CHAPITRE IH
Les illusions de ceux qui se troublent de leurt péchés y sHls n'ont toujours le cœur percé de douleur.
Cela est tout vrai,Théonée, qu'il n'y en a guère qui ne soient dans cette disposition de s'inquiéter facilement et de se troubler l'âme, quand ils ne la sentent pas pénétrée de la douleur de ses péchés, et ils pensent bien avoir raison de donner entrée à ce trouble.
!• C'est qu'ils pensent gu'il n'y a point de véritable douleur de ses péchés, que celle qui pénètre et qui blesse vivement le cœur , et s'ils n'en voient sortir les larmes de leurs yeux et les sanglots de leur poitrine , ils s'en troublent et s'en abattent , n'ayant | as ces témoignages sensibles d'une sincère contrition.
2* Quoil disent-ils, avoir tant offensé Dieu et n'en pas avoir toujours la plaie au cœur, et n'en pas sentir une douleur consumante , est-ce là être touché comme il faut de ses crimes ?
3* Cette dure insensibilité n'est-elle pas
Elutôt une marque qu'on est rejeté do lieu? Caretle cœur, et la poitrine, et les y<fux, tout cela devrait fondre par le sentiment le plus douloureux, et tout cela n'est ému, non plus que ce qui n'aurait point d'âme.
Plaignons doucement, Théonée , l'illusion de ces personnes, car elles sont bien dignes de compassion , cette erreur ne venant que d'une très-bonne volonté et d'une ignorance qui est assez excusable , puisqu elle t procède d'un si bon principe ; mais aussi eur illusion est en vérité une illusion, ou il n'en fût jamais.
Car au fond que demandent-elles , quand elles demandent celle plaie douloureuse?
Elles souhaitent d'être dans la douleur, on le voit bien; mais elles ne souhaitent pas moins d'être dans la douceur, c'est ce qu'on voit pareillement, et c'est pourtant ce qu'elles ne comprennent pas elles-mêmes, parce que si celle plate de contrition est amèr^, elle est encore plus douce; et il se trouve que, tout bien considéré, elles passionnent bien plus son agréable sensibilité que son amertume : il faut donc dire qu'elles se troublent plutôt et qu'elles s'inquiètent pour ne pas sentir la douceur de cette douleur , que pour la douleur elle-même. Que peuton appeler être trompé, si ces personnes ne le sont?
Elles ne le sont pas moins encore , par la prétention inconsidérée qu'elles ont. Saventelles bien que celte contrition vive et pénétrante de ses péchés est une grâce toute gratuite: si elle l'est, oh I assurément il y a de la témérité d'y aspirer, car une âme humble n'ose jamais prétendre aux dons Uo Dieu, qui sont rares, et celles-ci veulent s'y élever et s'en troublent , ne pouvant y parvenir, lors même qu'elles ne devraient penser qu'à s'anéantir profondément par la privation de tout ce qui les pourrait satisfaire. Pour en voir davantage l'illusion, consi-
LES ILLUSIONS DE LA VIE SPIBITUELLE
UOC
dérez,je vous prie, que quelquefois ces sortes de gens ont un teoipérarnent qui u*a rien de tendre et de facile aux larmes , et néanmoins ils veulent sentir et en avoir, ei se lamentent et s'embarrassent de ce qu'ils n'ont point, disent-ils, de douleur de leurs péchés. Tout maintenant je vous disais qu'ils voulaient goûter la douceur de la componction, et s élever ainsi au-dessus des
F races communes : mais présentement fvoy ez illusion) ils se veulent élever au-aessus de leur nature , et exiger d'elle des effets qu'elle u'est pas capable de produire ; c'est ainsi qu'un égarement pousse à un autre égarement.
Mais de quoi s'embrouille-t-on si fort la conscience ? Us se mettent dans la tête, ces
fens abusés , que la véritable douleur doit tre sensible: pourquoi s'aheurter ainsi à une erreur si grossière et d'un esprit si faible? Cela ne peut amuser que des âmes petites, délicates, embarrassées : il se faut tirer de ces imaginations égarées, et croire et dire que celle plaie, sensible à la vue de ses péchés , ne fait chose du monde à la vérité de la contrition: comment donc nous veulent-ils faire ici une contrition nouvelle, par un embrouillement de conscience ou scrupuleuse ou sensuelle ?
Mais ils cherchent par là la pénitence du cœur. Il est bon de la chercher et il le faut ; mais ils s'égarent aussi en la cherchant, non pas seulement parce qu'ils vont après par des voies égarées , mais parce qu'aj^ ant dans leur propre cœur une véritable matière de pénitence, ils ne s'en servent pas. C'est ce qui ne se doit pas ignorer, Théonée, qu'un cœur naturellement dur et fort difficile à la tendresse de la douleur est une très-bonne pénitence à une Ame bien née, qui le voudrait voir tout broyé et qui n'en peut voir la dureté le moins du monde amollie. Elle n'a qu'à aimer cette disposition dure et insensible , qui la fait souffrir d'une manière toute nouvelle , en s*estimant indigne même d'aucun témoignage douloureux , qui la puisse satisfaire ; et la voilà, par ce nouveau tour, dans une pénitence bien plus pure que celle qu'elle pourrait passionner.
Qui ne peut être ainsi dans la parfaite douleur et qui ne peut ainsi se défaire trèsbien de tous ces troubles et de ces illusions, dont on a coutume de s'embarrasser?