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Quoique les protestants aient beaucoup déclame contre les vœux en sénéral , les commentateurs anglais de la Bible de Chais , dans leurs Notes sur le Lévitique et sur les Nombres^ ont très-bien expliqué la nature des vœux dont il y est jrarlé; ils en ont reconnu la sainteté et l'obligation de les accomplir. Cependant quelques incrédules ont prétendu qu'un vœu conditionnel, tel que celui de Jacob, est indécent; c'est disent-ils, une espèce de marché fait avec la Divinité,
f)ar lequel Thomme semble lui imposer des ois et lui prescrire des conditions : conduite intéressée et mercenaire que Dieu ne peut pas approuver. Fausse décision. Lorsque Jacob i\ii:SHe Seigneur daigne me protéger^ me ramener sain ci sauf^ et m* accorder ses bienfaits^ je lui donnerai la aime de tout ce que je posséderai. (Gen. xxviii, 22.) Ce n'est ni un marché ni une marque d'ambition, mais une promesse de reconnaissance ; Jacob se prescrit à luimême, et non à Dieu, une loi à laquelle il n'était pas tenu d'ailleurs. S'il n'eût reçu de Dieu aucun bien temporel, il n'aurait pas pu lui en payer la dime ; si Anne, mère de Samuel, n'avait pas obtenu de Dieu un fils en conséquence de son vœu, elle n'aurait pas été dans le cas de le consacrer au Seigneur; si les compagnons de Jonas n'avaient pas été sauvés du naufrage , ils n'auraient pas été dans l'obligation d'accomplir les vœux qu'ils avaient faits au fort de la tempête. ( Jon, i. 16.) Puisqu'il est louable de témoigner à Dieu de ta reconnaissance, il est louable aussi de le lui promettre. Puisqu'il a plu au Seigneur d'agréer les vœux des nommes sous la loi de nature et sous celle de Moïse, j a-t-il des raisons de croire qu'il n'en veut plus sous celle de l'Evangile? Ce serait à ceux qui les blâment de le prouver. On ne peut pas les envisager comme des pratiques de la loi cérémonielle, puisqu'ils sont plus anciens que cette loi, et que les apôtres mômes en ont fait. Postérieurement au concile de Jérusalem , dans lequel il avait été décidé que les cérémonies mosaïques ne servaient plus de rien au salut.(ilc/. xv.) Saint Paul fit encore le vœu du nazaréat, et l'accomplit à Jérusalem. {Ibid. xviii, 18; xxi, 16.) Au mot CÉUBAT, nous avons cité ce qu'a dit Jésus-Christ de ceux qui l'ont embrassé pour le royaume des cieux ; qu'ils l'aient lait par un vœu ou par une résolution ferme e-X irrévocable, cela est égal. Puisque Jésus- (Jhrist a donné des conseils de perfection, et qu'il y a du mérite à les pratiquer, il y en a aussi a le promettre par un vœu , et c'est à quoi engagent les vœux solennels de religion. Ceux qui soutiennent le contraire ont S rétendu que ces vœux ont été inconnus ans l'Eglise jusqu'au iv* siècle, que c'est saint Basile qui les y a introduits, ou du moins qui en a parlé le premier. Ils sont dans Terreur: 1* saint Paul (/ Tim. xv, 11 et 12), parlant des jeunes veuves qui veulent se remarier , dit qu'elles ont violé leur premier engagement iPrimamfidem irritamfecerunt.
Nous soutenons que cela doit s'entendre d'un vœu ou d'une promesse solennelle que ces
femmes avaient fait de vivre dans la continence ; ainsi l'entendent les interprètes catholiques et les protestants les plus sensés. On ne peut pas prouver que les filles d'un certain Age ne fussent pas admises dès lors à faire de môme; saint Ignace les met de pair. (JUpist.ad Smyrn.,, n* 13.) 2* Au m* siècle, Tertullien appelle les vierges les épouses du Seigneur, des personnes consacrées au siècle futur et qui ont mis un sceau à leur chair; il fait mention expresse du vœu de continence. {Devirgin. velandis, c. 11.) Saint Cyprien (epist. 62, col. 4, ad Pompon. ), parlant des vierges, dit : « Si par un engagement de fidélité, ex fide^ elles se sont consacrées à Jésus-Christ, qu'elles persévèrent en vivant dans la pureté et la cnasteté. » 11 regarde l'infidélité d'une vierge comme un adultère commis contre Jésus-Christ. Cela suppose une promesse ou un vœu qu'elles ont fait. 3* Le concile d'Ancyre, tenu l'an 313, avant l'épiscopat de saint Basile, décide (can. 19) que toutes celles qui violeront leur profession de virginité seront soumises comme les bigames a un ou deux ans d'excommunication; celui de Valence, en Dauphiné, Tan 37i, veut qu'on leur diffère la pénitence iusqu'à ce qu'elles aient pleinement satisfait a Dieu. 11 n aurait pas été juste de leur infliger une peine si elles n'avaient pas fait un vœu. Cette discipline fut confirmée par le concile général de Chalcédoine et par plusieurs autres tenus en Occident; elle était donc la môme chez les Grecs et chez les Latins. Aussi la pratique des vœux monastiques à persévéré constamment et dure encore chez les nestoriens, chez les eutychiens oujacobites, chez les maronites syriens et chez le». Grecs schismatiques.
Si les prétendus réformateurs avaient été mieux instruits, ils n'auraient pas déclamé avec tant d'indécence contre les vœux en général, surtout contre les vœux solennels dereligion ; ils auraient respecté les monastères et ils n'auraient pas fourni aux incrédules les invectives que ces derniers ne cessent derépéter. Ils disent que c'est attenter aux droits de Dieu, de nous priver de la liberté naturelle qu'il nous a aonnée; qu'il y a de la tomérite à nous imposer nous-mêmes une obligation perpétuelle , sans savoir si nous aurons la force et la constance de la remplir. Ordinairement les vœux sont un effet cle la légèreté de la jeunesse , d'un accès de mélancolie passagère, de la séduction ou du despotisme des parents^ et sont presque toujours suivis d'un repentir, amer; loin d'être utiles à la société, ils la privent des services que pourraient lui rendre les personnes de 1 un et l'autre sexe qui se vouent à la clôture et à l'inutilité. Folle censure s'il en fut jamais I déjà nous en avons montré l'absurdité aux mots Céubat, Moins, Rbugieuse : mais nous ne devons pas nous lasser de répondre à des reproches toujours renaissants et variés en cent manières. Ceux qui les font devraient commencer par prouver que l'homme- .st né avec une liberté naturelle illimitécK que c'est un bien pour lui, par conséquc^iiK
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que toute loi quelconque est un aitentai contre ce don de la nature. Nous soutenons, au contraire, qu'une telle liberté serait pour l-ui à tous égards le plus grands de tous les mauï. Comme la plupart de nos semblables sont nés avec plus de penchant au vice qu'à la vertu, le plus grana avantage pour eux et pour la société serait qu'ils fussent enchaînés d'abord ; Dieu Ta ainsi décidé en disant unit est bon à l'homme de porter lejoug dès l enfance. ( Thren. m, 27.) Tel est devenu méchant et dépravé, qui aurait été vertueux s'il avait vécu sous l'empire d'une loi qui eût écarté de lui les tentations du vice.
Enfin, si la liberté est un don si précieux, il faut laisser à chacun la liberté ae choisir tel état, et d'embrasser tel genre de vie qu'il lui plaît. Puisque la religion a le pouvoir de nous faire aimer les lois qui nous sont im- })05>ées par les hommes, pourquoi ne réussirait-elle pas à nous faire chérir celles que nous nous sommes prescrites par un choix libre et réfléchi? Jésus-Christ ait: Chargezvous de mon joug y il est doux et mon faraeau est léger: vous y trouverez le repos de vos dmcs, [Matlh, ii, 29.) Ceux qui se sentent opî)osés par une application constante à se charger du joug des conseils évangéliuues peuvent-ils se défier de cette parole ciu Sauveur ?
