CHAPITRE IPREMIER
Que les chrétiens doivent avoir soin de leur saluty par la considération de la dignitéde leurs âmes»
La lumière naturelle fait connaître à tous ceux qui se veulent servir du raisonnement, dont les plus simples mêmes sont capables, qu'il y a îin Dieu ; et la foi qui confirme cette vérité évidente par soi-même, enseigne à ceux qui en sont éclairés, quel est ce Dieu, et qu en vertu de sa bonté et de 8a justice, il récompense ou punit éternellement rhomme selon qu'il fait bien ou mal
en ce monde, qui est le lieu de son passage et le^temps qui lui est donné pour son épreuve. Je viens bientôt, dit-il lui-même; portant avec moi mon salaire, qui est de rendre à chacun selon ses œuvres.
H faut donc être plus aveuçle que ceux qui sont privés de la clarté dès leur naissance, et plus insensible que les pierres, pour ne connaître pas de quelle importance est notre salut, otpour ne faire pas ce qui est nécessaire afin de le mériter et de l'acquérir.
La dignité de notre âme, qui do^t être considérée, ou par son origine, ou j.ar sa nature, ou par sa fin, ou par le pri^ (|ui a été donné pour sa rançon, ne nous uermet i>^s
TRAITE DE lA PLRFECItON DU aUtETIËN.
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{]« la laisser avilir far la bassesse du péché qui la précipite en uni; miïère qui n'a point de fin. Mais au coniroirc, elle nous oblige de la relever par la grâce, vraie semence de la gloire, h ce haut degré de bonheur qui lui est destiné.
Puisque D'eu est auteur de nos âmes, et qu'il les a créées à son image, it est plus que raisonnable qu'elles retournent enfin à lui, selon la doctrine de saint Augustin, qui conclut, que Dieu étant la cause ericiente de l'homme, autre que lui ne peut être l'objet de son bonheur. Ce grand homme défmtssant l'Ame une substance créée, invisible, spirirituelle et immortelle, qui porte en soi l'image de son créateur, nous fait connaître évidemment, qu'après avoir vécu dans le temps qui a des bornes prescriles, tlle doit enfin {Mirie privilège même de sa nature, vivre dans l'éternité qui n'en a point.
S'il est vrai que, comme l'âme est la vie du corps, ainsi Dieu est colle de l'âme, pourra-l-elle vouloir se séparer de relui qui' est non-seulement sa vie, mais le bonheur de sa vie? Principalement, si elle considère qu'elle ne saurait se laisser aller à une telle action, snnscommettrc un meurtre plus cruel que celui qui sépare les flmes de leurs corps : ïiieurtro, qut donne lieu i saint Bernard de s'écrier : Peux-tu bien te vanter d'avoir quelque sentiment de charité chrétienne, si pleurant sur un corps don» lame s'est retirée, lu ne pleures pas une âme qui s'est séparée de son Dieu?
âon infinie providence, dit ce grand saint, a rendu la chair sujette à l'âme, comme l'âme l'esté son Dieu. D'oà il s'ensuit, que si l'âme secoue le joug auquel elle est naturellement assujettie, ce n'est pas merveille si la chair faft de même â son égard; étant bien raisonnable, que celle qui manque h son su|)érieur, soit tourmentée par ce qui eàt au-dessous d'elle.
Au reste, s'il est vrai que Dieu, créateur universel de toutes choses, l'étant aussi de nos âmes, en soit aussi bien la (in que le jtrincific; il est aussi ti'ès-cerlain, selon que saint Augustin l'ensnisneavec une merveilleuse élégance, qu'elles ne saunilent avoir de repos, jusqu'il ce qu'elles soient retournées h lui.
