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dîro qu'ils aiment leur mal, et qu'ils se plaisent à en sentir la tyrannie.
« Enfin, je trouve qu*on ne travaille pas à détruire cette passion dominante , parce que le démon y forme sans cesse des obstacles par ses tentations. Soyez persuadé que tous ses efforts serventà entretenir cette passion; il y trouve de la facilité , parce que le tem • pérament et le naturel de la personne le favorisent; il y trouve de l'avantage, parce que c'est par la qu'il réussit à la perte de 1 âme. II fait comme un ennemi qui , assiégeant une ville, tourne , cherche et regarde quel est l'endroit le plus faible des murailles, pour y faire ouverture et s'en rendre le maître. Le démon en use ainsi, dit saint Pierre , tournant et rôdant sans cesse^ comme un lion rugissant ; il vient à découvrir que le faible de cette personne est sa passion dominante, c'est par là qu'il la bat sans relâche, et qu enQn il se fait une brèche , il se rend maître de son âme. Or, le feu que le démon ajoute au feu naturel de cette passion dominante, fait que l'esprit devient lâche et paresseux à la combattre , voyant qu'il aurait trop à soufl'rir s'il l'entreprenait.
« Revenons aonc, et disons qu'orainairement, dans les voies de la perfection. Ton se contente d'un petit travail où l'on prend, si vous le voulez, cent bonnes manières de se faire mourir et d'avancer, pourvu néanmoins qu'on ne soit pas obligé ae tant s'inquiéter après la victoire de cette passion. En vérité, vous seriez bien aveugle si vous en usiez ainsi, puisque vous voyez assez que ce n'est plus que s'amuser dans la vertu, et se tourmenter inutilement en bien des manières, tandis qu'on épargne la passion qui a le plus besoin d'être assujettie : car je veux que vous soyez mortifié, que vous vous dépouilliez de tout, que vous maltraitiez votre corps, que vous soyez un homnie d'oraison ; tout cela ne fera qu'entretenir votre illusion, vous n'en avancerez pas davantage dans la vertu, tant que cette passion vivra dans vous et que vous n'en ferez pas l'objet de votre haine et de votre travail. Après vous avoir montré combien cette passion est épargnée, et qu'elle feit l'objet de notre immortification et l'illusion de toutes nos vertus, voyons maintenant là rigoureuse nécessité où vous êtes de la combattre sans aucun relâche.
« 11. Je ne peux mieux établir cette vérité que sur le premier des principes. Vous savez, chère Théone, qu'il n'est en ce monde qu'une chose nécessaire, qui est de servir Dieu, et que sa nécessité est absolue pour le salut ; mais vous devez aussi savoir que la victoire de la passion dominante est absolument nécessaire pour la perfection. Vous ne pouvez vous dispenser de servir Dieu, parce que c'est l'unique voie qui mène à la ecloire; jil vous est également indispensable de travailler à détruire la passion qui domine en vous, parce que c'est le seul moyen pour arriver à la perfection. Pouvez-vous en douter, si vous consultez en votre cœur les mouvements de la grâce? Regardez un peu de près ce qu'elle vous dit, et vous éprouverez
que ses avertissements, ses reproches et le but de ses opérations est surtout de ruiner la passion dominante qui fait le plus d'opposition à l'Esprit saint. Car il veut régner, cet Esprit saint; et cette passion qui règne sur le cœur et sur l'esprit en empêche le domaine, deux esprits ne pouvant être avec empire dans un même sujet.
« Ne m'avouerez-vous pas que c'est cette passion dominante qui fait ordinairement le
8 lus grand sujet de vos remords, qui vous érobe toute la paix de l'âme, et vous cause intérieurement tous vos combats avec la grâce? Pouvez-vous nier que ce ne soit elle
3ui fait ordinairement la plus forte matière e vos confessions, vous cause la honte que vous avez de redire si souvent la même chose, et vous rend l'usage des sacrements très-peu efficace ? Vous n'ignorez pas les deux choses qui viennent do vous être dites, par le témoignage que vous en rend votre conscience. Je vous demande là-dessus si ce combat continuel que vous livrez à la grâce, et si vos confessions, toujours pleines des mêmes misères, ne sont pas un empêchement essentiel à votre perfection ? Car, pour y parvenir heureusement, il faut que les confessions n'aient point de fautes si fréquentes, et que l'âme ait une extrême docilité aux mouvements divers; et n'est-ce pas cette passion dominante, plus que toute autre, qui empêche ces deux biens, et s'oppose par conséquent à la perfection de l'âme? Soyez donc persuadé que tandis que cette passion vivra en vous, par la négligence que vous apporterez à la vaincre, vous pouvez à jamais renoncer à votre perfection, quelque réformé et mortifié que vous puissiez paraître dans le reste, et quelques sentiments de piété qu'il vous semble avoir dans le cœur, puisque cette passion particulière ne s'oppose pas moins à une vie parfaite, que des mœurs déréglées ré]>u^nent au salut.
« Je maintiens encore que sa ruine est absolument nécessaire pour la perfection, parce qu'il n'y a qu'elle qui y fasse un puissant obstacle. Considérez que si les autres passions mettent quelque empêchement a la f)erfection de l'âme, elles n'ont pourtant, ni a force, ni la malignité, ni la faveur de cette {)assion dominante : elles n'en ont pas la brce, ayant produit dans l'âme une moindre habitude; elles n'en ont pas la malignité, étant moins volontaires ; elles n'en ont pas la faveur, étant moins épargnées : comme elle a tous ces avantages, elle fait seule plus de tort au progrès de Tâme que tous ses autres dérèglements. De petits sujets révoltés pourront bien faire quelque léger ravage dans le royaume; mais un homme puissant, qui voudra exercer sa tyrannie, y portera bien d'autres dégâts et d'autres embrasements. Toutes les passions sont comme autant de petits sujets, qui font du bruit et s'opposent au bien de l'âme; mais la passion dominante est véritablement dans l'homme un roi et un tyran, qui y fait seul de plus grands ravages de biens spirituels et de perfection que toutes les passions ensemble.
