CHAPITRE II
Les illusions de ceux qui veulent dépouiller la mémoire de toutes les images et de toutes tes espèces.
Vous me permettrez pour cette fois, Théo^ née, d'en dire tout au long et tant que je le pourrai, sur une matière qui en a un besoin extrême, autant que j'en connaisse, à cause que la contagion en est étrangement commune. Si je ne réussis pas pour en retirer bien des esprits qui en sont infectés, j'esjière au moins, par ce que j'en dirai, vous garantir de celte grande illusion.
Mais ie préviens votre pensée, aussi bien que celle de nlusieurs, sur la proposition que je viens d'avancer, en vous disant que, par ce dépouillement des images et des espèces, qui doit se condamner d'illusion, je n'entends point parler de celles qui entrent lOus les jours par les sens : ohl défaitesvous-en, et les effacez de votre mémoire avec le soin le plus exact que vous pourrez; • tous les Pères spirituels vous y exhortent, si vous voulez être une personue d'oraison; m'en voilà suffisamment déclaré.
Je ne parle ici que des images et des e^^ pèocs de toutes les bonnes choses oui ^"
leur nature ne peuvent faire naître dans l'esprit que de sauUes pensées; car il en est intiniment aujourd'hui de ceux qui subti lisent dans les voies de l'intérieur, et gui, n e voulant point qu'on apporte devant Dieu nu cune image et aucun fantôme, prétendent qu'il en faut absolument dépouiller la mémoire et l'imagination ; c'est le travail qu'ils se donnent à eux-mêmes; c'est la leçon
Ju'ils font aux autres : ne sont-ce pas là 'admirables innovaleurs,^ dans la vie spirituelle? Ce sont aussi eux, Théonée, dont je veux faire voir l'illusion extraordinairement égarée, et détromper les bonnes âmes qu'ils auraient pu embarrasser de leurs rêveries.
Ils nous disent donc; et quoi ? Qu'il faut avoir l'esprit et la mémoire, en s'ap|TOchant de Dieu, dépoufllés de toutes les images créées. Us ne manquent pas de donner un jour et un tour fort bien pris à cette illusion : jIs disent un peu vrai ; mais le tout n'en vaut rien; vouslallez voir.
1* Toutes les images, même les plus saintes, qu'on se met dans l'esprit, entrant dans la présence de Dieu et dans roraison, rendent l'ilme, disent-ils, toute matérielle; car, tandis qu'elle s'occujîe de ces images, elle en prend toujours quelque union avec elles, et n'est jamais assez spiritualisée i)Our faire union avec Dieu.
2' Vous nous parlez d'illusions, ajoutentils; et n'est-ce pas parle moyen des fantômes qu'on a plus coutume d'y tomber? Il en faut donc ôtcr la matière, si l'on en veut emiJÔcher les effets.
3' N'est-ce pas encore par toutes ces images et ces vives représentations fies choses que la tête est souvent iHCommodée, à cause des efforts intliscrets qu'on apporte à les conserver et à donner p^lus de vivacité à toutes ces peintures?
4** 11 semble encore que c'est ce qu'ont enseigné de tout temps les grands directeur?, de travaillera vider [leu à peu l'esprit de tout ce qui n'est point Dieu.
Vraiment, Théonée, si vous n'y preniez garde, vous diriez qu'ils ont dit vrai; mais donnez-vous patience, et l'évidence de leur illusion va vous être mise clairement devant les yeux. Le bien qu'apporte^lt. à l'âme ces images, et le grand mal que lui pourrait causer leur destruction, font voir la faiblesse de leurs raisons, et établissent solidement ce que j'ai avancé. Entendez, je vous prie, l'un et l'autre.
Je ne nuis croire, en vérité, qu'ils pensent à ce qu'ils disent, quand ils soutiennent nue toutes ces images intérieures des choses les plus saintes abaissent l'âme et la rendent matérielle. L'expérience assurément ne leur a jamais appris combien les représentations des lieux, des choses, des personnes, contribuent admirablement à exciter l'âme, quand elle est abattue, et combien elle en est piquée en diverses façons, selon la nature (hlîércnte des objets qui sont représentés. Si elle ne oeut s'échauffer et se réveiller
SUPPLEMENT AU DICTIONNAÎRE D'ASCETISME.
d elle-iDêmo. Quoi doncl il ne lui sera point permis d'appeler à son aide tout ce qu'elle
f)eut avoir de saint dans la mémoire et dans 'imagination? Et ron})ensera qu'il est plus à propos de demeurer dans un vide stupide etl'ainéant?
