ILLUSION VII
Plusieurs pensent^ qu'il importe peu quelle posture de corps l'on prenne pendant l'oraison.
Etes-vous point de ce sentiment, Théonée? A vous dire le vrai, il me semble un peu large, quoique vous ne manquiez peut-être j^as avec les autres, de l'appuyer d'assez bonnes raisons.
l'' Et je vous entends, que vous me dites, qu il faut prendre toujours dans l'oraison, la situation du corps qui la peut davantage favoriser, car le serviteur n'est que pour le service du maître.
2" Que l'on sent par expérience, que le corps étant alors dans quelque posture contrainte, Tesprit en travaille davantage dans ses opérations, lequel ne veut être gêné de rien au dehors, pour avoir ses fonctions [)lus libres au dedans.
3* One c'est lui sur qui Dieu arrAte ses yeux, bien plus guo sur le corps, et que quand il est intérieurement dans une situation respectueuse, le reste n'est plus tant regardé.
^' Que les faiblesses du corps veulent
souvent, qu'on lui donne la posture toute la
f)lus commode et qu'on la change même seon ses besoins.
Je ne vois rien en tout cela, Théonée, qui ne soit bien dit et je ne puis combattre des raisons, tellement prises dans le bon sens : mais quoique la cnose, à la considérer dans la spéculation, soit tout à fait véritable ; néanmoins il est très-certain qu'à la considérer dans la pratique, l'illusion n'y est guère moins ordinaire que de faire oraison ; car vous remarquerez, que très-peu, dans ce temps, ont une posture cle corps juste et bien séante et qu'on le laisse aller par cent prétextes tout comme il veut et selon que le porte son poids.
Il y en a qui prennent alors et tout à l'abord et sans façon, la composition de corps toute la plus aisée qu'ils lui peuvent donner ; vous diriez qu'ils ne vont à l'oraison que pour donner à leur corps un repos qu'ils ne lui accordent pas même hors de l'oraison : les voilà donc placés, et cette masse de chair est assez bien comme pour se récompenser de ce que l'esprit est souvent pour lors bien malade. Ce sont gens, Théonée, qui étant accoutumés à chercher partout les aises de leur corps, le font indifféremment dans l'oraison comme ailleurs.
Mais que pensez-vous qu'opère cette posture si basse et si terrestre? C'est que vous y trouvez très-souvent des dormeurs, pour aes contemplatifs ; car le corps ayant pris une situation toute la plus commoae qu'il a pu, il s'en appesantit clavaniage et cet appesantissement faisant élever des vapeurs, il concilie doucement le sommeil ou l'esprit eî?t enseveli avec le corps. Ehl Théonée, quel spectacle où ne se voit pas le divin sommeil de Tâme, mais le sommeil animal de la chair.
En voici d'autres, il faut que je vous le dise, qu'il est bien agréable de voir pendant l'oraison. Ce sont de ces âmes oui font les lan-
f;uissantes d'amour et qui ne font que se diater la poitrine par les soupirs. Vous les voyez qu'elles se laissent fondre le corps, comme si leurs forces abattues par ce divin feu leur manquaient. Il ne resterait plus, me permettrez-vous de dire ce mot, que de les peindre comme un saint François, soutenue d'anges dans quelque extase: Ehl crue d'enfance dans toutes ces postures de langueur amoureuse où l'on se laisse aller?
Confessons ingénument que se tenir ainsi l'extérieur dans une composition si immodeste, c'est aller à l'oraison comme pour se moquer de Dieu; oar c'est bien s'oublier de la grandeur terrible de sa majesté, d'y apporter un corps dont la posture ferait souvent honte devant la {personne du moindre respect. Si une manière extérieure, honnête et respectueuse est due à la créature, combien le corps doit-il être anéanti, selon sa capacité, dans la présence de Dieu? Le corps a sa manière de respecter et de prier aussi bien auel'esprit.Jlfautque tandis que l'esprit dans l'oraison fait son devoir, le corps aussi y fasse le sien, dont l'unique est de pouvoir
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reconnaître la majesté présente d'un Dieu, par une divine modestie.
Que si nous voulons entrer plus avant dans l'intérieur de ces personnes immodestes au temps de J'oraison, nous découvrirons que le dérèglement du corps apporte encore un plus grand déréglementa l'esprit, qui ne peut être bien à soi et bien recueilli, pendant que le corps est en ce désordre. La raison est parce que l'extérieur fait d'étranges impressions sur l'intérieur, et j'en appelle à témoin les personnes d'oraison, si cette situation du corps hors de contenance et peu respectueuse, se trouve jamais avec un fond bien intérieur et bien plein de Dieu ; qu'ils me le disent.
Sont-ce là h votre avis des illusions, Théonée, de ces postures si naturelles pendant l'oraison? Le croirez-vous maintenant? Si vous y avez néanmoins encore de la peine: allez,' je ne m'en veux rapporter qu'à vousmême. Quand vous êtes pou composé dans l'oraison et tout hors de contenance, n'est-il pas véritable que ce ne sont que les ennuis et les dégoûts qui vous font changer de posture, comme si par cette immodestie continuelle de situation de votre corps, vous deviez soulager la peine de votre esprit? Vous voyez bien que je touche votre mal ; n'en disons donc pas davantage et je vous laisse là ; car je suis assuré que vous n'avez plus rien à me répartir là dessus.