‹ Dictionnaire d'ascétismeChapitre 8 sur 315 · PAO · texte numérisé non relu

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du ciel t$t à eux. Voyez si vous ne ferez pas bien de donner toutes les choses de la terre pour le royaume du ciel, et si vous pouvez faire un marché plus avantageux que de changer tout ce que vous possédez contre un trésor de si grand prix. Saint Bernard remarque très-bien sur ces paroles de l'Evangile que Jésus-Christ ne parle pas ici d'un temps avenir, comme dans les autres béatitudes. 11 ne dit point, cormmedans les autres, que le royaume du ciel sera à eux, mais il ait quil y est déjà : En effet, quoique vous ne le possédiez pas encore, il ne laisse pas d'être \ vous, puisque vous l'avez acheté par le renoncement à toutes les choses du monde. De même que si vous aviez donné cenfpistoles à un homme pour quelque perle qu'il aurait chez lui, cette perle, quoiqu'on ne vous la livrât pas aussitôt, serait dès l'heure même à vous, parce que vous l'auriez achetée de votre argent ; de même le royaume du ciel est déjà aa pauvre d'esprit, puisqu'il a donné tout ce qu'il possédait pourFavoir. Le royaume du ciel y dit Jésus-Christ, est semblable à un marchand qui cherche de belles perles ^ et qni en aijant trouvé une, l'fti ra, et vend tout ce quil avait et l'achète. Or, de même que cette l>orle est à ce marchand, parce qu'il Fa acheta de son argent , de même le royaume du ciel esta vous, parce que vous l'avez acheté, de tout votre bien.

Mais la récompense que le Fils de Dieu propose aux pauvres d'esprit ne se borne pas encore là : il leur promet quelque chose de pluSi Mais quoi I dira-t-on, y a-t-il ouelque chose de plus que le royaume du ciel? Oui, .sans doute, puisqu'il y a des degrés de gloire et de dignité dans le ciel, comme il y a des degrés d'honneur et de commandement parmi les hommes,et que le Sauveur promet aux pauvres d'cb-prit et de cœur de les placer au ciel dans un degré plus éminent que tous les autres. Lorsq^ue ce jeune homme, qui ne voulut pas quitter son bien pour servir Jésus- Christ , se fut retiré , le Sauveur du monde prit de là occasion de faire voir combien il était difficile pour les riches d'entrer dans le royaume du ciel. Et saint Pierre lui ayant dit alors : Voilà que nous avons tout quitté^ et que t^ous vous avons suivi , qu'auronsnous donc pour récompense ? En vérité jje vous le dis y lui répondit-il, ûue dans le temps de la régénération, quand le Fils de Chomme sera assis sur le Ktége de sa majesté^ vous qui m'avez suiviy vous serez de même assis sur douze siéff, pour juger les douze tribus d'Israël. C'est e commun sentimentales saints que ces paroles du Fils de Dieu doivent s'entendre de ceux qui étant imitateurs des apôtres dans l'état de la pauvreté volontaire, et qui y étant engagés

Îar vœu , comme le sont les religieux , vienront à mourir en grâce dans cet état. Saint Augustin, saint Grégoire et le vénérable Bède, tiennent qu'au jour du jugement, ils seront tous assis devant le tribunal de Dieu, moins I>our être jugés qiie pour juger avec Jésus- Christ, et leur appliquant ces paroles d'Isaïe : Le Seigneur viendra au jugement avec les vieillards et les princes de son peuple. Et ces autres

de Salomon < qui s'entendent de TEpoux de l'Eglise : Son mari sera illustre dans les assemblées y lorsqu'il sera assis avec les sénateurs de la terre ; ils disent que ce sont eux qui sont signifiés par les princes, les vieillards et les sénateurs dont parle le Saint-Esprit. Quelques-uns veulent étendre le même avantagea tous les saints que l'Eglise a recon'kius ; mais saint Thomas, dont l'opinion est la

f)lus suivie, le restreint à ceux qui auront iait profession de Tétat de pauvreté, soil qu'ils aient été canonisés ou non, et il allègue plusieurs raisons de convenance, pour montrer que ce privilège doit plutôt lui appartenir qu'à tous les autres oienheureux. Saint Grégoire, envisageant la grandeur de cette préroçative , s'écrie avec le Pro|>hète : Que vos amxsy 6 monDieUy sont comblés d'honneur ^et que leur puissance est affermie. Soyez à jamais béni, ô mon Dieu, vous qui honorez tellement vos amis et ceux particulièrement qui se sont rendus pauvres pour Famour ae vous, que vous ne vous contentez pas de leur donner part dans votre royaume, mais que vous les élevez encore à la gloire de juger toute la terre avec vous.

Afin que vous n'alliez pas penser que toute votre récompense soit différée à Fautre vie et que vous .ne croyiez pas qu'on veuille que vous fassiez crédit et que vous donniez un trop long terme, tandis que vous payez argent comptant, je dis que les pauvres d'esf)rit seront récompensés, non-seulement dans 'autre monde, mais encore dans celui-ci , et même très-avantageusement. Tous les hommes sont si intéressés^ et les choses présentes les touchent si fort, qu'il semble qu'ils perdent courage dès qu'ils ne sont point excités par quelque avantage présent. C'est pourquoi le Fils de Dieu, qui connaît notre faiblesse, n'a pas voulu que ceux qui renonceraient à tout pour l'amour de lui demeurassent sans récompense dès cette vie; mais aussitôt après la promesse dont nous avons parlé dans l'autre chapitre , il «youte : Qui^ conque quittera sa maison ou ses frères , ou ses soeurs , ou son père^ ou sa mère^ ou ses terresy ou sa femmcy ou ses enfants^ pour tamour de mot, recevra le centuple ei possédera la vie étemelle. Or, le centuple, en cet endroit, s'entend de la vie présente. En effet» Jésus-Christ lui-même le déclare dans saint Marc jmr ces paroles : // recerra le centuple dès maintenant dans le temps présent , et la vie étemelle ensuite dans le siècle futur.

Saint Jérôme, pariant de ce centu[)le, l'interprète des biens spirituels, et dit que celui qui abandonnera les biens temporels pour I amour du Sauveur, recevra en récompense les biens spirituels, qui sont, en comparaison des autres, ce que le nombre cent est ea comparaison d'un très-petit nombre. Mais Cassien l'interprète des biens extérieurs, et dit de ce r>ôté-là, que les religieux reçoivent le centuple dès cette vie , conformément aux paroles de saint Marc; en effet , vous en voyez l'accomplissement au pied de la lettre. Vous avez quitté une maison [<our Jésus- Christ et vous en avez maintenant plusieur.s

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d'ascetisme;

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que Dieu vous donne dès à présent pour une que vous avez quittée. Vous avez quitté un père et une raère, et Dieu vous donne on leur place plusieurs autres pères qui vous aiment plus que celui que vous avez quitté, qui ont plus do soin de vous et qui prennent beaucoup plus garde à ce qui est de votre bien. Vous avez quitté vos frères, et vous en trouvez ici plusieurs autres qui vous aiment plus que vos propres frères, puisque c'est dans la seule vue de Dieu qu'ils vous aiment et sans aucun intérêt particulier; au lieu que dans le monde vos irères ne vous aiment guère que pour leur propre utilité, et tant qu'ils peuvent avoir besoin de vious. Vous avez quitté dans le monde quelques personnes (jui vous servaient ou peut-être même n'en aviez-vous point, et vous en trouvez ici un grand nombre qui sont occupées tout le jour à votre service. L'une vous sert de procureur, l'autre de portier, l'autre de cuisinier, l'autre d'infirmier. Et qui plus est, allez en Espagne, en France, en Italie, en Allemagne, dans les Indes, et en quelque partie du monde que ce soit, vous y trouverez votre maison toute prête , avec le mOme nombre d'oûiciers pour vous servir; ce que n'a aucun prince de la terre. Et n'est-ce pas là recevoir le centuple dès cette vie, et mdme plus que le centuple

