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CHAPITRE VL Les illusions des désirs du paradis

Pourriez- vous en nommer quelqu'un, Théonée, qui ne désire le paradis? Les uns le font par dçs inspirations continuelles, et les autres en ont au moins toujours le désir; c'est où volent tous les cœurs, c'est où vont souvent les yeux aussi bien que les désirs de Tâme : quelle illusion serait-il donc bien possible de trouver dans ce doux mouvement ?

V Au contraire, tous les saints ont brûlé de désirs pour cette belle gloire qui les attendait, et ils ne faisaient qu'y aspirer incessamment par des langueurs, qui ne leur laissaient qu'une moitié de vie.

$• Eh ! ne sommes-nous pas ici-bas de pauvres et de misérables exilés? Si cela est, pe nous sera-t-il pas permis de plaindre notre bannissement, et de nous élever .sans cesse vers notre chère patrie, au moips par le mouvement de nos désirs?

3* Ce paradis est à nous; n'a-t-on pas donc droit de désirer son héritage? Nous sommes nés pour cette An, pourquoi donc nos désirs ne nous y feraient-ils pas courir par avance?

Je le prétends bien ainsi, Théonée, de désirer avec vous le paradis : demeurons-en donc d'accord, qu'on le peut et qu'on le doit désirer : toutefois je ne serai pas tout à fait d'accord avec vous, si vous pensez me disputer que ces désirs , tout du Paradis qu'ils soient, nepuissent être sou vent accompagnés de beaucoup d'illusions. Je ne prétends pas dire qu'il ne faijle jamais désirer le paradis; ôtez-vous bien loin cette pensée.; mais je prétends que très-souvent ce désir est trompeur.

Ce que je dis est une chose si constante, qu'il ne se voit que trop de ces âmes à qui ces désirs font tous les torts du monae : cela ne leur vient que d'une certaine paresse d'agir, laquelle leur fait désirer le ciel comme un lieu où il y a moins à travailler. Sur ce fond leur nonchalance en est bien entretenue, comme si, pour avoir des désirs du paradis, le paradis en était plus à eux ; c'est ce dont ils se contentent pendant qu'ils n'y sont pas, et ils se flattent cfeces faux désirs, comme si c'était un moyen infaillible qui les

y dût mener. Ce désir de la çloire peut-il être plus trompeur? Lui, qui devait leur inspirer par la vue de cette gloire plus de feu, pour en mieuxfaire, et ils en dégénèrent dans une paresse plus criminelle.

D'autres désirent ardemment le paradis, parce que les croix de ce monde leur deviennent insupportables: n'est-ce pas ce qui fnit qu'on en voit souvent qui, étant accablés d'afflictions, s'écrient cent fois par un transport de dépit: Ehl que ne suis-je en paradis? Dlrez-vous^pour cela que ce souhait est diffue du ciel? C est plutôt un souhait criminel, non pas de la part de l'objet, mais du côté de 1 esprit, dont ils sont animés : e' ainsi ne faut-il pas dire que tous ceux qui forment de semblables désirs sontbien trompés, s'ils se persuadent qu'ils font en cela quelque chose de bon.

Il Y en a qui ne sont pas si maltraités des souffrances, et qui n'ont pas bien sujet de se plaindre des peines qu'on leur fait; mais pourtant il y a tant de petites misères dans la vie, qui leur en est pour cela rendue moins agréable et môme assez fâcheuse, toutes leurs joies en étant par là beaucoup rabattues et traversées. Que font ceux-ci? Ils désirent aussi être hors du monde, et soupirent sans cesse après le ciel. Vous diriez, a les entendre, que ce sont des désirs lan-

fcuissants d'aller voir Dieu; et ce n'est au ond qu'une immortification toute pure, de ce que leurs petits plaisirs sont inquiétés, et de ce que les choses ne satisfont \^as toujours pleinement toutes leurs inclinations.