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DICnOMAIRe
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{)as lai être si peraicieui qa une seuie passion dominante. Je vous en ai montré la vérité dans la maxime précédente; en étant ainsi bien persuadé» il sera naturel que vous vous appliquiez avec plus de vigueur à surmonter cet ennemi particulier : car vous ne doutez pas que l'on s'intéresse à combattre ce qui nous est contraire, selon qu'on en appréhende la malignité. Si vous avez donc cette forte persuasion, que votre passion dominante est, elle seule, le plus dangereux ennemi de votre Âme , n'est-il pas vrai crue votre esprit en aura plus d'ardeur et plus d'application à la vaincre? 2' Persuadez -vous encore que la victoire de cette passion ne consiste uas àTéteindre et à n'en plus sentir aucun dérèglement ; car cette forte persuasion fait oue plusieurs cessent par désespoir de la combattre , voyant que tous leurs soins ne peuvent empêcher qu elle ne s'élève souvent par quelque mouvement de révolte, comme si la victoire consistait à avoir une paix inaltérable avec cette passion, et non pas plutôt à se modérer parmi ses plus vives altérations , le temps de la paix et le temps de la guerre s'accordant très-bien à la fois. Sup|)osant donc, Théonée, que cette passion dominante ne laisse pas d'être vaincue, quoique ses feux ne soient pas éteints, vous voyez bien que cela vous en donnera plus de cœur pour 1 entreprendre , ne regardant plus la mort de ses mouvements involontaires , comme une chose qui soit nécessaire à sa victoire, mais seulement la retenue et la modération de votre esprit. 3° Pour vous relever encore le courage et vous exciter à combattre cette passion, ne vous imaginez pas , comme font plusieurs , qu'après l'avoir Lien combattue, vous ne devez plus en être attaqué ; car c'est ce qui les fait abandonner le combat avec un Iftche découragement, ayant cru qu'ils devaient après être comme impeccables : hélas I que cette persuasion mal fondée décourage de personnes dans cette entreprise! mais persuadez- vous tout le contraire , q^u'il est moralement inévitable que cette passion ne vous fasse tomber quelquefois, tant la faiblesse, la corruption et 1 habitude ont de pouvoir. Etant ainsi bien prévenu de cette pensée , quoique vous veniez à tomber, vous n'en serez pas plus abattu pour cela, et vous en tirerez même une nouvelle ardeur pour vous animer davantage au combat. 4." Mais voici une quatrième persuasion qui doit entrer plus crue toutes les autres dans votre esprit, avec laquelle je ne crois pas que vous ne vous appliquiez entièrement à vaincre la passion qui domine en vous. Persuadez-vous bien, Théonée , qu'elle est en votre fond un véritable germe de condamnation : je vous ai assez fait voir comme cette passion dominante est la source et le premier mobile de tous les dérèglements ae TÂme, dont la perte est ordinairement infaillible si le remède n'est porté jusqu'au principe ; si vous êtes donc bien plein de cette vérité, que la passion qui vous domine est pour vous damner infailliblement, n'étant point domptée,
6 Dieu I pourrait-il se faire que vous ne vous attachassiez pas à la ruiner? et pouvez- vous être pressé plus efficacement à le faire que par une considération si importante et si terrible? Ce sont ces persuasions dont je désire que votre esprit soit tout pénétré, avec lesquelles il ne vous sera pas difficile do travailler heureusement à cette victoire.
« II Occupations intérieures nécessaires d vaincre la passion dominante. — 1* Je vous conseille, Théonée, afin d'y bien réussir, de repasser tout le jour dans votre esprit, la pensée de cette passion; faites-le comme ferait celui gui machine la perte d'un ennemi: il n'est point de moment dans le jour où il ne soit dans la pensée de son dessein, rêvant toujours sur les moyens et sur les temps les plus favorables de faire son coup. Faites-en de même, et qu'il ne soit point d'heure où vous ne soyez toujours comme en conspiration contre cette passion qui domine en vous ; car, si vous en interrompez beaucoup ta pensée , votre esprit n'y aura pas aussi beaucoup d'ardeui,etpuis, comme cette passion est forte à cause de son empire, elle vous emportera facilement, si vous n'êtes sur vos gardes : tout au contraire, vous occupant toujours de la pensée et du désir de la ruiner, votre esprit en prendra un certain feu d'indignation, qui vous fera vivement comprendre le malheur de cette servitude ; et , étant ainsi toujours préparé, vous ne serez pas si capable aune surprise. 2* Ce n'est pas assez, je désire que cette passion dominante fasse uniquement votre principale occupation, sans la partager k tant d'autres choses ; il n'est rien d'efficace comme un homme qui n*a qu'une affaire^ parce qu'en étant tout pénétre, il la pénètre aussi bien mieux , toute l'occupation de son esprit n'étant que de cet objet. Prenez aussi ce biais , Théonée : que cette passion dominante vous occupe de telle manière qu'elle épuise toute votre pensée , sans permettre volontairement qu elle se divertisse beaucoup à aucune autre considération. Cette application presque continuelle de votre esprit vous fera connaître facilement les mouvements les plus obscurs et les plus cachés de cette passion, pour éviter ses adresses et pour arrêter sa violence, de sorte que, ramassant^ ainsi toute sa vigueur, par rattachement qu'il aura à ce seul objet , il le combattra plus aisément et il le surmontera plus efficacement. 3" Souvenez-vous, Théonée , que la pensée de cette passion doit toujours avoir quelque part en votre oraison , au moins dans le temps que Dieu luimôme ne fera pas son opération , car c'est là que les choses se voient avec plus de vérité, pour en avoir ou de la haine ou de l'amour, et c'est là que Dieu seconde davantage nos pensées, par les mouvements de son divin esprit. C'est pourquoi je vous conseille de ne point entrer dans ce saint commerce avec Dieu , que vous n'y fassiez toujours entrer la i pensée de cette passion qui vous domine ; parce que le rayon de la grâce vous fera bien mieux découvrir alors sa raahcc et son poi-
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DASCETISME.
