ILLUSION X
Jl y en a gui penseni qu*ils peuvent faire oraison et s'accommoder au monde en toutes ses manières.
Cette illusion revient à celle dont j'ai parlé dans le traité de la dévotion aisée où j'ai montré, autant c^ue j'ai pu, l'égarement de ces personnes qui veulent tout ensemble professer la dévotion et ne laisser pas de prendre la plupart des maximes du monde : néanmoins, comme je la resserre simplement ici dans les bornes de l'oraison, cela fait qu'elle pourra vous paraître avoir quelque cnose de particulier ; outre qu'il me semble qu'on ne peut assez rebattre cette matière de dire que parmi les personnes d'une véritable piété il s'en voit tant d'autres^ aujourd'hui qui en abusent, et narticutièrement de 1 oraison, la voulant faire de bon accommodement avec toutes les folies du siècle. C'est, je vous le confesse, mon Théonée, ce que je voudrais pouvoir mettre au dernier dTécri, tant l'exercice de l'oraison est en quelque façon de nos jours devenu séculier et profane, n'étant point d'esprit, de condition et de genre de vie, auquel on ne l'accommode.
Je suis déjà tout prévenu de ce qu'on me peut dire la dessus, que les gens du grand monde et du grand air sont très-capables de faire oraison.
1" II s'en voit, dit-on, qui rejettent toutes les vanités qui ont de l'excès, et vous ne les voyez point vous-même affecter cet éclat ponipeux en tout ce qui les regarde ; mais ils se retranchent de tout ce qui peut beaucoup donner dans les yeux.
2° Vivant de cette manière il s'en voit donc, oui dà, qui avec tout cela font oraison aussi bien que les plus grands solitf«ires.
3" Il est très-certain que ce n'est pas une chose qui répugne à l'esprit d'oraison, de vivre selon sa condition.
4.' Et si les personnes qui ont un peu de naissance et qui font oraison, ne voulaient nullement vivre dans le monde comme le monde, elles se rendraient ridicules, au^si bien que le saint exercice auquel elles s'adonnent.
Ne pensez pas, Théonée, que je me rende h tout ce discours, et j'espère bien aussi que vous ne le ferej^pas, non plus que moi, après que je vous aurai tiré le rideau de cette illusion. On le sait bien. Dieu du ciel, que les gens du monde, et ceux-là même qui sont de haute qualité, ne sont pas re-
jetés de rofftison; qui l'oserait dire? El qui dirait vrai s'il s'était avancé jusque-là? On en sait et on les connaît, qui pourraient faire honte en ce point aux personnes les plus retirées ; laissons-les jouir de la douceur de leur repos sans les troubler de cette question qui ne les regarde pas.
Je ne parle ici que oe ces personnes qui, usant assez bien de tout ce que le monde a de doux, et n'étant pas si ennemies d'ellesmêmes pour se refuser les satisfactions de la vie, pensent qu'avec cela elles sont aussi bien capables que les autres, d'entrer dans lo sanctuaire de l'oraison.
Elles doivent savoir que le grand fondement de l'oraison, est une mort unîTcrselle de ce qui peut contenter les sens et l'esprit, et elles ont cette maxime, de ne pas être si mauvaises à leurs inclinations pour les faire mourir jusque-là, en leur accordant assez ce qui ne leur est pas désagréable. Elles ne doivent donc lias moins savoir qu'elles ne
f meuvent avoir ainsi aucune capacité pour 'esprit d'oraison ; c'en est une suite naturelle.
Mais que dis-je, Théonée? Je n*ai que foire de m'en tant empresser pour le leur montrer. Elles font bien toutes les cérémonies qu'on apporte à l'oraison ; elles lisent, elles se préparent, elles s'exposent, elles prennent un air de visage tout angélique ; elles ne céderont en cela à personne. Mais elles sentent bien elles-mêmes qu'elles ne font rien moins que l'oraison ; je n'en veux que le témoignage de leur conscience.
Ne savent-elles pas très-bien qu'elles s'y tuent la tête et la poitrine, pour goûter Dieu? et ne savent-elles pas bien aussi, que Dieu ne se fait jamais sentir à leur cœur ? Qu'elles m'en démentent, si je ne dis pas la vérité : Vraiment, c'est bien à elles que les goûts divins de l'oraison sont réservés; à elles, qui goûtent tout, et compagnies, et divertissements, et les objets des sens; à elles qui, sortant d'un cercle, prétendent d'entrer dans le secret de l'oraison ; à elles,
li ont assez d'amitié pour leur corps, atin [e ne lui faire jamais guère de mal. Ces divins goûts de la contemplation ne sont que pour les âmes à qui le monde est en horreur, et il n'est pas au moins bien désagréable à ces personnes.
