ILLUSION IV
Hytna bien qui pensent perdre le temps dans roraison, quand ils ny ptuvent discourir et s'y occuper.
Comme il y en a qui pendant l'oraison veulent se défaire de tout le discours , c'esi ce 3ue nous venons de voir, il y en a aussi 'autres qui, tout au contraire, ne font que se tourmenter lorsqu'ils n'y peuvent dire et faire comme ils désirent. lis se plaignent qu'ils y perdent tout leur temps, parce qu'ils n'y peuvent opérer selon qu'ils ont été instruits, et ils se tuent de dire que Toraison leur est bien inutile, où ils sentent leur esprit tout engourdi avec leurs puissances, sans les pouvoir réveiller par aucune of éfation.
Oh! mon Dieu, Théonée, ils n'ont gue faire d'en tant dire, pour me le faire croire. Je suis assez persuadé que l'impuissance d'opérer, où en sont plusieurs, au temps de l'oraison, est un témoignage de la pure perte de temps qu'ils y font.
V Car, que font-ils autre chose tout le jour, que d'avoir un esprit toujours égaré, qui ne se rappelle jamais en son fond?
2* Que font-ils, quand il leur faut venir à l'ojaison , sinon de s'y tourner en coat postures, de s'inquiéter et de passer le teui| s dausle trouble?
3" Et quel bon propos les voit-on faire jamais i)Our ne point différer d'aller au remède^ Oui dà, il est clair que ces sortes de gens, ne se pouvant occuper pendant l'oraison, y perdent tout leur temps ; laissons là ces âmes indignes de paraître seulement devant Dieu; la perte qu'elles font n'est point imaginaire, ni une illusion.
Je ne veux ici parler que de ceux qui , a;.portant toutes les saintes r^èparations l'equisesà l'oraison, ne s'y peuvent néanmoins occuper, tant ils y ont l'esprit étouffé et les puissances interdites ,et c'est pour cela qu'ili s'en aflligent comme si ce saint temps était perdu pour eux.
Ahl c'est bien à tort que vous vous affligez, pauvres âmes, car s il y aquelque illusion qui mérite de la pitié, assurément ce^l la vôtre, puisqu'elle ne vient que d'un gran»! fond de bonté. Les autres illusions ont de> objets vicieux qu'il faut redresser, mais la vôtre est toute juste dans son objet, et i) n'y a que votre esprit seul qui s'égare, parce qu'il pense mal faire en cela même où il mérite avec plus d'avantages. Je vous en consolerai bien volontiers, Théonée , si vous êtes de ce nombre, et ce ne me sera pas peu de joie, devons Douvoir tirer de cette illusion.
Non, mon Théonée, vous ne perdez point le temps pendant l'oraison, lorsque vousn'j pouvez rien faire, selon que vous le concevez : les activités de votre nature y meurent
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LES ILLUSIONS DE LA VIE SPIRITUELLE
gr ce moyen ; n'esl-ce i^as là bien gagner ? r, ne savez-vous pas qu'elle a des empressements si étranges, pour être toujours en mouvement et pour, remuer, même jusque devant Dieu, que c*est lui faire bien de la grâce que de la mettre en état de ne pouvoir agir? Eh bien, Théonée, c'est celtç grâce qui vous est faite, afin d'empêcher les opérations de cette brouillonne et de cette immortifiée, lorsqu*on vous réduit dans Toraison au point de ne vous pouvoir occuper : vous en pouvez vous plaindre? Et ne serait-ce pas une illusion de vous en tourmenter ?
Si je voulais donner ici un peu de liberté à man esprit, oh 1 que je vous mènerais loin pour vous montrer que l'âme, au temps de l'oraison, a souvent des opérations très-secrêtes, lorsque selon le sens elle est persuadée qu'elle ne fait rien , car enfin cela est, quoique la partie inférieure ne le comprenne }ias ; c'est que l'esprit opère quelquefois si délicatement, i)enaant que la nature est en trouble, que cela même est dérobé à sa pro-
1>re intelligence : vous vous tromperiez donc )ien si vous pensiez que votre temps fût alors tout perdu.
Mais vous ne le feriez pas moins si vous aviez encore cette pensée; parce qu'il ne peut être rien de plus pur qu'une opération spirituelle, guand elle est cachée et imperceptible, puisque les retours ne la peuvent que souiller par leurs regards : et n'estce pas comme à Tombre de celte impuissance que vous avez à ne vous point occuper au temps de Toraison que se fait tout ce bien?
Et je veux même que ce que je viens de dire ne soit pas; sachez, Théonée, oui, sachez que savoir bien ne rien faire dansToraison, et y retenir tous ces mouvements tumultuaires de son esprit, c'est beaucoup faire. Car il y faut une grande industrie et une force bien particulière pour se soutenir dans son impuissance; et dans ce chagrin de la nature, à ne pouvoir s'occuper : n est-ce pas ce (me vous m accorderez? Je le crois, puisqu'il ne faut qu'un petit rayoq d'intelligence pour cette confession.
Au reste, tout ceci ne souffre point de difficulté, si l'on est convaincu, comme on le doit être, que l'oraison est proprement le temps où il faut apprendre peu à peu à ne rien faire; que c'est plutôt, à en bien parler, l'école et la véritable académie où une des belles leçons qui s'y enseignent est de souffrir d'être lié dans ses opérations naturelles : si vous êtes bien prévenu de cette vérité, vous n'aurez jamais de peine de vous voir dans l'oraison sans vous y pouvoir occuper d'aucun acte, ni d'une seule pensée.
Revenez donc, cher Théonée, de l'illusion où vous avez pu être, qui vous disait que vous perdiez tout votra temps quand vous ne pouviez vous occuper à votre gré étant h I oraison, et pensez mieux de votre état, que vous n'avez fait jusqu'ici.