Quand il serait vrai qu'un grand nombre b'en repentent dans la suite, ii s'ensuivrait Nculement qu'ils sont naturellement inconstants et qu'ils n'auraient pas été plus heureux dans un autre état. La plupart de « eux qui se sont engagés dans le mariage s'en repentent de même ; de là nos philoso- ]»hes ont conclu que le divorce devrait être permis ; ils ont aussi mal raisonné sur un de ces sujets que sur l'autre. Il n'est certainement pas de l'intérêt de la société de favoriser l'inconstance humaine, il n'y aurait plus rien de solide, ni de stable dans la vie. On voit tous les jours des hommes aussi ennuyés de leur liberté que les autres le sont ' de leur engagement, mais ce ne sont pas ceux qui i-endent le plus de services au public. Au reste, nous avons déjà observé plus d'une fois que cette prétendue multitude de personnes dégoûtées de leur état , repentantes et malheureuses dans les cloîtres, sont une fausse imagination des incrédules. On ne doit pas être surpris de voir des écrivains sans religion condamner tout ce qui se fait par religion ; mais il y a lieu de s'étonner, lorsque l'on en trouve qui se donnent pour chrétiens , et qui déclament contre les vœixx d'une manière plus scandaleuse que les incrédules mêmes. C'est ce qu'a fait l'auteur de l'ouvrage intitulé: Le* inconvénients du célibat des prêtres (c. i6). Il a compilé toutes les objections des protestants, il n'y a rien ajouté
aue des absurdités et des contradictions. 11 it d'abord qu'il est juste et louable de vouer à Dieu une partie de ce qui nous appartient, mais que cela est superflu , parce que Dieu n'en a pas besoin , et que cela ne tourne q l'au profit de ses ministres. 11 ne nous est f .15 donné de concevoir en quel sens des
offrandes superflues peuvent être justes cl louables. Quoique Dieu n'ait besoin de rien, il avait cependant ordonné des ofl'randes dans l'Ancien Testament, et Jésus-Christ les a louées dans l'Evangile (Matth. t , 2&' ; Luc. XXI, 3 et 4, etc.) : J'at dit au Seigneur : vous êtes mon Dieuy vous n'avez pas besoin de mes 6icn5.C'était le langage de David. (P^a/.xv, 2.) Personne néanmoins ne fit jamais au Seigneur dd plus riches offrandes que ce roi; Salomon, son fils, s'exprimait de même, et n'en suivit pas moins son exemple. Du moins les holocaustes ne tournaient point au profit des prêtres , puisque toute la victime était consumée par le feu; nous ne voyons pas non plus en quoi ils ont profité des dons de David et de Salomon. (Voy. Offrande.)
Notre critique prétend que le nazaréat n'obliceait à rien de gênant; il se trompe. Dans les climats chauds, une longue chevelure est incommode ; les Orientaux se sont toujours rasé la tête , ils le font encore aujourd'hui. L'abstinence des liqueurs fortes est plus difficile qu'à nous ; les mahométans, à qui leur loi en interdit l'usage, y suppléent par le moyen de l'opium. Il est probable, d'ailleurs, que les nazaréens étaient encore assujettis à d'autres observances dont l'Ecriture n'a point parlé. (Voyez Nazaréat.) Il v a, continue le même censeur, des vœux ill^
fjitimes, il y en a de téméraires; notre v»onté est trop inconstante pour sui)porter des chaînes éternelles. Nous répondons qu'il y a aussi des mariages illégitimes, et un très-grand nombre sont téméraires : ils sont cependant indissolubles dès qu'ils ne soi.t pas nuls. Encore une fois, l'on ne peut pas faire une seule objection contre les vœux perpétuels qui ne puisse se tourner contre l'indissoIubilitédumariage.Un vœu téméraire peut être commué, quelquefois on peut en être dispensé; on permet souvent à un reli-
§ieux, mécontent de son ordre de passer ans un autre, etc. Les personnes mariées n'ont pas les mêmes ressources, parce que l'intérêt de la société s'y oppose.
Pour fixer, dit-il, notre inconstance, c'est un mauvais moyen d'asservir le corps en laissant les désirs libres, et de mettre nos penchants en contradiction avec nos devoirs : s'il avait réfléchi avant d'écrire, il aurait compris que le vœu de chasteté, par exemple, ne laisse pas plus libres les désirs de Tin* continence que le mariage ne laisse libres les désirs de l'adultère, et que tout déair réfléchi d'une chose illégitime est criminel par lui-même ; il aurait senti que toute la loi qui nous gêne met en contradiction nos devoirs avec nos penchants, et que, pour laisser un libre recours à notre inconstance^ il faudrait supprimer tous les engagements et toutes les lois. Nous convenons que tout homme, né avec un penchant violent à l'impudicité, agirait témérairement en faisant le vœu de ciiasteté, mais il ne s'en suit rien i tous les hommes ne sont pas dans ce cas; il en est un plus grand nombre pour qui la continence n'a rien de pénible. Selon lui» tous les vœux possibles ne peuvent pas faire
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éclore une nouvelle vertu; les règles monastiques ne commandent que des puérilités, ne tendent qu'à exercer le despotisme des chefs et à fatiguer inutilement la patience de ceux qui obéissent. On croit entendre narhr un déiste, qui soutient que toutes les lois positives ne peuvent pas nous prescrire une seule vertu oui ne soit déjà commandée par la loi naturelle , que tout le reste ne contribue en rien à la perfection de Thomme ni du citoyen. Il n'est pas besoin de créer des vertus nouvelles, mais de pratiquer les anciennes; or, la chasteté, la pauvreté volontaire, Tobéissance, la piété, la charité fraternelle, la mortification, etc., sont des vertus; nous l'avons prouvé en son lieu. C'est une absurdité d'imaginer qu'un supérieur de religieux ne commande à ses inférieurs que pour le plaisir d'exercer son (fespotisme et de fatiguer leur patience ; on le ferait bientôt repentir de cet abus de son autorité.
Par décence ou par honte, lauleur aurait dû s'abstenir de répéter les invectives des incrédules, d'écrire que le vœu d'obéissance est une renonciation à l'usage de la raison, qui fait d'un être raisonnable une brute et un automate. Ceux qui ont fait ce vœu pourront répondre qu'ils ont plus de raison et de bon sens que ceux qui leur insultent, puisque ceux-ci ne font que déraisonner. Que signifie, en effet, cette phrase : « Le vœu de pauvreté est illusoire, puisqu'il conduit à ne manquer de rien : l'indigence et la mendicité sont une tentation plus dangereuse que les richesses? » Nous ne concevons pas comment ceux qui ne manquent de rien sont néanmoins dans l'indigence. L'auteur n'a pas vu qu'il lançait un sarcasme contre Jésus-Christ. Ce divin Maître, en voyant ses disciples prêcher l'Evangile, leur défend de porter avec eux de l'argent ni des provisions. (Matth, X, 9.) : Lorsque je vous ai envoyésy avez-vous manqué de rien ? Ils lui répondent : Non^ Seigneur. {Luc, xxii, 35.) S'en suit-il de là que le commandement de Jésus-Christ était illusoire? Aux mots Pauvreté et Mendiant nous avons justifié ceux qui imitent la conduite des apôtres. Oseronsnous relever ce qu'a dit ce critique licencieux contre le vœu de chasteté ? a II n'est pas permis, dit-il, de vouer ce qui n'est pas en notre puissance ; or l'Ecriture nous assure que la continence est un don de Dieu : il y a de la témérité à juger qu'il nous l'a donnée ou qu'il nous la donnera, et à vouloir l'y forcer. » Morale scandaleuse. Toute autre vertu est aussi un don de Dieu , concluronsnous qu'aucune n'est en notre puissance? Les disciples du Sauveur lui firent cette ob- J3<tion touchant la pauvreté; il leur répondit : Cela est impossible selon les hommes^ mais cela est possible à Dieu, {Matth, y xix, 26.) Il nous assure que nous obtiendrons de son Père tout ce que nous lui demanderons avec confiance (Matth, xviii, 19); il n'en a pas excepté la chasteté. Ce n'est donc pas une témérité que de compter sur cette {coinosse, et il est absurde de supposer qu^
prier avec confiance et persévérance, c'est vouloir forcer Dieu. Jésus-Christ nous exhorte à cette espèce d'importunité, qui semble vouloir faire violence à Dieu. (lue, xi, 8, etc.)