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son; et après, ohl de quelle sainte impatience ne serez-YOUs pas emporté contre une passion si pernicieuse, afin de la détruire 1 *• Pour vous animer enfin à une guerre si sainte et si avantageuse, portez souvent votre pensée sur les désordres que cette passion a pu vous causer. Ah ! quel courage , Théonée , n'en tirerez-vous pas, pour en entreprendre la destruction 1 Car n'est-on pas facilement animé à perdre ce qui nous a
Eerdus, et ce qui nous peut encore perdre? .'on considère et l'on compte les étranges chutes où cette passion dominante a précipité l'âme; et après cela, pourrait-il se faire qu'on laissât son ennemi en repos ? Ou bien vous m'avouerez que Ton peut aimer et voir «n soi la cause de son malheur. Contem-
i>lant donc ainsi sa laideur et sa malice dans es chutes où elle a poussé l'âme , ne doutez Sas que vous ne soyez touché de crainte et e haine pour vous en défaire et pour vous en vençer en la combattant et en la perdanl. Ne vous étonnez donc pas, Théonée, s'il y en à tant que cette passion dominante tyrannise : c'est qu'ils n'y pensent point, ou ne le font que fort peu ; s'ils y pensent souvent, l'application n'en est qu'imparfaite; prenant cent pensées différentes, ils ne prennent pas encore le temps propre pour y penser, qui est celui de l'oraison , et ils ne se donnent pas la peine de regarder les grands désordres où cette passion les a engagés.
« III. Maximes ptirticuUires pour vaincre la pasiion dominante. V Prenez pour première maxime , après avoir conçu les résolutions les plus généreuses de dompter cette passion, qu'il est moralement inévitable que vous n'y retombiez encore de temps en temps, et là-dessus prenez le dessein de ne jamais vous rebuter, quelques chutes qui puissent vous arriver; dites alors : Je suis homme, mais j'ai bonne volonté et beaucoup de grâces; le premier dépend de moi, le second ne me sera jamais ôté; et avec cela j'espère que le temps me fera obtenir la victoire ; mais je ne me rebuterai jamais , quand bien même cette passion dominante me ferait toml>er plusieurs fois le jour. Ce sont mes gens, Théonée, oui domptent les ennemis les plus indomptables, et qui enfin chantent les victoires, montrant, en ne se rebutant pas, un coBur humble, ferme, fidèle et persévérant. Au contraire, d'où vient que si peu réussissent à vaincre la passion qui les domine? C'est qu'ils se rebutent, voyant de temps en temps les retours de cette passion ; ils font voir, par là, l'orçueil de leur esprit qui ne peut supporter leur humiliation, leur lâcheté à se rendre aussitôt, leur infidélité à violer si facilement ce qu'ils ont promis à Weu, leur inconstance à vouloir et a ne pas vouloir une même chose avec tant de légèreté.
« 2* Mais je veux qu'on ne tombe point ou presque point par cette passion dominante, jusqu'à en venir à l'effet; néanmoins, les mouvements déréglés ne laissent pas de s'en élever, et ce sont ces mouvements quon ne
peut souffrir parce qu'on les abhorre ; et moi je vous dis qu'étant involontaires, vous devez avoir pour maxime de n'en faire non
flus d*état que d'un bruit étranger; car, élasl que vous seriez bon et simple de vous en tourmenter , puisque vous n^ mettez rien du vôtre : il n y a que la coopération de votre liberté qui puisse les rendre criminels ; mais, puisque vous les souffrez, Théonée, ils font la matière de votre gloire et de votre mérite ; et, de votre côté, vous devez mépriser tous les troubles que cette passion excite dans la partie inférieure, n'imitant pas ceux qui s'en effraient si mal à propos, pendant que leur liberté*est victorieuse. Il sera aussi très-utile, pour ne pas vous rebuter de vos rechutes, d'avoir bien avant cette troisième maxime dans 1 esprit, à savoir : de ne limiter jamais le temps de la victoire de cette passion dominante.
« 3* Toute personne qui se borne et qui donne quelque temps à ce travail, s*abat le courage quand elle se voit au bout sans avoir l'efifet de ses peines et de son attente. C'est ne pas savoir que Dieu veut qu'on travaille à cette passion sans y mettre de temps limité, parce
au'autrement c'est donner la loi à ses conuites. Il y a telle personne, dit saint Bernard, de qui Dieu veut seulement des efforts continuels et fidèles, pour vaincre une passion, sans permettre jamais qu'elle soit entièrement comptée. Ne vous prescrivez donc point un temps particulier, Théonée, pour avoir la victoire de celle qui vous domine ; mais, de vous-même, aestinez-vous à la combattre toute votre vie. Vous voyez aussi qu'avec cela votre esprit ne se rebutera pas, quoique les chutes que vous y ferez ne finissent point ; mais, d'un côte vous tenant toujours en paix et en humilité, de Fautre vous ne cesserez point de poursuivre toujours votre ennemi, fc' Une dernière maxime, tout à fait nécessaire pour bien établir celles quej'e viens d'avancer, et pour vaincre votre passion dominante, est de croire que votre victoire est au milieu de ses révoltes. Je vous prie, Théonée, de ne pas vous laisser persuader l'esprit, avec tout le monde, qu une passion n'est point subjuguée que quand tout son feu est éteint dans ses cendres; c'en est bien une manière de victoire, je le confesse, mais il est bien plus glorieux d'être vainqueur d'un ennemi qui fait toujours du bruit sans effet, que de celui qui est entièrement détruit, parce que c'est une continuation de victoires, et quand sa destruction est totale, n'y ayant plus de victoire à remporter, l'on dégénère facilement à l'oisiveté. Croyez donc que la victoire de votre passion dominante sera bien plus recommandable, quand, parmi ses révoltes les plus importunes, votre esprit demeurera dans son égalité, toujours élevé au-dessus comme le vaisseau au-dessus des flots de la tempête , de sorte que vos victoires seront aussi grandes et en aussi grand nombre que les attaques de cette passion seront longues et violentes.
