CHAPITRE in
De Venger et de l'horreur des peines qu on y
souffre.
Si la grandeur des biens qui nous sont préparés ne peut nous émouvoir, celle des
Eeines dues à nos péchés qui est inexprimale, et leur durée qui n'aura point de fin, ne le feront-elles pas, et ne craindrons nous pas de mériter l'enfer par nos fautes? Quand je pense aux peines d'esprit que les âmes souffrent en cet état, j'en sens en moi-même une horreur si grande , qu'elle me fait en quelque façon imaginer quels sont les tourments de ces âmes malheureuses.
Quels regrets auront jles hommes d'avoir perdu pour une légère volupté de cette vie mortelle un souverain bien d'éternelle durée? Quels regrets de s'être précipités en un gouffre de misères qui n'aura point de fin, pour un plaisir si passager, qu'à peine peuton dire qu'il ail commencé quand il finit.
Quand je pense à ceux qui seront en ce misérable état, je me représente les plaintes qu'Esaii fait de sa primogéniture perdue pour un peu de lentilles; le roi de Juda qui,
ayant perdu son sceptre et sa couronne pour un verre d'eau, pensa de regret en perdre le sens et la vie; la douleur de Jonatnas lorsqu'il sait que son père l'a condamné à 1a mort, pour avoir mis sur sa langue une seule
goutte de miel, auquel il avait trempé le out de sa basuette ; le désespoir auquel tombe Michas lorsqu'il sait quon lui a dérobé les dieux qu'il avait faits. Quelle rage doivent avoir ceux qui considéreront qu'ils sont privés de leur aînesse pour un néant; de leur couronne pour une goutte des délices du monde; qu'ils sont condamnés à la mort pour avoir touché du tout de la langue les fausses douceurs de celle vie? qu'ils ont perdu, non les dieux au'ils se sont formés, mais celui qui les a créés, et qu'on ne leur a point ôlé, mais duquel ils se sont privés eux-mêmes.
Leur douleur sera, comme leur crime, inexprimable ; aussi leur sera-t-elle donnée pour vengeresse de leur délits. Ils n'auront point de plus grands bourreaux qu'eux-mêmes, leurs désirs se choqueront les uns les antres : ils désireront la présence de Dieu pour la conservation de leur être, et en souhaiteront l'absence pour éviter ses châtiments; ils seront contraints de l'aimer comme auteur de la nature, et ils le haïront comme sévère vengeur de leurs iniquités; et ainsi pour s'èire bandés contre lui, ils se trouveront armés contre eux-mêmes.
Les âmes mêmes qui seront en purgatoire pour avoir offensé leur Dieu, bien qu'assurées de sa miséricorde, ne laisseront pas d'être terriblement travaillées. Les unes et les autres se trouveront semblables en ce point, qu'elles seront agitées par de cuisants remords de leur conscience, qui auront toutefois des motifs bien différents.
Si la charité fait que les unes regardent Cieu avec amour, lequel leur sera présent par les peines de sa justice qu'elles rcss^entiront, et pifr les grâces de sa bonté dont elles auront l'habitude; si la mémoire de leurs péchés leur en fait avoir une véritable contrition; et si la connaissance qu'elles auront de leur bien futur, leur donne une sainte impatience de le posséder: le déplaisir de n'avoir pas toujours aimé ce Dieu, dont elles attendront les bienfaits avec une religieuse inquiétude, les travaillera de telle sorte que, si elles n'étaient pas immortelles, elles mourraient de regret de l'outrage qu'elles auront comniis contre celui qu'elles connaîtront clairement mériter toute sorte de service. Et ce leur sera une étrange affliction, de se voir par leur faute reculées d'un bonheur si désirable, comme est celui auquel elles sauront qu'elles doivent parvenir par l'excès de la bonté de Dieu.
