CHAPITRE IV
Les illusions de la paix dans la privation de tous les biens intérieurs.
Quelque louange que nous ajrons pu donner aux différentes sortes de paix dont nous avons lait mention, il n'y en a vas néanmoins qui la mérite comme celle qui se retrouve dans la privation de tous les biens intérieurs : cent raisons, Théonée, vous le pourraient prouver, mais les laissant là, je n'ai qu'à vous dire:
1* Qu'une âme qui est parvenue à cette paix montre bien qu'elle est passée dans une heureuse mort de toutes choses, puisque le dépouillement de biens si précieux ne la touche plus.
2* Cela fait voir combien elle est pure, étant vide de tout, et combien elle est ennemie d'elle-même, demeurant si paisible dans la privation générale de tout ce qui la peut satisfaire.
# 3" Elle montre encore par là la délicatesse de sa spiritualité, qui souffre volontiers de
LES ILLUSIONS DE LA VIE SPIRITUELLE
n*avoîr aucun conimerce avec les choses les plus pures et les plus parfaites.
Que s'il n'y a point- de paix qui soit élevée comme celle-ci, aussi nous faut-il avouer, Théonée, qn'W n'y en a point, comme elle, qui soit universellement si sujette aux illusions; \inv il s'en voit tant, qui, n'ayant aucuns biens intérieurs, ni lumières, ni consolations, ni don d'oraison, ni facilité à la prière, n'en sont pas plus troublés pour cela et paraissent jouir d'une grande tranquillité d*ânfie : oh ! vous seriez bien trompé, si vous l ensiez que toutes ces personnes eussent en vérité celte paix admirable dont je viens de vous parler; l'illusion n'en serait guère moins grande pour vous que pour elles.
Nous voyons de ces pacifiques, dans l'extrême pauvreté de tous les biens de l'âme, qui vous diront qu'ils n'en sont pas plus inquiétés, si vous les en interrogez, et qu'ils n'en ont pas encore perdu un point de leur pai^L; mais pourquoi, a votre avis? C'est qu'au dehors tout leur rit, et en toutes choses ils ont des succès bien agréables. C'est aussi ce qui fait qu'ils se mettent peu en peine de toutes ces richesses de leur âme, l'étant assez, hors d'eux-mêmes, de tout ce qui les peut satisfaire, et ainsi cet intérieur n'a garde de gémir et est assez paisible, parce que tout l'extérieur les occupe et a assez de quoi se contenter. N'est-ce pas là une belle paix?
Je ne m'étonne pas encore d'en voir d'autres qui, ayant assez de pauvreté intérieure pour faire la grande désolation de beaucoup de bonnes âmes, vous paraissent aussi content et aussi calmes que s'ils avaient dans leur intérieur tous les trésors du paradis : en voulez-vous savoir la raison, Théonée? Ce sont des consciences qui n'ont aucune tendresse, et qui, n'en ayant pas, ne sont j^as facilement touchées de toutes ces privations divines; et ils le sont encore moins, parce qu'avec ce défaut d'âme tendre, ils ne comprennent pas bien ce que veulent dire tous ces dépouillements. Us en sont donc fort en paix; mais, comme vous voyez, cette paix n'est que l'eiTet d'un fond dur, qui n'est pas capable d'être troublé, non plus que d'être amolli.
Mais je plains bien davantage la paix déplorable de certaines gens, qui semblent avoir une âme inaccessible au trouble le plus léger. Ce sont ceux dont la grâce s'est aosoîument retirée, par un abandon bien terrible, comme si elle n'en prenait plus de soin, en les laissant aller tout au gré de leurs désirs. Elle agit encore dans leur conscience, selon la pure nécessité, il est vrai ; mais elle n'y fait plus ces bruits intérieurs qui en empêchent le désordre et l'assoupissement par une sainte guerre. C'est la cause pourquoi n'étant plus piqués intérieurement, ils no ressentent' pas aussi leur perte, et sont tout comme s'ils jouissaient d'une paix profonde. Quelle paix, Théonée! Ah! quelle funeste
paixl
Mais il faut vous le dire aussi, qu'il y en àf en Téritéy de bien agréables dans cette
Eaix de leur âme; ces personnes ne sont pas ^ ien riches en biens intérieurs, et elles ne s'en inquiètent pourtant pas davantage; mais elles en savent, bien attraper à leur mode et è leur façon; car il arrive que, i)ar je ne sais quel jeu d'imagination et d'esprit, elles s'apaisent toutes au dedans et se font un certain silence qui les amuse et les endort. Les y voilà justement dans ce profond état pacifique ; et qui les y a mises ? Ce sont elles-mêmes qui se forment une paix selon leur idée, et qui, étant fort pauvres des biens et des faveurs de la grâce, se remplissent, autant qu'elles peuvent, de ce que l'invention de leur esprit leur peut suggérer.