Tout ce qui agit avec mouvement ne peut trouver repos qu'.\ la fin de son action, La pierre qui tombe n'en a [>oint à l'entrée do sa descente; elle n'en trouve point en l'air où elle passe, mais seulement ou terre, qui est le terme de sa chute. Le premier pas de notre vie (laquelle est un mouvement perpétuel ) est en In terre, sa fin est dans le ciei. C'est donc seulement dons le ciel où notre âme peut trouver son rejios, en la jouissance de son Dieu ; non pas en la terre, en la possession des créatures. Car, dit le bon saint Bernard, elles sont trop imitarfaites, pour ra.ssasier l'appétit de nos âmes : elles ne sauraient le remplir, bien qu'elles puissent Cuccuper. Dieu est le seul objet qui le peut faire, parce que nos âmes étant caiiablcs de sa
grandeur, tout ce qui est moindre que lui ne lient avoircet avantage.
Est-il possible, dit-il encore en un autre lieu, qu'une âme qui a tant de connaissance deschosesdu monde, puisse ignorer comment et pour(^uoi elle a été faite; ou si elle en a la connaissance, sachant qu'elle est faite h l'image de son Dieu, et destinée pour le (posséder éternellement, pouna-l-elle se priver d'un tel avantage, pour suivre la corruption de la chair?
De plus, si le sang du Fils de Dieu, inestimable par soi-même, est le prix de notre Rédemption; la raison voulant que nous estimions la chose qui est rachetée, par la valeur de sa rançon, nous ne pouvons mépriser le salut de nos âmes, sans mépriser le propre sang du Fils de Dieu. Sachant qu'il a voulu mourir pour les faire vivre, serons-nous assez barbai es h nous-mêmes pour ne conduire pas nos âmes en sorte qu'elles puissent conserver !a vie qui leur a été acquise par une si précieuse mort.
S'il y a (ajoute le grand saii du contentement à retirer du si la condamnation temporelle ui naturellement doit mourir, et q vitera pas ce misérable sort; ( n'.v aura -t- il las à garantir éternelle une âme qui n'e>t fn passer l'éternité dans les cieux ?
Si nous ne pouvons voir sans larmes la mort d'un de nos amis, auquel nos pleurs sont inutiles, pourrons-nous soulfrir d'un «il sec celle de notre âme ? Pleurerons-nous les morts que nous ne [<ouvuns ressusciter, sans pleurer la mort de nos âmes, à qui nous pouvons rendre la vie par les larmes de notre péuitcnca?
Saint Augustin introduit à ce propos un ' divin dialogue entre l'âme cl le rorps. Je suis venue du ciel, dit lûnie, eavoyéede Dieu pour ton avantage, et tu es de la terre ; n'estil pas plus juste et meilleur que tu montes au ciel avec moi, que non pas que tu me tires avec toi dans les enfers ?
J'ajouterais volontiers en ce lieu aux pensées de ce saint Père, ce qu'il a reuiarqué en divers autres endroits. Il n'j a rien en terre gui ne soit périssable, rien au ciel qui ne soii éternel. La terre n'est qiic misère, le ciel est rempli de félicité, il faut donc par raison aller a l'un, et quitter l'autre.
Chacun est obligé par ces considérations, non-seulement de travailler soigneusement il son salut particulier, mais encore s'il tes pèse bien, il trouvera qu'il n'y a rien qu'il no doive faire pour le salut général de tous les hommes.
ie confesse que celte dernière pensée a été une lies plus puissajitcs qui m'a fait entreprendre cet ouvrage, bien que mon premier dessein ail été de me tracer le chemin que je dois suivre moi-môme.
Désirer son salul, et celui de son prochain, sont choses si conjointes, qu'elles sont du tout inséparables ; et procurer le salul d'autrui est un mojeu presque iDbit lible d'a>ïiurcrle sien.
lots
SUPPLEMENT AU WCTIONNAIRE D'ASCETISME.