« IV. Quoiqu'il soit bon que vous soyez bien persuade de certains principes, jour
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combattre la passion qui vous doQline, et que TOUS deviez vous en laire une occupation et avoir des maximes qui vous servent à la combattre et à la vaincre, néanmoins j'estime qu'il ne suflit pas d'être convaincu, mais qu'il faut en venir à la pratique de certaines actions qui puissent faciliter cette victoire.
« 1** Je suis d'avis que vous commenciez par Texamen particulier que saint Ignace nous enseigne dans ses exercices, c'est-à-dire que vous ayez un certain temps dans le jour où, sans vous examiner de tout le reste, vous pensiez uniquement à cette passion dominante, pour en découvrir les mouvements, ^pour en voir lesdiminations ou les progrès, pour en mieux pénétrer la malignité et les dangers, et pour vous renouveler toujours dans le dessein de la vaincre. Cet aide a semblé si important à ce grand saint, qu'il nous Ta présenté comme un des plus eflîcaces pour parvenir à la victoire de cette passion.
« Faites réflexion, Théonée , qu'on en néglige très-facilement l'exercice, parce qu'on veut donner à son esprit une certaine indépendance, ou fainéante, ou superbe, pour ne se donner aucune captivité; mais suivez ce qu'il vous en dit, au lieu que d'écouter une si mauvaise inclination.
« 2" Confessez- vous souvent ces fautes que cette passion vous fera commettre ; vous en attirerez par le plus de grâces pour la surmonter; vous en ferez plus sérieusement vos désaveux ; vous en concevrez ainsi avec le temps plus de déplaisir; vous en aurez bien plus de honte cie vous-même; vous en serez après bien jilus sur vos gardes. Voilà ce qu'opérera la fréquente confession que vous en ferez ; car, à vous l'avouer simplement, je ne suis pas du sentiment de ceux qui ne sont pas pour les confessions fréquentes, puisque nous voyons que les saints en ont ainsi usé, et que nous savons par expérience que l'âme y puise une grande pureté, et que celles qui se passionnent pour cette pureté divine, voudraient, si cela se pouvait, se purifier par ce sacrement plus souvent qn'une fois le jour. Faites le même jugement pour la passion dominante. 3" Ne soyez jamais sans quelque austérité particulière au sujet de cette passion : c'est toujours un paiement; et un sacrifice continuel que vous en ferez à Dieu, elle réveillera davantage votre esprit pour s'appliquer au combat; elle ne laissera pas d'humilier cette passion, qui s'en verra si maltraitée, et comme Tesprit suit assez ordinairement la nature et la disposition du corps, celui-ci étant abattu, l'autre en sera aussi plus modeste et plus retenu, 4-' J'estime encore qu'il vous sera bien avantageux pour réussir dans la victoire de la passion qui vous domine, d'en avoir souvent des entretiens, car le discours a cela de propre, de faire, dans l'esprit, de plus fortes impressions de la chose qui en est la matière, soit pour en augmenter l'amour, soit pour en accroître la haine. Parlez donc souvent de cette nassion, quand vous saurez avec qui vous le pourrez faire : vous verrez
par expérience que votre cceuren'tirera plu» d'ardeur pour la combattre, que votre esprit en sera rempli, et que cela ne servira pas peu à vous tenir sur vos gardes afin de n'en être pas surpris.
a V. Enfin, je désirerais, Théonée, que vous fussiez assez généreux pour hanter par dessein ceux qui ont un esprit opposé à votre Ijassion dominante. Cela sera peut-être plus efficace que toute autre chose, pour vous en rendre vainqueur ; car cet esprit contraire à votre passion lui sera un exercice continuel pour retenir ses saillies, ou ï)our s'animer, ou pour en tiror quelque imitation, ou i>our s*en confondre; parce que l'exemple oeceux qui ne sont pas dans notre passion, nous condamne bien mieux que tous nos raisonnements, et nous persuade plus efficacement pour travailler à sa destruction. C'est à vous maintenant de voir laquelle de ces actions vous sera la plus propre, afin de vous attacher ou à plusieurs, ou à toutes, selon que vous le juçerez être nécessaire, et que 1 esprit de U grâie vous l'inspirera.
« Tous les moyens que je viens d'avancer pour vaincre la passion dominante sont tellement généraux, qu'ils peuvent s'appliquer aussi facilement à chaque passion ; néanmoins, afin que ce travail soit encore plus efficace, je veux, Théonée, vous suggérer des moyens qui soient uniquement propres à chaque passion en particulier. Otez-vous pourtant de l'esprit ce qui pourrait y être, que ces moyens, non plus que les premiers, empêcheront tous les mouvements de la passion qui vous domine ; mais persuadez-vous seulement qu'ils ne sont que pour en emnêcher les effets déréglés : je vous en ai aéjà insinué quelque chose; et celte persuasion fera que vous userez de ces moyens, de manière à n'être pas surpris, quand vous en sentirez encore les soulèvements.
« Lorsque vous sentirez le feu de cette passion, et que vous en ferez embrasé du corps comme de l'esprit, l** Ayez grand soin de ne lui donner alors aucune sortie , parce qu'il n'est guère possible que l'agitation où vous serez ne fasse parler avec dérèglement ; 2** si, néanmoins, vous êtes obligé de parler en ce temps, faites-le avec toute la modestie, donnant à l'extérieur autant de modération
?[ue l'intérieur à de feu; cette façon modeste èra apaiser l'émotion du cœur, et vous donnerez au moins à Dieu ce qui dépend de vous; 3" avec cela je vous conseil le pourtant de parler fort peu, car ayez toute la modération qu'il vous plaira, vous ne pourrez néanmoins faire, si vous parlez beaucoup, que f>eu à peu votre discours ne s'enflamme du eu de votre passion ; fc** il ne vous sera pas encore peu utile, pour vaincre cette passion échauffée, de donner à votre visage tout ce que vous pourrez de doux et de serein, ^ comme si c était un effet de la tranquillité de votre âme , parce qu'il se trouve souvent que cette suavité du dehors fait couler l'onction, au dedans, sur la passion émue qui en est tout à fait adoucie.