Que dirons-nous maintenant des choses mêmes que vous avez quittées , je veux dire des richesses ? N'en avez-vous pas beaucoup plus dans la religion que vous n'en aviez dans le monde? et Dieu ne vous rendil pas encore le centuple de ce côté-là î Vous y êtes plus le maître de toutes les richesses de la terre que ceux -mêmes qui les possèdent, car ils en sont plutôt les esclaves crue les maîtres; delà vient que l'Ecriture les appelle les hommes des richesses, comme voulant dire que les richesses ne leur ajipartiennent pas, mais qu'ils appartiennent aux richesses, et que ce sont les richesses qui leur commandent. Us travaillent continuellement pour l'acquisition, pour l'augmentation et pour la conservation des richesses; et plus ils accumulent, plus ils ont d'inquiétude et de peines; et leur propre abonaan4:ej comme dit le Sage, les empêche de dormir. Les religieux, au contraire, ont tout ce qi»'il leur faut, sans avoir besoin de se mettre en peine si les clioses coûtent cher ou non, et si l'année est bonne ou mauvaise; et ils vivent, pour parler avec l'Apôtre, comme noyant rien et possédant tontes choses. Pour ce qui est du contentement d'esprit, n'en avez-vous pas encore cent fois plus dans la religion que vous n'en aviez dans le monde? Interrogez plutôt là-dessus les cens du monde , ceux mêmes qui vous

eiraissent avoir le plus sujet d'être satisits de leur état, et vous verrez qu'ils sont exposés à toute heure à mille traverses e4 à mille dégoûts dont les religieux sont exempts. Quant à l'honneur, on vous en fait cent fois plus sous l'habt de religieux qu'on ne vous en aurait fait dans le monde, car les princes, •es grands seigneurs, les évêques et les ma-

gistrats qui, peut-être, ne vous aura:ent j as regardé dans le monde, vous rendent de la déférence et du respect h cause de l'habit que vous portez. Dieu vous donne encore le centuple dans la religion du côté de la tran-

auillité et du repos; enlin, pour mieux dire, vous le donne de tous côtés, et vous rend avec usure tout ce que vous avez quitté pour lui.

Mais dans quelle vue crojez-vous qu'il en use de cette sorte ? c'est afin qu'étant dégagés de toutes les choses de la terre, nous ne songions qu'à celles du ciel, et que le temps et le soin qu'il aurait fallu employer à subvenir aux besoins de notre corf)s, nous puissions les employer à nous rendre tous les jours plus agréaliles à Dieu, à augmenter sans cesse en vertu et en per^ fection. C'est ainsi que, selon le téraoignag du Psalmiste : Dieu donna les régions d€$ gentils aux enfants d'Israël et les mit en possession du travail des peuples^ afm quHls gardassent ses ordonnances et quils observassent sa loi^ et c'est encore par cette même raison que Dieu dit lui-même par la bouche d'Ezéchiel, en parlant des prêtres : Il n'y aura

Îwint d'héritage pour eux , c'est moi qui suis eur héritaqey et vous ne leur donnerez point de possession en Istaet^ c'est moi qm suis leur possession. Que le partage des religieux est avantageux, puisque c'est Dieu même qui est leur possession et leur héritage, et que nous pouvons bien dire avec le Pro-

i)hète : Ma part m'est échue en bon endroit^ et a portion héréditaire qui m'est arrivée est admirable. Notre condition est bien meilleure que celle de nos frères dans le siècle : ils ont la terre pour partage, et c'est le ciel (jui est le nôtre: c'est Dieu lui-même qui est notre jiart et notre portion. Vous êtes la portion de mon héritage , ô mon Dieu ; vous êtes le Dieu de mon cœur , et vous êtes mon partage pour toujours. Saint François disait que la pauvreté était une \ertu céleste et divine, parce qu'elle nous faisait mépriser toutes les choses de la terre, et que, déga-

Séant l'âme de tout ce qui pouvait la retenir ans les embarras du siècle, elle la mettait en état de tourner toutes ses pensées vers le ciel, de s'élever plus facilement à Dieu, et de s'unir plus étroitement à lui.

Par ces paroles : Bienheureux les pauvres d'esprit^ le Fils de Dieu nous donne assez à connaître en quoi consiste la véritable pauvreté, car il nous marque par là qu'elle doit être dans l'esprit et dans le cœur, et. que pour être véritablement pauvre, il ne suffit pas de renoncer aux richesses, si on ne renonce à rattachement qu'on peut y avoir. 11 est de la véritable pauvreté non-seulement de nous dépouiller de toutes les choses de la terre, mais aussi de nous en détacher le coeur ; et que, pour être véritablement pauvre, il ne suffit pas de renoncer aux richesses, si on ne renonce aussi à l'attachement qu'on peut y avoir. Il est de la véritaJ)lo liauvrelé, non-seulement de m^us dépouiller de toutes les choses de la terre, mais ans* i de nous en détacher le cœur et l'e^sprit, alla

DICTiONNAmE

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que, parce moyen, nous sojons plus en liberté de suivre Jésus-Christ, et de nous aJonner entièrement à la perfection évangéliqnequi est la fin de la vie religieuse. Saint Jérdme fait à ce suiet une observation sur la réponse que fit le Sauveur à s^ini Pierre, lui ayant dit : Nous avons quitté toutes choses , et nous vous avons suivi ; qu aurons-nous donc pour récompense? Le Sauveur lui répondit : En vérité^ je vous dis que vous qui m'avez suivie etc. « Remarquez^ dit ce Père , que le Fils de Dieu ne répond pas : En vérité^ je vous dis que vous qui avez tout quitté^ mais que vous qui fnavez suivi : car pour ce qui est de tout Quitter, ce n'est j)as là l'essentiel , puisque c est une chose que

{)lusieurs philosophes païensontfaite, comme )iogène, Antisthète et tant d'autres. » On rapporte même de Cratès de Thèbes, qu'étant fort Fiche , et voulant aller à Athènes fiour s'y appliquer entièrement à l'étude de a sagesse, en sorte que les richcbses ne pussent Ten détourner , il vendit tout ce qu'il avait, et qu'en ayant amassé tout l'argent, il le jeta clans la mer, en disant : Allez au fond de la mer, mauvais plaisirs ; je vous *ette dans le précipice , de peur que vous ne niy jetiez moi-même. On rapporte aussi de Phocion, capitaine des Athéniens, une chose qui ne marque pas un moindre mépris des richesses et un moindre amour de la pauvreté; car, Alexandre lui ayant envoyé cent talents, qui font à peu près soixante mille écus de notre monnaie, il demanda à ceux qui les apportaient pourquoi Alexandre lui faisait un tel présent; et ceux-ci a^vant répondu que c'était parce qu'il l'estîmait le plus homme de bien d'Athènes : Qu'il souffre donc que je sois tel qu'il me croit, leur répondit-il, et il les renvoya de cette sorte, sans vouloir rien prendre. Ce refus et cette réponse furent longtemps le sujet de l'admiration et de l'entretien de tous les philosophes grecs qui ne s'exerçaient qu'à dis- P'iter qui s'était montré le plus grand, ou d'Alexandre, jiar sa libéralité, ou de Phocion,

f>ar le généreux mépris des richesses d'Aexandre. L'antiquité nous fournit plusieurs exemples de môme nature, qui nous montrent que les anciens philosophes regardaient les richesses comme un obstacle à la rertu, quoique, cependant, comme disent très-bien saint Jérôme et saint Augustin, ce ne soient noint proprement les richesses qui nuisent. Ils allèguent à ce sujet l'exemple de plusieurs saints de l'Ancien Testament ; celui d'Abraham, d'isaac et de Jacob, qui étaient très-riches; celui de Joseph, qui commandait à toute l'Egypte après Pnaraon ; celui de Job, que Dieu avait comblé de biens; celui de David, gui était un très-puissant roi; celui de Daniel et de ses compagnons, qui avaient une grantle autorité dans Babylone ; celui d'Estner et de Mardochée, qui furent en si grande considération sous le règne d'Assuérus; enfin celui de plusieurs autres qui, tous au milieu des pompes et des i;ran<leurs du siècle, vivaient dans un détachement absolu de toutes ces choses,

qui est ce q^'*' y a de principal dans la pauvreté d'esprit, et ce que le Saint-Esprit nous recommande par ces paroles du Psalmistc : Si les richesses vous viennent en abondance, n'y attachez pas votre cœur.