Si Jonalhas, autrefois condamné à mourir par la sentence du roi son père pour avoir touché du bout d*unc baguette uu rayon de miel en poursuivant la victoire contre les Philistins , est délivré par les instances du peuple, qui ayant été sauvé par sa valeur, oblige le roi S révoquer un si rigoureux arrêt; il est certain que quelque faute que puisse avoir commise un pécheur, quelaue arrêt que Dieu veuille prononcer contre lui en son ire, s'il est si heureux que d'avoir contribué au salut des âmes, elles se présenteront au tribunal du Tout-Puissant, pour implorer sa miséricorde : il est certain qu'elles crieront à haute voix, comme le peuple sauvé par Jonathas : // n'est pas juste de faire mourir celui qui a sauvé un si grand peuple (I Reg.^ XIV, 45); et il est certain, de plus, que Dieu, qui ne se plaît qu'à bien faire aux hommes, souffrira volontiers que les mains de sa justice soient liées par les chaînes de la charité des âmes; lesquelles avec raison voudront rendre une pareille assistance à ceux qui auront contribué à les mettre en état d'implorer sa miséricorde.
Celui qui sera cause de la conversion d*un pécheur sauvera son dme, et couvrira la multitude de ses péchés^ dit saint Jacques (y, 20) ; et si nous en croyons saint Denis i'Aréopagite, avec lequel je finirai ce chapitre : Entre toutes les œuvres des hommes qui semblent le plus imiter celles de Dieu, coopérer avec lui au salut des âmes, est celle qui en approche le plus.
De la brièveté et de la misère de la vie présente ; et de l'éternité et du bonheur de la
future.
S'il est vrai que cette vie ne soit qu'un passage, dont la durée n'est qu'un instant au respect de l'éternité; s'il est vrai que ce passage soit si parsemé d'épines, qu'il soit quasi impossible d'y faire un pas sans en sentir la piqûre : si, d'autre part, c'est chose assurée, que la vie future dont nous jouirons au ciel n'a point de fin ; que l'éternité soit sa seule borne, et que son bonheur soit si accompli qu'étant exempt de tout mal, il contienne une félicité parfaite ; serons-nous si misérables que de préférer le mal au bien, et ce qui est temporel à une éternité glorieuse?
Il est impossible de connaître ces vérités sans prendre un soin particulier de son âme ; et on ne saurait sans aveuglement ne les voir pas.
Si la durée de cette vie était tant soit peu considérable, les sainte? lettres diraienteiles que la vie de l'homme n'est que du vent [Job vu, 7), que ses jours passent comme une ombre {Psal. cxuii, k); qu'il n'y a personne qui se puisse assurer du lendemain, ni prévoir en un jour ce qui peut arriver en celui d'après; et que la plus grande §loire des humains passe comme une fleur e la campagne? {Psal. en, 15.)
Saint Augustin expliquant les paroles du Psalmiste, dirait-il gue les jours de l'homme sont comptés pour rien, parce qu'avant qu'ils viennent, ils ne sont pas; et que lorsqu'ils
sont venus, ils ne sont (Jus; et qu'en effet ils I ne viennent pas pour être, mais pour n'être pas? Dirait-il que plus la vie de l'homme croit, plus elle diminue; que plus elle s'avance, plus elle s'approche de la mort: que quiconque désire vivre, désire sa fin sans la vouloir, vu que la vie n'est autre chose que le chemin de la mort? Tiendraitil ce langage et plusieurs autres semblables si la brièveté de cette vie n'était si certaine qu'il est impossible d'en douter?
C'est chose très - assurée que Thommo cesse de vivre lorsqu'il cesse cle mourir, et qu'il n'a qu'un instant de vie, lequel est inconnu à tout le monde, puisau'aucun ne connaît le moment qui sépare le passé qui n'est plus, du futur qui n'est pas encore. Ce qui n'est plus et qui n'est pas encore, no peut être appelé vie; et, partant, le seul instant qui sépare le passé d'avec le futur, est notre vie.
Nous commençons h mourir dès le premier instant que nous commençons à vivre; d'autant que le moment qui nous fait Tivre n'est ][)as plutdt écoulé que n'ayant plus d'être il appartient à la mort.