Mais tant s'en faut que les damnés soient travaillés par aucune considération de l'amour de Dieu ; au contraire ils auront une haine enragée contre lui, et le détesteront sans cesse d'autant plus exécrableiçent, que plus justement ils sentiront à jamais la pesanteur de son bras. Au lieu de la douleur que les âmes qui souffrent au purgatoire au-
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SUPPLEMENT AU DICTIO.NNAIRE D^ASCETISME.
ront de leurs péchés, ces misérables esprits en sentiront de ne pouvoir encore davantage offenser cette bonté, que leur malice se sera rendue irréconriliable. Au lieu de l'espérance qui nourrira les âmes du purgatoire, la rage du désespoir accablera à tous moments les damnés, qui sauront bien que Tobstination de leur malice les aura mis en un état qui ne peut recevoir de changement.
Ces infortunées créatures ne seront pas seulement travaillées de tels tourments d'esprit ; mais les peines extérieures qu'elles souil'riront passeront toute imagination.
L'Ecriture et les Pères ne peuvent trouver de termes assez significatifs pour les représenter, quelque exagération qu'ils en fassent.
Le chaud, le froid, et toutes les qualités contraires à celles qui auront fait leurs délices' en ce monde, leur feront également la guerre.
Saint Augustin, dont la force et la netteté d'esprit éclatent en toutes choses, n'oublie jias a la faire parattre en ce sujet. 11 fait une énumération eutîère des peines de Tenfer, et les rapporte toutes, soit corporelles, soit spirituelles, à neuf principales.
1* Au feu qui brûle et ne luit point, et que toute la mer ne pourrait éteindre.
Sir Au froid, qu'une montagne de feu ne saurait échauffer.
3* Au ver de la conscience, qui ne meurt jamais, et dont les morsures sont tout autres que celles des serpents et des dragons qui sont en ce misérable lieu.
k* A la puanteur horrible, qui n*a point de proportion avec toutes celles du monde.
5* Aux fouets et aux verges des bourreaux, qui frappent aussi bien sans se lasser c^mme sans fin.
6* A l'épaisseur des ténèbres qui ne se peuvent dissiper, et qui aveuglent tous ceux qui les souffrent.
7* A la confusion et k la honte qu'auront les damnés, de voir l'infamie de leurs crimes exposée à la vue de toutes les créatures, sans aucun moyen de les cacher.
8* A la crainte, mais plutôt à la connaissance qu'ils auront de la grandeur de leur supplice, dont l'effroi sera augmenté par les horribles cris de leurs compagnons, qu'ils ne pourront éviter ni supporter sans désespoir,
9* Enfin à réternité de leurs misères, à laquelle mille chaînes de fer et de feu les tiennent attachés.
Saint Grégoire fait un pareil dénombrement des peines de l'enfer, et marche en ce sujet sur les pas de saint Augustin, lequel au môme lieu continuant l'exagération du malheur de ces misérables, fait voir que leurs peines seront proportionnées à leurs crimes. Ceux, dit-il, souffriront le feu, qui ^e seront abandonnés aux flammes de leur concupiscence; ceux, la rigueur du froid, qui auront été tièdes envers Dieu et leur prochain; ceux seront rongés de vers, de serpents et de dragons, qui l'auront été d'envie en ce monde. La puanteur étouffera ceux nui auront pris plaisir à croupir dans
l'ordnro des vices les plus 5ales; et ceux mourront à tout moment de honte, qui en auront eu de confesser leurs crimes. Tous seront aveuglés par des ténèbres épaisses, parce que tous auront voulu vivre dans celles du péché : et on les verra chargés de chaînes, par* 0 (}ue tous auront fini leur vie dans les liens du vice.
Ces tourments sont si épouvantables, qu à peine on les pourrait croire, si les saintes Lettres n'en parlaient aussi clairement comme elles font.
Si les impies ferment les oreiHes à des vérités si étonnantes, parce que leur esprit n'est pas assez ouvert pour concevoir comment des qualités matérielles peuvent agir et faire impression sur des substances purement spirituelles, il suffirait de leur dire qu'ainsi qu'il n'y a pas un seul chrétien qui puisse se vanter de comprendre les mystères de la Trinité et de l'incarnation, bien qu'aucun ne les révoque en doute, de même doi- ' vent-ils croire en cette matière ce qui passe la portée de leur esprit, parce que i Ecriture et l'Eglise l'enseignent.