Et si vous me demandez plus pr<^cisément, Théonée, ce que je pense de tous ces gens

aui soupirent ordinairement après le parais (car j'en excepte les âraes qui en cmt vraiment la plaie au cœur^je vous réponds, qu'ils montrent bien par là qu'ils ne sont pénétrés d'aucune componction intérieure; car quand une personne en a la conscience serrée, et que cette vive douleur la perce jusqu'au fond, oh ! qu'elle ne songe point tant à crier après le paradis : ses désirs ne sont que d'anéantissement, bien loin de lui donner ces hautes aspirations ; c'est qu'elle est blessée de componction, qui lui fait plutôt avoir des désirs pour sa confusion aue pour sa gloire. En est-il, Théonée, à qui les péchés ne dussent mettre au cœur une componction douloureuse? Et cependant ce sont ceux-là qui, s'oubliant d'eux-mêmes, désirent le paradis avec la môme liberté que les âmes les plus innocentes.

Concluez de tout ceci, qu'en vérité le uaradis est bien mal désiré.

Moyens pour éviter les illusions des désirs

1^ Il ne vous est pas défendu, Théonée, d'aimer Tefl'et de vos désirs, car vous ne désirez pas les choses poiu* ne les point avoir; vous n'en formez le désir qu'afin de les posséder; néanmoins souvenez- vous que veut en devez toujours également aimer le tenversement,comme le succès : Oh ! quelle paix, oh 1 quel fond inébranlable n'aiurez-vous pa^

LES ILLUSIONS DE LA VIE SPIRITUELLE

mt.

par cette grande disposition , qui tiendra votre âme sans attache dans la possession, et sans abattement dans la disgrâce ?

2" C'est pour cela que je vous conseille de ne concevoir jamais bien de la joie quand vos désirs auront heureusement réussi ; regardez-en le bon effet comme une chose qui peut vous échapper bientôt, et dont la perte vous pourrait ainsi causer plus de peine,

3ue sa jouissance ne vous aurait apporté de ôuceur.

3' Pour en vehir à ce point, de n'être jamais bien emjjorté de vaine joie, quand vos désirs se terminent, comme vous I avez projeté, accoutumez-vous à désirer les choses bien froidement ; n'en ayez pas la parole bien échauffée, et que le coeur le soit encore moins : désirez avec la môme force que si vous étiez tout en feu, pour ne rien omettre de ce que vous devez; mais désirez aussi avec la môme tranquillité que si vous étiez tout de glace : c'est-à-dire, désirez pour ce qui est de votre fond sensible de disposition, comme celui qui serait actuellement sans désir.

4* Si vous voulez encore mieux faire que tout cela, gagnez sur vous-même, autant que vous le pourrez, de ne jamais rien désirer que comme les choses viennent d'elles^ mômes dans le coufsdela Providence; et pour bien vous établir dans celte maxime, sacrifiez souvent à Dieu tous vos désirs, à mesure qu'ils naissent dans votre cœur, en vous disant que vous ne pouvez désirer les choses que lort aveuglément, et sans les comprendre, et qu'ainsi vous lui transporterez tous vos désirs, aGn qu'il fasse, non pas selon que vous pouvez désirer, mais uniquement selon ses desseins.

5** Vous n'auiez pas grande peine, Théonée, à ce que je vous dis, si vous avez cette maxime,, de faire infiniment plus de cas de l'état oii Dieu vous met, que de voir tous vos désirs glorieusement couronnés : hélas 1 co serait souvent votre malheur, si Dieu faisait les choses selon que vous les désirez.

6* Si vous devez vous borner grandement dans vos désirs,, ou plutôt n*en point avoir,.à la manière dont je vous l'ai dit; je vous recommande singulièrement de retenir avec bien de l'attention tous vos transports^ pour ne désirer jamais des souffrances j soyez-y tout abandonné, pour leur témoigner qu'eltds seront toujours les bien venues ; mais

aussi, soyez modeste et retenu, pour ne les provoquer et ne les appeler jamais par vos désirs.

7" Mais comme il pourrait arriver quelque* fois que vous seriez poussé avec impétuosité par ces sortes de mouvements, pour désirer toutes les souffrances, je vous prie de vous accoutumer à faire alors grande attention de quel esprit ce désir vous peut être inspiré; si c'est l'Esprit-Saint qui vous remplit de cette façon, si c'est le démon qui contrefait la grâce, si c'est votre feu naturel qui vous abuse ; c'est où vous devez avoir l'œil, fort ouveit, et ne vous pas précipiter autant que vous en êtes pressé.