Bien que la vie et la mort soient opposées, en tant que l'une étant la privation derautre» elles sont néanmoins si étroitement liées ensemble qu'elles) font une même course et ne peuvent être séparées un seul moment. Ainsi que le dernier ^rain qui tombe d'une horloge de sable ne fait jpas l'heure, mais en marque la fin : aussi le clernier soupir de la vie qui nous fait trouver la mort, ne la fait pas naître, mais la termine seulement avec notre vie.
Au reste, quand même on appellerait vie tout le temps qui s'écoule pendant que nous sommes sur la terre, et que Y9h estimerait que la mort commence seulement lorsque nous en sortons : toujours notre vie seraitelle courte au respect de l'éternité qui n'a point de fin. Ainsi c'est chose très-certaine qu'en quelque façon que la vie de l'homme soit considérée, la brièveté en est extrême; et ce qui est grandement à déplorer, il semble que nous n'ayons autre soin que d'en abréger le cours par le mauvais usage que nous en faisons.
Si vivre en oisiveté n'est pas vivre, et beaucoup plus, si vivre dans le vice est mourir : qui se peut vanter de vivre l'espace d'une année entière en ce monde, consommant comme nous faisons une partie du temps à mal faire, plus encore à ne rien faire, et presque tout à faire autre chose que ce que nous devons ? nul ne peut
3uasi prétendre cet espace de vie. Beaucoup emeurent en ce monde longues années :
mais il ne s'ensuit pas qu'ils aient beaucoup vécu, parce qu'ils ont mal vécu; et à parler chrétiennement, autre chose est vivre, et autre chose voir écouler le temps donné à l'homme pour vivre.
Si je considère ensuite que les saintes lettres, source de toute vérité, nous enseignent que l'homme naît jiour sa misère et meurt pour son repos; que ses jours sont
TRAITE Dt LA PERFECTION DU ClUir IF.N.
])lcîns d*épines et de douleurs; et que même pendant la nuit, qui est le temps destiné à son repos, son esprit ne se repose pas ; que depuis le jour qu'il est sorti du ventre de sa mère, jusqu'à ce qu'il entre dans les entrailles de la terre, première mère de tous les humains , il porte toujours un joug pesant sur ses épaules : si après ces divins témoignages je fais réflexion sur ceux des Pères qui enseignent que le mal ou la crainte ne Quittent point les hommes en cette vie mortelle ; que celui qui est bien, craint de perdre le bonheur qu il possède; et celui qui est mal sent les pointes de sa douleur ; que notre vie n*est autre chose que peine, et même nn effet de Tire de Dieu : que nous sommes engendrés en souillure, nourris quelque temps en ténèbres, enfantés en douleur, et que nos premières voix sont des cris accom^mgnés de larmes , pour témoignage que nous naissons en péché, et que nous prenons vie en un monde qui n'est que misère; je ne puis que ie ne déplore la folie des hommes qui se donnent tant de peines pour un moment, lequel n'étant rien, ne laisse pas d'être traversé d'une fâcheuse chaîne de misères; et qui pour un tel instant abandonnent une vie dont la félicité et l'étendue n'ont point de bornes.
La plupart des passages de l'Ecriture qni prouvent la félicité de la vie future, montrent aussi son éternité. Saint Paul |)arle si expressément de toutes les deux, qu'il n'y a pas lieu d'en être en doute. Un moment de tribulations aisées à supporter en ce monde, dit ce divin apêtre, opère en nous le poids d'une éternelle gloire. (II Cor.f iv, 17.) Ce que nous voyons de notre vie est temporel et passager; et ce que nous n'en voyons pas est éternel, sans fin et sans bornes.