« Pour vaincre cette passion resanteoi en-
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(lormie, et pour ne pas vous en laisser abattre : 1* Accoutumez-vous à faire les choses avec ffoât ; car cette passion brute donne à l'âme je ne sais quoi de si terrestre qu elle laisse tout à faire, où s'en acauitte très-mal, si elle n'est réveillée par quelque goût sensible; 2* gènez-vous à faire toutes choses avec une parfaite exactitude, dans les moments justes et précis qui sont marqués; vous relèverez ainsi cette humeur paresseuse, qui ne veut en rien ni se presser, ni se captiver : la ponctualité étant comme une pointe qui en anime la pesanteur; 3** affectez même, si vous êtes engasé dans une communauté, d'être toujours le premier où l'obéissance appelle tout le monde; ce soin, croyez-moi, inspire je ne sais (quelle activité, et fait trouver de la ferveur jusaue dans la paresse natiu^elle; 4* avec tout cela, persuadez-vous bien qu'une âme paresseuse est celle que Dieu vomit loin de son cœur, et qu'il frappe de malédiction : il sera bien difficile qu'ensuite vous ne tiriez au moins quelque petit feii de la bassesse de cette passion.
« Si vous êtes du nombre de ceux qui ont une inclination prodigieuse à condamner indifféremment tout le monde : l*" Au moins, taisez-vous, Théonée, quand on avancera quelque chose désavantageuse au prochain, si vous ne pouvez faire mieux , et faites à Dieu ce petit sacrifice de votre silence; 2° si TOUS avez un peu de générosité, allez encore plus avant, et dites tout le bien que vous savez des personnes dont on parle mal, ou celui que 1 on peut présumer cnaritablement être en elles, autrement vous retiendrez avec inîustice ce que vous devez manifester : ce moyen commence déjà d'ouvrir le cœur par quelque bonté pour son prochain ; 3* je souhaite néanmoins que vous alliez encore plus avant : défendez toujours les absents, quand on les blâme en votre présence, et tâchez de trouver des raisons pour excuser tout le mal qu'on en dit, y donnant des interprétations cnrétiennes, soit du côté de l'intention, soit du côté de l'ignorance ou de l'inadvertance ; k* que si le mal qu'on dit était si clair qu'il fût sans défense, je vous conjure, Théonée, d'imiter en ceci les saints, et en particulier saint Ignace, qui est d'en renvoyer le jugement à Dieu à qui il appartient uniquement de condfimaner, et non pas à l'homme.
« Il y en a de si extraordinairement attachés à leur sens, qu'il n'est rien qui ait assez de force et d'autorité pour les faire plier; je ne sais pas, Théonée, si vous en êtes, mais si cela est : !• Je vous prie, afin de vous défaire d'un si mauvais esprit, de penser seulement combien la conversation ae ceux qui ont ces sortes d'aheurtements est insupportable, et combien il en arrive de désordres dans les entretiens, de chaleur, de dispute, d'emportement et de division ; 2' pensez encore qu'il est si facile de se tromper dans son sens, que l'on voit tous les jours les grands égarements où l'on tombe, car nos vues sont extrêmement bornées, et nos raisonnements suivent toujours nos connaissances; 3* concluez ensuite, Théonée, si vous
voulez agir vertueusement, non-seulement de ne pas écouter notre sens avec opiniâtreté, mais même de le soumettre à ceux qui vous sont inférieurs en esytrit, en capacité et en âge. Oh 1 çiue ce moyen vous conduira bientôt à en voir l'heureuse mort ; 4" enfin, ce qui vous y oblige ; c'est que cette superbe n'est pas supportaole, que Ton croie mieux penser que tout le monde, et qu'ainsi l'on préfère souvent un raisonnement extravagant et égaré à ce qu'il y a de plus sain et de plus solide dans les esprits les mieux faits.
« Si vous êtes un grand' parleur, n'éj)8rgnez rien, je vous prie, pour vous déiaire d'un vice qui n'a pas moins de bassesse u'il a peu ae juçement ; et, pour cet effet :
puisque votre Tangue a un flux continuel, qui montre assez que votre esprit n'est pas plus retenu, imposez-vous pendant quelque temps de la journée un grand silence , où vous ne disiez pas un seul mot, qu'y étant obligé par la pure nécessité. Comme Ton se désaccoutume de tout, votre langue, étant si longtemps et si souvent liée, perdra peu h. peu cette habitude; 2" je vous conseille encore, dans la conversation, de vous accoutumer à laisser volontiers parler les autres, sans en interrompre le discours et sans vous presser de prendre aussitôt la parole ; mais, aimez plus à entendre gu'à dire, et donnez toujours cette satisfaction à ceux de votre compagnie, de parler tant qu'il leur plaira; 3° cette seule considération que le mensonge est toujours mêlé avec un grand flux de paroles, doit être capable d'arrêter le vôtre; 4* et, si vous faites profession d'une vie intérieure, n'oubliez pas, Théonée, qu'il n'est rien gui lui -soit contraire comme une langue qui est sans cesse dans le mouvement, car vous auriez de la peine à trouver un seul saint qui ait été un grand discoureur.
