CHAPITRE II
Les illusions de ceux qui ne veulent jamais penser à leurs péchés passés.
Cette illusion prend tout le contre-pied de celle dont nous venons de ferler, et quoique de sa nature elle ne se doive pas mettre entre le; faux sentiments qui regardent la pénitence, puisqu'elle en combat même toutes les apparences, néanmoins il me semUle qu'elle n'est pas si mal placée en son lieu, parce que de ceux qui ne veulent jamais penser qu'à leurs péchés , le chemin se pré<^ente tout de lui-même pour passer aux autres, qui ne veulent jamais s'en occuper.
Il y en a bien, Théonée, de ces sortes de
gens délicats et tendres sur eux-mêm*^s après leur conversion , quoiqu'ils dussent être les plus sévères et les plus rudes censeurs de leur conscience. Pour vous le dire nettement, ce sont de certaines âmes qui, étant sorties de leurs crimes, veulent faire les belles et les précieuses devant Dieu, et s'éloignent la pensée, tant qu'elles peuvent, de.s désordres où elles ont vécu.
Elles ont quelque je ne sais quoi pour autoriser cette disposition; elles se flattent et s'endorment de ces pensées :
l"Que tout leur soin est d'effacer de leur esprit les images qui ont quelque impureté, et que tous ces retours sur leurs crimes î>assés ne font que leur en fournir qui les reviennent encore souiller. Ahl bien loin, disent-elles, toutes ces^représentations de nos péchés qui nous ont rendues trop impures pour en pouvoir davantage supporter la vue.
2" A quoi bon altérer la paix de nos âmes par tous ces retours? Ce sont péchés
f)leures qui ne serviraient plus, étant rappeés, qu'à troubler notre repos.
3** il n'est plus question que de nous conserver en union avec Dieu, dont nos péchés ne sauraient maintenant que nous retirer par une occupation trop basse, et obscurcir nos âmes, pour ne voir plus si nettement le bien que nous possédons.
Ne vous l'ai^je pas bien dit, Théonée, que ces âmes douces, spiritualisées depuis trois jours, après les grands désordres où elles ont été, s'endormaient dans la pensée que c'était un grand bien pour elles de ne porter jamais les yeux sur leurs péchés passés ? Mais il faut que je vous fasse voir leur illusion aussi éclatante que leurs crimes l'ont Im être, au moins devant Dieu, sinon devant es hommes.
Tout ce |)rétexte ne vient que de ce que leur superbe ne peut supporter qu'elles aient été capables de tomber dans des abîmes si honteux; car c'est ce que leur reproche cette vive représentation de leurs péchés passés ; et c'est ce reproche qu'elles veulent éteindre par la fuite de toutes ces vues. Aussi ne (pensez pas que ces superbes illuminés cherchent jamais à boire la confusion de leurs crimes en confession, en les déterrant de temps en temps. Ahl qu'on ne leur en^parle pas. Eh I mon Dieu, que leur dit-on, en leur faisant quelque interrogation, comme à de grandes criminelles? Cela blesse la pureté de leurs oreilles; et cependant c'est elles qu'il faudrait quelquefois faire rougir, puisqu'elles évitent tant de lo faire elles-mêmes.
Ces personnes encore , en oubliant ce qu'elles on été, s'en approchent de Dieu bien plus librement qu'elles ne (devraient: elles qui se devraient toujours contenir dans la honte de leur vie passée; osent traiter avec lui, comme le feraient les âmes de la plus grande innocence ; elles ont la hardiesse de so donner des privautés d'épouses, au lieu de conserver la posture d esclaves et de criminelles ; et elles s'avancent souvent de Jui parler avec des familiarités quin'apiar-
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SUPPLEMENT AU DICTIONNAIRE D'ASCETISMF
tiennent qu'à celles qui ont été admises dans le sacré sanctuaire ; c'est bien là s'oublier de son devoir, et ce désordre n'arrive que çarce qu'elles affectent d'oublier ceux où elles ont vécu ; nous pourrions quasi dire, que les anges ont honte pour elles de les voir ainsi converser avec Dieu.
N'est-ce pas ceUe disposition et cet oubli qui les rendent tout à fait capables de résister au Saint-Esprit ; car il est assuré que cet Esprit-Saint n'efface pas tellement de la mémoire les péchés des âmes les plus favorisées, qu'il ne leur en fasse quelquefois ressentir la puanteur et la honte, par l'image qu'il leur en remet devant les yeux; c'est un point très^considérable de ses conduites: c'est pourquoi s'il inspire à nos délicates, en de certains temps, de prendre la confusion de leurs crimes, ou dans sa présence, ou par quelque déclaration faite à un directeur, elles n'y veulent point entendre parce qu'elles affectent de les oublier, et elles renvoient ces inspirations toutes saintes comme des impuretés de leur imagination.
Mais n'est-ce pas aussi ce qui les rend bien plus capables de retomber dans leurs péchés? car, ne vous semble-t-il pas , Théonée , que ce qui rend une personne moins capable d'y retourner , c'est la vue de leur
Îrrièveté que la mémoire n'oublie pas tout à ait? Ces personnes donc, ne voulant conserver aucun trait des crimes qui les ont noircies, n'ont-elles pas bien plus de disposition à y faire des rechutes , n'étant pas retenues par la vue do ce qu'elles ont été, et y étant encore assez aidées par ce qui leur peut toujours rester d'inclination naturelle aux mêmes péchés ?
Ah ! ne m'en parlez pas davantage, Théonée, car ne vouloir point du tout penser aux horreurs de sa vie passée, c'est renoncer à toute la componction intérieure, qui ne se soutient que par ces représentations humiliantes; c'est entretenir une tendresse et une délicatesse insupportable pour son intérieur; et pour moi, je prendrais bien la liberté de vous conseiller une chose, si vous aviez sousvotre conduite des Ames ainsi faites qui ne voulussent jamais penser aux dérèglements honteux de la vie qu'elles ont menée. Confondez-les guelquefois elles-mêmes dans la confession , laites-leur remâcher ce aue maintenant elles ne veulent pas seulement coûter du bout des lèvres; faites-leur boire leur confusion tout à l'aise , en leur faisant redire leurs horreurs lentement; faites sortir par là le pus de leur superbe ; apprenez-leur parla, à ces précieuses, qu'elles ont encore tout le même fond corrompu et qu'elles peuvent devenir encore plus abominables qu'elles n'ont été ; tout ceci doit néanmoins s'entendre , lorsque vous-même vous le jugerez ainsi être bon, dans la lumière du Saint-Esprit.
Ohl que de sûreté à se nourrir l'âme des crimes de sa vie, et que d'illusion à ne le pas faire I