CHAPITRE IL Les illusions de la paix dans les adversités
C'est à cette paix principalement qu'on tâche de former toutes les personnes affligées, car il n'est rien qui l'ébranlé comme l'affliction ; et quand une âme a pu y parvenir, elle a un des grands dons de Dieu, qui se communiquent ordinairement en la vie : et de fait on y parvient, Théonée, et elle est si admirable dans les personnes qui en sont favorisées, que c'est un des spectacles les plus dignes de Dieu.
Car, que ne peut pas une âme pacifique parmi les adversités?
V Elle soutient tout ce qu'il y a de plus rude, sans en recevoir la moindre' altération, et le trouble le plus léger, qui la retire de son fond paisible.
2'* Ce qui l'anime à se tenir si bien , pour n'en point faire la perte, c'est qu'elle craint en même temps de perdre son Dieu.
3" C'est pourquoi la perte de toutes les choses, qui a coutume de porter tant de désordre dans les esprits, ne lui est j»as plus qu'un néant, comparée à cette ))aix: car, quoi qu'autour d'elle tout vînt à fondre, sa paix au dedans n'en perd rien de sa fermeté.
La voilà, Théonée, celte paix véritable , que tous les renversements ne sont pas capables de faire sortir de son fond. Mais il s'en faut bien que tous ceux qui paraissent à nos yeux être de véritables pacifiques au milieu des plus dures épreuves, aient en effet la solidité de cette paix : j'en trouve de six sortes qui, selon leurs inclinations ou selon leurs maximes, ou selon leur tempérament, montrent tous en apparence une grande paix , parmi les afflictions les plus difficiles du monde à supporter; mais vous allez voir, que ce n'est qu'une paix trompeuse, dont ils se conjouissent eux-mêmes, et dont ceux qui les considèrent, sont ordinairement trompés.
11 y en a qui ont une force d'esprit naturelle assez grande, ï)0ur ne se pas laisser
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LES ILLUSIONS DE LA Vît SPïRlTUtlLLE.
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abattre sous les coups les plus pesants, ci
f)Our ne vouloir rien perdre pour cela de eur paix; leur esprit se soutient, et il abat lui-môme autour de soi toutes les altérations oui se veulent élever; cette paix, Théonee, est une paix de philosophe, qui se veut mettre seulement au-dessus de tout, et elle éloigne bien plus Tâme de Dieu, que ne feraient pas tous les troubles dont elle pourrait ôlre embarrassée; si bien que, si vous voyez une personne de cette sorte, avec cette paix imperturbable, c'est voir un superbe philosophe, et non pas un chrétien.
11 y en a d*autres qui demeurent assez en paix^ quelque disgrâce qui leur puisse arriver ; ceux-ci sont tellement amateurs de leur repos que, par un tendre amour pour leur personne, ils ne se veulent faire peine de chose aucune ; les adversités qui leur arrivent sont fâcheuses, mais ils estiment que ce leur serait encore un plus grand mal de s'eu tourmenter; et s'aimant ainsi bien plus que tout ce qui est hors d'eux, ils ne se veulent inquiéter de rien : direz-vous la vérité, Théonée, si vous dites que celte j)aix est quelque chose de plus que l'ombre de la vraie paix?
Mais en voici qui n'approchent point mal (le ceux dont je viens de parler : ils se contiennent en paix, quelque dures que soient toutes leurs peines, non pas simplement par un tendre amour qu'ils ont pour leur personne , aûn de ne s'en point faire de mal ; mais parce que, disent-ils, nous ne voulons pas ajouter un second mal au premier; nous sommes déjà assez abattus par *e coup qui nous est porté, et à quoi bon nous faire une seconde peine, en nous troublant, comme si le trouble de nos âmes devait bannir l'affliction qui nous accueille? Ce sont de bonnes gens que ceux-ci, Théonée, et de bons résolus, qui ne surent jamais ce que c'est qu'une paix vertueuse : et néanmoins, n'y serait-on pas trompé à les voir?
Il s'en trouve encore qui ont une égalité admirable, et gui portent une disposition paisible, que rien au monde de fâcheux et d'affligeant ne peut faire changer : oh ! les pacifiques, diriez-vous, si vous en demeuriez à ce qui paraît. Mais dites plutôt : oh 1 les esprits bas et slupides; car ne vous y trompez pas, cette paix toujours égale, n'est rien moins que ce qui vous donne de l'admiration ; ce sont personnes dont la bassesse du naturel n'est capable d'aunune extrémité, c'est-à-dire, que comme elles ne sont pas bien touchées de tout ce qui les peut élever, elles sont aussi peu troublées de ce qui les peut abattre : est-ce là, dites-moi, un fond de paix qui mérite quelque louange, plus que celle que vous donneriez à un sujet brute et insensible?
J'en remarque d'une cinquième sorte , dont le discernement est plus difficile à faire : ceux-ci voient fort bien le point de leurs disgrâces; la nature n'en est point grossière et si terrestre , et néanmoins ils
Dictionnaire d'Ascétisme. II.
n'en sont pas pour cela plus emportés et davantage aans le trouble ; ils voient bien clair dans leurs malheurs, et leur paix n'en est pas plus altérée. Où est donc le point de leur illusion? Je vous le dirai: c'est qu'ils n'ont point les sens vifs, et ce qu'est un corps grossier et missif, à l'égard des coups qu'il ne sent pas bien, do môme sont ces esprits, qui ont le sentiment assez stupide pour ne se pas troubler facilement des adversités les plus fâcheuses ; et puis, croyez que c'est là une paix , qui en mérite seulement le nom ?
Enfin il s'en voit qui, à juger de ce qu'ils vous paraissent, jouissent d'une profonde paix, quelque rudes accidents qui leur Puissent arriver de la part des créatures. Non, Théonée, ce n'est point cela, la pair est bien éloignée de leur âme; qu est-ce donc,' puisqu'on n'y découvre aucune altération qui les trouble? C'est quelquefois un étonncment d'esprit et une stupidité de nature qui en est venue là par l'excès des adversités; car les adversités ont cela de propre, aue, quand les coups sont grands et redoutables, elles étouffent les plaintes et laissent quelque chose de stupide et d'étonné qui peut passer aux personnes moins éclairées pour une véritable paix.
Jugez là-dessus si les afflictions de la vie peuvent absolument justifier la t)aix de ceux qui semblent en avoir une parfaite, lorsqu'ils sont maltraités, et si vous ne devez pas confesser qu'il n'est point d'état qui se puisse tellement défendre des illusions qu'on n'y en découvre, même où vous diriez qu'elles ne pourraient avoir jamais d'accès.