Pour revenir maintenant à notre sujet, nous disons que deux choses sont nécessaires pour la pauvreté d'esprit. La première , de nous dépouiller effectivement de toutes les choses du monde, comme nous faisons par vœu de pauvreté; la seconde, de nous dépouiller aussi de l'attachement que nous y avons. Or, cette seconde est la principale, parce que c'est elle gui , dégageant notre cœur de 1 amour des richesses, le met en état de donner tout à Dieu. C'est pourquoi saint Thomas dit qiie la première n'est qu'une disposition à la seconde, et un moyen de se détacher plus aisément de toutes les choses de la terre, parce que, selon saint Augustin, les biens de la terre que nous possédons nous attachent plus étroitement que ceux que nous ne possédons pas, et qu'ainsi il est plus aisé d'en détacher notre affection quand nous ne les possédons pas, que quand nous les possédons. Il est plus facile de ne pas se soucier de ce qu'on n'a pas que d'abandonner ce que l'on a : car ce que nous n'avons pas , nous le considérons comme une chose étrangère et hors de nous ; mais ce que nous avons déjà, nous le regardons, en quelque sorte , comme étant uni et incorporé a nous-mêmes. <c Et de là vient , dit saint Thomas, que quand il faut s'en défaire on n'en ressent pas moins de douleur, que s'il fallait perdre un bras ou une jambe, »

Saint Jérôme, saint Augustin et saint Grégoire traitent parfaitement bien ce sujet , sur ces paroles de saint Pierre : Voilà que nous avons tout quitté, o C'est une srando confiance, dit le premier, que celle do Pierre. Il était pécheur, et il avait toujours été pauvre; il vivait de son travail et du produit de ses mains; cependant il dit avec assurance : Voilà que nous avons tout quitté.» — « Mais il le peut dire avec raison, répond saint Grégoire ; car en cela , mes frères , il faut regarder plutôt le cœur que la chose ; c'est beaucoup quitter que de ne rien se réserver ; c'est beaucoup quitter que de quitter tout, quelque peu de chose que l'on quitte. Ne voyons-nous pas que nous aimons avec attachement ce que nous avons, et que nous recherchons avec empressement ce que nous n'avons pas ? C'est pourquoi et Pierre et André ont quitté beaucoup , puisque l'un et l'autre se sont même dépouillés du désir d'avoir. » Saint Augustin parle dans le môme sens. <c Les apôtres, dit-il, parce qu'à la voix du Seigneur ils avaient abandonné leurs filets et leurs nacelles, se sont vantés d'avoir abandonné toutes choses pour le suivre. En effet , celui-là abandonne et méprise véritablement toutes choses , qui abandonne et qui méprise non-seulement toutes celles qu'il possède, mais môme toutes celles auxquelles il pourrait porter ses désirs. » Ceci est un grand sujet de consolation pour ceux

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qui ont [eu quille, parce qu'ils ix).sbéJaient peu; et c'est ce que remarque très-bien le même Père, lorsqu'il parle de la récompen-e qu'il espérait, pour avoir tout vendu et tout quitté pour Jésus-Christ. « Car quoique jo ne fusse pas riche, dit-il, on ne m'en tiendra

tas moins compte; les a[.ôtre.s qui ont fait i môme chose avant moi, n'étaient pas riches non plus; mais celui-lh quitte véritablement tout le monde , qui quitte tout ce qu'il a et lout ce qu'il pourrait désirer d'avoir. On quitte uour Dieu tout autant de choses quon s'abstient d'en désirer pour Tamour de Dieu ; ainsi vous avez quitté toutes les choses de la terre , si vous avez

Suitté l'alTection et le désir, non-seulement e toutes celles que vous aviez, ou que vous pouviez avoir, mais aussi de toutes celles que vous pouviez désirer d'avoir; et par conséquent vous avez sujet de vous réjouir, et de dire avec les apôtres : VoiVd que nouê avons lout quitté. Celui, au contraire, oui possédait beaucoup de choses dans le siède, ne doit point s'en gloriûer davantage , ni croire qu'il ait plus quitté: car il a très-fieu quitté, s'il n'a quitté en même temps tous les désirs qui le portaient vers les choses delà terre ; et celui qui était moins riche que lui a quitté beaucoup, si, en quittant le ])eu qu'il avait, il s'est aussi dépouillé du désir de tout ce qu'il n'avait pas. j> Ce qu'il y a donc de principal dans la

J)auvrelé d'esprit dont nous parlons, consiste i être entièrement détaché de toutes les choses de la terre , à les mettre sous les pieds par un généreux mé[)ris, et à croire, avec l'AfAtre, que, pourvu (^ue nous gagnions Jésus-Christ^ tout le reste n est rien que boue et qu'ordure. Ceux qui en usent de la sorte sont véritablement les pauvres d'esprit que le Fils de Dieu appelle bienheureux, et qui le sont en effet non-seulement parce que le royaume du ciel est à eux, comme nous l'avons déjà dit, mais aussi parce qu'ils sont dans un état où ils ne désirent rien, ce qui est l'idée de la félicité temjiorelle. Car la félicité, dit Doèce, ne consiste pas dans la possession de beamîoup de choses, mais dans raccomplissemeiit de ce qu'on désire ; ou, pour parler avec saint Augustin, celui-là est heureux, qui a tout ce qu'il désire, et qui ne désire que ce qu'il doit. Or, les pauvres d'esprit ont cet avantage sur les riches du siècle, qu'ils ont tout ce qu'ils désirent, parce qu'ils no désirent que ce qu'ils ont, et qu'ils regardent toutes choses tomme superflues; au lieu que les riches ne sont jamais rassasiés, et ne mettent jamais de bornes à leurs désirs. L avare ne sera jamais rempli d'argent^ dit le Sage, et f avarice ne dit jamais : C'est assez.,.. C'eht que les choses de la terre ne peuvent jamais rassasier les désirs de l'homme, et quelles les irritent plutôt qu'elles ne les apaisent; c'est que l'avare est comme un hydropique, à qui la soif augmente à mesure qu'il boit, et que l'avidité <les richesses croît en lui à mesure que SCS richesses croissent. Quelque quantité qu'il en ail, il porte toujours ses clésirs

plus loin; il ioupirc yans cesse après ce qu'il n'a pas ; et comptant pour rien tout ce qu'il a, il ne songe continuellement qu'à ce qu'il pourrait encore avoir. Ce qui lui manque lui donne cent fois i lus de peine , que ce qu'il possède ne lui donne de jilaisir, et se laissant ainsi emi:ortor à l'avidité de ses désirs insatiables, il passe toute ^a vie dans l'inquiétude et dans la recherche de ce qu'il ne peut jamais avoir.

On raconte d'Alexandre, qu'ayant entendu soutenir à Anaxarque qu'il y avait une inûnilé de mondes, il se mit à pleurer; et que quelqu'un lui ayant demandé de quoi il pleurait : fTai-je pas sujet de pleurer^ ré-» pondit-il, *'i7 est vrai qu il y att un nombre infini de mondes y puisque je nai pas encore pu me rendre maître d\in seul? Toute sa puissance et sa fortune lui donneraient moins de joie, que l'imagination de ce qu'il croyait manquer à sa grandeur ne lui donnait de chagrin et d'inquiétude, datés, au contraire, qui n'avait pour tout bien que son manteau et sa besace , .était toujours dans une si grande gaieté, qu'il semblait que tous les jours fussent des jours de fêle pour lui; il était plus riche et plus content dans sa pauvreté qu'Alexandre avec l'empire du monde. Aussi, étant arrivé un jour à ce prince de dire à Diogène qu'il vovait dans une extrême pauvreté: // me scmhlTj Liogêne^ que vous pouvez avoir besoin de beau-coup de choses; demandez-moi tout ce que vous voudrez , et je vous te donnerai ; ce philosophe lui sut bien répondre : A oui croyez-vous, ô Alexandre, qu'il manque plue de choses, ou à moi qui ne veux rien que mon manteau et ma besace, ou à vous qui, étant né roi d'un grand royaume, vous expo^ sez à mille dangers pour étendre votre domination, et à l'ambttion de qui, à peine , le monde entier peut suffire? Certainement je suis plus riche que vous. « 11 avait raison de parler ainsi, dit saint Basile : car après tout, quel est le plus riche, ou de celui à qui il manque uneinQnitéde choses, ou de celui à qui il ne manque rien. Or il ne manquait rien à Diogène, puisqu'il ne désirait rien au delà de ce qu'il avait ; au lieu qu'il manquait beaucoup de choses à Alexandre, puisqu'il en souhaitait beaucoup au'il n'avait pas , et par conséquent Diogène était plus riche qu Alexandre. »