En effet, comme remarque saint Augustin, la vie des bienheureux ne serait pas heureuse si elle n'était éternelle, puisque celai qui a lieu de craindre la perte du bonheur qu'il possède ne peut être content. Saint Bernard, expliquant ces paroles du Psal miste : Je le remplirai d'une longue durée de jours IPsal. xc, 16), dit qu'il entend parler de l'éternité de la vie future. L'éternité, dit-il, est cette plénitude et cette longue suite de jours promise en ce lieu ; car qu'y a-t-il de si long que ce qui n'est borne par aucune fin ? Une bonne fin , dit-il au même lieu, est la vie éternelle; une bonne fin est celle qui n'a point de fin.
Le bonheur du ciel n'est pas seulement sans bornes quant à sa durée, mais on peut dire aussi en quelque sens que son essence n'en a point. Les Pères et la raison nous enseignent également que la béatitude est un état pariait, par l'assemblage de toutes sortes de biens; d oii il est aisé de conclure que toutes les puissances corporelles et spirituelles de l'homme seront satisfaites dans le ciel , et que rien ne manquera à son contentement.
O'est pour cette raison que saint Augustin, faisant une énumération des biens du fiaradis,le représente plein de lumière, de paix.
de charité, de sagesse, de gloire, d'honnêteté, de douceur, de mélodie, de joie et d'une béatitude dont la durée n'a point de fin.
lin est pas seulement difficile d'expliquer les particularités de ce bonheur selon la vérité de son être, mais de plus, il est du tout impossible de les concevoir et de les comprendre.
Ce n'est rien de savoir que nous aurons en ce saint lieu une vie qui ne doit point finir, une santé parfaite, un corps impassible, exempt de toute altération, plein de vigueur et d'agilité, subtil et pénétrant comme les esprits et lumineux comme le soleil. Ce n'est rien de connaître que nos sens seront pleinement occupés des pîus charmants objets, que nos yeux seront ravis par Taspect du plus beau d'entre les hommes, du lis qui est né entre les épines et de tant de saints qui sont autant de fleurs dont ce saint lieu est parsemé, et que nous jouirons d'une perpétuelle lumière et d'un jour qui n'aura point de nuit; que nos oreilles seront charmées de cette mélodieuse harmonie décrite par saint Jean en son Apocalypse , que forme le concert des anges et des esprits bienheureux, chantant les louanges de Dieu; que notre odorat sera rempli des doux parfums du paradis, ou , pour parler le langage de l'Epouse au Cantique , des doux panums de l'Epoux; que nous serons enîvrés de l'ambroisie des anges et du nectar des bienheureux, ainsi que David nous l'assure ; que notre attouchement sera satisfait par le sentiment d'un composé de qualités réunies au plus iuste et plus convenable tempérament qu'elles puissent être. Ce n'est rien de concevoir que nous serons en la société des saints et des anges ; que nous posséderons une paix qui ne sera jamais troublée, un repos sans travail, une {'oie sans tristesse; enfin toutes sortes de >iens sans aucun mélange de mal.
Mais c'est tout d*être assurés que nous y verrons Dieu face à face, sans énigme et sans nuage; que nous le verrons tel qu'il est en lui-même par son essence, et non seulement comme il parait par ses effets; que nous (e verrons sans crainte de pouvoir êtro privés de sa vue, et sans que nous puissions en avoir aucun dégoût, bien que nous l'ayons pour objet continuel.
C'est aussi tout de savoir que nous l'aimerons volontairement et nécessairement, tcnitefoi.^ sans contrainte : volontairement, parce que nous nous porterons de nousmêmes à ce divin objet; nécessairement toutefois, parce que son infinie perfection se fait aimer de tous ceux qui la voient clairement. Et c'est plus que tout de savoir que nous le verrons et l'aimerons tout ensemble. Voir et aimer Dieu pour jamais, être inséparablement attachés à un si digne objet par toutes nos puissances, c'est véritablement être en un état aussi heureux qu'il est incompréhensible.
