CHAPITRE I
Les illusions des douceurs intérieures.
Je dis maintenant en particulier oue ces douceurs sont assurément un bien à TA me et une faveur, et que, sans faire injure à la grâce, ou ne les peut voir sous un autre regard.
1" Ce sont elles qui relèvent nos abattements et nos langueurs, en venant au secours, quand le courage nous manque, et en empêchant que nous ne reculions dans nos devoirs.
2* Ce sont elles qui nous piquent, par ce qu'elles ont d'aimable et de doux, bien plus que nous ne le serions souvent par les menaces et parles tonnerres, et qui nous inspirent une vigueur aussi vive qu'elle est délicieuse.
3" Ce sont elles qui nous donnent les avant-goûts des torrents de plaisirs qui nous attendent dans la gloire.* On ne peut donc douter qu'elles ne soient aussi bonnes qu'elles sont douces, et aussi dignes de nés estimes qu'elles sont agréables à notre goût.
Mais, Théonée, tandis que ce que nous en disons est une vérité si bien reçue, ne voyezvous pas comme il y a tant de douceurs contrefaites, oii les âmes sont trompées plus qu'en aucune chose, parce qu'elles y vont touldfe leur penchant qui est sensuel et qu'elles ne veulent pas être détrompées pour n'être pas obligées de renoncer à ce c}ùi satisfait leur inclination avec tant de plaisir?
Vouspenserez quelquefois vous-même avec
LES ILLUSIONS DE LA VIE SPIRITUELLE
bien d*au(Fes que ces douceurs et ces joies intérieures de votre Ame sont un écoulement qui ?ient du sein de Dieu dans le vôtre. Non, non, Théonée, ne vous en abusiez pas ; car e*est tout autre chose que ce que vous pensez^ Avezvous remarqué, comme ^ous êtes d'un naturel à s'échauffer et à se dilater facilement de tendresse , sitôt que votre esprit se propose quelque objet bien agréable? Vous y mettez le doigt avec moi , et vous me l'avouez. Tenez, voilà juste ce que c'est toute cette douceur intérieure, que vous croyez être bien spirituelle et dégagée des sens. Votre esprit n'a aucune peine à s'appliquer à tous les objets saints qui sont doux et aimables ; il en a encore moins à en être aussitôt ému de douceur et de tendresse. C'est là ce que vous appelez une Jouceur céleste, et ce n'est pourtant qu'une chaleur naturelle, qui répand dans vous de certains esprits doux , gais et bienfaisants.
. Regardez encore si votre imagination n'est pas de celles qui se représentent assez heureusement les joies divines, je veux dire ou les joies qui se goûtent dans le ciel, ou celles qui se font sentir dans les consciences ; et SI vous ne faites pas naître par là dans votre âme quelque chose d'une joie et d'une douceur assez bien imaginée? La vôtre, très-souvent, si vous y faites réflexion, n'est pas plus que ce que je dis, et ses principes ne montent pas plus haut que cela. Et cependant vous ne laissez pas quelquefois de penser gue ce sont de divines caresses. A votre avis est-ce là une illusion?
Je ne prétends pas néanmoins, Théonée, qu'il n'arrive souvent crue Dieu soit la source et la cause de ces oouceurs intérieures; mais la chose vous étant accordée, en sontelles pour cela plus exemptes d'illusions ? Vous l'allez voir. Dieu commence si bien par ces communications amoureuses; oui, c'est lui-même qui en fait la douce infusion, mais nous savons aussi qu'il ne fait ces biens à l'flme que pour juelques moments, et puis ils s*écoulent. Là-dessus, que fait-on d'ordinaire, et vous-même que faites-vous? Vous vous procurez, par des efforts intérieurs, la continuation de ces douceurs, qui ne sont plus que l'ombre de celles qui ont été, et comme des peintures tirées sur l'original, pendant que vous croyez avec beaucoup d illusion que vous en avez la vérité.
Mais n'arrive-t-il pas que le démon luimême répand quelquefois dans l'âme des douceurs contrefaites? C'est ce qu'il a assez coutume de faire à l'égard de ceux qui en ont l'appétit, et qui ne cherchent qu'à satisfaire leur sensualité jusque dans les choses divines. 11 n'importe donc pas à ces esprits d'où la douceur leur vienne, pourvu qu'ils soient satisfaits. Et c'est pourculaquerillu- 6ion leur est si facile, lorsqu'ils se plaisent à goûter le mensonge, pour la vérité qu'ils pensent avoir.
Voulez-vous, Théonée, que j'entre encore plus avant dans le fond de ces douceurs de votre âme? Je vous entends, que vous dites:
Oh 1 que mon cœur est à l'aise : quelle douce paix ne sons-je point s'écouler dans toutes mes puissances? Il me semble que je porte un paradis dans l'intérieur. Mais entendezvous aussi ce que je pense de votre disposition? Venez ça un peu, et me répondez : Votre âme n'a rien qui la travaille ; n'est-il pas vrai? Toutes les tentations sont écartées; tous les nuages de votre esprit sont dissipés; rien ne vous contredit au dehors; personne ne vous fait de peine. Vous m'accordez tout cela. Et qui ne serait ainsi dans une gatté intérieure et dans une joie à se dilater l'âme? N'êles-vous donc pas bien trompé, si vous pensez que ces douceurs sont d'en haut, et non pas d'un pur fond de nature , qui n'est inquiétée d'aucun côté?
En vérité les joies et les consolations qui nous paraissent spirituelles nous doivent être bien suspectes, puisqu'elles sont sujettes à tant d'illusions.