Ainsi la véritable richesse et la véritable félicité dans cette vie ne consistent pas dans la possession de beaucoup de choses, mais dans l'accomplissement des clésirs et dans la satisfaction de la volonté; non plus que la pauvreté ne consiste pas dans la privation des choses, mais dans le désir de les posséder, et dans cette envie insatiable, qui n'est pas plutôt éteinte, dit Platon, que celui qui est homme de bien devient infailliblement riche. Saint Chrysostome explique ceci [>ar une comparaison très-juste. « Si un homme, dit-il, était pressé d'une soif si ardente, qu'il fût continuellement obligé de boire, sans pouvoir jamais l'éteindre, dirions-nous qu'il serait heu-

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Il s'ensuit encore de 1>, que si un religieux, après avoir renoncé courageusement à tout ce qu'il possédait dans le monde, vient dans la religion à mettre son alTct tion à l»eu de chose, à sa tcUule, à ^on habil, à

ses livre^. ei aiuM da aoo pias aa ventaUe ra.«4-a ce cela e«t la d«3à dite: c'est qw la eoBSàSte à tee ftvtioo des choses da e>t daifts les seau de dire, n'en est

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a 'il (oavait Fétre aax aalres daas le siècle. •s:ca traite parfaiteaeat biea ce swet : • Je ae stts ait-il« roaMwat parler (Tane faiblesse ridicule de quelques rel^ieux qai, après s'être détachés de loat ce qu'ils possédaieat dans le aïoode, s'attarheat d«is la religion à des rhoses de riea, à quelques petites coaMaodités« à quelques petits ajustementss. et cela aTce tant d'ardeur et d'inquiétude d'esfrit. que rattachement à ces sortes de bagatelles surfasse soaveat en eux tout celui qu'ils avaieat aupararant aux richesses. A ceux-là, ajoute-l-iU de quoi ' serrira-t-îl d^aroir quitté de grandes richesses, s'Us a'out pas quitté ralfe«.t:an déréglée qu'ils avaient pour les richesses ? Car en conservant pour de petites choses les sentiments de cupidité et d aTurice au\ls ae peuTeat plus exercer sur quekpM clioe>e de grand, ils marquent tiien qu'ils ne se sont pas dépouillés de leur nremière passion, mais que seulement ils lai ont dunné un moindre ol»iet. Du reste* c'est la même ardeur et )a même inquiétude : refendant ils comptent cela pour rien, comme si ce qu'il jr a de mauTais dans l'aTartce dépendait de la différence des o^ets et non nas du dérèglement des désirs, u semUe à les Toir que nous n'avons dû quitter les grandes choses que pour mettre tonte notre affection aux {petites, et ce n'est pomt cependant dans celte vue que iknis les avons quittées, mais nous avons renoncé aux plus grandes, afin que nous apprissions plus facilement à miépriser les moindres. Autrement, si les mouvements de notre cœur sont toujours déréglés, si l'avarice y rème toujours, qu'importe que ce soient les grandes choses ou les petites qui en soient la cause, puisque notre oonv estaussi troublé et aussi rempli des petites choses dans la religion, qu'il aurait pu l'être des grandes choses du monde ? L*un revient à l'autre, et c'est toujours la même chose; comme ce serait la même chose d'être privé de la vue du soleil, ou parce qu'on aurait une plaque d'or devant les yeux, ou narce

2u on ^' en aurait une de cuivre ou de ler. » e saint abbé Marc en dit autant dans un entretien où il iiarie avec son âme siu le même sij^et : « Mais vous me direz, mon âme, disait ce saint homme, que nous n'amassons i)oint de richesses et que nous ne possédons point de terres. Et moi je vous répondrai, que ce ne sont point les

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richesses ni les autres biens de la ;terro qui nuisent à Thommc, mais seulement le mauvais usaee qu'on en fait : car nous voyons qu'Abraham, que Job, que David, et plusieurs autres qui ont été très-riches, ont été en même temps très-agréables à Dieu, parce qu'ils n'avaient point d'attachement aux richesses. Pour nous qui n'avons nulles richesses, nous entretenons l'avarice dans notre cœur par des choses basses : nous n'amassons véritablement ni or ni argent, mais nous rassemblons des choses de rien auxquelles nous attachons notre aéectioi), et qui souvent nous donne autant d'inquiétude gue toutes les richesses ne nous en auraient donné dans le monde.

Nous ne sommes point dans les charges et dans les dignités, nous n^as^iirons point aux grandeurs du siècle; mais nous recherchons l'estime et la louange des hommes par toutes sortes de voies, et nous voulons qu'on nous considère et qu'on nous honore. Nous sommes en vérité plus malheureux et moins excusables dans tous ces dérèglements d'esprit que les gens du inonde, et nous témoignons une plus grande bassesse de cœur; car au moins ils mettent leur affection à des choses qui ont grande apparence de grandeur; mais nous, après avoir renoncé à toutes ces choses, nous nous abaissons à des bagatelles qui devraient nous faire honte. Nous devrions chaque jour devenir hommes de plus en

f>lus; nous devrions, suivant les paroles de 'Apôtre, croître tous les jours, en hommes ^rfaits ; mais nous faisons tout le contraire; et en lieu qu'en entrant dans la religion nous étions devenus hommes par un détachement entier de toutes choses, nous étions devenus hommes par un généreux renoncement au monde, nous redevenons ensuite enfants par un honteux attachement à des choses puériles et à des amusements d'enfont. Aussi voyons-nous que de même gu'un enfant pleure quand on lui ôte ses jouets et qu'on lui refuse quelque bagatelle qu'jl veut avoir; de même ceux dont nous parlons se laissent aller au chagrin, lorsqu'on les prive des choses qui leur plaisent ou quon ne leur accorde pas ce qti'ils souhaitent. Et certainement c'est une ciiose ridicule et qui fait en môme temps pitié, de voir qu'un homme grave, qu'un religieux, qui a eu la force de mettre toutes les choses du monde sous les nieds, s'attache ensuite tellement à des bagatelles, qu'il ne puisse pas en ôtre privé sans en avoir le môme cnagrin qu'un enfant à qui on refuserait une pomme, à qui on ôterait une poupée. »

« Nous sommes plus misérables , nous autres religieux, que tout le reste des hommes, dit saint Bernard, si nous souffrons que des choses de si peu de conséquence nous soient d'un si grand préjudice : car, quel aveuglement, ou plutôt quelle folie et quelle fureur n'est-ce point, qu après avoir renoncé à des choses consiaérables , nous nous attachions honteusement à des bagatelles? que

si nous avons bien pu mépriser toutes les choses du monde, renoncer à l'affection de nos parents, et nous condamner toujours aux prisons d'un monastère; si, enGn, nous n'y sommes point venus pour y faire notre volonté, mais pour mettre les autres hommes sur notre tête, que ne devons-nous point faire pour empêcher que nous ne perdions le mérite de ce sacrifice, par notre folie et par notre négligence. »

Les saints et les maîtres de la vie spirituelle établissent trois degrés de pauvreté. Le premier, est de ceux qui quittent extérieurement les choses du monde, mais qui ne les quittent point dans le cœur, et n en détachent point leur affection; et ceux-là, dont nous avons déjà dit qu'ils ne sont \ as véritablement pauvres, qu'ils ne le 5ont qu'en apparence, et que c'est à tort qu'ils lïortent le nom de religieux. Le second renferme ceux qui ont quitté les .choses du monde, aussi bien de volonté que d'effet, et qui n'ont même dans la religion nul attachement aux superflues, mais qui ont un extrême soin que rien ne leur manque de ce côté-là; qui veulent être bien nouris, bien vêtus, bien logés, et ainsi du reste, et qui se chagrinent et se plaignent, dès qu'ils n'ont pas à souhait tout ce qu'il leur faut. Ce n'est pas là une véritable pauvreté, et saint Bernard dit très-bien qu'il est étrange qu'aujourd'hui tant de gens fassent gloire du nom de pauvreté, et que, cependant, ils ne veulent être pauvres que pour ne manquer de rien, et pour avoir toutes leurs commodités. Or, ce n est pas là être pauvre, c'est être riche, et l'être même plus que les gens du siècle. Car les gens du monde n'ont pas toujours toutes leurs commodités; les uns, parce qu'ils n'en ont pas le moyen, les autres, parce que l'amour de l'épargne faisanten eux ce que l'amour de la vertu devrait faire en nous, ils aiment mieux souffrir que de dépenser; et les autres, parce ciue quelques biens qu'ils aient, et quelque dépense qu'ils fassent, ils ne sont pas toujours servis à leur gré. Cependant, vous qui êtes religieux, et qui avez fait voeu de pauvreté, vous voulez avoir tous vos besoins, et n'être jamais incommodé : Ce n'est pas là aimer la pauvreté; c'est aimer à avoir toutes ses aises, et à ne manquer do rien. Peut-être que dans le monde nous aurions eu encore plus à souffrir de ce côté-là : est-il juste qu^étant venus^ dans la religion pour nous mortifier et pour faire pénitence, nous voulions y avoir toutes nos commodités plus à souhait que nous ne les aurions eues dans le monde?

