CHAPITRE H
Des illusions des soupirs,
Quoique les soupirs ne disent nen, ils sont néanmoins quelque chose, et ils trouveront toujours quelque louange parmi les personnes intérieures qui en ont l'expérience et qui en savent la bonté. Et, sans me mettre de ce nombre, je prendrai bien la liberté de vous dire, Théonée, qu'ils sont tons et qu'ils sont saints, et qu'ils peuvent avoir quelque place parmi les choses qui rendent les plus grandes âmes recommandables, puisque souvent les principes en sont tout à fait nobles et beaux.
!• Quand le cœur est serré de quelque vive douleur qui lui ôte presque la liberté de la respiration, alors ce serrement fait que les soupirs volent d'eux-mêmes, comme s'il voulait, pour dire ainsi, sortir hors de sa prison par cette voix qu'il pousse dehors, ou plutôt comme pour s élargir un peu dans sa douleur.
2' Il arrive d'autres fois que l'esprit conçoit tant de choses, et que la poitrine est si pleine de feux divins, qu'il en revient une impuissance totale de se pouvoir énoncer; et c'est en ce temps que les soupirs sortent en foule, l'âme n'ayant point alors d'autre langage pour dire ce qu'elle conçoit et ce qu'elle sent.
3° Mais ces effets se voient principalement lorsque le cœur est blessé du divin amour ; car toutes les paroles n'étant pas capables d'expliquer sa blessure, il n'a que les soupirs pour en faire connaître l'excès, tout ce qui s enpourait dire, ne pouvant qu'en donner des idées bien au-dessous de la vérité. Vous voyez donc, comme toutes ces causes étant des caractères de la sainteté d'une âme, les soupirs qui en naisseiU ne peuvent être que très-saints.
Néanmoins, après vous avoir accordé tout cela, maintenant, Théonée, disons-en bonnement ce qui en est, et ce que nous en apprend l'usage ordinaire qui s en fait. A vous
le dire donc franchement, j*estime que Tillusion des soupirs est ordinairement une illusion basse et puérile. £t prenez garde que •vous ne verrez jamais guère d'hommes tant soupirer pendant la prière; ils n*ont pas assez do petitesse naturelle d'esprit pour •cela ; mais que ce n'est que le sexe qui a .plus coutume de s'en évaporer, étant devant (Dieu ; quoique je ne nie pas que les hommes ;y soient quelquefois, et c'est aussi pour cela que ce que j'en dirai est applicable à l'un et 'à l'autre.
Si bien que tout ce que j'avancerai n'est que pour montrer que ces soupirs, qu'on pense être les effets d'une divine langueur, ne sont d'ordinaire que des effets purement naturels.
i Faites réflexion, Théonée, que si vous êtes longtemps à n'avoir qu'une demi-respiration, la poitrine alors se soulage en soupirant, comme pour chercher un air plus libre, qui lui donne de l'élargissement et de la fraîcheur. Or, quelque bonne pensée vous peut tomber alors dans l'esprit? direz-vous
I)our cela que ces soupirs sont au-dessus de a nature et viennent d'un principe de grâce ? Vous n'êtes pas , je m'assure, assez aveugle pour faire celte confession.
Quelquefois la tristesse obscurcit tellement l'esprit et cause une telle opipression au dedans, que les soupirs d'eux-mêmes se présentent alors à la nature comme pour adoucir son mal ; c'est comme son dernier remède, le discours et la raison n'ayant pu souvent rien opérer. C'est pourquoi elle soupire alors amèrement, afm que ne pouvant rien davantage , elle s'en console au moins par cette voie. Ce serait donc bien s'abuser, de croire en ce temps, que ces soupirs fussent animés d'une cause supérieure', cl de les vouloir attribuer à une componction douloureuse, dont 1 âme serait toute pénétrée.
Je trouve une autre source fort naturelle de ces soupirs, où l'on prend le change trèsfacilement. Par exemple, vous serez dans Quelque profonde rêverie; il n'importe que 1 objet en soitjsaint ou inditl'érent, car l'esijrit rêveur s'occupe naturellement aussi bien de ce qui a de la bonté que de ce qui a du l'indifférence. C'est alors que tout sans dessein les soupirs vous sortiront du cœur, <îomme vous rappelant ou de l'égarement ou de l'occupation profonde qui vous emportait. Appellerez-vous ces soupirs des soupirs surnaturels? Ils ne le sont non plus, qu'il est vrai que l'esprit se Iplonge d'une manière fort naturelle dans la contemplation des choses les plus saintes.
11 se trouve encore des personnes, et il en est tant de celles-ci qui, étant à la prière, ne font incessamment que soupirer. Cherchez-en la cause comme vous pourrez; elles seraient bien en peine de le dire elles-mêmes, mais ce qui est vrai, ce ne sont que grimaces et que façons ; il faut que le heu où elles sont en retentisse; il faut que ceux qui les environnent soient importunés de ce bruit. Elles voudraient bien faire
croire aux autres comme elles en sont | fr suadées, <{ue ces soupirs viennent de qur!que sainte occupation intérieure ; mais ne croyez rien. D'ordinaire ce sont des saup, reuses, et voilà tout. Souvenez-vous de < que je vous ai dit, que vous ne verrez preque jamais d'homme dans toutes ces far :> [tendant l'oraison; ce qui prouve encore asez bien l'illusion, et loccupation badine u tous ces soupirs.
Mais ce qui montre ici bien davâiitîi:, l'illusion de ces Ames douces, c'est qu ell^ pensent avoir fait une oraison bien éleret. quand elles ont bien soupiré. Elles y sur. jusqu'à s'en lasser la poitrine, et elles t: sortent avec la satisfaction d'avoir irhi-hirr réussi. Vraiment, Théonée, la haute rnc templation coûterait bien peu, s'il ne faliai; qu'y monter aussitôt, par les soupirai:
vous voyez comme les hommes y auraien un grand désavantage auprès du sexe, qn. souvent n'y sait pas faire plus que suiipir^r
Enfm ces bonnes (personnes portant eucur.
Ï)lus loin leur illu£*ion, se persuadent yj^ ontiers, qu'étant à l'oraison, les soupin qu elles laissent aller, partent d'un wj: blessé. La plaie du divin amour les fait \<- 1er, nous l'avons dit, et c'en est le \i\usU'i. langage; cela est constant. Mais ee n'e>t{^2 une suite que ces soupirs viennent louj-ur* d'une pareille blessure : c'est là pourtara i j)ensée dont elles se flattent, et elles doive:.: sans doute beaucoup à la facilité quV^'> ont de soupirer, de se pouvoir ainsi o: tmêmes blesser si facilement de ramournnii. Théonée, soyez, je vous prie, loujK* plus modeste au temps de la prière, so\e: .> toujours homme, et laissez toutes «es si' tations de soupirs à des esprits plus fai!^ que le vôtre; vous leur en laisserez ..i- 1 illusion tout entière, sans vous y eup^:' jamais avec eux.