« Quelque vive et délicate que soit en vous la passion d'ambition, néanmoins il ne vous sera pas difficile d'en abattre l'élévation, si vous êtes résolu de vous servir de ces moyens avec une grande fidélité : !• Contenez-vous, Théonée, autant que vous le pourrez, dans toutes vos actions, pour ne rien faire qui éclate, et dans toutes vos paroles pour ne rien avancer qui donne opinion de vous; 2*» si l'on dit en votre présence quelque chose qui soit en votre louange, entendez-le avec peine, rompez le discours, et qu'on puisse remarquer qu'on ne vous oblige pas ; 3* recevez avec inclination de cœur tout ce qui vous peut apporter quelque humiliation, et entre tous les biens que Dieu vous fait, regardez celui-ci comme le plus précieux, et en parlez avec ce sentiment; k^ mais, si vous êtes vraiment indigné contre cette passion superbe qui vous domine, cherchez, si vous en avez le courage, ce qui pourra davantage vous humilier et anéantir l'orgueil de votre esprit. Ne doutez pas , Théonée , qu'avec ces moyens la passion ambitieuse qui vous emporte ne soit arrêtée, et qu'elle ne trouve heureusement sa mort dans son aliaisscmenl. Je pourrais bien vous renvoyer
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dans le premier lome des Maximes à celle des amittés naturelles; mais, comme je veux dans celles-ci resserrer, d'une manière abrégée, les moyens de vaincre la passion dominante, je ne laisserai pas de vous dire, Théonée, que, si le grand uoids de votre cœur vous porte à vous attacher toujours par quelque affection : l** N'ayez jamais d'expressions trop expansives à l'égard de la personne pour qui vous sentez de tendres inclinations; mais, quand vous serez obligé de communiquer avec elle, étudiez -vous plutôt à refroidir, pour ainsi dire, toutes :vos paroles, afin déteindre peu à peu ce ^,feu naissant de votre cœur ; 2" abstenez-vous surtout de donner, par vos discours, aucun témoignage de cette tendresse, laquelle s'affaiblira avec le temps, ne se pouvant ainsi contenter par aucune sortie; 3* retranchez tous les présents que vous pourHez faire par ce principe d'inclination douce, car ils ne font qu'entretenir le feu qui n'a pas de ))eine à mourir, quand on lui retire sa matière ; <►• privez-vous, autant qu'il vous sera possible , de la conversation de Tobjet pour qui vous avez cette douceur sensible, parce que le c^ur et l'esprit se défont peu a peu de ce qui ne passe plus par les sens ; 5** lorsque la nécessité vous obligera à quelque entretien, conduisez vos yeux avec grand soin, afin de n'y arrêter aucun regard, imrce que les yeux, plus qu'aucune autre chose, font dans l'Ame de vives impressions de ce qui lui est agréable. — 11 y a des personnes, même parmi celles qui passent pour spirituelles, qui sont tellement attachées à leurs petites commodités, que ce soin les occupe incessamment : cette passion n'est pas moins basse dans la vie spirituelle qu'elle est importune; que si vous y étiez sujet, Théonée, oh 1 je vous en conjure, prenez ces moyens pour vous en défaire : V Recevez les choses tout comme elles viennent, sans iaire de choix, les regardant comme envoyées de la Providence, et les aimant d'une si bonne main, (fai distribue justement à chacun ce
3ui lui est propre; 2* quand vous serez ans la disette ae celles qui vous sont nécessaires, tâchez de la souffrir en silence, car n'est-il pas dit que nous souffrions sans rien dire les privations que Dieu nous envoie, pour celles que notre lâcheté ne nous permet pas de nous procurer; 3" je voudrais, néanmorns, afin de mieux réussir dans ce dessein, que quelquefois vous vous privassiez même des choses qui contribuent beaucoup à votre commodité : ces actes généreux vous feraient acquérir avec le temps un grand empire sur cette inclination basse et délicate; &** elle sera néanmoins encore mieux gourmandée, s'il arrive que le pire vous soit donné : car, la nature ayant ce qui est tout contraire à l'amour de ces commodités, et se voyant obligée d'en avoir l'usage, n'est plus si hardie à faire ses recherches et craint môme de se produire ; 5" pour ne pas manquer à ce travail, convainquez-vous bien, je vous prie, que cette sorte d'amour est la plus dangereuse peste de la vie inté-
rieure ; car, comme il ne va pas à chercher avec dérèglement ses commodités, mais à procurei simplement que rien ne manque et que rien n'incommode, tout cela paraît fort juste, et c'est cependant une teigne qui , ronge tout, et un esprit qui est un ennemi de la haine de nous-mêmes.
<t Pour bien guérir la maladie de la jalousie, qui est un des plus pernicieux poisons Earmi les personnes dévotes, si vous en étiez lessé, Théonée : 1* Tâchez de vous persuader devant Dieu que la jalousie est une de vos maladies, et n ayez point de honte d'en confesser la vérité , car on ne voit presque iamais que ceux qui en sont attaqués veuillent l'avouer, et c est alors un mal sans remède ; 2" faites cette violence à votre esprit, de croire toujours le contraire de ce que ces mouvements jaloux vous font voir par les yeux et vous figurent dans l'imagination, car cette passion ne voit guère que le mensonge et presque jamais la vérité ; 3* imposez-vous cette loi, de dire toujours du bien de l'objet pour lequel vous sentez de la jalousie, et d'en exalter les talents : vous ]x>urrez par là attirer des grâces, afin d'aimer même ce que vous ne pouvez supporter; 4* aimez encore, par une sainte haine de vous-même, qu'on vous le préfère en tout, en approi)ation, en emploi, en amitié, jugeant que vous ne méritez rien et que l'on vous fait justice; S** passez enfin plus avant, si vous avez assez de générosité, et procurez même tous les avantages que vous pourrez à la personne qui vous donne de la jalousie , car c'est le moyen le plus eflicace pour faire mourir cette honteuse passion ; et, après cola, ie ne doute point qu elle ne diminue, qu'elle ne se calme, et qu'elle ne vous laisse enfin un cœur aussi bon et aussi bien disposé qu'il était auparavant rempli de trouble, d'aversion et d'amertume. »
PASSIONS. — La passion est une affection ou un appétit sensitif d'une grande vivacité, joint à une extraordinaire commotion des sens eux-mêmes.