Mais encore je les prie de concevoir qu'il est en la puissance de Dieu d'élever ses créatures h des effets au-dessus de leur portée. 11 en usa ainsi lorsqu'il ôta l'amertume des eaux de Mara, par le moyen du bois qu'il commandai Moïse d'y jeter (J?xod., XV). Ce bois ne f»ouvait produire par soi-même l'effet auquel il était destiné; mais il en reçut la capacité par l'élévation que Dieu fa de sa puissance.
On voit un pareil exemple au baptême, plus convenable au fait dont il s'agit : en ce que l'eau matérielle, qui de soi ne peut qu'effacer les taches du corps et produire des
aualités matérielles, l'humidité et la froi eur, est par la puissance de Dieu tellement élevée, qu elle produit la grâce sanctifiante, qualité spirituelle qui efface les taches du péché, lesquelles étant dans l'âme sont de pareille nature, c'est-à-dire spirituelles.
SAinsi le feu qui de soi ne fait que brûler les corps, et produire des qualités corporelles, la chaleur et la sécheresse, étant élevé par la môme puissance de Celui à qui rien n'est impossil)le, et qui peut user de sa créature comme il lui plaît, produit dans l'enfer et dans le purgatoire une qualité spirituelle aussi cuisante et contraire aux esprits que la grâce leur est douce et agréable.
C'est ce que veut le grand saint Augustin, quand il dit que le feu agit sur les esprits par une façon véritable et admirable tout ensemble. C'est ceque veulent encore plusieurs autres Pères, lorsqu'ils enseignent gue l'effet desagents matériels ne laisse pas d être reçu par les substances spirituelles, bien au*e)les soient de différente nature. Si quelqu un dit, que la grâce au baptême n'est pas produite par l'efficace de l'eau, mais par la vertu divine à la présence de Teau, et qu'ainsi ce que nous en voulons inférer est* de nulle suite : je réponds, que s'il veut que ce soit Dieu qui produise la grâce au baptême à la
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TRAITE DE LA PERFECTICMÏ DU CHRETiEN.
présencede l'eau, sans que Teau élevée par son créateur ait aucune action à cet effet, il me sera aisé de lui accorder, que Dieu agit de môme aux tourments que les démons reçoivent par le feu, et par les autres agents matériels. En cela il n'y a rien de contraire à la foi, mais bien à Topinion commune de la plus grande prtie des théologiens, qui veulent, et que reau physiquement agisse au baptême en la production de la gracie, et que le feu d'enfer fasse de même en celle des tourments et des peines des démons et des Âmes damnées.
Si d'autres ensuite au lieu de tirer profit des jugements de Dieu, y trouvent à redire, les estimant trop rigoureux, parce qu'ils condamnent aux peines éternelles pour un péché d'un moment : il me sera aisé de justifler cette souveraine justice, en disant, qu'elle ne regarde pas tant la durée des offenses, que leur poids ; leauel tire sa mesure du mérite de la Divinité offensée, laquellc.étant infinie» requiert aussi une réparation infinie, quant au temps ; puisque l'homme dont l'être est limité, n'est pas capable d'une autre infinité de peines.
Si j'ajoute ensuite avec saint Bernard et saint Grégoire, que l'homme n'étant jamais damné que pour un péché final, il est juste qu'il soit puni par une éternité de peines ; attendu que le péché dans lequel il meurt, lionne lieu de croire qu'il le voulait toujours #^ontinuer, puisqu'il l'accompagne jusque à sa fin ; si je dis enfin avec le même saint Gréçoire, que les damnés ayant une perpétuelle volonté d'offenser Dieu pour se venger de sa justice, il est juste que Dieu ait une volonté perpétuelle de les faire souffrir, pour châtiment de leur péché; je leur fermerai la bouche, ou au moins je remplirai leur esprit de confusion, si ensuite rattache* ment qu'ils ont au péché, les porte à parler, et les fait agir contre leur reconnaissance.