Moyens pour enter les illasions de la paix de Tâme.
Autant que je VOUS exhorte à lapaix, Théonée, par-dessus tout, autant le lais-je pour vous porter singulièrement à en éviter les illusions ; car, comme tout le monde y aspire, aussi presque tout le monde s'y trompe avec la même facilité. Cela m'oblige de vous présenter plusieurs moyens, afin devons démêler les mauvais j)as qui s'y rencontrent.
1' Aimez la paix de votre âme, oui, aimezla, et travaillez-y comme au dernier terme de vos désirs, non pas pour y reposer simplement, mais afin que Dieu y repose et vous avec lui; si bien que de tous'les moyens que vous devez vous proposer, afin qur> Dieu entre en possession et en jouissance de votre âme, la paix intérieure est tout le premier et le plus parfait que vous puissiez prendre. Regardez-la donc comme le fond de Dieu dans vous, et ne la regardez et ne l'aimez que sous ce regard et avec ce caractère ; votre recherche en sera bien plus pure et plus désintéressée, et vous en obtiendrez bien plus tôt la faveur.
2' Lorsque Dieu, par sa grande bonté, vous donnera assez de force pour vous conserver en paix dans la tentation, ô Théonée, n'appuyez jamais tant sur cette paix; car l'ennemi est trop dangereux et trop proche de vous. Au contraire, je vous conseille, plus Dieu vous élèvera en profonde paix au-dessus de votre tentation, d'en être encore plus défiant de vous-même, et de vous comporter alors avec lui en quelque manière comme vous feriez avec un ami suspect, ne vous donnant jamais autant d'assurance dans la tentation que vous sentez qu'il vous en est inspiré de sa part. Il aime ainsi que nous accompagnions toujours ses dons de quelque crainte.
3* Quand toutes choses vous réussiront selon vos désirs, ou bien que d'elles-mêmes, sans que vous le désiriez, elles vous seront de tous côtés favorables, no faites pas grand cas de la paix intérieure, que pourra sentir alors votre cœur, et regardez-la comme un effet qui peut être fort naturel, venant d'une cause extérieure qui est toute naturelle; car qui ne peut ainsi avoir l'âme paisible, quand on ne voit autour de soi que choses agréables, qui sont conformes à toutes nos inclinations?
4' Mais je désire de vous que vous vous défiiez davantage d'une certaine paix où il se
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SIPPLEMENT AL DlCTiONN.yRE D'ASCETIS3tfE.
voit bien des spirituels qui ne s y cléplaiseat pas, et que je puis croire, Tliéonée; que vous êtes capable d'approuver. C'est une l>aii qui les met toujours dans la joie, et vous ne les vojez jamais guère hors de la belle humeur. Je sais bien ce qu en dit saint Paul, que la joie et la paix se coûtent ensemble dans le Saint-Esprit; mais il ne veut j)as que celle joie approche le moins des sens et de la nature; mais il ne nie pas que la componction et la sériosilé ne doivent (^Ire les comiwignes de celle paix de Tâme. Oui, Théonée, déûez-vous grandement do celle paix, qui ne resserre pas toute votre âme en elle-môme et qui ne compose pas tous les mouvements de votre extérieur; c'est plutôt une joie vaine, qui dilate et oui épanouit le cœur et les sens par un pétillement des esj>rils.
5' Vous ne devez pas moins encore vous défier de cette paix qui nage, comme je vous ai dit, dans les délices de Dieu môme ; mais c'est Dieu qui l'opère; il n'importe; cela vient de ce que toutes les douceurs excessives font toujours peine à une âme humble, non pas tant de la part de ces douceurs, qui sont divines, comme de la part de son fond, qui ne peut guère user de ces choses avec modestie et avec sobriété.
6* J'ajoute que si cette paix ne fait que tenir simplement voire âme dans la jouissance, vous devez derechef vous en délier, comme ayant toutes les marques qu'elle n'est pas du bon esprit; el pouranoi? parce que la ] aix de l'âme, quand elle vient de Dieu, donne toujours mouvement sur la fin, toute douce qu'elle est, pour courir aux croix; se faisant mieux connaître sur la fin de son opération par l'impression qu'elle laisse,
au'au temps qu'elle se fait sentir par ses ouceurs. Ne m'en parlez donc point que comme d'une paix trompeuse, si elle ne laisse après elle la faim de souffrances.
