‹ Dictionnaire d'ascétismeChapitre 252 sur 315 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Les illusions de ceux qui se tourmentent^ sUls ne font pas pénitence^ autant que leurs péchés leur paraissent grands.

On en voit qui sont tellement pénétrés de la grandeur de leurs péchés, que ne pouvant faire de pénitence proportionnée, ce leur e>t un tourment qui les approche souvent du désespoir. Les uns ne le peuvent, pane que les forces du corps n'y sauraient pas suffire; les autres, parce que souvent l'obéissanre , pour de saintes raisons, leur en fait la défense toute entière; les autres, parce que la vue qu'ils ont de la grièveté de leurs crimes

passe inûniment tout ce qu'ils pourraient Mire, et tous prétendent avoir de quoi s'affliger à l'excès.

1** Ils ont dans l'esprit que si la pénitence n'a quelque égalité avec le péché, ils ne peuvent être en bonne conscience, et comme ils voient que ce qu'ils font n'approche jias de ce qu'ils connaissent et que toutes leurs rigueurs ne sont rien, comparées à la grièveié de leurs crimes , c'est ce qui lait la grandeur de leur a(Qiction.

2* Ils pensent 'que s'ils ne paient en ce monde à la justice de Dieu , il faut qu'ils le fassent en l'autre d'une manière bien plus terrible ; c'est ce qui fait encore leur tourment , voyant que le peu qu'ils font mériterait plutôt le nom d'une lâche indulgence que d une juste rigueur.

3** Et ce qui augmente la peine dont ils sont toujours pénétrés c'est qu'ils regardent de quelle ardeur ils se sont portés dans leur crime, et quelle froideur ils apportent pour satisfaire à un Dieu offensé.

De toutes les illusions je n'en connais aucune qui soit facile à détruire comme celleci : car de penser qu'on puisse faire des pénitences qui égalent la grandeur des uéuhés, c'est un égarement aussi visible que la pensée, et sans aucun point de raison.

Car n'est-ce pas s'égarer, comme l'on dit, à perte de vue, de porter ainsi les désirs à dos choses impossibles? Et quelle possibilité y a-t-il qu'on puisse jamais raire de pénitence qui ait seulement quelque sorte d'égalité avec l'excès de nos crimes. Comment donc peut-on appeler ceux qui y aspirent et qui n'y peuvent venir? C'est se débattre d'une manière aussi peu sensée qu'elle est trompeuse.

Mais dites-moi, Théonée, de quoi ne sont pas capables ceux qui s'affligent si imprudemment ? Il est étrange quelquefois iusqu'où ils vont; car cette idée qu ils se donnent, que la grandeur de leur pénitence doit suivre la grandeur de leurs f péchés, les mène souvent si loin dans leurs austérités , qu'ils!n'écoutentni la raison, ni l'obéissance, ni aucune règle de conduite. Ils en vont très-souvent jusqu'à des extravagances qui paraissent néanmoins toujours justes à leur indignation déréglée ; et leur haine si indiscrète à contenter la justice de Dieu , en fait quelquefois jusqu'à les rendre après incapables de la satisfaire par aucune pénitence.

Cela même n'est-ce pas une grande témérité , ou une extrême présomption , ou la dernière simplicité de croire qu'après avoir offensé Dieu , on puisse lui payer toute la dette par quelque sorte de rigueurs ? On en peut bien payer une partie avec l'assistance ne la grâce; mais il est moralement impossible dans les conduites ordinaires , qu'on ne reste toujours reliquaiaire à la justice divine, quand on sort de ce monde, queiquu pénitence qu'on puisse avoir faite. C*est donc bien en vain s'affliger et avec peu do jugement, de se faire de la peine à l'esprit, quand les pénitences ne vont pas aussi loin * qu'ont pu aller les péchés.

lies

Me peut-on pas dire que c'est là vouloir en quelque façon diminuer du prix du sang de Jésus-Christ? Carde prétendre, par la rigueur de ses pénitences, satisfaire à Dieu pour toute la dette, n'est-ce pas en faire son fond et y appujer, comme sur un paiement, qui est ae tout point légitime ZÈt où est donc le sang de Jésus , qui est seul la monnaie de prix capable de payer pour tous nos péchés ? Il veut bien que nous fassions des pénitences, mais il veut que nous fondions inûniment plus sur son sang; et ce tourment aue l'on se fait^ de ce qu'on n'est pas assez dans les austérités , est une maroue gu'on ne donne pas à ce saq^ divin toute 1 estime et toute la conQance qui lui est due.

Et puis, il faut être bien aisé, Théonée, de devoir toujours à la miséricorde { or vouloir se tourmenter par les pénitences, selon tout l'excès de ses crimes, c'est vouloir se retirer de son domaine. Elle ne veut pa$ que parce qu'elle est bonne on s'épargne lâchement, mais elle veut aussi que nous nous remettions en elle de la meilleure pa^-. tie de nos dettes.

Au reste , voulez-vous vQÎr plus à foqd Tillusion de ces persgnnes qui s'affligent si la'grandeur de leurs pénitences ne suit pas la grandeur de leurs péchés ? Elles vous crient que cela vient de la passion qu'elles ont de satisfaire à Dieu; mais dites-leur plutôt que cela vient de leur amour-propre, qu'elles ont passion de satisfaire. Elles sont si aises quand elles ont suivi toute l'impétuosité d'une sainte fureur contre elles-mêmes; quand elles se sont lassées et épuisées , en traitant mal leur corps; quand elles le voient abattu sttus les coups, comme si elles disaient : Oh I Dieu merci , nous y voilà , Dieu en a autant que nous lui en pouvons donner; nous avons péché, mais voilà paver autant que nous en sommes capables. Elles sont plus satisfaites, Théonée, d'être ainsi dans cet excès de pénitence qu elles n'ont de désir que Dieu le soit pour l'excès de leurs péchés.

Vous voyez donc que s'il y a de l'illusion h ne pas punir ses péchés, il n'y en a pas moins à le vouloir faire selon toute l'étendue de leur grièveté.

Page 1