Iknous disaient tantôt, souvenez-vous-en, Théonée, que ces fantômes et ces images étaient ordinairement une matière aux grandes illusions. N'est-ce pas ce qu'il leur faut plutôt ol)jeoter à ejx-mômes; car, voulant qu'on se défasse de toutes les plus saintes représentations que se peut faire l'esprit, ne demcurcnt-ils pas souvent dans un vide ingrat et fort inutile? Et pour des images saintes qu'ils refusent de se mettre intérieurement devant les yeux., ne sait-on pas qu'alors le démon remplit souvent cette vacuité fainéante et affectée, en y mettant des fantômes éclatants, que ces illuminés prennent ])Our autant de visions et de révélations? Ce sont donc eux qui se précipitent dans l'illusion, et ils ne doivent pas nous imputer une illusion qui leur est naturelle.
Mais il fait beau les voir, lorsqu'ils sont devant Dieu, comme ils sont emportés par les folies de leur imagination, fécondes en cent grotcsipies, qui les tourmentent, pendant qu'ils s'évacuent, de toutes les plus saintes rej résentations qui leur pourraient donner matière de quelque doux entretien? Ohl qu'ils sont bien punis! C'est qu'ils ne savent ])as encore que le propre de ces esl^èces et de ces images est d'arrêter les extravagances de l'esprit, qui en fait comme une chaîne dont il est lié? Tandis qu'ils ne seront donc pas à celte école , ils ne peuvent faire autre chose devant Dieu , que d'être le jouet d'une imagination coureuse et volage. Et ce sont là nos gens qui veulent faire les contemplatifs par l'évacuation de toutes les espèces.
Considérez maintenant les suites de celte illusion, Théonée, et jusqu'à quel précipice elle conduit insensiblement. Demandonsleur ce que deviendront nos mystères, si la mémoire n'en doit point représenter d'image à l'esprit? car ce n'est que parce moyen qu'on les conserve pour leur rendre la foi et la vénération qui leur est due. Qu'ont prétendu autrefois ces grands ennemis de l'Eglise, en détruisant les images et les tableaux? Leur dessein ne fut point autre que d'éteindre la religion chrétienne ; et ils ne s'y prenaient point mal, ôtant aux yeux toutes ces figures de nos mystères et des saints, afin que peu à peu, les yeux n'en ayant plus la représentation, la mémoire conséquemment en fût entièrement effacée. N'est-ce pas justement où vont nos nouveaux contemplatifs par cette manière toute particulière de traiter avec Dieu? Ils n'exterminent pas les images visibles; ils ne portent pas la main sur les tableaux , ni le marteau sur les statues ; mais ils travaillent à détruire dans leur mémoire et dans leur imagination les images des choses les plus augu^tes et les plus vé-
nérables par une vaine et trompeuse affecUition de simplicité intérieure. Est-ce là gnèra moins travailler à la destruction de la religion que l'ont fait ces brise-images et ce3 iconoclastes ?
Mais que deviendra l'adorable humanité de Jésus, si aucune image ne se doit souffrir dans l'esjtrit? car on sait que l'illusion de ces personnes si étrangement égarées est allée jusque-là. Sainte Thérèse s'en plaignait elle-même de son temps, parlant de ceux qui, afin de n'avoir de commerce avec Dieo que de pur esprit à esprit, disaient que l'humaniJé sainte de Jésus y était un empêchement. Oh 1 où ne va pas l'illusion d'une raffinerie spirituelle, quand on y est emporté par de vaines idées. Cela seul, qu'on me réponde, ne montre-t-il pas sans plus de discours Tcfiroyable égarement de cette opinion?
11 ne "nous serait donc |)lus permis de regarder intérieureurement les douceurs charmantes de celte humanité adorable! Et où en serions-nous? Quoi? qu'il fût possible aue nousl'etfaçassionsde notre mémoire 1 Quel crime ! oh 1 que plutôt notre esprit en eût-il une image ineffaçable devant les yeux.