Si quelqu'un demande en quoi consiste cette glorieuse vision dont je parle; ce qu6
SUPPLEMENT AU DICTIO.^NAIRE D'ASCETISME.
c'est que roir Dieu face è face tel qu il est, ainsi que TEcriture enseigne que 4os bienheureux le verront au ciel (1 Joan,j 111, â) ; $*il dit telle merveille semble d'abord impossible, que en tant que Dieu est inHni, et que notre puissance est si limitée qu'elle doit être tenue, à son égard, pour un i.éant: après avoir répondu qu'il doit suflire à cLacun de ha voir en général que la chose sera, bien qu'on en ignore peut-être la manière, je dirai que nous ne verrons pas seulement f»ar notre vue coriorcUe Dieu en la splendeur et en la gloire de ses saints, qui nous en feront concevoir une bien plus haute connaissance que celle que nous en avons ici-bas par les créatures; que nous ne le verrons pas seulement en leclat de la gloire de rhumanité sainte du Fils de Dieu, laquelle, étant remplie, pour user des termes de l'Kcriture (Co/., 11, 9), de toute la plénitude delà Divinité, rendra une lumière si vive et si éblouissante à nos yeux corporels qu'iU seraient incapables de la soutenir, si l'auteur dfi ce divin objet ne nous donnait une aide spéi^iale pour en supporter la splendeur, mais qu'étant éclairés et fortifiés de la lumière de gloire, qualité surnaturelle que la main de Dieu rendra inhérente à nos entendements, et d'autre part aidés puissamment par l'essence de notre Dieu même, qui leur sera unie au lieu des espèces qui servent aux connaissances de ce monde , il arrivera que Teffî^ace infinie de cette essence produira en nous et avec nous une connaissance et une vue de Dieu si élevée au-dessus de toutes celles que nous pouvons avoir de lui en cette vie, qu'il n'y aura aucune proportion avec elles.
Par cette vue, aussi impossible à expliquer que la nature de l'objet qu'elle regarde, nous ne connaîtrons pas seulement que Dieu est, et qu'il a les attributs que notre raisonnement reconnaît en lui, parce que comme créateur, il doit avoir en éminence tout ce qui se trcuve de bon en ses créatures, comme la puissance, la sagesse, la bonté, la providence, la justice et la miséricorde; mais sans rétlexion sur les choses créées, nous verrons les attributs divins en l'étendue et en l'infinité de leurs perfections.
Nous verrons encore les autres attributs que notre raison ne peut connaître par le rapport aux créatures, mais qu'elle conçoit par opposition à leurs défauts : nous les verrons, non l'ius par cette opposition, mais par eux-mômes, et tels qu'ils sont en leur substance. Nous inférons en ce monde la simplicité de Dieu, par opposition à Timperfection qu'ont les créatures en leur mélanffp; son immutabilité, par opf)Osition au au défaut qui se trouve en leur changement; son éternité permanente et indivisible, ])ar opposition à la succession continuelle du temps, qui n'a jamais toutes ses |)artie5 présentes, et dont la brièveté est telle, que sa naissance et sa fin sont une même chose ; son immensité qui le rend présent partout dedans et dehors le monde, par opposition à
Tespacc borné et limité de chaque créature; la perfection de son intelligence qui voit tout d'une seule vue, ])ar opposition à Ihiiperfection de celles des créatures, qui ne voient les choses que par diverses actions à mesure qu'elles se présentent par surcpssion de temps; les mouvements réglés do sa volonté, qui se font tous sans altération ni changement, par opposition auxfléréglements ordinaires des nôtres, qui nous changent et nous altèrent à tous moments, i.ous rendant quelquefois aussi furieux on nos colères, que nous sommes d'autres fois lârhcs en nos craintes, et aussi perdus en nos amours, que déraisonnables en nos hdine>. Ces perfections nous paraîtront telles qudles sont en elles-mêmes, et sans opposition aux imperfections des créatures.