Lorsque nous nous représentons le bien, ou, par le secours des sens et de Vimasination, nous çn concevons une image confuse, ou l'intelligence nous le fait distinctement apercevoir. Cet appétit ou cet effort pour atteindre le bien et en jouir, qui provient des représentations confuses des sens, s'appelle appétit sensitif: celui qui provient des représentations distinctes produites par l'in^ telligence, s'appelle appétit rationnel : il &e reproduit aussi dans 1 éloignement du mal, c'est-à-dire dans l'effort pour fuir et repousser le mal. L'appétit sensitif a plus de véhémence quand les sens et l'imagination nous représentent une plus grande abondance de biens; et alors, s'il est joint à un mouvement corporel extraordinaire et violent, il s'appelle passion^ ou, selon la dénomination subtile de quelques philosophes modernes, aff^ectton ; et alors il prend le nom de pas-- «ton, quand il se développe avec tant d'énergie, que la moindre cause suflît pour l'exciter. Quant aux mouvements violents qui se
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manifestent dans *e corps, ils sont Je résultat d'une vive commotion des humeurs.
Toute affection ou toute passion consiste dans le plaisir ou dans le dégoût. En effet, la perception du bien ou du mal modifie et affecte l'âme : cette modification est appelée par les philosophes mouvement de Vdme, Si cette modification, produite par l'obtention ou l'espoir du bien , est agréable , elle se nomme plaisir; si le bien est un bien véritable^ C^st un plaisir véritable ; si le bien tf est qu'apparent, c'est un plaisir apparent: si la modification désagréable provient d'une perte ou d'un mal souffert ou à souffrir, elle s'appelle dégoût^ et ce dégoût est véritable ou af)parent, si le mal qui en est la source est véritable ou apparent. L'état où l'âme se trouve alors est ordinairement appelé par les philosophes modernes joie ou tristesse.
Les passions proprement dites résident dans le seul appétit sensitif, et elles sont appelées passions^ parce qu'elles naissent naturellement dans l'appétit sensitif de l'a^)préliension d'un objet agréable ou désagréable, présent^ absent ou imminent, indépendamment de la volonté et avant son consement libre, quelquefois même malgré elle ; de sorte que notre rôle, par rapport à elles, est plutôt passif qu'actif. Les théologiens mystiques divisent Tappétit sensitif en deux parties. La première est la partie concupiscible : c'est celle gui désire le bien el qui est portée à l'acquérir ou à en jouir après ravoir obtenu; et eonséguemment elle a (le la répulsion fjeur le mal. Selon les mystiques, les passions de la partie concupiscible sont au nombre de six, savoir : l*" L amour^ ou le plaisir provenant de la simple conception du bien. 2' La concupiscence^ que d'autres appellent convoitise et désir : c'est l'avant-gout du plaisir provenant dun bien ibseut, que nous aimerions mieux présent pour nous, ^e produit sur le corps les mêmes modifications que l'amour, mais avec plus de véhémence ; quelquefois, sous l'iniluence de Feffervescence du sang, elle s'éiève jusqu'à l'ardeur. 3" La joie ou Y exubérance du plaisir j que fait naître la présence du bien, et où le cœur se dilate, et fait circuler le sang avec plus d'abondance. &" La haincy ou l'ennui, 1 aversion qui affecte lappétit en présence du mal ou de quelque contrariété. 5° La fuite ou l'horreur, Vavantgoût d'ennui causé par l'idée du mal absent, qui produit sur le corps les mêmes modifirations que la haine, mais avec beaucoup plus d^intensité. 6*" La tristesse^ qu'on a^vpclo aussi douleur, et qui est un ennui violent, dans lequel Tappétit est tourmenté par le mal présent.
La seconde partie de l'appétit sensitif est, selon les mystiques, la partie irascible^ qui s'élève contre ce qui met obstacle au bien. Lorsque les biens, qui sont l'objet de nos désirs, sont environnés de nombreux obstacles, la partie irascible lutte en quelque sorte h main armée contre ces obstacles, les re|Kmsse, et procure ainsi à la partie concupiscible la libre jouissance du bien. Les pas-
Diciio9f.>ijiusi>* Ascétisme. IL
sions de cette nart:e sont : î" Vespch'ance^ c'est-à-dire le plaisir que fait espérer Tacquisition d'un bien difficile, joint a un mouvement de l'appétit pour obtenir ce bien si difficile à acquérir, que la concupiscence aime, et que l'on juge pouvoir se procurer. 2* Laudaccy qui est engendrée par l'espérance et par fcnnui du mal, et Ç[ui affronte les peines et les fatigues pour triompher du mal et pour acquérir le bien, malgré les obstacles dont il est environné. 3** Le désespoir ou lirofond dégoût, qui accable et abat lappétit, lorsqu'on pense ne pouvoir pas obtenir un bien difficile que l'on aime. 4° La crainte^ ennui que cause le mal futur, et qui accable l'app-étit quand le mal devient imminent. 5° La colère^ ennui violent causé par le mal que nous subissons, qui enflamme rap[)étit et lui fait trouver plaisir à tirer vengeance de l'injurfi qui lui a été faite.