Celte conduite, je m'assure, paraîtra encore fort extravaguée à toute personne qui aura un peu de bon sens, en ce que l'on s'avance de vouloir opérer à la manière des anges et des purs esprits. Ils n'usent point d'images et de fantômes grossiers, parce qu'ils ne sont pas assujettis à des corps. Cette façon est propre de leur nolure. Et l'on veut qu'à la façon de ces purs esprits les opérations de notre <ïme, étant devant Dieu, se fassent indépendamment des fantômes et des images, quoiqu'elle soit toute plongée dans la matière. C'est là une présomption bien ignorante et une illusion bien épaisse. Ils ne 1 cuvent se défendre de l'un et de l'autre ; et je sais bien qijc vous le direz avec moi, iliéonée.
Us ont dit eux-mêmes bien faux, quand ils se sont avancés de dire que celte méthode est celle qu'enseignent les Pères spirituels bien entendus; car s'ils portent, comme ils le doivent faire, h so dépouiller intérieurement de toutes les images , ce n'est qtie de celles qui sont simi)lement terrestres, et non pas de celles qui sont produites par la considération de quelque saint objet, et qui |>euveut même favoriser la contemplation. La véritable spiritualité est autant éloignée de celte conduite que la vérité l'est du mensonge.
Laissez-moi donc là celte maxime, Théanée, dont la vanité n'est pas moins ^ande que l'illusion , et ne dépouillez ainsi jamais vos [missances de ces .saintes images, qui ont ces avantages particuliers, de pouvoir réveiller votre âme de son engourdissement, de ranimer au bien, de conserver la mémoire de tout ce qu'il y a de saint, et particulièrement de vous conserver la vue et la présence de laimable humanité de Jésus.
Moyens pour éviter les iUusioDs du dépouillcioexil ialérieur des images et de** espèces.
1" Ne doutez pas, Théonée, aue vous po
LES ILLUSIONS DE LA VIE SPIRITUELLE
vôz, ëtant dcvcnt Dieu , vous y exposer à toutes les sortes de dépouillements dont votre Ame est capable; non, n'en doutez pas ; et passant même plus avent, pour moi, je vous conseille d'en user souvent ainsi avec l>ieu; car au moins vous faites à Dieu un sacrifice de volonté pour toutes les choses qui vous pourraient être les plus chères; et cette désa[)propriation intellectuelle ne laisse j as de produire en Tâme deux grands effets, en ce qu'elle lui inspire la jauvreté d'esprit et fa dispose h en venir au dépouillement pratique quand Dieu le voudra oi érer.
2* Lorsquil remplira \otre âme de ces biens par ces infusions , ne soyez pas assez téméraire pour apporter aucun effort, alin do vous en dépouiller. Oh! que vous feriez mal d'écouter ce mouvement d'une mortitication fort indiscrète , et de penser que vous pouvez rejeter les biens que Dieu vous fait, |)arce que vous avez dans l'esprit qu'il vous en faut mortifier. Non, Théonée, mais je suis plutôt d'avis que vous preniez alors cet humble sentiment. Je suis un misérable et un pauvre bien plus infiniment qu'il ne m'est connu; vous me regardez avec pitié, ô mon Dieu, et cette comjîassion fait que vous faites aussi largesse de vos biens à mon âme. Je les reçois par l'aveu de ma misère et de mon besoin, et par la reconnaissance que je rends à vos bontés. C'est ce que vous devez dire alors.
3* Mais aussi, quand Dieu lui-même fera dans votre intérieur un dépouillement universel de toutes choses , oh! jamais, non, jamais, si j'en suis cru, vous ne ferez absolunîent rien pour vous revêtir en vous remjlissant, c'est-à-dire que vous ne donnerez la iberté à aucune puissance de faire quelque opération, comme pour vous défendre de votre vide ; mais vous demeurerez sans voix, sans mouvement, sans acte, dans le déj ouillement où vous serez mis; et, pour vous accommoder encore mieux à cette disposition que Dieu opère, ajoutez-j une chose; la voici : N'osant rien faire pour sortir par vous-même de votre dépouillement, il semble que vous auriez au moins la liberté d'en faire la demande, et qu'il pirttà Dieu de fai^re revenir ses biens. Non, Théonée, je ne'suis point (ici^etavis; mais, sans le presser aucunement par vos prières, aimez plus l'état de nudité où il vous a réduit. Et vous pouvez encore ])cnscr que c'en est bien le meilleur pour vous, parce que, comme je vous l'ai ttmt dit, l'âme, ainsi dépouillée de tous les actes sensibles, a pour lors, dans son fond, je ne sais quoi de plus intime, de plus spirituel et de plus surnaturel, qui contient virtuellement et éminemment tous les actes; et c'est en ce temps qu'elle dit, toutefois sans le dire, que son silence parlera Dieu.