Lorsque saint Paul commandait la chasteté à tous les fidèles, il supposait sans doute qu'elle était en leur pouvoir, qu'ils pouvaient du moins l'obtenir de Dieu par leurs prières : « Peut-on, continue notre dissertateur, promettre de n'avoir jamais de désirs ? Si on les a, il vaut micuxj dit saint Paul (7 Cor, vu, 9), se marier que de brûler, »
Nous soutenons que 1 on peut et que l'on doit promettre de n'avoir iamais de désirs volontaires, réfléchis et délibérés^ parce qu'ils sont criminels; que les désirs indéliberés, involontaires, et auxquels on résiste, ne sont pas des péchés, mais des épreuves poiu* la vertu. Saint Paul ne commande ni ne conseille le mariage à ceux qui ont des désirs, mais à ceux qui ne sont nas continents : quod si non se continent nuoant. (/ Cor, vu, 9.) Ainsi par brûler saint Paul n'entend pas avoir des désirs involontaires, mais y consentir et y succomber. Cette falsification du texte de l'Apôtre est un vol que l'auteur a fait aux protestants. Il ne sert à rien de rappeler les crimes de quelques vierges infidèles à leur vœu, dont saint Jérôme a fait mention dans sa 18° lettre à Euslochium ; il n'a pas rapporté de même toutes les turpitudes des filles non mariées et des femmes adultères, la liste en aurait été trop longue. Les vierges peu chastes ne sont pas tombées dans 1 incontinence parce qu'elles avaient fait des vœux; elles y se raient tombées encore plus aisément, si elles n'en avaient point fait. Il est absurde d'attribuer un crime aux précautions mêmes aue l'on avait prises pour s'en préserver. Si I on veut y réfléchir, on verra qu'une personne
3ui a fait vœu de chasteté n'est obligée à rien e plus que celle qui est réduite à vivre dans le monde sans pouvoir se marier. L'âge auquel les lois ecclésiastiques et civiles permettent les vœux est assez mûr pour que les jeunes gens puissent savoir a quoi ils s'engagent et de quoi ils sont capables ; le temps des épreuves et du noviciat est assez long pour connaître par expérience les obli-
f;ations, les peines, les inconvénients de 'état religieux. En considérant les communautés dans lesquelles on ne fait que des vœux simples , nous ne voyons pas qu'il en sorte un plus grand nombre de sujets qu'il n'en sort du noviciat des monastères où Von fait des vœux perpétuels. Il n'est donc pas vrai que ces derniers soient des cachots dans lesquels gémissent le repentir, le regret, le désespoir. En général, plus les communautés observent une clôture sévère et inviolable, plus elles sont régulières, paisibles et heureuses; quand il y arrive du désordre, il a toujours pour première cause la fréquentait ju des séculiers. — On ne cesse de répéter que les vœux monastiques enlèvent à la société une infinité de sujets qui pourraient lui être utiles. Nous soutenons au contraire que, loin de les lui enlever, ces vœux lui ^s'îurcni des
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scrrices qui ne pourraient pas lui être rendus autrement d une manière aussi efficace. Trouverait-on beaucoup de personnes qui voulussent se consacrer au service des iiôpitaux, au soulagement des malades pauvres ou incurables, au soin des orphelins et des enfants abandonnés, à rinstruction des ignorants, et à d'autres œuvres de charité auxquelles le clergé séculier ne peut pas suffire, s il n'y en avait pas un grand nombre des deux sexes qui le font par vœu et par motif de religion? Sans les vœux, aucun des établissements destinés à se ourir l'humanité souffrante ne serait ni stable ni solide. Nous ajoutons encore que les ordres mêmes qui gardent la clôture n ont jamais été plus nécessaires qu'au iourd'hui. Dans un siècle corrompu parle luxe, par la licence des'mœurs et par 1 irréligion, dans lequel les revers de fortune sont fréquents, les mariages difficiles et souvent malheureux, il faut des asiles où puissent se retirer ceux qui n'ont rien à espérer dans le monde, où la vertu pauvre et méprisée puisse se cacher et trouver le repos, où la simplicité des mœurs fasse {prescription contre la perversité publique, et serve d'apologie à l'Evangile. En dépit des clameurs de nos politiques incrédules, ces saintes retraites, presque aussi anciennes que le christianisme, subsisteront autant que lui.
Mais, il est temps d'examiner maintenant
2uels sont les avantages mystiques qu'une me peut retirer des vœvix. Les moyens principaux, dit Rodriguez, que nous ayons dans la religion pour acquérir la perfection, consistent dans les trois vœux que nous foisons de pauvreté, de chasteté et d'obéissance, et c'est ce que saint Thomas explique parfaitement bien. On peut, dit-il, considérer l'état de la vie religieuse en trois manières ; ou comme un exercice qui conduit à la perfection, ou comme un état tranquille,* uélivré du soin de toutes les choses de la terre, ou ccmne un sacrifice que l'on fait à Dieu de soi-même et de tout ce qu'on possède. Si nous le regardons comme un exercice qui conduit à la perfection , nous trouverons qn'il détruit en nous tous les obstacles qui s opposent dans notre cœurà l'amour de Dieu, en quoi consiste la souveraine perfection, et qui sont de trois sortes. Le premier obstacle, qui est la convoitise des biens temporels, se détruit par la pauvreté ; le second, qui est la concupiscence des plaisirs charnels, se détruit par la chasteté; et le troisième, qui est le dérèglement de notre propre volonté, se détruit par l'obéissance. Que si on l'envisage comme un état qui exempte de toute sorte de soins, suivant ces paroles de l'Apôtre :/e veux que vous n'ayez aucun soin (/ Cor. vu, 32), on verra que les trois vœux que l'on y fait délivrent entièrement de trois sortes de soins principaux, dont on est inquiété dans le monde; que le vœu de pauvreté délivre du premier, qui est le soin des richesses ; que le vœu de chasteté délivre du second, qui est le gouvernement d'une famille et de l'éducation des enfants; et que le vœu d'obéissance
par lequel on abandonne sa conduite entre les mains d'un supérieur, délivre du troi* sième, qui est le soin de disposer de soimême, et de bien se conduire dans les différentes occurrences de la vie. Enfin, si on le considère comme un sacrifice qu on fait do soi-même à Dieu, on trouvera aue ce sacrifice devient entier et parfait, par le moyen de ces mêmes vœux. Car tous les biens que l'homme possède se réduisent à trois; à ceux de la fortune, qui regardent les richesses ; à ceux du corps, qui regardent les plaisirs et à ceux de l'âme, qui regardent la volonté et les sentiments. On sacrifie entièrement les premiers par le vœu de pauvreté, les seconds
f)ar le vœu de chasteté, et les troisièmes par e vœu d'obéissance, par lequel un religieux, renonçant à sa propre volonté, se remet entre les mains du supérieur, qui tient la place de Dieu à son égard. Ainsi, de quelque côté gue l'on envisage cet état, on trouvera ton jours que les trois vœux au'on y foit sont lej princiraux moyens que l'on y ait pour arriver à la perfection. — Il est rapporté dans les Chroniques de Vordre de saint Français que Jésus-Christ étant une fois apparu à ce saint, et lui ayant commandé de lui taire trois offrandes : «Vous savez, Seigneur, lui répondit-il, que je me suis tout offert à vous, que ie suis tout à vous, et que je n'ai rien que cet habit et cette corde, qui sont encore à vous : que puis-je donc vous offrir ? Je voudrais avoir pour cela un autre cœur et une autre âme ; mais puisque je n'ai rien que je ne vous aie déjà offert, donnez-moi. Seigneur, quelque diose de nouveau, afin que je vous en fasse offrande, et que je vous obéisse* » Alors Jésus-Christ lui commanda de mettre la main dans son sein, et de lui offrir ce qu'il y trouverait ; et le saint ayant obéi, en tira une grande pièce d'or, qu'il lui offrit aussitôt. Le Sauveur lui fit encore le môme commandement par deux fois, et le saint ayant tiré a chaque fois une semblable pièce d'or, qu'il offrit de la même sorte, le Sauveur lui déclara que les trois pièces d'or marquaient l'obéissance, la pauvreté et la chasteté, dont ce grand saint fit une offrande si parraite à Dieu, que sa conscience, disait-il, ne lui reprochait pas de l'avoir jamais violée en rien. Essayons donc de l'imiter de telle sorte en celte offrande, que nous n'ayons rien à nous reprocher à ce sujet et que nous puissions dire avec Job : Mon cceur ne me reproche rien dans toute ma vie, (Job xxni, 6.) Mais, dira-t-on , pourquoi s'obliger par vœu à garder la pauvreté, la chasteté et l'obéissance, puisqu'on pourrait le faire sans s'y engager de cette sorte? Tous les théologiens répondent à cela avec saint Thomas que les vœux sont nécessaires, parce que la vie religieuse consiste essentiellement dans les vœux, et que, sans les vœux, elle ne pourrait pas être un état de perfection. La raison en est que l'état de çerlection suppose nécessairement une obligation perpétuelle à la perfection : car, qui dit état, dit une «hose stable et permanente; de sorte que la religion, lie [ouvnnt ôtrc un état de icrfec'ion, sans
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une obligation perpétuelle à la perfection, elle ne peut subsister par conséquent sans les vœux par lesq^uels elle contracte cette obligation. « Ce qui fait que les évêques, dit saint Thomas, sont dans l'état de perfection, et que les curés n'y sont pas, c'est que les iturés ne sont pas obligés pour toujours au soin des âmes,raais qu'ils peuvent s'en décharger quand ils veulent, et que la sollicitude pastorale est dans les évéques une obligation perpétuelle, dont il n'y a que l'autorité du Pane qui puisse les c?ispenser. Cette môme différence se trouve encore entre la perfection d'un séculier et celle d'un religieux; car, quoiqu'il jniisse arriver qu'un séculier soit plus parfait qu'un religieux, il est pourtant vrai que le séculier n'est pas dans un état de perfection, et que le religieux y est ; parce que la perfection du séculier n'étant pas conûrmée par des vœux comme celle du religieux, elle n'a pas par consécruent la môme fermeté et la nîôme stabilité dans le bieti que celle dû religieux, quant à ce qui resarde i état de l'un et de l'autre »
Un séculier mène aujourd'hui une vie très-pure et très-sainte, et demain il se rclâ'jhe; mais un Religieux est toujours dans un état de perfection, quoiqu'il ne soit pas parfait; c'est qu'il est obligé à la perfection par des vœux qui l'engagent pour toujours, et dont il n'est pas en sa liberté de se dégager. Aussi, un saint homme, étant interroge si on I)ouvait acquérir la perfection chrétienne «lans le monde, répondit, que sans doute on le pouvait; mais qu'il aimerait mieux un degré de grâce dans la religion, que dix dans le monde ; parce que dans la religion, où Ton est séparé du inonde, l'ennemi capital de la çrâce, où l'on est continuellement excité à Ta vertu par de bons exemples, la grâce se conserve et s'mgraente facilement; au lieu que dans le monde il est aisé de la perdre, et difficile de la conserver. C'est pourquoi il concluait que clans la religion une inoindre grâce avec des gardes si sûres pour la conserver, et avec tant de moyens de 1 augmenter, était à préférer à une grâce beaucoup plus grande, avec tous les périls dont on est environné dans le monde.