Onl Théonée, qu'elles font de mal au cceur aux personnes d'une véritable piété que Ton voit dans le monde ; car celles-ci achètent les délices de l'oraison par la mortification continuelle, par les mépris, par une vie abjecte et retirée, et par une générale mort de toutes choses; et celles-là, qui ne veulent point approcher de ces voies, prétendraient approcher de ce divin banquet?
Mais entendez bien, je vous conjure, une autre preuve très-sensible de la vérité de leur illusion. Il ne faut qu'avoir fait les Premiers pas dans l'oraison pour savoir qu elle est le lieu des reproches, où la grâce ne manque jamais d'avertir, de reprendre, de fain? confusion à l'âme, de lui montrer on particulier ce qui souille sa pureté, de demander
LES ILLUSIONS DE LA VIE I^HUTUELLE
et de porter toujours au dépouillement; c'est une voix qui ne cesse jamais d'y parler; or, si elle y fait ses reproches et ses demandes incessamment, pensez-vous qu'elle souffre dans ces personnes de bon accommodement avec le monde, la douceur de leur vie, leurs compagnies, leurs divertissements, leurs ajustements qui ne sont pas si négligés, tant de choses i)elles qui ))arent leurs chambres et leurs cabinets, sans leur en inspirer des reproches vifs et perçants? Que si elles nous disent que» par la grâce de Dieu elles ne sentent rien dans leurs oraisons, de tous ces troubles, et qu'elles sont fort en paix de tous ces sujets dont on les veut inquiéter; ne craignons point de dire que leur oraison est une illusion et une chimère; car elles nous veulent ainsi détruire la nature de l'oraison et de la grâce; elles nous veulent faire croire le contraire de ce qu'expérimentent les consciences tous les jours. Cela est vrai, Théonée, parce qu'il se voit des personnes qui fuient l'oraison, à cause des reproches et des remords dont elles y sont pénétrées, comme étant le lieu où Dieu les attend plus qu'en aucun autre, pour leur mettre devant les yeux leurs plus légers dérèglements. Donvj que nos mondaines contemplatives en croient à ces expériences, si leur âme est trop étouffée pour ne ressentir pas mêmes les effets.
Moyens pour éviter les illusions de ToraSson.
Ce serait entreprendre de boire une mer, que de vouloir ici dire tous les avis qui se peuvent donner sur l'oraison, pour en éviter les illusions. Tout ce que je ferai, Théonée, c'est de vous présenter en peu de mots quelques moyens, précisément |)ar rapport à toutes les illusions que je vous ai marquées.
V Quand le Saint-Esprit durant ce saint temps fera sentir à votre âme quelque opération extraordinaire, ne soyez jamais plus retenu qu'alors, sans vous en épancher le cœur davantage, pensant que c'est le temps de Dieu, et non pas le vôtre ; arrêtant toutes vos puissances, et les mettant également dans le silence et dans le respect; c'est un grand secret que de savoir suspendre tout son intérieur pendant que cette opération dure.
2" Quoi que vous en disent, Théonée, tant de nouveaux réformateurs contemplatifs, ne manquez jamais dans vos oraisons de vous y occufier vous-même, quand l'esprit de Dieu n'y fait pas quelque occupation particulière ; je ne dis pas que vous vous tourmentiez pour vous remplir le tœur et les puissances, mais que vous fassiez toujours quelque chose pour ne pas tomber dans le vide et dans l'oisiveté : et si vous aviez J'esprit tellement stupide, que vous n'y pussiez produire aucun acte, supportez votée i)eine avec courage et avec douceur, sans retrancher un seul moment du temps de votre oraison.
3" Et pour revenir à ce divin Esprit ; je vous conseille de ne vous donner jamais une assurance infaillible, que c'est lui-méi^^
dont vous sentez la plénitude, lorsqu'il rou; semble dans Toraison, que votre âme en e^^t touchée amoureusement; c'en est toujours le mieux, quand il reste un peu de doute, et an peu de crainte fait tous les biens dans ces sortes de dispositions.