8** Je vous conseille néanmoins de ne désirer jamais d'être délivré d'aucune misère. Oh I que cette disposition dit de choses. Laissez les autres s'évaporer en désirs pour voir la fin de leurs peines; pour vous, souffrez sans dire root qu on vous y ensevelisse tout vivant; si elles s'augmentent, ne . dites toujours mot ; si toute la nature crie qu'on la délivre, n'en accordez pas seulement à votre cœur un léger soupir ; enfin, n'ayez qu'une chose dans l'accablement (\qs croix qui vous pourraient venir ; savoir, d'eu désirer aussi peu la diminution que la fin; c'est le moyen de ftire qu'elles soient toujours bien reçues et qu'elles aient toujours leur effet.

9* Plus vos désirs auront de feu, ayez-en aussi plus de défiance; que ferez-vous pr.r là? Vous ferez qu'ils ne vous mèneront jamais plus loin que votre devoir; car c'est vous qui les conduirez, et vous n'en serez pas conduit, et par cette défiance, vous y apporterez sagement toute la modération requise.

lO* Je ne puis mieux finir ces avis, pour vous obliger à calmer tout ce grand bruit des désirs, que de vous dire que ceux qui s'en laissent ainsi emporter montrent bien par là que Dieu ne leur suffit pas ; car, quel mouvement de désir, tant soit-il petit, peut avoir une âme qui a tout son Dieu? Dès-là qu'il s'en éleva quelqu'un, elle ne fait que regarder si son objet est quelque autre que Dieu, et elle le fait mourir incontinent; cest qu'elle penserait faire un outrage à celui pour qui se doivent épuiser fous ses désirs, si elle lui en avait dérobé un seul pour quelque objet créé. C'est aussi la délicatesse et la jalousie de ces désirs que je vous souhaite,, mon Théonéo.

TRAITÉ IV

DES ILLUSIONS DES SB!itlME?<TS DE PÉNITENCE.

Ce traité n'est nullement pour les âmes lâches, ou larges de conscience; mon dessein n'étant pas d'animer ici personne à la pénilence, et d'entreprendre ces cœurs ou durs ou pesants, ou glacés. Il faut toujours sup-

poser que je n'ai affaire en tout ce livre, on qu'avec des gens de piété, qui se peuVenI égarer aussi bien que les autres, afin de \e:i redresser, ou qu'avec ceux qui en ont l'ap*parertce, afin de les détromper.

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C'est pourquoi, je ne m'adresse ici qu'à ceux, ou qui ont des sentimenls de pénitence tout extraordinaires, ou qui en veulent faire, mais à leur manière, et selon les idées qu'ils s'en donnent. Les uns en font plus qivils ne devraient; les autres n'en font pas assez, comme ils le désii^ent; ceux-là y veulent des façons toutes singulières; ceuxci n'en peuvent assez désaltérer leur soif , Tous veulent le bien et faire une pénitence véritable, et néanmoins, tous ont coutume de se laisser surprendre de bien des illusions. Il y en a, sans doute, et de bien grandes, à ne point faire de pénitence, puisque la grandeur des pécbés la demande, et ceux-là ne méritent pas notre compassion, non plus que nos discours ; mais il y en a aussi à en faire, ce qui ne vient que d'une volonté trop animée de baine contre ellemême; et ceux-ci méritent tout à fait qu'on les aide à sortir !de leur illusion, puisqu'ils ne pèchent que par trop de bon cœur, et qu'il est bien pitoyable qu'ils se fatiguent tant de pénitence, sans qu'elle leur en soit pour cela plus fructueuse.

Je vais donc faire mon possible pour les désabuser; et si vous êtes de ces pénitents, Théonée, ou trop sévères, ou embarrassés, ou scrupule^ux, ou volontaires, j'espère que vous poi^*rQz peut-être trouver ici votre remède.

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