On peut connaître par là qu'elle est l'erreur de quelques notices, qui croient que s'ils étaient dans le monde, ils y vivraient dans une si grande piâé et dans un si grand recueillement, qu'ils édifieraient le prochain jKir leur exemple. C'est une illusion du démon, qui ne cherche qj'à les priver, sous ce prétexte, du bien ineitimable qu'ils possèdent, et à les éloigner de la religion. Car dans le monde ils auront peut-ôtre d'abord la même ferveur ; ils se confesseront toutes les semaines ; ils feront oraison et s'éloigneront des occasions du péch§; mais, comme ils ne sont plus sous la conduite de personne, qu'ils ne sont liés à rien par une obligation perpétuelle, et qu'ils rencontrent à tout moment de nouveaux obstacles, ils quittent un jour l'caison, le lendemain ils se dispensent d'iiler à confesse, le Jour suivant ils 5c réf andont et te dissipeid dans les compagnies,
et ils viennent malheureusement à se perdre. 11 n'en est pas de môme dans la religion ; car il n'est pas en la liberté d'un relieieux de se dispenser des exercices spirituels, et de se dégager de l'obligation qu'il a contractée par les vœux qui sont ce lien triple^ que le Sagd dit : QuHl est aifficile de rompre. [Eccle. iv, 12.)
Nous voyons donc que ce sont les vœux, qui font proprement que le genre de vie auquel ils s'obligent est une religion et un état ae perfection ; aussi, plusieurs saints tiennent-ils que les apôtres en sont les auteurs, et que, lorsqu'ils quittèrent toutes choses pour suivre Jésus-Cnrist, ils jetèrent en euxmômesles fondements de cet état, en confirmant par vœu l'offrande qu'ils lui faisaient ; et que c'est de là qu'est venu dans l'Eglise catholique l'usage de se consacrer à Dieu dans la religion parle moyen des vœux.
Ce qu'il y a encore d'avantageux dans les vœux, outre ce que nous en avons déjà dit, c'est que ce qui se fait par vœu est plus louable et jilus méritoire devant Dieu qu3 ce qui se fait volontairement sans y être assujetti de cette sorte. Saint Thomas en donne trois bonnes raisons : la première est que la religion étant la plus excellente de toutes les vertus morales, et le vœu étant un acte de religion, il s'ensuit de là qu'il rehausse le prix de tous les actes de vertu dont il est accompagné, en faisant que les actes deviennent des actes de rejigion, c'est-à-dire, une chose toute sainte, et déjà sacrifiée et consacrée à Dieu. C'est ainsi qu'il fait que le jeûne, qui est un acte de tempérance, devient un acte de religion, et est méritoire en deux façons; par lui-môme, comme un acte de tempérance, et par le vœu, comme acte de religion : et généralement, dans tout ce que nous faisons par obéissance, nous y avons deux mérites, celui de la chose que nous faisons et celui de l'obéissance : de sorte que nous méritons davantage quand nous agissons par obéissance que quand nous faisons' les choses de notre propre mouvement, et sans y ôtre obligés par onéissance et par vœu. Ceci se comprendra encore mieux par la raison des contraires. De même qu'un religieux qui pèche contre le vœu de chasteté commet deux péchés mortels; l'un contre le sixième commandement qu'il viole, et l'autre contre le vœu qu'il a fait, ce qui est encore pis, parce que c est un sacrilège qu'il commet : de même un religieux qui garde fidèlement le vœu de chasteté a deux sortes de mérites : celui d'observer le commandement de Dieu, et celui d'accomplir le vœu qu'il a fait à Dieu ; et le dernier, comme étant un pur acte de religion, est encore d'un bien plus grand prix que l'autre. Ce qui fait en second lieu que le vœu donne un nouveau mérite aux actions, c'est que, dans celles qu'on fait par vœu , on donne beaucoup plus à JDieu que dans celles qu'on fait autrement ; parce que non-seulement on lui offre ce qu'on fait, mais, ce qui est encore plus, on lui ofl're l'impossibilité dans laquelle on s'est mis de faire autrement, et on lui offre sa liberté pio|)re qui est la plus grande oifr^ndc et le
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las grand sacrifice qu'on puisse lui faire.
1 est bon de se dépouiller de tout pour Jésus-Christ ; et, par le vœu de pauvreté, nonseulement on se dépouille de tout ce que Ton possède , mais, ce qui est beaucoup plus, on se dé|>ouille même du pouvoir de posséder jamais rien ; enfin, pour me servir de la comparaison de saint Anselme et de saint Thomas, on donne Tarbre à Dieu avec le fruit. De même, disent ces saints, que celui qui donne le fruit et Tarbre tout ensemble, donne beaucoup plus que celui qui ne donne que le fruit en retenant Varbre pour lui; ainsi les religieux offrent beaucoup plus à Dieu que les gens du monde. Car les gens du monde donnent tout au plus à Dieu le fruit de l'arbre, c'est-à-dire les bonnes œuvres, et ils retiennent Tarbrepour eux; c'està-dire ils se réservent toujours la liberté de disposer d'eux, et ne se donnant pas euxmêmes à Dieu; au lieu que les religieux se livrent entièrement eux-mêmes en ses mains. Ils lui donnent l'arbre et le fruit, ils lui donnent leurs actions, leurs paroles, leurs pensées, leur volonté, leur liberté; enfin ils lui donnent toutes choses, en sorte qu'ils n'ont plus rien à eux, et qu il ne leur reste plus rien à donner. Saint Bonaventure se sert d'une autre comparaison à ce sujet, et dit que, de même que celui qui donne la propriété et l'usufruit d'une chose donne plus que celui oui n'en donne que l'usufruit, de luôme le religieux qui se donne et se consacre à Dieu par vœu lui donne bien plus que le séculier qui ne s'y consacre point de cette sorte. Car le séculier ne donne, pour ainsi dire, que l'usufruit de lui-môme à Dieu; au lieu que le religieux, en donnant sa volonté et sa liberté aussi bien que toutes ses actions, se donne tout entier à Dieu en propriété.
