RESUME ANALYTIQUE. ^ DISSERT. 1 PRELIMIX
PREMIÈRE DISSERTATION- SUR LE BEAU IDÉAL DANS L'ORDRE DE LA NATURE OU DE LA CRÉATION.
Le beau est la tplendeur du vrai. Or^ qa*ettrce que le yrai, si ce n'est ce qui existe nécessairement, ou Dieu lui-même?
Dieu est donc la source immuable de toute beauté. C'est pourquoi saint Augustin, après avoir fait observer qu^il y a une nature qui change selon les lieux et les temps comme le corps, et une nature qui ne peut changer ni selon les lieux, ni selon les temps, c'est-à-dire Dieu, en tire la conclusion suivante : Tout ce qui est beau dérive de la souveraine beauté, qui est Dieu, et la beauté des choses tem(H)relles existe et s'opère toujours, pendant que ces mdmes choses disparaissent et se succèdent tour à tour. (Col. 9 et 10.)
Le$ créatures visiblei sont le reflet de la beauté de Dieu. En effet , tout, dans l'uni- ▼ers, parle aux sens, à l'esprit et au cœur. Tout est clair et intelligible dans ce vaste tableau où Dieu a fait rejaillir en mille ravons sa gloire et sa beauté. Combien ces éclatantes merveilles de la terre et des cieux racontent sa gloire et sa magnificence 1 Aussi, la lumière splendide qui en rejaillit l'environne comme d'un vAtement. Et, pour que rien ne manquât à une telle démonstration de sa l)eauté, il a voulu y joindre les contrastes les plus saisissants , tels aue la DDélodie printanière des oiseaux, et le rugissement des lions dans la forôt. C'est ainsi que les yeux et les oreilles de l'homme sont pénétrés do la pensée de Dieu. C'est ainsi que les oeuvres de ce suprême architecte sont toutes marquées au coin de sa sagesse, de sa puissance et de sa grandeur, en sorte que, de même qu'on reconnaît une pièce de monnaie à Teifigie du prince qui l'a fait frapper , ainsi nous connaissons la beauté divine à l'empreinte qu'elle a laissée sur les œuvres de la création. (Col. 9 et 10.)
Mais la forme la plus vraie, la plus sensible de cette divine beauté , c'est l'homme créé à son image et élevé jusqu'à la ressemblance du Créateur par son flme, iouffle de vie que Dieu tira de sa propre substance {Gen. II, 7), pour animer le corps d'argile qu*il venait ae pétrir de ses mains. Une fois animé par ce souffle divin, l'homme a existé, s'est connu, s'est aimé , réunissant autant que peut le faire un être fini les trois conditions de Tétre infini, qui sont la vie, la connaissance et l'amour.
Au moyen de cette révélation primitive, immédiate. Dieu a communiqué à l'homme l'id'éa type du beau et du bien, en même temps que la faculté de la réaliser par les œuvres les plus admirables et par les plus liéroiques vertus. L'homme est devenu ainsi un être complexe, intermédiaire entre Dieu et les créatures visibles, tenant à ces der-
nières par son corps , mais bien élevé audessus d'elles, et tenante Dieu par son Ame créée à cette image divine. Cette gradation est clairement exposée f)ar saint Augustin dans l'endroit déjà cité. (Col. 11 et 12.)
Le beau, ainsi qne le bien, est immuable comme Dieu, source de l'un et de l'autre. Les principes qui en forment la base et qui nous révèlent l'ordre , l'harmonie, les proportions 9 les contrastes, etc., comme les conditions essentielles de toute beauté, sont aussi indépendants que ceux du bien, des caprices de la mode, des variations des mœurs et des climats. On ne les viole jamais impunément.
11 existe donc un beau absolu, comme il existe un bien absolu. Dans le domaine de l'un, il n'est pas plus permis de violer l'u- Jiité, les convenances, les proportions, qu*iJ ne l'est, dans le domaine de 1 autre, de violer la justice, l'ordre public et les mœurs. Par conséquent, c'est dans la violation ou la négation de ces lois éternelles du beau et du bien, que consistent le mal et la laideur. Il importe donc, en ce qui concerne le beau, objet spécial de. ce livre, d'en étudier la nature et les conditions dans celles de Dieu lui-même.
Or, la première de ces conditions, c'est Funité que nous révèle celte définition de l'être divin : Je suis celui qui suis (^Exod. lu, 14). Dieu existe, il est un, tout vient de lui; tout retourne à lui; il ne partage sa gloire avec personne. Il est le premier et la dernier, Valpha et Voméaa^ principe et fin de toute chose. Voilà 1 unité, la première cx)ndition de l'être de Dieu, comme elle doit l'être aussi de toute œuvre d'art. /Col. 12, 13 et U.)