Si nous voulons donc arriver à la perfection de la pauvreté d'esprit, remplir le nom et le devoir de religieux, etjfaire que notre vie soit conforme à notre profession, il faut aller jusqu'au troisième degré de pauvreté , qui est la pauvreté dans les choses nécessaires ; car celui qui est véritablement pauvre, méprise même les choses nécessaires. 11 ne suffit pas d'être dépouillé de l'attachement aux choses inutiles et superflues, il faut encore être dépouillé de rattachement aux chos s né-

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DICTIONNAlïlE

cessaires; en sorte que dans relles-ci, au«si bien que dans les autres, nous soyons pauvres, et que nous fassions voir notre amour pour la pauvreté. 11 faut que, ne pouvant nous passer entièrement de ce qui est nécessaire à la vie, nous ne prenions du moins que ce qui est absolument nécessaire, et que, renferjoaant cette nécessité dans des bornes étroites, au lieu de l'étendre, nous soyons toujours bien aises de souffrir quelque chose de ce côlé-là pour l'amour de la pauvreté. « Ce n'est rien, dit saint Vincent, d*être

Kuvre, et si on ne supporte avec joie, pour mour de Jésus-Christ, tout ce qu'elle peut avoir de fâcheux. Que celui, donc, qui voudra voir s'il est pauvre d'esprit, regarde s'il aime les suites et les effets ordinaires de la pauvreté, qui sont la faim, la soif, le froid, la fatigue et le dénûment de toutes choses. Voyez si vous êtes bien aise de porter un vieil habit, tout usé et plein de pièces; voyez si vous êtes bien aise quand vous manquez de quelque chose à votre repas, quand on vous oublie en servant, quand ce que l'on vous donne n'est pas selon votre goût, et quand on vous met dans une cellule mal accommodée : car si vous n'êtes pas bien aise de toutes ces choses, et au'au lieu de les aimer, vous les évitiez, cest une marque que vous n'êtes pas parvenu à la perfection de la pauvreté d esprit. »

Le premier moyen d'acquérir et de conserver la pauvreté d'esprit, est celui que saint Ignace nous propose dans ses Constitutions^ guand il dit : «Que personne ne se serve d aucune chose, comme la possédant en pro[)re. Un religieux, disait-il, sur ce sujet, doit être en toutes les choses dont il se sert, comme une statue que l'on a parée d'habits, et qui n'a aucun chagrin, et ne fait aucune résistance quand on la dépouille. C'est ainsi que vous devez regarder vos habits, vos livres, votre cellule, et toutes les autres choses dont vous vous servez; si on vous ordonne de les quitter, ou de les changer contre d'autres; n'en ayez pas plus de chagrin qu'une statue qu'on dépouillerait; et de cette sorte, vous ne vous en servirez point comme les possédant en propre. Mais si lorsqu'on veut que vous délogiez de votre cellule, que vous quittiez telle et telle chose, ou que vous la changiez contre une autre, vous y sentez de la répugnance, et que vous ne soyez pas là-dessus comme une statue, c'est une marque que vous regardez tout cela comme étant à vous, puisque vous êtes si fâché, quand on vous en prive. » C'est pourquoi saint Ignace veut que les supérieurs tentent quelquefois leurs religieux comme Dieu tenta Abraham, et qu'ils tes éprouvent sur la pauvreté et sur l'obéissance, afin de connaître leur vertu par ce moven, et de leur donner toujours occasion de faire de nouveaux progrès dans la perfection; et sans doute c'est une très-bonne épreuve pour cet effet d'ôter de temps en temps à chaque religieux, les choses dont il a l'usage. « 11 arrive ordinairement, dit saint Augustin, que tant que nous possédons quelque chose,

nous croyons ne pas y êlr? attachés ; mais dès que nous commençons à en être privés, nous connaissons par expérience ce qi e nous sommes. Si lorsqu'on vousôte quelque chose, vous sentez qu'on vous fait de la peine , et que vous en avez du chagrin ; c'est une marque que vous y aviez de l'attachement; car la peine et le chagrin que vous sentez ne viennent que de l'attacno^ ment (|ue vous y aviez. Au contraire * si vous n avez point de douleur d'en être privé, c'est signe que vous n'y étiez aucunement attaché : car, comme dit ce même Père, on possède sans attachement ce que Ion quille sans peine, et on ne quitte point ^ans donleur ce que l'on possède avec j'iaisir. » 11 est donc très-utile, par c^tte raison, que les supérieurs piennent soin de nous exercer de cette soHe, en faisant déloger un de sa chambre, quand il s'y trouve commodément, et qu'il y est trop attaché ; en ôtant à l'autre un livre qu'il aime, et en obligeant l'autre h changer son habit contre un j lus mauvais; parce qu'autrement nous viendrions à nous acquérir une espèce de propriété sur chaque chose, et à démolir peu à peu ce mur de pauvreté gui nous environne^ et qui fait notre principale défense. Les anciens Pères du désert en usaient ainsi envers leurs religieux, pour les em[;êcher de s'attacher à aucune chose, et d'en regarder aucune comme étant à eux; et c'est ainsi que saint Dorothée avait coutume d'en user avec son disciple saint Dosithée. 11 lui donnait, par exemiile, un habit, afin qu'il l'accommodât pour lui, et après qu'il avait bien pris de la peine à l'accommoder, il le lui ôtait et le donnait à un autre? Cette conduite est très-conforme à celle que nous tenons, et le livre des Instructions de saint Dorothée, d'où cet exemple est tiré, est plein de plusieurs détails de cette nature, qui sont d'une très-grande utilité pour la discipline religieuse. 11 V est rapporté que le même saint Dosithée, étant infirmier, eut envie d'un couteau, et le demanda à saint Dorothée, non pas pour son usage particulier, mais pour s'en servir dans l'infirmerie dont il avait soin^ et que là-dessus, saint Dorothée lui dît: « En bien, Dosithée, ce couteau-là vous plaît-il? Voulez-vous être l'esclave d'un couteau, ou l'escLive de Jésus-Christ ?Ne rougissez-vous point de honte de vouloir qu'un couteausoit votre maître? Je ne veux pas môme

3ue vous y touchiez. » Ce reproche et cette éfense eurent tant de force sur le saint disciple, qu'en effet il n'y toucha pas depuis. Que nous aurions sujet de nous faire de pareils reproches, et de nous dire à nousmêmes : N'avez-vous point honte qu'une bagatelle ait tant de pouvoir sur vous, gue vous y ayez tant d'attachement, et qu'elle vous donne tant d'inquiétude ? Et ne croyez pas, au reste, que ces sortes de choses soient aussi frivoles et d'aussi peu de conséquence que l'on s'imagine, quand on ne les examine pas de près. « Car, comme* dit saint Jérôme, sur un exemple semblable , peut-être ceci paraîtra-t-il une badineriectun jeu d'enfant.