4" Dites hardiment, contre tout ce qu'en peuvent enseigner de certaines méthodes de gens qui se veulent ériger d'eux-mêmes en contemplatifs, que c'est un abus, ou grossier et ignorant, ou affecté, ou malicieux, de prétendre bannir de l'oraison tout le discours : Vous ne serez pas si capable de cette illusion, quand vous serez dinsi bien prévenu de sa fausseté.
S** S'il y a aucune chose oîfc vous deviez être fort circonspect, c'est quand ces voix intérieures se font entendre en votre conscience. Je vous prie alors, Théonée, de vous bien accoutumer d'en divertir votre esprit, de n'en faire aucun cas, de n'y fonder jamais ; d'en faire même quelquefois une espèce de. mépris, de les effacer de votre mémoire, s'il est possible, de n'en noint parler qu'à un directeur, ne les regardant que comme des imaginations volages; car, quoi que vous fassiez, si c'est vraiment la voix de Dieu, il saura bien se faire entendre et se Caire obéir.
6" Après que vous aurez fait avant l'oraison, et entrant dans Toraison, tout ce qui dépend de vous jvour vous y occuper saintement, si néanmoins vous y restez dans une totale impuissance, ô mou Théonée, aimez celte impuissance tendrement, qui vous apprend si bien à mourir à toutes vos industries, et persuaidez-vous, qu'elle vous y fera souvent moissonner plus de biens que' vous n'eussiez pu faire par toutes les plus belles occupations de votre âme.
7* Quelque application que vous puissiez avoir à l'oraison, ne laissez jamais vos priéres vocales que quand le Saint-Esprit vous le dira, ce que vous pourrez connaître lorsque vous sentirez votre âme intérieurement toute liée; car cet enchaînement et ce resserrement intérieur est un effet de cet Esjjrit- Saint, qui ôte à l'âme, par ce moyen, la liberté de faire plus que de demeurer toute liée.
8* Vous adonnant beaucoup à la contemplation, bien loin de vous eu penser plus élevé que les autres , vous devez plutôt vous donner cette pensée, que l'excès de vos misères en ont un grand besoin , et que ce remède est absolument nécessaire aux maladies de votre âme, qui serait bientôt pour se perdre dans ses égarements, si vous n'eu usiez ainsi.
9" Si vous donnez plus de temps à l'oraison que ne font pas ceux d'une communauté, savez-vous ce que vous devez vous en dire à vous-même? Dites que les autres, qui en font moins, n'en ont pas besoin de davantage pour s'échauffer saintement le coeur, ayant un fond si bien préparé et si docile à tous les sacrés mouvements de la grâce; mais que le froid de votre conscience a tout à fait oesoin d'un grand temps avant qu'elle soil échauffée et que la dureté en soit amollie.
SUPPLEMENT AU DlGTIONNAmE D'ASCETISME.
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10* Quand vous serez seulement un 'peu malade, faites-vous grande conscience de laisser vos oraisons ; car vous devez alors penser deux choses y et que le temps de Toraison est le temps de Dieu, à gui il n*est pas permis d'en dérober un point ; et que c'est lui qui se donne pour lors le soin dans Tâme d'y faire oraison par les gémissements secrets de son divin esprit. Ainsi, vos incommodités seront plus capables de vous en approcher que de vous en éloigner.
If Etudiez- vous très-exactement, Théonée, à donner à votre corps, au temps de Toraison, toute la composition la plus respectueuse ; car au moins il fera ainsi ce qui peut manquer souvent à l'esprit du côté de ses extravagances, suppléant heureusement de sa part ce qui ne se fait pas de Tautre. 11 attirera même souvent l'âme à lui, par ce
moyen, en lui faisant imiter son respect et ses humiliations ; et vous ferez vousHBèine de cette façon ce qui dépend absolument de vous.
12" Enfin, je vous prie d'avoir bien au cœur cette maxime, que la moindre attache à ce qui ressent un peu lair du monde, est le poison de l'esprit d'oraison. Ce sera pour vous défaire au plutôt de ce qui vous pourrait embarrasser hors de vous-même, et pour vous inspirer une étrange aversion de tout ce qui pourrait avoir quelque chose de vain, de trop propre, de tron complaisant, de trop doux et de séculier. Onl Théonée, que pour peu on se rend indigne des délices de l'oraison , et qu'ordinairement on les sacrifie pour des choses petites et basses, dont on n'a pas le cœur et la fidélité de se priver.
TRAITE VI