‹ Dictionnaire d'ascétismeChapitre 247 sur 315 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Les illusions des désirs des souffrances.

Cette instruction diffère bien de celle que nous venons de faire avec laquelle elle semble avoir même quelque contradiction; car, n'avons-nous pas dit qu'il y avait bien souvent de l'illusion à désirer l'affranchissement des tentations et des persécutions? et nraintenant nous disons que souvent il n'y en a pas moins h désirer les croix, comme si elles commençaient de cesser d'être bonnes par la poursuite de nos désirs.

Non, Théonée, elles sont bonnes, et elles le sont toujours; on les peut donc aimer; pourquoi donc ne les pourra-t-on pas désirer, y étant encore attiré par (ant de saintes con« sldérations?

1** Ce désir qu'on en a est un témoignage de la haine de soi-même. Est-il de disposition plus sainte et moins sujette à la tromperie ?

2* Ce désir des croix est un désir de ressemblance avec Jésus-Christ; est-il possible qu'on se puisse égarer avec celui qui est la •voie et la vérité?

3* Les souffrances ont fait le goût d'un Dieu et de tous les saints ; pourquoi donc ne sera-t-il pas permis d'en passionner le goûj avec eux? Dites-moi ce qui ne se peut pifts ajouter pour justifier ces désirs ?^

Je réponds,, Théonée, que vous en pourriez dire infiniment pour montrer le prix des souffrances, mais vous seriez bientôt à bout pour me pouvoir prouver qu'il soit tant permis de les désirer. Et moi ie ne finirais point pour vous faire voir rillusion de ces sortes de désirs? U ne m'en laut point tant dire pour cela, ou je n'aurais jamais fait, en vous abattant du poids et de la force des raisons; je ne fais choix que de quelquesunes, afin de vous convaincre, si vos fervents désirs vous faisaient passionner les

3roix.

Quelles pensez- vous que soient les croix

DÙ se portent ordinairement les désirs? 11

je trouve tout justement que ce n'est qu'à

celles que Dieu ne veut pas. Mais encore de

3uelle manière la chose se doit-elle entenre ? C'est q^ue d'ordinaire noire volonté ne

forme ses désirs que pour les croix qui sont hors de notre état, comme si on avait toujours plus d'appétit pour ce qui n'est pas dans l'ordre que pour tout ce qui y est. On en désire communément de celles qui sont au-dessus de ses forces , l'indiscrétion et la vanité portant presque toujours à en user ainsi ; et Ton passe, de cette façon, très-souvent, par la violence de ses désirs, bien au delà lie tous les desseins de Dieu. Or, les croix ofi il nous veut, comme elles sont toujours fort raisonnables, elles ne sont jamais autres que celles que souffre judicieusement notre état ; elles sont toujours proportionnées à nos forces; elles n'aspirent jamais par delà ce nue Dieu en a ordonné. Ne sontce donc pas la des désirs qui montrent d'euxmêmes leur illusion en se produisant?

Et parmi les souffrances qui ne sont point mal prises, mais qui sont dans Tordre, quoi

3ue ceux qui les désirent ne fassent pas mal e ce côté-là, néanmoins leurs désirs les animent toujours à celles qui sont extrêmes. Oui, Théonée; car quand une personne est une l'ois piquée du désir de souffrir, il lui en faut toujours des plus grandes, et le désir s'en échauffe tellement que, sans autre considération, elle a coutume de désirer tout ce qui est le plus crucifiant, suivant plutôt la pointe do son désir qu'elle n'écoute le jugement et la raison. Tous ces désirs des croix ne sont pas moins immortifiés qu'ils paraissent avoir de la mortification, et il les faudrait même plutôt condamner de quelque étourdissement que non pas d'illusion.

Ce qui en montre encore la tromiîcrie, c'est qu'ils ne tendent pas moins aux croix qui ont de ré( lat qu'à celles qui sont extrêmes, y cherchant encore plus ce qui f araît (pje ce qui en est dur. Eh î il est si facile, Théonée, et si trompeur, lorsqu'on a le désir de souffrir, de désirer alors d'être aussi bien le spectacle de tous les yeux et de n'avoir que de ces croix qui nous font connaître. Cfos désirs néanmoins flattent, comme s'ils étaient bien saints, parce qu'ils ne respirent que souflVances.

Mais, si je ne me trompe moi-même, rien ne fait voie manifestement Tillusion, le dipai-je ainsi» de ces grands désireurs, comme les occasions particulières de souffrir qui leur arrivent. Ils se seront épuisés en désirs; ils en auront manifesté leurs transports; ils en auront poussé tons les gémissements, et vous diriez qu'ils ne nassionnent que les croix que Dieu veut luimême. Avec tout cela, ils se trompent et ^ nous voudraient bien tromper; mais on ne * manque pas de découvrir l'illusion de leurs désirs dans la rencontre. Ces croix, ces grandes croix, après lesquelles leurs désirs les faisaient tant aspirer, à peine sont-elles venues, qu'ils tournent visage lâchement ; et: c'est où se terminent d'ordinaire ces désirs, si enflammés : voilà tout.

Mais ces spirituels délicieux se laissent^ encore prenare à une illusion tout à faitagréable : oh! ne leur parlez point d'animer leurs désirs pour toutes ces croix extérieur

rm

res, et qui font peine à la chair; ils n'ont garde d en approcher : ils ont ouij parier de ces douces souffrances que cause intérieurement le martyre de l'amour; ahl c'est là justement où il leur en a pris au cœur: ils désirent de se voir consumer de ce feu divin, et leur illusion es\ quelquefois si sensuelle, qu'ils voudraient volontie.s se voir le côté percé d'une flèche d'or, comme l'ont eu ces saintes les plus fameuses : ce n'est pas la peine qu'ils désirent, mais la douceur et la noblesse de ce martyre.

Le désir des croix cache en vérité bien des tromperies I Croyez-vous être plus adroit que les autres, Théonée, pour les éviter, si vous êtes assez téméraire pour les désirer !

Page 1