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à ceux qui n*eiUendent pas bien ce que c*est que la véritable vertu, et gui n*en connaissent pas encore la perfection et la pureté , mais au fond, c'est une chose d'une perfection très-exquise, et une sagesse très-profonde, que Dieu a cachée aux sages et aux prudents du siècle, et qu'il a découverte aux simples et aux humbles de cœur, n

Le second moyen qui pourra nous aider à nous maintenir dans la pauvreté d'esprit, poursuit l'auteur auquel nous empruntons cetarticle,est de n'avoir rien de superflu; et la miséricorde de Dieu y a admirablement ])Ourvu par la conduite qu'on garde dans la Compagnie. Car nos chambres sont précisé* ment telles que celles que la femme Sunamite avait fait accommoder pour le prophète Elisée qui, ayant occasionne passer souvent par chez elle, s'y arrêtait pour manger toutes les foisçju'il y passait. Jeremarque^ dit-elle à son mari, que cet hommej qui vient souvent chez nous , est un homme de Dieu , cest pourquoi faisons lui une petite chambre , et mettons-y un Ht y une table ^ un siège et un chandelier , afin que quand il y viendra , il y demeure. \oilàquel doit être l'ameublement de toutes nos chambres, un lit, une table, un siège et un chandelier; ce qui est purement nécessaire, et rien davantage: car on ne soutTre point parmi nous que nos cellules soient parées de tableaux, ou de quelque autre chose que ce soit. On ne nous y souffre ni fauteuils, ni lapis, ni portières, ni aucune sorte de cabinet ou de bureau un peu ajusté. Il ne nous y est permis non piUS d'y serrer aucune chose à manger, soit pour nous, soit pourceux qui viennent nous voir. Il faut même demander la permission et aller au réfectoire pour boire un verre d'eau; et enfin nous ne saurions avoir un livre sur lequel nous puissions écrire une ligne, et que nous puissions emporter avec nous. On ne peut nier que ce soit là une grande pauvreté , mais c'est en même temps un grand repos et une grande perfection : car il ne pourrai: p::s se faire que les choses superflues qu'on nous permettrai* d'avoir, n oc- <*upassent beaucoup un religieux et ne lui donnassent beaucoup d'embarras et de distractions , soit pour les acquérir, soit pour les conserver, soit pour les accroître; or, en ne noas permettant pas de les avoir, on remédie à tous ces inconvénients. Entre plusieurs bonnes raisons, pour lesquelles la Compagnie ne souffre point que les séculiers entrent dans nos chambres , une des principales est pour mieux nous conserver de cette sorte dens la pauvreté. Car après tout , nous sommes tous nommes ; et si nous recevions les gens du monde dans nos cellules, peutêtre que nous n'aurions pas la force de demeurer daus les bornes de la pauvreté qui nous est prescrite, et que nous voudrions du moins la parer de livres , afin que ceux qui y viendraient eussent bonne opinion de notre savoir. C'est pourquoi l'exactitude qu'on a là-dessus dans la Compagnie nous aide fort à nous maintenir dans la pauvreté, et à nous ôter même le ûidv de toutes les

choses superflues, et c'est une conduite qu'on ne saurait trop estimer, ni faire observer avec trop de soin.

C'est encore un moyen très-propre à nous maintenir dans la sainte pauvreté, que (elui dont se servent quelques religieux qui , dès qu'il» se sentent le moindre attachement à quelque chose , la portent aussitôt au supérieur, quand même ce serait une chose qu'il leur serait permis de garder. Celte pratique était autrefois si régulièrement observée dans Tordre de saint Jérôme , et on y avait tant de soin , qu'aucun religieux n'y eût rien de superflu, que quand on trouvait quelque curiosité entre les mains d'un religieux, tous les religieux s'assemblaient aussitôt , et la jetaient dans le feu en sa présence, disant

3ue ces sortes de choses étaient les idoles es religieux. Nous devons, à leur imitation, nous faire de toutes les choses qui no nous sont point absolument nécessaires, et les remettre entre les mains du supérieur, sans espérance de les en retirer jamais : au reste ,

Epur faire cette sorte de sacrifice, il n'est jias esoin d'attendre que nous ayons de l'attachement à ces choses, il sufllt seulement qu'elles ne nous soient pas nécessaires.

Saint Bonaventure ajoute encore qu'il n'approuve pas qu'on fasse amas de quoi que co soit do superflu, non pas même pour en fairo des présents aux uns et aux autres, sous prétexte de dévotion , ou sous quelque autre prétexte (jue ce puisse être. Car outre , dit-il, que cest se rendre singulier et so faire regarder comme celui qui tient boutique de toutes ces sortes d^^ choses , il est constant que tout cola occupe le cœur et le détourne par conséquent de ses véritables occupations, il y a encore en cela un autrji inconvénient, ajoute-t-il : il arrive souvent qu'un religieux dispose de ces choses sans permission , tantôt parce qu'il n'y prend f as garde, et tantôt parce qu'il a honte de s'adresser au supérieur pour des bagatelles. Il e^t même cause par là que ceux à qui il les donne les reçoivent de même sans permission , pour n'avoir pas la force de les refuser , et pour lui épargner un peu de honte ; ainsi il donne en même temps un sujet de mauvaise édification et de scrupule pour ses frères. De plus , ces sortes de petits présents servent ordinairement à faire et à entretenir parmi les religieux certair es liaisons particulières , que les sa nts condamnent comme préjudiciables à l'union et à la charité fraternelle. « Et pour cette raison, dit saint Bonaventure , que nos anciens ne les ont pas permis, il en est de môme parmi nous; car, quoiqu'on les permette à quelques religieux, à cause de leurs emjJois, on f a t bien que cela ne doit point l'rer à conséquence pour les autres , et qu'à leur égard , c'est une chose qui ne platt pas aux supé* rieurs, et qui n'édifie pas leurs frères. » Un religieux doit être si pauvre, qu'il n'ait ren adonner; et vola ce qui édifie: quant à ceux qui sont bien aises d'avoir toujours quelques petits présents à faire , ils sont en cela de mauvaise édification ; et il est bon,

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n jeui <arp e5T>>re d'^n tre*-«raiid se- «ovn |4i»tir eet eâ^, «le bi«-o o:/f^ner une cièiMe q a sert eiir^ciseiceat à cvjosenrer U fatttrrtê zj»r??ai no'AS dan> ijaie >a f-ureié, ri es 'M'^'i Ihea n'>u$ ùu une ^?â *e far tienhère. Ce>t que no< chamlK-e.^ ne fencent ^tinais , et q^ie sans !a fienni'^sion <i>j su[iérieur, noas ne pourons aToir ni cabinet « ni armoires, ni «luelque autre chose qae ce soit qui ferme. Tout e>t oiirertau supérieur: tie sorte que notre manière même de |>055éJer les choses dont nous nous serTons , semble dire qu*on n*a qu*à les prendre ; et cette pratique est conforme à ces paroles de la règle de saint Jérôme : « Que Tusage des ciels et des sernires soit interdit jianui tous afin que même par les marques eitérieures vous fassiez voir que tous ne pos^é^iez rien que Jésus-Christ. » CepenJant, quoique tout soit ainsi exposé dans nos chambres , tout ne laisse pas d\v être en sûreté à Tégard des autres religieux: car notre saint fondateur y a très-bien pourvu par une règle gui défend à quelque religieux que ce soit d'entrer dans la chambre d*un autre sans la {permission du supérieur ; et par une autre règle qui défend encore do rien emporter de la maison 1 ni de rien prendre dans la chambre d*un autre sans la même permission. Ce sont là deux clefs et deux serruies très-fortes ; à quoi ajoutant le Tœu de pauvreté , qui est comme uu cadenas que rien ne saurait ouvrir , il n y a point de doute que nos cellules* quoique tout ouvertes, ne soient mieux fermées |»ar ce moyen à Tégard de nos frères, que si elles fermaient avec des portes et des cadenas de fer. Or, nous devons tous contribuera maintenir une si sainte pratique; et celui-là mériterait un châtiment très-sérère

Zui y donnerait la moindre atteinte par sa lutê, et qui nous mettrait au hasard d altérer la simplicité tl la pureté de notre conduite dans une chose où la sainte pauvreté reluit avec tant d*édat. Saint Basile et saint Bonaventure déclament fort contre ces sortes de personnes.

