ILLUSION II
Il y en a plusieurs qui prétendent qu'il fdut éteindre tout le discours pendant l'orai^ son.
Vous remarquerez, Théonée, que je ne puis pas tout à fait condamner celle proposition, que je ne me condamne moi-même : Car vous souvenez-vous, de ce que j'ai tant
dit dans les livres des Maximes Spirituelles^ qu'on ne peut traiter avec Dieu dans Foraison avec assez de simplicité? Or, je le dis encore ici, sans que je veuille jamais m'en rétracter, puisque c'est une vérité, laquelle ne se oeut contredire.
!• Oui, je l'avance encore, que l'oraison ne se peut faire d'une manière assez nue, et dégagée, et que pour cela il ne faut pas être toujours dans le raisonnement ; qu'il y faut même être assez peu, quand on juge être à propos de s'en servir, ayant bien plus de soin d'y apporter beaucoup de pureté que beaucoup de discours.
2* Il faut raisonner ; c'est ce que je dirai toujours; mais aussi je ne cesserai point de dire, que d'ordinaire cette matière fait un grand empêchement à la contemplation ; les personnes vraiment intérieures ne savent que dire elles-mêmes.
' S" Cela vient de ce que l'oraison demande qu'on agisse beaucoup plus du cœur que de la têtei puisque son dernier terme est l'union et l'amour.
Voilà comment je ne suis pas opposé de tout point à ce que disent ceux qui ne veulent point que l'esprit humain s'occupe tant de lUi-méme dans l'oraison ; mais je le suis tout de bon, en ce qu'ils prétendent qu'il y faut absolument éleiddfe tout le . discours et le raisonnement, et je ne vois guère d'illusion qui soit dangereuse, comme celle de ces nouteaux contemplatifs.
Cette manière de faire oraison ne vient^ dans plusieurs, que d'une certaine paresse naturelle à ne se faire aucune peine, pouf se convaincre par le discours, et pour considérer toutes les raisons d'une vérité proposée. Ils veulent bien les choses bonnes^ mais ils les voudraient voir opérées en eux aussitôt, sans qu'il leur en coûtât rien ; cl que les pluies du ciel leur tombassent dans l'âme, sans être obligés par aucun travail à puiser de l'eau. Ce sont des endormis et des fainéants^ qui sont seulement indignes que Dieu s'en approche.
D'autres prennent cette voie d'oraison^ non pas tant par une volonté mal disposée, que par une incapacité d'esprit à ne se pouvoir élever par le raisonnement ; 11 s'en voit une inûnité de cette sorte, et le faible sexe y a d'ordinaire la meilleure part. Les uns avouent ingénument, qu'ils ne peuvent bien discourir dans l'oraison, et ils concluent de là qu'ils n'y doivent pas faire le plus léger effort pour s'en tourmenter; les autres ne sont pas assez humbles pour le dire, mais ils disent, pour se couvrir, que le raisonnement est trop humain dans un exercice oft il ne faut que Dieu à parler; l'incapacité de ces derniers, comme des premiers, n'est pas une forte défense à leur illusion*
Mais parlons mieux , ThéOnée , sachet qu'ordinairement cette façon d'oraison, par la cessation de tout discours, n'est qu'une élévation téméraire et un vol, que la personne veut d'elle-même se donner en Dieu« Son devoir est de discourir, la raison lui ayant été donnée pour cet effet, et il n'apjîar-
LES ILLUSIONS DE LA VIE SPIRITUELLE
tient qu*à Dieu de suspendre Tusage de celte même raison, par des occupations plus élevées. Elle est clone bien téméraire de faire cette espèce d'attentat, en éteignant tout te discours à qui Dieu seul a droit de faire comtnandemeni de s'arrêter.
N'est-co pas ici la grande voie aiii grands égarements? Car Dieu ne nous a-l-il pas assujettis à user des manières d'agir et des conduites qui sont conformes à notre état ? N'est-ce pas la raison qu'il nous a mise en main comme un flambeau, pour ne nous pas égarer ? Et comme l'oraison est l'exercice le plus délicat, où il est très-facile de se méprendre, n'est-ce pas là où il faut employer le discours dans les lumières de la grâce, pour n'y pas rencontrer des écueils? Et n'est-ce pas par ce défaut que l'oraison devient très-souvent le lieu des illusions les plus insignes?
Et en effet, cela se voit manifestement, en ce que l'oraison devient et intolérable et impossible: car ces personnes, qui affectent ainsi d'éteindre tout le discours, méritent que Dieu les laisse dans le vide qu'elles ont lait elles-mêmes : si bien que Dieu ne le remplissant pas, et ne le suppléant pas par Tonction de sa grâce, l'oraison leur est intolérable, parce qu'elles n'y trouvent plus qu'un sujet de peines: et elle leur est impossible, parce (jue, ni le discours auquel elles renoncent, ni Dieu, qui se retire, ne les y favorisent point.
Mais quelle plus grande illusion que celle de faire oraison, sans se corriger de ses inclinations corrompues? Car l'oraison, qui n'a pour fln que de nous unir à Dieu, ne le peut faire que ces inclinations ne soient purifiées ; et je vous demande s'il est possible d'opérer cette purification sans examiner et sans considérer de près ses misères? Un vase se vide-t-il de lui-même? Ne faut-il pas quelque action, pour en faire sortir tout ce qu'il y a de mauvais? Ce sont donc là de belles oraisons, celles qui laissent toute la corruption du cœur, par le défaut des raisonnements de l'esprit.
Non, Théonée, prenez garde que ce n est guère Tattrait qui porte ces personnes à foire cesser tout le discours : elles se veulent jeter en sensuelles dans la jouissance passive ; ce n'en est point davantage : et leur illusion en cela même paraît toute sensible, parce qu'une âme bien morte, et bien ennemie de ses satisfactions, se retire plutôt do toute jouissance, et a peine d'en supporter le goût ; et elles, par un grand abus, s'y portent inconsidérément, en suspendant tout leur discours.
Ne manquez donc jamais d'user du discours dans l'oraison; sinon quand J« grâce vous donnera comme le signal, afin de vous taire, et de lui laisser toute Toccupation, sans vous donner de votre côté d'autre soin, que de la recevoir et de la souffrir.
Dictionnaire d'Ascétisme. II