La troisième raison pour Jaauelle les actions qui sont accompagnées d un vœu sont Elus méritoires que les autres, c'est que la onté de toutes les actions extérieures naît principalement de la volonté; de sotte que plus la volonté est parfaite, plus les œuvres qu'elles produit le sont aussi. Or, il est certain que, plus la volonté est ferme et constante, plus elle est parfaite, parce qu'elle est ainsi plus éloignée du défaut que le Sage reprend dans les gens timides, quand il dit : Que le paresseux veut et ne veut pas (Prov. XIII, k) ; et plus propre à opérer avec cette fermeté inébranlable, qui est regardée des philosophes comme une des conditions de la vertu, cjui s'acquiert infailliblement par les vœux. Comme celui qui est endurci dans le péché, disent les théologiens, pèche plus grièvement que celui qui ne pèche que par faiblesse ou par emportement de passion, parce qu'il pèche par une volonté déterminée au mal, ce qu'ils appellent pécher contre le Saint-Esprit ; aussi les bonnes actions qui partent d une volonté ferme et tout à fait déterminée au bien, sont sans doute d'un plus grand mérite et d'une plus grande perfection quo Jes autres. — 11 faut ajouter que, si nous considérons d'un côté notre faiblesse, et de Vautre I' piniàtreté du démon à nous tenter,
nous trouverons qu'il n'y a pas de meilleur reraè'Je et pour nous fortifier, et pour fermer toutes les avenues au démon, que de nous lier à Dieu par les vœux que nous faisons. Car, de même qu'un homme qui recherche une fille en mariage, perd ses espérances et abandonne sa poursuite, quand il voit qu'elle se marie à un autre , aussi, quand le démon voit qu'une âme a pris Jésus-Christ pour époux par le moyen ae ses vœux, il pera ordinairement l'espérance de l'engager de nouveau dans le monde; et souvent même il cesse tout à fait de la tenter, de peur que la tentation ne serve qu'à augmenter sa ro!ironne, et que, aulieude gagner quelque cho^e sur elle, il n'en retire que la confusion et la honte. — 11 est d'un si grand prix et d'un si grand mérite devant Dieu de se donner absolument à lui par le moyen des vœux de la re* ligion,que saint Jérêmc,saint Cyprien et saint Bernard appellent cela un second baptême, et que les théologiens tiennent qu'on obtient
§ar là une entière rémission de ses péchés; e sorte que si on venait alors à mourir, on ne passerait point par le feu du purgatoire, mais on irait droit au ciel comme ceux qui meurent aussitôt après leur baptême. Cela ne doit point, au reste, s'entenctre, comme étant dit seulementà cause des indulgences qui peuvent être attachées à la profession des vœux ; il y a aussi indulgence plénière pour les novices le jour qu ils prennent l'habit, mais il faut l'entendre comme étant dit simplement du mérite même des vœux, qui est si grand et si excellent que, sans le secours d'aucune indulgence, il est capable de satisfaire à la justice de Dieu pour l6 peine due à nos péchés. Ce sentiment, qui est déjà très-bien fondé de lui-même, se confirme encore par ce qui est rapporté par saint Athanase dans la Vie de saint Antoine, Ce grand saint eut une fois une vision dans laquelle il lui semblait que les anges l'enlevaient au ciel, et que les démons étant survenus tâchaient de les empêcher, en l'accusant de quelques péchés qu'il avait commis dans le siècle , mais gue les anges leur répondirent : Si vous avez à l'accuser de quelque chose depuis qu'il est religieux, vous pouvez l'en accuser; car pour les péchés qu'il a commis dans le siècle, ils lui sont déjà pardonnes, et c'est une dette à laquelle il a entièrement satisfait en se consacrant à Dieu dans la religion. — Rachetez vos péchés pa'' les aumônes j disait Daniel à Naouchodonosor. (Dan.iv, 24.) Que si par l'aumône, qui n'est que la distribution de quelque partie di bien qu'on possède, on peut satisfaire pour ses péchés, de quelle sorte devons-nous croire qu'on y satisfasse par la donation entière de tout ce qu'on a?
11 est bon de faire faumône aux pauvres, en leur distribuant chiritablement ses biens comme si l'on n'en éta t que le dispensateur ; mais il vaut encore mieux se défaire tout d'un coup de toutes choses pour suivre Jésus- Christ et se délivrer ainsi de l'embarras des richesses, pour devenir pauvre avec lui. Saint Jérôme prouve celle proposition contre Thérélique V igilance, par le témoignage même du
D^ASCETISME.
Sauveur, qui dit dans TEvangile : Si vous voulez être parfait, allez^ vendez ce que vous avez, et donnez'te aux pauvres, et vous aurez tm trésor dans le ciel ; et venez et suivez-moi. [Matth, XIX, 2t.) Et saint Grégoire («urfs^fcÀic/) dit que les gens du monde, en distribuant une partie de leur bien aux pauvres, offrent à Dieu un sacrifice de leur bien ; mais que les reli-
f;ieux, en se dépouillant entièrement de tout eur bien pour 1 amour de Dieu, offrent à Dieu ufi holocauste, qui est quelque chose de bien plus excellent que le sacrifice. Que si le seul renoncement aux richesses est d*un si grand mérite, que sera-ce du renoncement a soimême, du renoncement à son propre corps par le vœu delà chasteté, et du renoncement a sa volonté et à sa liberté par vœu d'obéissance ? Que sera-ce de renoncer continuellement à soi-même, et de se mortifier incessamment pour l'amour de Dieu? Car la vie d'un religieux est de porter toujours, sur son corps, les marques des souffrances de Jésus- Christ. Ce qui montre encore l'excellence de celte obligation entière de soi-même à Dieu,
i)ar le moyen des trois vœux qui se font dans a religion, c'est que tous les canonistes tiennent qu'un homme qui aurait fait vœu, par exemple, d'aller à Rome où à Jérusalem, de distribuer aux pauvres tout le bien qu'il pourrait acquérir, de servir, toute sa vie, dans les hôpitaux, de se donner tous les jours la discipline, déjeunerions les jours au pain et à l'eau, de porter continuellement le cilice, et enfin quelque autre espèce de vœu que ce fût, en serait entièrement quitte en se faisant religieux : toutes les obligations qu'il aurait contractées par un vœu précédent, étant dès-lors confondues et commuées en celles de la vie religieuse, comme en une chose plus parfaite et plus agréable à Dieu. — U y « plus, c'est que ce renoncement à soi-même entre les mains de Dieu, par le moyen des trois vœjix dont nous avons parlé, est une chose si excellente et si héroïque, que les saints Comparent l'état de la vie religieuse à celui du martyre. En effet, c'est un martyre continuel, qui a véritablement, dit saint Bernard, quelque chose de moins horrible que celui où le corps est déchiré par les tourments , mais qui est en même temps plus iâcheux par saaurée. Celui que les t^yrans faisaient souffrir aux fidèles se terminait par un coup d'épée ; mais celui des religieux ne s'achève pas d'un seul coup; c'est une longue souffrance qui se renouvelle tous les jours en nous, tantôt par rabaissement de notre orgueil, et tantôt par l'anéantissement de notre volonté et de nos propres lumières ; en sorte que nous pouvons dire, avec le Psalmiste : Onnousmeiàmorttous les jours pour Vamour de vous. Seigneur, et nous sommes regardés comme un troupeau destiné à ta 6owcAcrte.(P«a/.xLiii, 22.) Cependant notre soumission doit être telle dans cet état, que, comme les martyrs ne choisissaient pas le genre de leur supplice et de leur mort, et qu'ils étaient toujours prêts à recevoir celui qu'on voudrait leur faire souffrir, aussi un religieux doit être toujours disposé à toutes
les ^mortifications qu'on voudra lui faire endurer.-— Pour conclusion, le mart^NTC est un acte d'amour si héroïque, qu'on ne J3eut rien imaginer de plus excellent : Personne ne pouvant avoir un plus grand amour, comme dit le Sauveur, que de donner sa vie pour ses amis, {Joan. xv, 13.) Or, comme par celte raison les saints tiennent qu'il efface absolument les péchés, en sorte que celui qui meurt pour la foi va droit au ciel, sans passer par le purgatoire, et que ce serait lui faire injure que de prier pour lui : aussi, tiennent-ils que n'ayant rien au delà de l'oblation entière de soi-même, parce qu'il ne reste plus rien à donner, lorsqu'on se donne soi-même entièrement, cette obligation que le religieux fait à Dieu par le moyen des vœux lui obtient de même une entière rémission de ses péchés et de la peine qui leur était due , et voilà pourquoi ils la comparent au baptême et au martyre.
Je vois bien, dira quelqu'un, que tous les avantages dont on vient de parler se rencontrent dans le sacrifice qu'on fait de soi-mêuie à Dieu par le moyen des vœux; maisl'ineonvénicnt que j'y trouve, c'est que les vœux
E rivent l'homme de la liberté, qui est un ien sans prix. « Vous vous trompez, répond à cela saint Thomas; ils perfectionnent plutôt la liberté qu'ils ne la détruisent; car l'effet des vœux est de confirmer la volonté dans le bien, et d'empêcher qu'elle ne se laisse entraîner dans le mal. Or, cela ne détruit point la liberté en nous, non plus que la liberté parfaite dont Dieu et les bienneureux jouissent n'est pas détruits en eux par l'impossibilité de pécher. » Les apôtres ne pouvaient plus pécher mortellement après qu'ils eurent été confirmés en grâce ; cependant la grâce ne détruisait pas en eux la liberté, au contraire, elle la perfectionnait, puisqu'elle servait à confirmer leur volonté dans le bien pour lequel ils avaient été créés. Ne croyez pas, dit notre saint fondateur, dans une lettre sur l'obéissance, que ce soit un médiocre avantage pour votre libre arbitre que de le pouvoir remettre entièrement entre les mains de celui qui vous l'a donné ; car vous ne le perdez pas nar ce moyen , mais vous le rendez plus parfait, en le conformant à la souveraine règle de toute sorte de perfection, qui est Dieu, dont votre supérieur est l'interprète, et duquel il tient la place. Cela s'accorde bien avec ce ^ue dit saint Anselme, que la liberté ne consiste pas à pouvoir pécner, et que la puissance de pécher n est qu'une marque de faiblesse et de misère. Voulez-vous le voir clairement? dit saint Augustin : Celui qui peut tout ne peut pas pécher; il ne peut pas mentir. C est. être sous le pouvoir du péché, que d'avoir le pouvoir de pécher; et le pouvoir du péché, à l'égard de l'homme, est plus ou moins çrand, selon que le pouvoir de l'homme, à 1 égard du péché, l'est plus ou moins. Ainsi, plus nous diminuons en nous le pouvoir de pécher, en déterminant notre volonté au bien, plus aussi nous la perfectionnons; et c'est là précisément ce que font les vœux par
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lesquels nous nous obligeons h la pratique de la perfection. — Heureuse nécessité, dit saint Augustin, qui contraint toujours de faire ce qu'il v a de mieux 1 Ne vous repentez donc pas de vous être lié par des vœux ; au contraire, réjouissez-vous de ce que, par ce moyen, vous êtes privé d'une liberté dont voos n'auriez pu user que pour votre malheur. Si on vous voyait prendre le chemin d'un précipice, ne vous ferait-on pas un grand bien de vous en fermer tellement le passage que, quand vous voudriez vous perdre, vous ne le pussiez pas?