Un second principe du beau, c'est la variété dans l'unité.Ovy nous la trouvons dans la trinité de personnes de l'être divin. Quoi de plus beau, en effet, que cette variété incessante de modes, d'opérations, dans cet être toujours immuable I Dire Taclivité, la profondeur, la multiplicité de ces opérations ineffables des trois personnes divines, serait chose absolument impossible à tout langage humain et même angélique. Ce que nous pouvons en voir de plus sensible, et toujours parla Révélation {Toy. ce mot), c'est le grand mystère de l'Incarnation, dont la mystérieuse influence sur le génie et les œuvres des artistes chrétiens a été dans ce livre l'objet spécial de nos études et de nos appréciations. Ainsi se révèle et s'opère, dans le sein de Dieu, cet autre grand principe de toute beauté : lajoariété Sans Cunité, (Col. ik et 15.)
Or, ces deux premières conditions (fu
MCTIONNAIRE D*ESTIIETIQIE GHRETSICSB.
beau, VunUé et la tariété dans Vunité^ nous les retrouvons^ toute proportion gardée, dans notre flme formée i l*Unage de Dieu. Cette flme existe, elle se connaît, elle s*aime dans cette connaissance de son être, en sorte aue pour elle , comme pour Dieu, vivre n est autre chose que connaître et aimer. Toutefois, ces deux facultés, quoique distinctes, sont inséparattics dans Fflme humaine, et de plus, essentielles i son être, tellement qu'elle ne saurait exister sans se connaître, ni se connaître sans s'aimer. Néanmoins, elle ne f^sse de demeurer une substance unique, indivisible. C'est ainsi que pourelle,comm6 pour Dieu, la variété est nécessairement ramenée à Tunité. (Col. 16.)
On voit, par tout ce qui précède, q[u'il y a des rapports intimes entre le beau et le bien, puisque l'un et l'autre émanent de la même source qui est Dieu. En effet. Dieu étant la sainteté même, comme il est la suprême beauté, a communiqué à notre Ame, formée i son image, le sentiment de la justice, de la morale, comme celui des convenances et des proportions dans les œuvres de Tart. De là cette recommandation qu'il nous fait, d'être saints comme il est saint, parfaits comme il est parfait, en un mot, d'être, autant qu'il appartient à notre nature imparfaite, l'image de la sienne. Les principes de la morale sont donc, comme ceux de la beauté, fondés sur la nature de Dieu luimême, telle qu'il a voulu en laisser dans notre flme l'ineffaçable empreinte. L'homme qui a pu trouver dans ce foyer divin les plus belles inspirations dans les arts, a pu également y découvrir le principe des plus hautes vertus. Chacun de nous porte donc en soi un type du bien, de même qu'un type du beau, plus ou moins développé, selon sa capacité naturelle, selon le degré de culture qu'il a reçue, selon le courant d'idées dans leauel il a été élevé.
Il existe donc un bien absolu comme un beau absolu, dans l'ordre naturel. Mais de cette analogie qui rè^ne entre l'un et l'autre, faudra-t-il conclure rigoureusement qu'on ne saurait trouver de vrais artistes que parmi les hommes de bien? Sans doute, l'homme qui réalise dans ses actes Thonnête, le bien, a beaucoup plus d'aptitude, toutes choses étant égales d'ailleurs, k réaliser le beau dans ses œuvres, que celui dont la conduite enfreint plus ou moins les règles immuables de la vertu ; et cela, à cause de l'analogie, disons mieux, de l'identité que présente le beau et le bien. Mais cette analogie ou cette identité réelle n'empêche pas l'existence non moins réelle d'un type idéal, que chaque homme, quelles que soient d'ailleurs les habitudes de sa vie, peut consulter, au besoin, soit dans les couvres de la nature et du génie, soit dans le secret le plus profond de son esprit. Toutefois, ce ne sera que par une exception assez rare, que l'artiste dont il s'agit découvrira la veine du beau; car« il est impossible qu'un homme dont les habitudes journalières révèlent le désordre luoral dans les actes et les pensées qui le
déterminent, se noumsse constamment des idées d'ordre, d'harmonie, de justes pro-
Eortions oui forment les éléments du beau, e serait là un état de contradiction perpétuelle qu'on ne saurait admettre dans une même personne, et qui est démenti, d'ailleurs, par l'histoire et Texpérience de tous les temps.
