saints qui puissent être.
C'est donc un bel amusement , Théonée, et une belle ignorance, de croire et de dire que les tentations et les persécutions font un obstacle essentiel à Tesprit d'oraison, et h- (Jessus prétendre qu'il faut presser Dieu par ses désirs pour en être délivré ; et ce ne sera pas une illusion? A votre avis, cela est-il vrai? J'ai quelque long traité sur le bonheur et sur le prix des tentations intérieures, que j'espère vous donner en son temps; peutêtre serez-vous au moins alors tout persuadé de la vérité que je vous avance , outre ce
3ue je vous en ai pu dire dans la Maxime e r esprit d'abandon f t. 1*'.