Or, si vous avez à vous perdre, ce sera par le moyen de votre propre volonté. « Car s'il n'y avait pas de volonté propre, dit saint Bernard, il n'y aurait pas d'enfer , et , par conséquent, plus on vous ferme ce chemin en vous empêchant de faire un mauvais usage de votre liberté, plus on vous fait de bien. » Ainsi, ce n'est pas perdre sa liberté que d'assujettir sa volonté à celle de son supérieur par le vœu d'obéissance; au contraire, c'est l'assurer davantage et la perfectionner, eu la renfermant ainsi dans la pratiaue de l'obéissance et de la volonté de Dieu. » Un docteur célèbre ajoute une chose digne do remarque : Bien loin, dit-il, que les vœux diminuent la liberté, au contraire, celui qui s'oblige à Dieu par les vœux, et qui se soumet au joug de l'obéissance, jouit d'une plus véritable liberté qu'un autre ; car la véritable liberté consiste à être maître desoi-même; et celui qui se lie ainsi à Dieu l'est sans doute davantage que celui qui n'y est pas lié de la môme sorte. Pour prouver cette vérité plus clairement par des exemples: ce qui vous engage à faire vœu de chasteté, c'est que vous espérez que, avec JagrAce de Dieu, vous serez assez maître de vous-même pour garder la chasteté ; et ce qui empêche un autre d'en faire vœu, c'est qu'il ne croit pas
f)Ouvoir être assez maître de lui-même pour a garder. Ainsi, vous voyez que vous êtes celui qui avez plus de pouvoir sur vous pour faire ce que vous voulez, ce que vous croyez que vous devez faire. Or, c'est en cela proprement que consiste la liberté ; car la liberté que l'autre conserve n'est pas une véritable liberté; c'est une sujétion, c est un esclavage, puisqu'on effet il obéit en esclave à sa passion qui le maîtrise et qui le fait tomber dans le péché. Il est esclave de sa passion, qui le captive dans la loi du péché; car celui qui est vaincu est esclave de celui dont il est vaincu^ et quiconque pèche est esclave du péché. {Rom,\u) Il en est de même dans l'obéissance : c'est que vous croyez que, moyennant la grâce de Dieu, vous serez assez maître de vous-même pour suivre toujours la volonté de votre supérieur, et mortifier toujours la vôtre ; et ce qui empoche un autrt de faire le même vœu, c'est qu'il ne se sent pas assez maître de lui-môme pour pouvoir renoncer delà même sorte à la sienne et se soumettre à celle d'autrui; par conséquent vous voyez qu'il faut avoir plus de pouvoir sur soi, et une
véritable liberté pour s'assujettir au jou l'obéissance par le moyen des vœux,
S de que
pour ne s'y pas assujettir. Il y a de la grar deur etde la noblesse à le porter; et ce&t à un joug de cette nature que le Sage nous exhorte, quand il dit : Mettez votre pied dans set fers y et votre cou dans ses carcans; abaissez vos épaules pour porter son joug^ et n'ayez point honte de ses chaînes. {Eccli. vi, 26.) Heureuses chaînes, heureux fers qui attachent moins qu'ils ne parent ceux qui les portent 1 Ce ne sont pas des chaînes d'esclave et des marques de captivité, ce sont des ornements qui qui n'appartiennent qu'à des hommes libres, ce sont des marques de dignité et de grandeur. Il est, au reste, d'une grande importance, pour notre soulagement et pour notre bonheur, de bien envisager les choses de cette sorte ; car le jouç de Jésus-Christ, comme le dit très-bien saint Ambroise, est doux à porter, quand on le considère comme un ornement, et non comme un fardeau.
VOEU DE CHASTETÉ.— Cest lavolonti de Dieu que vous soyez sainte que vous vous absteniez de t ute sorte d'impuretés , et que chacun de vous sache conserver son cor/i saint et pur ; car Dieu ne nous a pas appeléj, afin que nous fussions impurs ^ mais afin que nous fussions saints. ( / Thess. iv , 3 , 4 , ? ) Saint Bernard dit que parle nom de sainteté, l'Apôtre entend parler ici de la chasteté : et Jésus-Christ dans l'Evangile nous marque que la chasteté nous rend semblables aux anges. Dans la résurrection^ dit-il, il n'y aura ni mariés , ni mariées , mais ils seront tous comme les anges de Dieu dans le ciel. [Matth. xxii , 30.) Aussi saint Cyprien parlant des vierges: «Vous commencez à jouir, dès à présent, leur dit-il, de l'avantaçe que vous devez avoir un jour dans la gloire ; car, tant que vous persisterez dans la chasteté et dans la pureté , vous êtes semblables aux anges. » Cassien dit de même qu'il n'y a aucune vertu qui rende les hommes si semblables aux anges que la chasteté ; car, par le moyen de la chasteté, ils vivent dans la chair comme s'ils n'étaient point de chair , et qu'ils fussent de purs esprits; suivant ces paroles do saint Paul : Vous ne vivez point dans lachair^ mais dans l'esprit. ( Rom. vin, 9.) Nousl'em-
f)ortons même en quelque sorte en cela sur es anges : car, comme ils n'ont point de corps, ce n'est pas une grande merveille qu'ils soient purs ; mais que l'homme dnns une chair mortelle, qui fait une guerre continuelle à l'esprit, vive comme s'il n'avait Eoint de chair , c'est ce qui est sans doute ien plus admirable.
Cette vertu, au reste, est si agréable à Dieu, que le Fils de Dieu ayant à se faire homme, et à naître d'une femme , a voulu naître d'une femme vierge, et qui avait consacré sa virginité à Dieu, comme remarquent les Pères. Saint Jean, dans VApocafypsey dit qu'il vit , sur la montagne de Sion, qui est le ciel, ceux qui étaient vierges, suivre l'Agneau, c'est-à-dire, Jésus-Christ, fnc tout ou il allait, et chanter un cantîque nouveau, que personne ne pouvait cha. ter qu'eux : Je viSy dit-il , C Agneau sur la montagne de Sion , et avec lui cent quarante*
9tîS
VOEU
D'ASCETISME.
