‹ Dictionnaire d'ascétismeChapitre 249 sur 315 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Les illusions de ceux qui veulent toujours penser à leurs péchés passés.

Que ne peut-on pas dire, pour montrer que ceux-là font très-saintemenl, qui veulent toujours foire des retours sur les crimes de leur vie passée, afin d'en porter aussi toujours devant les yeux une image qui jamais ne s'efface ?

1* Ils vous diront eux-mômes qu'ils le font, afin de porter en tout temps et en tout lieu, un cœur broyé de douleur, qui soit à la justice de Dieu une victime perpétuelle, et qui lui parle incessammcrit par la voix des sanglots et des soupirs.

2* Nous ne pouvons avoir l'âme assez contrite, vous diront-ils, et nous ne voyons pas qu'il y ait rien qui soit capable d'en rafraîchir la plaie et de la pénétrer plus vivement que d'avoir toujours devant les yeux la noire peinture de nos péchés.

3* Quoi I Leur grièveté ne mériterait-elle pas que nous donnassions à Dieu des larmes et des gémissements pendant des siècles infinis? Pourquoi donc cesserions-nous de le faire un seul moment de notre vie, par l'oubli volontaire de ce que nous avons été?

h* Après avoir tant offensé Dieu, pouvonspous assez nous haïr, et qui peut mieux favoriser cette haine, que les continuelles et vives peintures des horreurs de notre vie ?

5' Devons-nous en cela en faire moins que les saints, qui se sont quelquefois défendus ^nême de Dieu, en le priant que la mémoire de leurs pécbés ne tombât jamais de leur esprit, lorsqu'ils se voyaient remplis de la dou- 9Ç\jf de ses bénédictions?

N'en disons pas davantage, Théonée; je suis trop convaincu de la vérité dont vous entreprenez de me convaincre. Oui, il est tout vrai qu'on ne peut assez penser à ses péchés passés, parce qu'on ne peut assez les pleurer; mais parce que vous avez une si qonne cause à défendre, ne vous persuadez pas pour cela qu'il n'y ait rien en quoi elle soit défectueuse, car je vous maintiens, que de penser incessamment à ses péchés, et de ne penser qu'à ses péchés, est une occupation de l'âme qui jette en bien des illusions, si ce nVst que le pur Esprit de Dieu la veuille ainsi pénétrer.

Premièrement : il y a des péchés dont la représentation est si dangereuse, qu'ils sont capables de causer à lame de nouvelles chutes ; ou si elle n'en tombe pas, elle en peut être, et môme l'est très-souvent, extraordinairement tentée. Son motif est saint, et elle veut tirer toute la confusion et la douleur de la bassesse et de la honte de ses f échés ; mais, l'innocente, elle ne voit pas que c'est un piège du démon, qui veut par là réveiller les images honteuses de sa vie, pour la souiller au moins par lus impressions de la tentation, s'il ne le peut par son consentement'; et puis, il y a des tempéraments si tendres, que la mémoire ne doit non plus repasser sur ces matières que si jamais elles n'avaient été connues.

Mais, à votre avis, qu'en prétend encore le démon? Il aide môme souvent à représenter vivement les crimes qu'on a commis ; il les agrandit; il en fait voir sous de cer tains biais l'excès et l'énormité; il les rehausse des plus horribles couleurs par des circonstances particulières qui les ont accompagnées ; et où va-t-iJ> Théonée ?Tou« droit au désespoir. Il a secondé les sentiments de cette bonne âme . qui se voulait toujours nourrir de la vue de ses péchés, et qui après, n'€;n pouvant plus supporter l'horreur, commence peu à peu à désespérer; c'est ainsi qu'il trompe le zèle inconsidéré qu'elle a pour la pénitence.

D'autres sont tout plongés dans la contemplation de la vie criminelle qu'ils ont menée. Quoique par les miséricordes de Dieu ils en soient fort revenus, ils ne laissent pas néanmoins d'en faire incessamment la nourriture de leur esprit pour se consumer de douleur, disent-ils. Ne «croyez rien de tout cela, Théonée. Ce sont des personnes de profonde, mélancolie , lesquelles se plaisent, dans cette humeur sombre et noire, a se faire sans cesse des représentations de leurs malheurs ; car c'est le propre de ce tempérament morne et ténébreux dé ne se faire guère que des images tristes et affligeantes; et ainsi en rappelant les désordres de leur vie, elles ne le font pas tant par une viye et sainte douleur que par un effet de leurs creuses et de leurs noires rêveries.

Mai^ sans aller à la nature de ce tempérament, pour montrer l'illusion de cette occupation douloureuse, disons qu'il est fort naturel que la vue d'une vie qui a été dans des dérèglements considérables donne à iinç

LES ILLUSIONS DE LA VIE SPIRITUELLE

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Ame de la tristesse et de la douleur, et que ce dernier sentiment lui peut venir tout de lui-même, lorsqu'elle est toujours pleine de cette représentation du passé. 11 ne faut donc pas absolument croire, Théonée, que

f^our ôtre saisi de tristesse et de douleur par 'image continuelle de ses crimes, cette douleur en soit toujours sainte et surnaturelle ; car, h qui est-ce que la nature n*appi*end pas d'être triste et abattu dans la contemplation de son malheur?

J'en trouve d'autres qui ne peuvent sortir de la considération de leurs grands péchés, et qui en reviennent toujours là, dans quelque ciercicc de piété qu'ils puissent être. Savez-vous bien ce que c'est ? Cela ne vient que d'une petitesse d'esprit qui se noie et qui se perd en regardant les égarements de sa vie. On a beau leur dire qu'il se faut toujours plus élever en Dieu que s'abaisser dans la profondeur de ses misères ; on n'épargne rien pour les relever de cette fausse douleur qui les saisit ; mais leur esprit étroit et borné n'est pas capable de s'élever seulement jusque-là, non plus que de se retirer de la vue de leurs péchés, qui les emporte.

Donnons maintenant, si vous voulez, des dispositions plus saines à une personne qui soit vraiment pénétrée d'une sainte douleur, mais aussi qui se veuille toujours entretenir de la méditation de ses crimes. Pensez-vous, Théonée, qu'elle en fasse mieux? Mais son état est saint, me direzvous? je ne le nie pas : mais elle satisfait si bien à la iustice de Dieu; qu'il en soit ainsi, je vous raccorde : elle n'est donc pas dans l'illusion ; ohl je vous dis à vous-même que vous y êtes, si vous le croyez. Elle n'y est pas du cêté qu'il se puisse dire qu'elle fait mal ; mais elle y est, parce que ainsi jamais elle ne s'élève vers Dieu, et il se ?)eul dire, en quelque manière, qu'elle s'en éloigne ])ar cette demeure continuelle dans la bassesse de ses pét^hés ; car il me semble que ce n'est pas peu s'égarer de détourner toujours le visage de sa fin et de son terme, quoiqu'on ne prenne pas des voies qui lui soient opposées.

Désabusez-vous donc, Théonée, que ce soit une bonne chose de ne s'oc<;uper jamais que de la pensée de ses péchés, sous ])rétexte d'en avoir plus de douleuz' par ce moyen.

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