Pour nous conserver de plus en plus dans la pauvreté d'esprit^ el pour en acquérir la perfection, il nous sera encore d*une trèsgrande utilité, non-seulement de nous dé* faire des choses superflues, mais de faire aussi en sorte que, même dans celles qui sont les plus nécessaires et dont il e>st absolument impossible de nous passer « nouji fissions connaître notre amour pour la \m\* vreté, et que nous paraissions pnuvreM, puisque effectivement nous lo sonuuoM, (Voit ce que saint Ignace nous ei^oinl tt^pru^" aément dans ses Camsiiêudonn^ mv ruai pn« rôles : ■ Que Ton soit nourri, votu ui iourfaé comme doivent Tdtre de vériiabluii luiu*vres, et ^uej chacun i>our son i>lus grand progrès spirituel, et pour une |iuis grautle abnégation de soi-mème« se persuade que t'iut ce qu'il y a de pire dans la maison doit être pour lui. » C*est ce qu'il uous reeom-

m.^r.-Itf ea ^ r^ j Ia-^ [•nVi^ment ailleurs» q'!:%:yi il >^*t ' t ijit l 'U^ a'nient la pauTretc ("criie :ear ittrre, et qu'iU en ressentent les erî^ti oe tr7;i^ïS ea t<rK:cs suiiant que le z^le. o-:i>^'w.it fi^r Li ai> rvt on, (Oiârra le f^cTL-rrre. • N.ir^ sa. cl instituteur veut que cmus ^r>iri. >o5 t . : ;• ur> ce qu'il y a iie { lUs pouTre et fie f li> ii-j-e-t: mais il'ne | rétend p. 15 «pie c>-t a:i» ;r '• or U pauvreté se f av<e t «ut en iitsirs: li veut que Ton en vienne aux t^'Xs ei qu'on l^s ressente de leiie Sf.fie, '^ue •:pK»i j j'-:«r. ne vienne point à manquer «-e le qji t^t ai-s*:I jment néte^saire j*'ur la v:e, oa ne laisse {as ce^enianl u'aToir nutirre de mettre la f^uvretéen prati'jîie. Il ne s'e^t f as même ciiBtecté d aToir f^arie i bi>iear^ fois de ces rboses en général, il en i^ne en-rire plus exî ressèment dans la>ixi»';!^e partie oe^ ComgfiiutiQnSj oi^, de-^^n-iant c^Tantaze dans le détail, il naarque ce queî.e Mjne i;<:*tre habit doit èlre, aiin qu*il sc*it en n^éaie temp6 et convenable à n«y.re q^ai té oe rel c^eux et aux ministères que nous exenous, et conforme à la fanvreté tlo-.t n :» j> tiii^»ns p-rofession. U dit que, p >ur ret tS^U il ùut avoir égard à trois ch:.>e> : la |reiiiiêre, qu'il soit honnête, fane que nous S4>aimes r>-!ijieux; la seconde, qu'il ne chaîne f •> nt Tusage des lieui où nous demeunms farce que notre manière de rixTe, quant à rexiéfieur, doit être commune : et la troisième, qu'il n^ait rien de contraire à la pauvreté, oé.larant ensnUe qu'un liab;t y serait contraire, qui serait d'une étuffe «ie tn>p grin 1 prix. Ainsi , quaud les parents ou les amis d'un religieux Tondraient rhabîiier d'une étoffe de cette nature, il ne faudrait {as qu'il s>n habilUt, pari^ que cet habit ne serait pas un habit de jtauvre et conforme à nos constitutions. 0.:elqaes-uns affectent à ce sujet qu'il y a de l'êiargne à |irendre toujours les meilleures étoffes et les plus chères, parre qu'elles durent deux ou trois fois |4us que les autres et qu> ayant plus d'é|>ar5ne, il y a aussi par conséquent plusdepau^TCté; mais ces sortes de raisons sont des raisons de chair et de sang, qui ne sont tonnes que \touT le monde : car toute l'éj argue qu'on |4>urTaît fa^re en cela nVst { oint d'une si grande important e ix>ur les vérîtabtes religieux, que nous ayow5 mille fois plus d'intérêt à faire éclater la (Hiuvreté dans nos habits, à paraître ( auvres, et h ètie vêtus pauvres, puisque nous le tommes. Cette i>auvreté au reste ne doit pas stuilement se faire voir dans la qualité tle rétidîo , il faut qu'elle se fasse voir i!e ui^iue dans la fa<^on de l'habit : car, si Quelqu'un dVntre nous voulait porter un habit très-iai>îe, très-simple, et qui traînât à terre, ee ne seiait |ms une sorte u habit, telle que doit éti^e tH?lui d'un religieux et oui fait profession d*ôtre |¥iuvre.

Saint lgnaiH> demande seulement deux choses dans nos habits, qu'ils soient dans la déeenee ot Thonnèteté religieuse, et qu'ils miisseut gai^ntir du froid :et c'est là, en effet, les deux princi^mles tins fiour lesquelles les habits ont été invonlês. Cette doUrino

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est celle de saint Basile, qui rapporte à ce sujet les paroles de TApdtre : Lorsque nous avons des aliments et de auoi nous couvrir^ nous devons être satisfaits, £t remarquez, dit à cp propos un autre saint, que T Apôtre dit des a'imentSy et non pas des ra^otè/«, de quoi nous roMiTÎr, et non pas de quot nous parer. Nous devons nous contenter de ce qui est purement nécessaire ; du reste, tout ce ({ui a quelque air d ostentation et de parure doit être absolument banni de la religion, comme une chose toute vaine et profane. Gardons-nous bien de souffrir rien de semblable parmi nous; gardons-nous bien d'y donner entrée à l'orgueil et à la pompe du siècle. Saint François avait de grandes précautions là-dessus. 11 est rapporté dans les Chroniques de son ordre, que Frère Hélie, qui était un des ()rincipaux ae Tordre, et qui en fut ensuite ministre général, se fit faire un jour un habit ample et large, d'une étoffe très-ûne, avec de grandes manches qui pendaient jusqu'à terre, et que saint François l'ayant su, il l'envoya chercher, et en présence de plusieurs religieux, lui demanda à voir l'habit qu'il avait fait faire. Frère Hélie Tayaut apporté, le saint le mit par-dessus le sien, commença à agencer les plis de la* robe, et à en relever les manches avec un air de compltisance et <ie vanité; ensuite, levant la tête et se rengorgeant, il se mit à se promener avec une (iémarche pleine de faste, saluant les religieux à droite et à gauche, avec des révérences étudiées et une gravité de voix affectée. Les religieux, surpris de cette nouveauté, se regardaient Tun et l'autre, lorsque tout d'un coup, le saint transporté de zèle» Ata cet habit, et le jetant rudement à terre, dit à Frère Hélie devant tout le monde : « C'est ainsi que sont vêtus les enfants bâtards de Tordre. » Après cela, prenant un visage plus doux et plus serein, il commença à converser avec les religieux comme à Tordinaire, leur recommandant la douceur, Thumilité et la pauvreté. Gardons-nous bien do devenir des enfants bâtards de la religion, mr une vanité semblable ; mais comme enlants légitimes de la sainte pauvreté, notre mère, tâchons de lui ressembler, en faisant que notre habit soit conforme à cette qualité, et qu'il nous fasse connaître pour pauvres. Pour cet effet, il faudrait en retrancher même quelqpie chose de ce que nous pourrions porter avec bienséance , et quelque chose aussi de ce que le monde pourrait juger nécessaire. Car, celui-là n'est pas pauvre dans son vêtement, qui est vêtu d un habit complet, auquel rien ne manoue; mais celui-là seul à qui il manque quelque chose de ce qui est nécessaire. C'est pourquoi nous avons dit que la parfaite pauvreté consiste à être bien aise de manquer même des choses nécessaires, et que celui qui ne veut pas que rien lui manque de ce c «Mé-là,* n'est pas encore parvenu à la perfcilion de la pauvreté d'esprit.

Ce que nous venons cfe dire du vêteinonl, doit s'entendre de môme des autres « Jiuscs, n'y en ayant aucune dans laquelle

Diction An\E d'Ascétisme. 11.