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quatre mille , qui chantaient comme un cantique nouveau ; et personne ne pouvait chanter ce cantique que les cent quarante-quatre mille qui ont été rachetés de la terre. Ce sont ceuw qui ne se sont point souillés avec les femmesj car ils sont vierges; et ceux-là suivent V Agneau quelque part qu'il aille. {Apoc. xiv, 1, 3, 4.) « Les vierges, dit saint Grégoire sur ces paroles, sont avec Jésus-Christ sur la montagne, parce que le mérite de la chasteté les élève jusqu'au plus haut degré de la f^loire. » L'Ecriture sainte appelle saint Jean lévangéliste, le disciple que Jésus aimait, {Joan. x\i, 7. ) Et saint Jérôme et saint Augustin disent sur ce sujet que la raison \)o\xv laquelle il était le disciple bien aimé, c'est qu il était vierge. L'Eglise dit aussi de lui dans l'office de sa fôte que Jésus l'aimait, parce que la prérogative de la chasteté l'avait rendu digne d'être aimé plus tendrement que les autres, et que, ayant été appelé h l'ap^ stolat lorsqu'il était encore vierge , il était demeuré vierge toute sa vie ; et quelquesuns lui appliquent aussi ces paroles des Provtrhes : Celui qui aime la pureté du cœur aura le roi pour ami ^ à cause des grâces de son discours, {Prov. xxii, 2.) C'était donc i)arcc qu'il était vierge que le Seigneur 1 aimait jusqu'à le faire reposer sur son sein; et c'était ce qui lui donna encore tant d'autres avantages sur tous les apôtres. Ce que saint Pierre, qui était marié, n'osa pas demander lui-môme à Jésus-Christ le jour de la cène , il prie saint Jean de le lui vouloir demander. Le jour de la résurrection, sainte Madeleine étant venue dire que Jésus était ressuscité , saint Pierre et saint Jean coururent aussitôt au monument, mais saint Jean arriva le premier. Une autre fois, quelques-uns des apôtres étant dans une nacelle sur la mer de Tibériade pour jîéchcr, et Jésus étant apparu sur le rivage , il i}'y eut que saint Jean seul qui le reconnut, et qui dit à saint Pierre : Voilà le Seigneur. « Il n'y eut, dit saint Jérôme, que Jean, qui était vierge , qui pût reconnaître Jésus- Christ vierge ; et, dans le dernier testament que le Sauveur fit sur la croix, à qui recommanda-t-il la Vierge, sa mère, si ce n'est au disciple qui était vierge. »
Mais, laissant maintenant à part tout ce que Ton pourrait dire à la louange de la chasteté , car je me propose d'être court dans ce traité, h l'imitation de notre saint instituteur, je viens aux sept degrés de chasteté queCassien établit, et par lesquels, comme jmr autant d'échelons, nous devons tAnher de nous élever jusqu'à la souveraine perfect'on de cette vertu évangélique. Le premier degré est de ne se laisser vaincre par aucune pensée et par aucun mouvement d'impureté qui puisse survenir. Le second , de ne point s'entretenir dans ces sortes de [ ensées , mais de les éloigner de soi dès qu elles viennent. Le troisième , de n'être aucunement touché de la vue d'aucune femme , et ce degré est d'une plus grande perfc^^tion que les deux autres, à cause de la faiblesse e; de la corruption de notre nature qui s'é-
meut facilement en de semblables rencontres. I-.e quatrième, de ne souffrir en aucune sorte que, étant éveillés, il s'excite en notre chair aucun mouvement d'impureté. Le cinquième, que, quand il s'agira de traiter de ces matières, ou de les étudier, on le fasse avec un esprit pur et tranquille et sans en avoir l'imagination non plus émue que s'il s'agissait de bâtiment, de jardinage, ou de quelque autre chose de cette rature; et c'est à quoi nous lisons que saint Ignace parvint dès le commencement de sa conversion. Le sixième, que même en dormant on n'ait l'imagination gâtée d'aucun fantôme impur; ce qui marque une grande pureté, parce que c'est signe qu'on n'a nulle image impure dans la mémoire ; comme au contraire les illusions impures qui arrivent, quoiaue d'elles-mêmes elles ne soient pas péché, marquent cependant que l'appétit sensuel n'est pas entièrement assujetti, et que les idées de ces sortes de choses ne sont pas absolument effacées de l'imagination. Le septième et dernier degré est une grâce, dit Cassicn, que Dieu fait à peu de personnes, comme à un abbé Serenus, et à quelques autres saints, et il consiste à n'é/.rouver jdus dans sa chair, ni en veillant, ni en dormant, les mouvements que la nature seule a coptumc d'exciter. C'est qu'alors par la force de la grâce, l'ajuétit demeure dans une sujétion si paisinle et si tranquille , que l'homme jouit en quelque sorte du bonheur et du privilège qu'il eut eu dans le premier état d'innocence; et que le corps du péchés comme parle l'Apôtre , est dftruit en lui. (Rom. vi, 6. ) La grâce agit si puissamment contre le péché dans ceux qui sont î-arvenus à ce dernier degré, qu'elle ôte au péché toute la force et tout le f ouvoir qu il a d'ordinaire : ils ne sentent plus en eux aucun mouvement déréglé de la chair, ni rien qui en approche, ils vivent dans un corps de chair, comme s'ils n'avaient point de chair. Je ne veux pas dire cei endant que ce soit une chose contraire a la perfection delà chasteté de sentir ces sortes d'émotions dans sa chair, ou en veillant, ou en dormant; car c'est une chose purement naturelle, et qui peut arriver aux plus parfaits. Dieu, par une grâce spéciale, en exempte tout à fait quelques-uns de ses serviteurs, qu'il lui plaît d'élever jusqu'à ce souverain degré de perfection : il y en a d'autres qu'il ne souffre pas qui en soient presque inquiétés; et d'autres qui , par sa miséricorde, apaisent si promntement et si aisément toutes les révoltes de leur chair, qu'ils sont comme s'ils jouissaient toujours d'une paix parfaite. Tous ceux-là imitent la pureté des anges, et c'est aussi ce que nous devons nous proposer de faire, suivant l'intention de saint Ignace , qui nous avertit dans ses constitutions. Me nous efforcer d'imiter la pureté angélique. Et qu'on remarque bien ce moi s' el forcer; car il ne veut pas seulement dire essayer, tâcher, tra-^ vaillcr; mais il veut dire travailler en so faisant effort et en se faisant violence, comifte
VOEU
quand il s'agit de venir h bout de quelque chose de très-difficile. Notre saint instituteur veut nous donner à entendre par là que,
()Our parvenir à cette pureté angélique , il àut travailler de toutes nos forces ; il faut faire effort sur nous-méraes de bonne heure, en nous appliquant à Texercice de toute, sorte de vertus, et particulièrement à celui de la mortification. Car, quoique cette parfaite chasteté soit un don de Dieu, et qu'on ne puisse l'acquérir par ses propres soins , Dieu veut cependant que nous fassions de notre côté ce qui dépend de nous ijour l'obtenir, et ce n'est qu à ce prix-là qu'il veut la donner.
« Les anciens Pères , dit Cassien , fondés sur plusieurs expériences , étaient d'avis qu'un religieux ne viendrait jamais à bout de réprimer la concupiscence , s'il ne s'accoutumait auparavant à mortifier sa volonté par l'obéissance. » Saint Basile et plusieurs autres saints s'étendent aussi à prouver que l'exercice de toutes les vertus est nécessaire pour acquérir et pour conserver la pureté et la perfection de la chasteté , parce qu'en effet elles y contribuent toutes, et en sont comme les cardiennes. Mais, comme cotte matière a été sulBsammcnt traitée, nous ne parlerons ici que de quelques moyens qui peuvent servir garticulièrement à cette fin , cfont le premier est que , si nous pouvons acquérir et conserver la perfection do la chasteté , il faut que nous ayons un grand soin de garder toutes les avenues de notre âme, et que nous prenions garde [>rinci paiement à nos yeux, parce que c'est ^'ordinaire par là que le mal pénètre dans le cœur.
Saint Grégoire écrivant sur ce passage d'Isaïe : Qui sont ceux qui volent comme deo nues, et qui se retirent à leurs fenêtres comme des CO' lombes (Isa. lx, 8) ? dit que les justes sent compares à des nues, parce qu'ils s'élèvent au-dessus de toutes les choses de la terre, et à des pigeons qui se retirent à leur volet, parce que, se recueillant en eux-mêmes, sans se dissiper dans la considération des choses extérieures, ils évitent par là de les désirer. Il n'en est pas de même de ceux qui les regardent trop; ils se laissent souvent emporter aux désirs qu'elles leur donnent; et c'est ainsi que David, quoique accoutumé à s'élever vers le ciel comme une nue, et à ne s'occuper que de la contemplation des choses de Dieu, rut emporté par des désirs criminels, pour avoir tourné ses regards ailleurs. La mort est montée par nos fenêtres, (lit Jérémie (ix, 21), et mon âme est devenue la proie de mes yeux. {Thren. m, 51.) Et saint Grégoire nous avertit qu'il ne faut pas regarder ce qu'il n'est pas permis de désirer, parce qu'il est à craindre que les obiets n'entraînent notre cœur vers eux par le moyen de nos regards, et qu'ainsi nous ne nous trouvions malheureusement surpris lorsque nous y penserons le moins.