C'est ainsi que la notion du beau et de ses principes constitutifs dérive primitivement de Dieu. Les esprits d'élite, même dans le paganisme, comprirent cette vérité, et l'un d eux a dit avec autant de précisioo que de poésie :
(ViMiL. B§i, m.)
(Col. 16, 17 et 18.)
Oui, le sentiment du beau, comme ton»
les autres éléments de la civilisation, Tbomme l'a reçu de Dieu. Oui, il y a une civilisation préexistante à toutes les autres, qm Dieu a révélée au genre humain en le créant* En vain l'orgueil rationaliste la rejette, fionr se passer de Dieu, et lui oppose son roman de Tétat sauvage primitif. La science moderne est là pour lui répondre, avec le poi<lf écrasant de ses innombrables découvertes
3ui réduisent en poudre cette fiction puérile e l'ignorance et de l'orgueil. Voilà le pnv
Srès réel de notre époque, le seul digue de
;e nom.
De cette révélation du vrai, du beau, faite directement à l'homme par Dieu, et qui constitue le beau absolu, il résulte que ce beau est idéal, en ce sens que l'homme n'a pas besoin de le chercher dans les choses extérieures, mais qu'il en trouve en luimême le type le plus élevé , à cause de l'excellence de sa nature, supérieoce à celle des autres créatures. Et voila l'origint du beau idéal dans l'ordre naturel, quenoot appelons pour cette raison, le beau idéal naturel. Saint Augustin en parle souvent dans ses écrits. C'est à ce type intérieur qu'il nous renvoie, pour le consulter, lorsqu'il s'agit de la beauté et des convenances des choses créées. J 'insiste sur cette remarque pleine de justesse, qu'on peut Cienvotr,
ne saurait pas plus démontrer les principes de l'un que ceux de Tautre. En effet, il est aussi dillicile de prouver, en morale, qu'il faut être juste envers son prochain; en arithmétiaue, que deux et deux font ouatre, que de dire le pourquoi^ des règles de convenance et d'harmonie dont la pratique fidèle, dans les œuvres d*art, est pour nous la cause de tant de jouissances du cœur et de l'esprit.
Tel est le principe du beau idéal dans Tordre naturel. Ce beau idéal naturel ndmis, on s'explique aisément pourquoi rnrinst plus qu une imitation servile de U natore;
{)Ourquoi il en est l'imitation euAbelUet Uàh éctionnée, donnant plus qu*ellet et mênit s'élevant parfois à un genre de biMttlé dunt
RESUME ANALYTIQUE. — DISSERT. Il PRELIMIN.
elle ne saurait foornir de modèle. Sans donte, rbomme est tristement déchu par le péché, dont nous exposons en leur lieu les suites lamentables par rapport h son intelligence ; mais cette intelligence a conservé quelques restes de Tinsptration primitive que Dieu lui avait communiquée, en Tanimaut de son souffle créateur. (Col. 19, 20, 21.}
Lors donc qu'un artiste veut produire le beau par l'imitation de la nature, il ne se contente pas d'étudier avec soin, pour les exprimer fidèlement, les traits divers de Tobiet qu'il a sous les yeux ; mais, s'élevant par la pensée au-dessus de la réalité, et faisant un retour profond sur lui-même, il se recueille dans le silence de la méditation pour consulter ce type idéal, invisible, du beau qui est en lui. Il dit : Formons ceci à noire ima^e (Gen. i, 6); et bientôt une œuvre, ravissante de beauté sera le résultat de cet effort suprême de sa pensée et de sa TDionté.
Tel est Yidéal du beau dans les arts : ils expriment donc, grâce à cet idéal, mieux que la nature elle-même ne saurait Texprimer, la beauté physique et la beauté morale. S'il en était autrement, si les arts ne s'élevaient point, dans l'expression du beau, au-dessus des conditions présentes de Tordre naturel, il faudrait dire adieu à la peinture, à la sculpture, à la musique et à la poésie. 11 ex-iste donc dans l'ordre naturel un beau absolu, indépendant des vicissitudes du temps, des caprices de l'opinion, des lantaisies de la mode ; un beau qui consiste dans la vérité, dans l'unité, dans Tordre, dans l'harmonie ; c'est-à-dire dans les rapports des parties à un tout et dans leurs convenances respectives ; un beau qui réside primitivement e.t essentiellement en Dieu, source de toute beauté et de tout bien ; un beau dont il a gravé l'empreinte dans notre tme en la créant h son image, et dont les œu- Tres de l'homme ne sont que le reflet. (CoL 21-36.}
De la cette connaissance et cet amour du beau qui s'épanouissent dans notre esprit et dans notre c(Bur, comme le jour avec le soleil. Que si Ton nous demande pourquoi, la raison étant la même dans tous les hommes, on remarque une étonnante diversité dans les inclinations particulières qui nous portent raoidement les uns è un genre de beau.