i» Vous comportant à la façon que je viens de vous dire, faites-le derechef par cette pensée qu'une disposition de dépouillement inl'^rieur, opérée par l'Esprit de Dieu, est quelque chose de grand et de précieux devant ses yeux, j»ar-dessus toutes les autres vWiGs; parce que, du cMé de Dieu, celte im-
molation est la plus parfaite qui puisse être, et du côté de l'Ame, c'est que l'âme ellemême tombe par là, autant qu'elle peut tomber, dans son rien et dans son néant.
5° Ayant intérieurement des images de sujets saints, dont votre àme ressent de très-bons effets, ne manquez pas de les réveiller de temps en temps et d'y mettre comme de nouvelles couleurs par la contemplation que vous en ferez, leur donnant ainsi toujours de plus vives impressions dans votre mémoire. Ce sont les refuges de l'âme, quand elle a des langueurs ou des dissipations qui la veulent retirer de Dieu.
6* Je désire bien que vous ayez de l'estime et de la vénération pour ces heureux dépouillements, quand ils sont les. effets d'une opération divine; mais prenez seulement garde, lorsque vous y serez, de no vous y pas aimer, par une inclination à être dans l'oisiveté, parce que ce mouvement est d'ordinaire fort attache 5 notre nature.
7' Souvenez-vous, ïhéonée, de ne parler jamais guère de tous ces dépouillements, sinon aux âmes qui ont de l'attrait à ces voies; car ou vous ne seriez nas entendu, ou vous seriez souvent pour faire naître l'envie d'entrer dans ces élats, è celles qui n'y sont point appelées. Cela vient de ce que toutes les personnes qui commencent d'avoir le goût de la vie intérieure ont assez le penchant aussitôt, par un mouvement de pure nature, à être dans ce dépouillement et dans ce vide, afin que tout se lasse en elles sans y rien mettre de leur travail.
8° O^oi que je vous aie nu dire, Théonée, de l'exellence de ces dépouillements divins, néanmoins je vous prie, jour une conduite plus sage et plus sûre, que, quand vous y serez, vous ne laissiez pas de vous y tenter un peu vous-même par quelques opérations volontaires, afin d'éprouver si cet état vide et dépouillé n'est point arrivé par votre faute, plutôt que de croire aussitôt que ce soit une opération surnaturelle; car si cet état est de Dieu, il saura bieu vous empêcher de remplir ce qu'il .vide ; s'il ne l'est pas, vous pourrez ainsi vous retirer de la grande fainéantise où ces dé^.
pouillements contrefaits ont coutume de jeter l'âme.
9** Enfin, pour prendre bien cette question dans son fond, et pour vivre en paix et en pureté intérieure, que ce vous soit, Théonée, toute une môme chose d'être dépouillé de tous les biens de l'âme ou. d'eu être plein. Que la plénitude ne vous soit pas plus chère que le dépouillement, et aue le tiépouiljement ne vous soit pas i lus précieux que la plénitude. Cela fera que Dieu, trouvant en vous toujours une égale disposition, il vous dép.ouillera et vous revêtira tout à son gré et selon ses desseins, et vous pourrez passer sans peine par tous ces changements. C'est ainsi que vous aurez une espèce de plénitude dans le dépouillement, car une âme est riche, qui sait bien être dr.ns son rien , et une osjièce de dépouU-
ttl
TABLEAU GENERAL
lement dans la plénitude , car il se peut dire, qu'une &me n'a rien, qui a tout, sans s'y attacher.
lO** Avant que de finir, le vous prie, Théonée, de vous souvenir bien de ce que je vous ai dit fort distinctement dans ce Traité : premièrement, que quand Dieu luimôme opère en vous ces dépouillements, il est meilleur pour vous d'y demeurer et de ne rien faire pour vous remplir ; deuxième-
ment, gue c*est une conduite très-sage et très-sainte de vous exposer, par un esnrit de sacrifice, à recevoir tous ces dépouillements; troisièmement, mais qu'il est trèstéméraire, et de la dernière illusion, de vous y jeter de vous-même, et de faire vos efforts pour dépouiller ainsi vos puissances. Voilà' séparément, et en peu de mots, toute Texposition de ma pensée.
TABLEAU GÉNÉRAL