C'est par cette raison que Job se précaulionnnit de telle sorte, qu il dit qu'il avait fait un pacte avec ses yeux, pour ne pas même
penser à aucune femme, [Job xxxi, 1.) Et le même saint Grégoire, écrivant sur ce passage, fait une objection : « Quelle sorte de pacte et de traité est-ce là, dit-il, de traiter avec ses veux pour n'avoir aucune pensée. » Il semble que s'il y a quelque traité à faire à ce sujet, c'est avec l'entendement et avec l'imagination qu'il faut le faire, et que si on veut traiter de quelque chose avec les yeux, c'est de ne pas regarder. « C'est avec raison pourtant, répond ce Père, que Job dit ; Quil a fait un pacte avec ses yeuXj pour ne penser jamais à aucune femme; car il savait fort bien que c'est par les yeux que les mauvaises pensées entrent dans le cœur; et que, pourvu qu'y eût grand soin de earder ses yeux et les avenues de ses sens, il aurait le cœur et l'esprit en sûreté. Si vous voulez donc, continue-t-il, n'avoir aucune mauvaise penséo, ayez soin que vos yeux soient modestas et retenus, et laites un traité avec eux qu'ils ne regarderont jamais que ce qu'il vous est permis de désirer. » — « Qui ne s'étonnera, dit saint Chrysostome sur le même passage, de voir qu'un homme comme Job, gui a tenu tète au démon , qui n'a point craint de venir aux prises avec lui, et qui a triomphé de tous ses efforts et de toutes ses ruses, n'ose pas seulement regarder une femme en fac^ ? C'e?t pour nous apprendre, ajoute ce saint docteur, quelle doit être là-dessus la retenue de ceux mômes qui sont les plus avancés dans Sa vertu. »
Saint Ephram dit que trois choses servent extrêmement à conserver la chasteté dans toute sa pureté, la tempérance, le silence et le recueijement des yeux. Que si vous avez soin des deux premières, et que vous négligiez la troisième, votre chasteté sera en péril ; car, de même que l'eau se perd quand h tuyau qui lui sert ae conduit la laisse échap-
Fer, au lieu de la retenir, de même, lorsqo? âme s'échappe par les yeux et se répand au dehors, la chasteté est bientôt perdue. Un autre saint dit, aue la vue d'une femme est comme une flèche empoisonnée, qui ne saurait faire de plaie, que l'effet n'en aille aussitôt au cœur; et que, comme une étincelle qui tombe sur de la paille, et que l'on n'étouffe pas d'abord, cause un grand embrasement, de même les mauvaises pensées qiîe cette vue excite mettent bientôt le feu et le désordre dans l'âme, si on n'y remédie de bonne heure.
Surius rapporte de saint Hugues, évêque de Grenoble, que pendant plus de cinquante ans (ju'il fut dans l'épiscopat, confessant tous les jours plusieurs femmes et parlant à uniî infinité de personnes qui s'adressaient à lui de toutes parts pour leurs affaires, à cause de sa sainteté, il n'avait jamais reçardé une femme en face, en sorte qu'il l'a put connaître de vue, excepté une seule, encore ne savait-il pas si elle était vieille ou jeune, ni si elle était belle ou laide. 11 avait coutume do dire qu'il fallait avoir une grande précaution là-dessus, parce que, si l'on ne retient ses yeux, on ne saurait empêcher que les n^auvaise;6 pensées ne trouvent entrée dan:> lo
VOEU
DASCETISME.
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cœur. Nous lisons de saint Bernard, qu'un jour il s'arrêta â regarder une femme sans avoir aucune attention à ce qu il faisait ; et quand il vint à se surprendre dans cette distraction, il en fut si indigné contre lui-même, 2u il alla se plonger jusqu'au cou dans un tang glacé, et il y demeura jusqu'à ce qu'on l'en tira à demi mort.
Plus la chasteté est une vertu précieuse, plus il faut apporter de soin pour la conserver; car si généralement dans toutes les vertus il importe extrêmement d'avoir soin des petites choses, parce grwf celui qui méprise les petites choses tombe peu à peu [Eccli, îix, 1) dans de grands inconvénients, cela importe surtout dans la chasteté, où la moindre chose peut causer, un grand préjudice. Nous voyons ordinairement que plus les choses que le monde estime sont excellentes et précieuses de leur nature, plus le moindre défaut y est considérable. Il en est de même de la chasteté, et nous pouvons le dire avec d'autant plus de fondement, qu'il n'y a point de vertu plus délicate et plus aisée à blesser. Un saint homme comparait la chasteté à une glace de miroir, que la moindre haleine ternit. C'est ainsi que les moindres <îhoses ternissent la chasteté et lui font perdre tout son éclat; c'est pourquoi il faut veiller soigneusement à la conserver dans toute sa beauté, en mortifiant nos sens, en rejetant promptement toute sorte de mauvaises pensées, en évitant avec soin toute sorte d occasions dangereuses. Car de même (jiie partout où la flamme passe elle laisse Cl es marques plus ou moins sensibles, selon qu'elle s est plus ou moins arrêtée, et que si elle ne brûle, elle noircit : de même lorsque ces sortes de choses ne nous brûlent j)oint tout à fait, elles nous noircissent du moins, parce qu'elles font naître dans l'âme ûes nuages et des pensées très-contraires à la chasteté, et qu'elles excitent des mouvements impurs dans le corps. Saint Ignace disait avec beaucoup de raison, que ce qui regarde la chasteté ne souffre point d'interprétation. Il ne faut pas se lier là-dessus à soi-même, et sur ce qu'on présume qu'on pourrait aller jusqu'à un certain point sans péril ; car peut-on savoir cela avec certitude ? et quand on le saurait, peut-on se répondre de demeurer dans les bornes qu'on se prescrit? Lorsque vous y penserez le moins, vous vous laisserez emporter à des choses auxquelles vous n'aviez jamais songé. Quand on marche dans un lieu extrêmement glissant, on fait son compte de n'aller que I»as à pas, et jusqu'à un certain endroit; cependant la pesanteur du corps et la nature du lieu entraînent souvent plus vite et plus loin qu'on ne voudrait. Il en est de même ici : le pas est. glissant, et le poids de notre nature corrompue peut facilement nous entraîner. Bnfin, la chasteté est quelque chose de si délicat, qu'il ne faut presque rien pour la blesser, et qu'il faut bien se garder de J 'ex poser le moins du monde au péril. C^esi un trésor précieux que nous portons d^êfts des vases de terre {II Cor, y iv, 7), s'ils
DicTioNNAHiE d'Ascétisme. H.
viennent à se casser, tout est perdu; c'est
Eourquoi il faut veiller sur soi-même avec eaucoup d'attention, et fermer soigneusement toutes les avenues par lesquelles l'impureté peut trouver entrée dans notre cœur.
Nous lisons d'un saint religieux qu'ayant reçu le don de chasteté, il ne laissait pas dans les moindres occasions de prendre extrêmement garde de se régler dans ses regards et dans ses discours, et à éloigner de lui tout ce qui pouvait faire naître la moindre mauvaise pensée. Et comme les autres religieux lui demandaient pourquoi il était continuellement sur ses gardes, puisque Dieu l'avait favorisé du don de chasteté : « Si dans les moindres choses, leur répondit-il, je tâche de faire ce que ie dois et ce que je puis. Dieu me donnera la çrâre de me soutenir dans les grandes; mais si je néj^ligcais les petites, je ne sais s'il me la donnerait dans les autres, du moins je mériterais qu'il m'abandonnât et qu'il me laissât tomber. C'est pourquoi je ne veux me négliger en rien ; mais quelque légères que les choses puissent paraître, je veux toujours faire tout ce qui pourra dépendre de moi pour m'acquitler de mon devoir avec soin. » Surius rapporte que saint Thomas d'Aquin ayant reçu le don de la chasteté, jusqu à être assuré par un ange de ne la perdre jamais, et à n'être plus inquiété d'aucune tentation à ce sujet, ne laissait pas d'avoir une extrême application à éviter de regarder aucune femme, et à éloigner de lui tout ce qui pouvait donner la moindre occasion à une mauvaise pensée. C'est ainsi que nous devons en user, si nous voulons nous conserver dans toute la pureté de la chasteté; sans cela, craignons la chute dont Job nous parle, lorsqu'ayant dit : J ai fait un traité avec mes yeux de ne penser jamais à aucune femme^ il ajoute, car sans cela quelle part D%eu aurait'il en moi? (Job xxi, 1, 2.) C'est comme s'il disait : Si je n'avais soin de prendre garde à moi, et d'éviter les occasions de rejeter les mauvaises pensées, et de faire cas des moindres choses, je me laisserais aller à quelque mauvais désir qui, me ferait perdre la grâce de Dieu. Le démon se conduit en ceci comme un homme qui ayant dessein de voler une maison fermée, et vovant que les ouvertures et les fenêtres, par oâ il faudrait qu'il passât, ne sont pas assez grandes pour lui, y fait
Ï)asser un jeune garçon pour aller lui ouvrir a porte par dedans. Les mauvaises pensées, le peu de recueillement et de retenue dans les regards, et mille petites choses de même nature, sont les moyens dont le démon se sert pour avoir une libre entrée dans notre âme, c'est pourquoi il faut s'appliquer à pré^ voir de loin les occasions, et à les éviter avec soin, et on ne saurait jamais y apporter trop de précaution.
Cassien applique à ce sujet ces paroles de l'Apôtre : Quiconque doit combattre dans la liccy doit s'abstenir de toutes choses (/ Cor IX, 25) ; et dit : « Si ceux qui devaient se présenter aux jeux olympiques pour y disputer