7*. C'est pourquoi vous devez, par même raison, avoir une estime particulière de cette paix intérieure, qui est extérieurement exercée et mise à l'épreuve par ce qu'il y a de plus rigoureux, et vous en pouvez mesurer le prix et la fermeté sur la force des coups qui lui sont sont portés afin de l'abattre.
8* Néanmoins je vous dirai que la j^iaix intérieure, que fon peut nommer divine, cl que je mets bien au-dessus des autres, est celle qui dans le trouble et dans la révolte de la partie inférieure et des passions, n'en est pas plus altérée; c'est que l'âme prend ici une si haute élévation, et se fait tellement indépendante de tout le sensible, qu'elle demeure toute en Dieu par la seule pointe de l'esprit, et là, est dans celte paix dégagée et spirituelle, pendant que la partie animale est en guerre et dans le désordre. C'est le, Théonée, celte paix incomparable, que tout ce qu'il y a de tempête et de bruit, n'est jamais capaÈle d'atteindre ; c'est celle qui est de très-peu d'âmes, et c'est celle sur laquelle je désire que vous formiez particulièrement la vôtre.
9" Vous n'y réussirez pas si mal, si vous me croyez d un avis particulier que j'ai k vous donner : Persuadez-vous bien que la paix intérieure, pour être parfaitement spirituelle, ne doit avoir rien sur quoi elh puisse appuyer, non plus qu'il ne doit être rien dont elle puisse être dépendante. Elle n'a plus rien sur quoi elle appuie, quand elle a un j^arfait dépouillement de tout ce qu'il y a de doux et de lumineux, et il n*est plus rien dont elle dépende quand elle se met bien au-dessus de tous les mouvements rebelles et déréglés d'une nature irritée. Celle idée, Théonée, que vous vous donnerez pour avoir ainsi une paix nue et indépendante, vous mettra en état de no la voir non plus troublée que de ne vous voir jamais, par aucun effort étranger, retiré de la jouissance intérieure de Dieu.
TRAITE VIII
LES ILLUSIONS DES DEPOUILLEMENTS IXTÉRIEURS
Ce traité proprement ne regarde que deux sortes de personnes, ou celles qui font profession d un grand intérieur, et y ^onl en effet, ou celles qui y aspirent. Les premières sont dans l'exercice de ces dépouillements de l'âme, dont il est tant parlé; et les secondes, qui en savent et qui en apprennent, qui en ont le goût, et qui pensent en avoir raltrait, et peut-ôlre l'onlelles, font tout ce qu'elles peuvent pour y entrer.
Ces dépouillemenls se trouvent dans les trois facultés de l'âme : l'entendement se voit nu et dépouillé de toutes les lumières et les vues dont il est capable ; la volonté, toute sèche, aride et engourdie, n'est quelaue-
fois touchée d'aucune motion, n'est échauf^ fée d'aucune ardeur et n'e.st pressée d'aucune affection ; la mémoire se trouve en de certains temps tellement pauvre et vide de toutes les images et les espèces, qu'il ne lui en reste pas une seule pour les présenter à l'esprit el pour l'en occuper.
Voilà, Théonée, ce qui s'entend par les dépouillements de Tinlérieur; voilà ce que tous les spirituels élèvent infiniment; voilà où prétendent aller tous ceux qui ont oui parler des excellences de celle totale nudité, par le désir sincère qu'ils ont d'entrer au plus tôt dans ce fond de mort.
On ne |3eut pas nier que ces trois sortes de pouillemenls intérieurs ne soient la dcr-
ilol
LES ILLUSIONS DE LA VIE SPIRITUELLE
nière disposition qui fait passer toute Fume en Dieu, par la perte générale de ce qui peut remplir saintement ces trois puissances. On en peut dire assurément mille louanges, comme de ce qui fait la consommation de la sainteté ; mais on peut dire aussi, Théonée, avec une assurance indubitable, que c'est la fine illusion de nos jours, qui ne va pas seulement à dépouiller ces puissances de leurs propres opérations (c'est ce que nous avons déjà vu, et ce que nous avons condamné) ; car vraiment ; ces nouveaux raflîneurs de spiritualité n'en demeurent pas là, mais ils vont bien plus avant ; ils veulent même, que pour être bien capable de Dieu, on dépouille et entendement, et volonté, et mémoire de tous les biens^les plus purs et les plus spirituels, dont ils peuvent être enrichis ; cela a son bien, c'est ce que nous allons voir particulièrement.