Les passions en elles-mêmes non-seulement ne sont pas indifférentes, mais même sont bonnes. Cependant il arrive facilement de temps à autre que l'une ou Tautre, ou plusieurs de nos passions se transforment en coutume par l'abus même que l'on en fait, et cela non-seulement dans l'acte premier ou propension {actu primo) et dans l'habitude de la passion, comme sous l'empire de la concupiscence et du vice^ mais même dans l'acte second ou acte proprement dit (actu secundo): ces affections déréglées, indêlibérées d'abord, puis bientôt délibérées, cont comme autant d'aiguillons, sous l'action dosquels la partie inférieure sensuelle, semblable à un animal indompté, ne cesse de nous surexciter, jusqu'à ce qu'elle ait précipité l'âme dans sa ruine. £n effet, nous avons, par le péché originel, perdu cette justice originelle qui empêchait la rébellion de la chair contre Vespril, de sorte que la raison et la volonté de l'homme se soumettaient avec empressement à Dieu, et que l'appétit sensitif se montrait docile à la raison et à la volonté ; or, la punition du péché originel a été en nous la révolte de la chair contre l'esprit, et le partaoe de la volonté en deux parties, la partie inférieure ou appétit sensitif, et la partie supérieure ou api étit rationnel, qui sont l'une contre l'autre perr pétuellement en lutte. En effet, l'appétit sensitif ne recherche que ce qui plaît à la chair, comme les plaisirs charnels, les honneurs, les richesses-, les commodités, l'intérêt personnel ; il ne veut suivre que î>on propre jugement, sa volonté, et sç complaît en luimême. Lapf)étit rationnel, au contraire, n asf)ire qu'au bien honnête, comme à observer es commandements de Dieu et les ordres des supérieurs; a renoncer aux plaisirs, aux honneurs et aux richesses ; à aimer Dieu, se haïr soi-même, suivre le jugement et la volonté des autres. Ainsi, entre ces deux parties de la volonté, la guerre des passions est continuelle jusqu'à la mort de l'homme, et toujours c'est l'un ou l'autre de ces appétits qui triomphe.
11 faut donc combattre jusqu'à la mort contre les passions de la partie inférieure de la
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rolonté ou de Tappétit sensitif ; il faut donc .-es mortifler :
!• Nous en trouvons le précepte dans TEu'riture sainte • Ne vous laissez point aller à vos mauvais désirs, {Eccli, xviii, 30.) — Vous n'accomplirez pas les désirs de la chair. UJaL v, 16.) — Car^ si vous vivez selon la chair ^ vous mourrez; mais si vous mortifiez par l'esprit les œuvres de la chair ^ vous vivrez. [Rom, vin, 13.)
2' Ainsi renseignent les saints Pères. Saint Augustin, à propos de ces paroles : Ne vous laissez point aller à vos mauvais désirs^ fait cette remarque : « Ils veulent aller à vous , n'allez pas à eux lisse révoltent, révoltezvous contre eux; ils combattent, combattezles ; veillez seulement à n*ètre point vaincu.» (Serm. W, De temp.^ c. 3.) a Celui qui satisfait une passion, dit saint Dorothée, et qui se venge, est semblable à un homme qui, saisissant une flèche, en percerait son propre cœur. Celui qui comprime sa passion est î?emblable à un homme que l'ennemi a frappé d*une flèche; mais que sa cuirasse â préservé de toute blesiiure. Mais celui qui arrache et déracine sa passion, est semblable à un homme frappé de flèches; mais qui les saisit et les brise ou les tourne contre le cœur de son ennemi, selon ces paroles du Psalmiste : Que leur glaive leur perce le cœur et que leur arc soit brisé. {Ps. xxxVi, 15.) »
3' Gerson nous en montre la raison (Tr. de Pass.y cons., 8) : « Les vices et les péchés naissent des passions, lesquelles sont autant de petites cordes qui tiennent les hommes encfwiués ; autant d'étincelles qui nous enflamment; autant d^aiguillons, qui nous niquent et nous pressent fréquemment ; elles sont comme des nerfs que nous contractons et que nous étendons tour àtour, comme un vent qui sans cesse agite notre Ame, ainsi qu'une mer orageuse, comme des clous enfin, qui percent l'homme misérable et comme un nuage, qui obscurcit en nous l'esprit et la raison. »
La manière la plus sage, selon Jean de Jésus-Marie [Instr. nov.^ c. 3), de porter remède aux passions et de les mortifier, consiste à remplacer dans le cœur de l'homme l'affection des biens présents par l'amour des biens éternels. Si nous réfléchissons sur l'œuvre de la sagesse divine dans la création de l'homme , nous reconnaissons sans aucun doute que le Dieu de clémence n'a pas voulu enlever tout aliment aux passions ; mais les diriger vers des biens meilleurs, afin d'api)reiidre aux sens, à l'appétit et à la chair, en même lemns qu'à la Ï)artie supérieure de l'homme, h élever, scon leur capacité respective, leurs aspirations vers Dieu. Il faut donc modérer l'amour, pour qu'il aime non les plaisirs du monde; mais Dieu et la vertu, et tout le reste à cause de Dieu. Il faut modérer la concupiscence, afin que nous ne désirions pour l'âme et pour le corps que les choses utiles au salut éternel, et que nous n'aspirions qtf à voir Dieu dans son éternel gloire. Il faut modérer la joie, pour ne nous réjouir qutf de Dieu, de ses infinies perfections et
du bien du prorhain. Il faut modérer la haine, et la diriger non contre nos ennemi;-, ni contre les adversités de ce monde; mais contre le péché. Il faut modérer la fuite, afin de fuir le péché et ses occasions, les mauvaises compagiiies, les entretiens funestes, et non les croix; les persécutions et les souffrances corporelles. Il faut modérer la tristesse, afin de ne nous aflliger que de nos péchés et de ceux des autres, qui sont une offense contre le souverain bien. Il faut modérer Tespérance, pour qu'elle se porte nou sur les biens transitoires, mais sur les biens éternels ; il faut modérer l'audace, pour que l'homme ne tente pas d'entreprises péniWes et dangereuses, et au-dessus de ses forces ; mais seulement des actes diflïciles selon la volonté de Dieu, pour qu'il résiste généreusement aux méchants, qu'il mette obstaclo au péché et punisse justement les impies. II faut modérer le désespoir, pour que Knommo ne désespère ni de la grâce divine, ni du sahit éternel et des moyens de l'obtenir ; mais qu'il se confie à la liaute puissance, à la bonté et aux promesses de Dieu. Il faut modérer la crainte, pour que nous craignions Dieu, qui
f)eut perdre Vdme dans Venfer^ le péché et 'offense de Dieu, mais non les adversités de ce monde. Enfin, il faut modérer la colère, pour la contenir loin de tout excès, soit dans le mode d'irritation, soit dans la poursuite de la vengeance, soit dans l'exé* cution d'un injuste châtiment. {Voy. Plrga-