nous ne devions tâcher défaire éclater la pau^ vreté et de nous faire connaître pour pauvres. Il faut pour cela n'avoir dans nos chambres que ce qui est absolument nécessaire, et même tâcher que ce nécessaire-là soit précisément ce qu il y a de plus mauvais en chaaue espèce : la plus mauvaise table, le plus mauvais siège et le plus mauvais lit» Enfin, tout ce qu'il y a de plus mauvais dans la maison, il laut que vous souhaitiez toujours de l'avoir; et pour ce qui est des livres, portez à la Dibliothcque tous ceux dont vous n'avez pas extrêmement besoin, et n affectez point de vous faire honneur d'en avoir un grand nombre dans votre chambre. Saint Bonaventure, traitant de cette matière, descend fort dans le détail. Il recommande aux religieux de n'avoir que les choses nécessaires; encore faut-il bien prendre garde, dit-il, qu'elles ne soient pas curieuses et soigneusement travaillées, mais qu'au contraire elles soient grossières et malfaites. Ne vous attachez point à avoir des livres bien reliés, à avoir un bréviaire ou un diurnal plus propre ou plus curieux que les autres, des images rares et un chapelet de prix ; et si vous avez quelque Agnus Dei, quelque croix on quelaue reliquaire, que tout cela soit conforme a la pauvreté dont vous faites profession ; et croyez cjue plus la pauvreté y paraîtra, plus aussi vous vous rendrez agréables à Dieu et aux saints. L'humble saini François disait que l'attachement à des choses curieuses et non nécessaires était la marquo d'un esprit mort à la grâce : cet attachement ne pouvant provenir que de ce crue l'esprit n'étant plus échauffé par la chaleur de la grâce, et ne trouvant plus de goût aux choses spirituelles, cherche ailleurs de la consolation et de la douceur. L'expérience confirme tous les jours cette vérité ; et c'est ce qui fait que nos supérieurs ont une si grande attention à ce sujet, tant parce qu'iiy va de Tintérêt de la pauvreté, que parce que la ferveur de l'esprit ne peut subsister avec ces sortes d'amusements. Mais il ne suffît pas encore de nous détacher de toutes ces choses, pour être parfaitement pauvres; il faut, comme nous l'avons déjà dit, nous détacher de même de celles qui sont purement nécessaires, et être bien aises d'avoir à souffrir de ce côtélà, pour devenir plus semblables à Jésus- Christ, qui^ étant très-riche y s' est rendu pauvre mur f amour de nouSy qui a souffert la faim, la soif, le froid, le chaud, la lassitude et la nudité, et qui a manqué des choses les plus nécessaires à la vie. « Il y avait, dit saint Bernard, une grande abondance de richesses dans le ciel; mais la pauvreté était une marchandise qui ne s'y trouvait point, au lieu qu'elle était très-commune dans le monde, et que les hommes n'en faisaient nul cas ei n'en connaissaient point la valeur. Que fait le Fils de Dieu? Il vient dans le monde; et sachant bien ce qu'elle valait, il s'en charge comme un habile marchand , afin oue les hommes apprissent par son exemple à en connaître le prix et a en faire trafic pour le ciel, où elle est si estimée. »

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Dans le livre des Honime$ illustrei de CiteauXy il est rapporté qu un abbé d*un monastère de Saxe, ne se contentant pas des draps du pays, envoyait tous les ans en Flandre en acheter de plus fins pour s'habiller. Après sa mort, les religieux venant à partager entre eux tous ses habits, le prieur retint une tunique pour lui; et ayant voulu fî'en parer la veille d'une fête solennelle, à peine Teut-il mise, que tout d'un coup lil se sentit atteint, comme si on lui eût appliqué sur la chair des plaaues de fer ardentes, et se mit à crier qu'il brûlait. 11 jette aussitôt la tunique à terre en présence des religieux qui étaient accourus au bruit, et ils lurent ii surpris de la voir aussi étincelante qu'un fer rouge, que tous ceux qui avaient profité des dépouilles de l'abbé, épouvantés de ce spectacle, apportèrent au même lieu tout ce qu'ils en avaient, et le jetèrent en un monceau. Alors il parut que le feu y prenait ^vec violence et qu'il en sortait des étincelles Vie tous côtés, comme d'une fournaise ardente; et ce i)rodige dura si longtemps, qu'on eut le loisir d^en donner avis aux abbés des monastères voisins, qui le virent et qui en rendirent depuis témoignage.

Césaire rapporte que les religieux de Tordre de Saint - Benoît d'un monastère de France, se voyant opprimés par un gentilhomme de leurs voisins, résolurent d'en porter leurs plaintes au roi Philippe I", et choisirent pour cet effet un ieune .religieux de bonne maison, afin que la considération de ses parents pût lui donner un accès plus facile auprès du roi et lui faire avoir une audience plus favorable. Le religieux se •^résenle au roi, lui porte les plaintes du »nonastère contre le gentilhomme , lui en demande Justice et le supplie de leur faire restituer leurs biens dont il s'était emparé. Le roi, après avoir considéré quelque temps €e religieux , son habit et ses manières, lui demanda qui il était; et ayant su qu'il était iils d'un homme de qualité fort connu à la cour, il se mit à parler d'autre chose, jusqu'à ce que le religieux l'interrompant, lui dit : « En vérité, sire, il a emporté tout ce qu'il j avait dans le monastère, et ne nous a presque rien laissé. — Je le crois aisément, répondit le roi, et on le voit à vos souliers ; car s'il vous avait laissé un peu plus de cuir, vous ne seriez pas si étroitement chaussé ; cependant plus vous surpassez les autres religieux du côté de la naissance , plus vous devriez aussi essayer de les surpasser en humilité. » Ensuite il ajouta comme pour l'apaiser : «Que ce que je viens de vous dire ne vous fasse pourtant pas de peine, car je ne l'ai dit que pour votre bien; retournez à votre monastère, je donnerai ordre qu'on ne vous inquiète plus. »

Le môme Césaire rapporte une réponse presque semblable d'un autre Philippe, roi lies Romains, à un abbé de Citeaux, qui représentait l'extrême nécessité de son monastère; car, après avoir considéré quelque temps ses souliers, qui étaient fort étroits : « Je m'a},erçois bien à vos souliers, lui dil-

il, qu'il faut que votic maison soit pauvre, puisqu'on y épargne tant le cuir. »

Nous lisons dans les Chroniques de l'ordre de Saint-françois qu'un gardien de Tordre, qui était un des plus intimes amis du saint, ayant fait bâtir une chapelle pour les religieux, fit faire une cellule tout auprès, afiD que, quand le saint viendrait, il pût s'y retirer et y vaquer à Toraison, et que cette commodité l'obligeât à faire un plus long séjour parmi eux. Dès la première fois qu'il y vint, le gardien le mena voir la cellule, qui n'était faite que de bois de charpente ; cependant, aussitôt que le saint la vit : c Si vous voulez , mon n*ère , lui dit-il, que je demeure dans cette cellule, faites-la couvrir par dedans de branches d'arbres liées avec un peu d'osier, afin que j'y voie Timage de la pauvreté; » et quand on l'eut accommodée de cette sorte, il y demeura quelques jours.

Nous lisons dans la Vie de iaint François deBorgia^ qu'en toutes choses il donnait des marques d'un véritable pauvre et d'un véritable amour pour la pauvreté. Son habit, sa nourriture, son lit, sa chambre, tout était conforme à la pauvreté ; elle paraissait même dans le papier dont il se servait pour cora-

{)Oser ses sermons, dans le feu qu'on lui àisait quelquefois, quand il en avait un très-grand besoin, et dans mille autres cho* ses semblables. Enfin, cela allait jusqu'à un tel point, qu'on ne pouvait obtenir de lui qu'il changeât de chausses et de souliers, et un jour qu'on lui avait mis des chausses neuves à la place de ses vieilles qu'on lui avait ôtées sans lui en parler, on fut contraint de lui rapporter les vieilles. Lorsqu'il allait à la quête, il mangeait plus volontiers quelques restes de pain qu'il en rapportait.

Sue le pain entier qu'on lui servait à table, ans tous ses voyages, queiaue longs qu'ils dussent être et quelque mauvaise santé qu'il eût, il ne voulait pas môme qu'on lui portât une paire de draps, s'imagmant que c'eût été blesser la pauvreté. Il passait souvent les nuits à l'air sur un peu de paille et exposé au vent de toutes parts; et il s'en faisait un si grand sujet de joie, que ceux qui voyageaient avec lui en étaient surpris. Il n'avait point d'autre manteau de pluie pour l'hiver et pour l'été, que son manteau ordinaire qu'il avait fait doubler, afin qu'il se gâtât moins; et on eut toutes les peines du monde à lui faire prendre des bottes; il disait à ce sujet que c était assez d'un chaueau pour se garantir de la pluie et du soleil. 11 arrivait souvent aux hôtelleries tout trempé et transi de froid; mais quand il y arrivait de cette sorte, sa joie était de ne rien trouver de tout ce qu'il eût fallu pour le soulager. Quelque malade qu'il pât être, et quelque rigoureuse que fût la saison, il ne voulait pas permettre

3u'on tendît rien ni autour cle son lit, ni ans sa chambre, qui pût le mettre & l'abri du vent, lui semblant qu'une petite natte qu'on attachait au chevet de son lit, était même une trop grande délicatesse ; et tout cela était d autant plus admirable en lui, qu'il avait plus quitté dans le monde.

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DASCETiSME.

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