ILLUSION V
Il y en a qui pensent qu'ils sont plus ilevés que les autres ^ parce qu'ils font oraison.
La vérité est, Théonée, que d'ordinaire les personnes qui font oraison ont une élévation d'âme bien plus grande que les autres ; il ne s'y faut guère entendre i)our parler ainsi :
1' Car qui ne sait que l'oraison de sa nature éloigne beaucoup de la terre et de la créature pour nous approcher de Dieu?
2" Que ceux qui sont grandement appliqués à ce saint exercice, ont les passions extraordinai rement mortifiées?
3^ Et qu'au contraire les passions sont toujours vives et pleines de feu dans ceux qui n'en font jamais le métier? Il ne faut qu avoir un peu lu les livres qui traitent de l'oraison, pour n'en ignorer pas les avantages et les éminences.
Mais pourtant tout cela ne conclut pas que ceux qui font oraison s'en doivent flatter comme s'ils avaient quelque rang qui les élevât au-dessus des autres : et, néanmoins, c'est ce qui se voit bien souvent, car il y a des personnes assez simples et assez bonnes
Ï)Our mesurer l'élévation de la sainteté à 'exercice de l'oraison. Une telle fait oraison, dit-on. Celle-là y donne tant d'heures tous les jours; oh ! la sainte âme 1 Non, elle n'est pas du commun. Ily a de celte mfi^nière je ne sais quel petit jargon entre de certaines personnes dévotes, comme s'il ne fallait absolument faire c^s dans la vertu que do celles qui sont contemplatives, et que lé reste ne fût presque point à compter.
Soyez plus modeste, Théonée, pour no pas entrer dans celte illusion; je vais faire mon possible afin que vous n'y entriez pas, car il serait bien fâcheux que, voulant vous faire un homme d'oraison, laquelle vous doit bie\i abaisser au-dessous des autres, vous vinssiez à vous en prévaloir pour vous élever.
Otez-vous donc, je vous prie, de l'esprit ce qui pourrait bien y être, que rélévatiou de 1 âme se doit prendre de 1 oraison. Non, son élévation se doit mesurer sur les vertus
2ui en font seules toutes les grandeurs, 'est pour cela qu'il s'en voit qui, ne faisant aucun exercice d'oraison réglée, sont bien autrement élevés devant Dieu, que beaucoup de contemplatifs. Ces personnes seront dans l'embarras des occupations ; par une conduite particulière de la Providence , elles n'auront pas quelquefois un momen: de repos pour se reconnaître, et pourtant elles sont aussi quelquefois grandes devar.t Dieu, bien plus que celles qui font oraison. C'est qu'elles sont solidement établies danf les vertus, et ne pensent qu'à renoncer en tout à elles-mêmes; bien au contraire de celles qui passent les heures en oraison, et qui néanmoins , n'ont que de l'amour et de 1 estime pour leurs personnes.
Ce sont celles-ci qui, au fond, n'ont guères sujet de s'élever de leur oraison, car à
SUPPLEMENT Alj DICTIONNAIRE D'ASCETISME.
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votre avis, qvty font-elles ? Bien moins que ce qu'elles pensent. Elles pensent voler bien haut, et il se trouve que le plus souvent , leur oraison se passe dans de belles chimères , tandis qu'elles n'en font que la mine, et n'en ont que le dehors, pour le temps , pour la composition de l'extérieur, pour l'adoucissement du visage , car c'est tout ce qu'elles en savent. Et est-ce là pour avoir de quoi s'élever au-dessus des autres?
Mais sans qu'elles s'en donnent tant à croire, voulez-vous savoir, Théonée, qui sont celles qui ont la véritable élévation d oraison? Ne tes allez pas d'ordinaire chercher ])armi ces âmes qui en parlent si bien, qui en écrivent encore mieux, que l'on dit être des gens d'ôraison; ce n'est pas là où vous les trouverez. Et où donc? Allez, je vous prie, allez dans les conditions les plus ravalées, parmi les personnes les plus obscures, dans les rebuts des communautés ; c'est là où vous trouverez des ûmes simples, et sans toutes ces façons de spirituelles, mais dans une véritable élévation d'oraison qu'elles ne comprennent pas elles-mêmes, et qui, sans s'élever au-dessus des autres, le sont pourtant autant qu'elles s'ignorent et qu'elles s'abaissent.
Oh l il faut plutôt lorsqu'on est oans l'exercice de l'oraison, et qu'on y sent l'air favorable de la grâce, craindre que le poison subtil de la vanité ne s'y glisse, car ces biens étant si purs et si divins, il est facile, bien plus qu'on ne s'en défle, do s'en croire quelque cnose par-dessus les autres. C'est pourquoi le contemplatif doit se tenir aussi petit qu'il se sent élevé par la grâce, ou Lien il se perd facilement dans des pensées superbes, qui lui font regarder le reste des personnes de piété, comme des enfants dans la vie intérieure.
Oseriez-vous penser après cela, Théonée, que pour faire oraison, vous en ayez pour cela plus d'élévation que ceux qui ne la font pas.