Nous verrons encore le mystère inefral).e de l'adorable Trinité tout autrement que nous ne pouvons nous le re()réseiUer en cette vie par les ombres de la foi; laquelle nous faisant connaître qu'il est, ne nous explique pas comme il est. Nous [énélrerons avec évidence une essence en trois ^lorsonnés ; nous concevrons comme un père engendre un fils de même substance M de même éternité que lui ; et comme le Père et le Fils produisent un amour substanticl,qui est une troisième personne de même nature que les deux autres.
Nous en parlons en ce monde, comme le^ enfants parlent des choses dont ils igi\oreni entièrement la nature ; mais alors nou;^ le^ découvrirons par l'efficace de la lumière de gloire, et par l'essence de celui qui en e^l aussi bien la cause corame il en est l'objet.
Beaucoup d'autres mystères qui m'' sont inconnus ici-bas nous seront maniieztés dans le paradis , non comme {jartie de notre béatitude essentielle, mais comme effets, qui, surpassant du tout la portée de la nature, ne peuvent être connus sans une lumière de Dieu, pour rendre notre bonheur aussi accompli accidentellement, comme il le sera essentiellement.
Ces mystères seront l'incarnation du Fils de Dieu et ses dépendances; sa résurrection, Teucharistie , la justification d'un pécheur et autres semblables; lesquels, bien quil> aient tous été nécessaires à notresalut, sup posé la disposition de la providence divine qui l'a voulu ainsi, ne peuvent toutefois faire i>artie de notre béatitude essentielle, dont l'objet doit être absolument nécessaire; là où ces mystères ayant pu n'être \^^ ordonnés de Dieu, n'ont pas une nécessité ai»solue.
Mille secrets de la Providence éternelii^ qui nous ont été cachés, nous seront connu>: et nous pénétrerons particulièrement tou< ceux qui, nous concernant en quelque faço»»
Courront ajouter quelque nouveau degré df onheur à notre félicité. Nous verrons en cette divine essence ranime en un tableau raccourci, tous lobions que nous aurons jamais faits, et tou. ceux dont nous aurons été la cause ou \^^' casion. Nous verrons non-seujenieol w'**
TRAITE DE LA PERFECTION DU CHRETIEN
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les bons mouvemciUs et les secours de grâces auxquels nous avons coopéré, mais encore tous ceux que nous aurons méprisés, et qui par notre dm^é n'auront pas-eu l'effet auqnel ils étaient destinés.
Le bien gue nous aurons fait nous comblera de joie, pour tvoir été par ce moyen agréables à Dieu. Le mal passé produira môme effet, à raison de la pénitence que nous en aurons faite, et de l'obligation que nous aurons à l'ineffable bonté qui nous en aura tirés. Enfin nous verrons si parfaiternent les merveilles du ciel et le néant de \a terre, que jouissant de ce bonheur essentiel, par la contemplation de l'Être éternel, permanent et incorruptible d'un Dieu, et par l'amour que nous aurons pour lui, aucune connaissance des choses passagères ne pourra augmenter notre contentement.
Voilà ce que notre faiblesse nous permet de concevoir et de dire d'un sujet si peu proportionné à notre portée. H fauchait être dans l'état des bienheureux pour en dire davantage.
Les saintes Lettres, qui enseignent qu'aucune oreille ne reut entendre, ni aucun esprit concevoir les merveilles de la gloire préparée de Dieu à ses élus (I Cor.y II, 9), seraient fausses et mensongères, si les pouvant concevoir on pouvait les représenter et les faire comprendre. Il faut en ce sujet chérir nos ténèbres, en l'attente de cette lumière incompréhensible et ineffable, laquelle prenant naissance au grand jour de Téternité, nous donnera des connaissances que nous ne pouvons maintenant nous ima-
fjiiîer. Cependant sur le fondement de la umière que nous recevons de la foi, nous devons des cette heure aimer ardemment celui dont la connaissance et l'amour feront éternellement notre bonheur.