les autres à un autre? nous répondrons que cette différence de sympathie chez les liommes, relativement aux divers genres de beautés, est un effet de la sagesse du divin Créateur, qui a voulu répandre dans la monde moral la même variété que dans le monde physique. C'est une maxime universellementVeçue, que tel a un goût particulier pour tel art, tel pour un autre ; et que cette aptitude particulière qui nous vient de la nature est nécessaire, avant tout, pour réussir dans telle ou telle branche de Tart. Ne cherchons donc point d'autre cause de ces goûts divers qui caractérisent les hommes par rapport à Tart, que, dans cette réflexion émis^ par la Sagesse divine ellemême : C'est le Pire de toute beauté^ quù selon les desseins de sa divine providence^ a établi cette admirable diversité dans les esprits comme dans les corps : « Speciei gènerator hœc omnia constitmt. » ISap. xui, ik,) (Col. 26-30.)
Nous possédons tous le sentiment du beau; mais ce sentiment est bien affaibli chez la plupart des hommes. Cet affaiblissement tient a une multitude de circonstances diverses d'origine, d'éducation, d'habitudes, de climats, de mœurs, de préjugés. Par contre, une éducation morale bien dirigée, le séjour des grandes villes, où Ton a tant de facilité de voir et d'entendre les chefsd'œuvre du génie , développent puissamment le sentiment du beau. Une âme tendre et des organes flexibles sont les indices assurés de cette heureuse disposition. Elle est plus sensible encore dans tes enfants, qui, élevés loin des arts, montrent néanmoins une aptitude oui semble leur être innée.
Dqs considérations qui précèdent il résulte qu'un plus haut degré de sensibilité et de perfection est nécessaire pour juger des beautés de Tart, que pour juger de celles de la nature. Cette sensibilité doit être exercée de bonne heure et tournée vers des objets réellement beaux. (Col. 30-33.)
Suit l'analyse de la leçon de H. Cousin, intitulée : Du beau dans les objets^ et qui contient la réfutation de diverses théories sur la nature du beau, en même temps que la reproduction, avec des développements nouveaux, des principales idées de Platon, du P. André et du célèbre Winckelmann.
(Col. 33-39J.
DEUXIÈME DISSERTATION
SUR LE BEAU IDÉAL, SURNATUREL OU DIVIN
La poétique de Tart chrétien, objet spécial de cette dissertation, trouve son élément dans les inspirations des livres saints, dans les enseignements et la vie de Jésus-Christ, des apôtres, des confesseurs, des martyrs» et dans les naïves et attachantes légendes des siècles de foi. Voili, il fout en convenir^
un ordre d'idées et de sentiments aussi
{»urs, aussi élevés que dégagés du sensuaisme de l'antiquité. Sans doute, le mot art chrétien est nouveau; mais la chose est aussi ancienne que l'Eglise. L'art chrétien a commencé avec les peintures et les sculptures des Catacombes, avec les hymnes chantées
par Jésus-Christ et ses disciples, et répétées ensuite dans toutes les assemblées des fidèles. L*art chrétien remonte donc à Jésus-Christ ; il existe donc une différence radicale entre cet art et celui du paganisme. Que remarquons-nous* en effet, dans le premier, si ce n*est la prédomination de la beauté de la forme, unie quelquefois, il est vrai, à une très-haute expression morale, autant que le paganisme pouvait y atteindre? Que remarquons-nous, au contraire, dans le second, si ce n*est la prédomination de l'inspiration surnaturelle, mystique, céleste, aue le christianisme seul pouvait nous révéler; prédo* mination tellement sensible que la chair, participant elle-même de cette transformation divine, tend sans cesse à se spiritualiser? (Col. W, fâ.)
Et voilà pourquoi nous appelons le beau chrélien, « beau idéal surnaturel ou divin,» pour exprimer convenablement les conditions essentielles de cet art, qui, sms dédaigner la beauté naturelle de la forme, s'élève au-dessus d'elle, au-dessus de ce monde terrestre, pour aller découvrir dans la splendeur du Verbe ces types du beau et du bien qu'il est venu nous révéler hii-mème dans la vérité et la vie, dont il possède la plénitude.
De là la nécessité d'établir clairement les
Îtrincipes et les conditions du beau dans *art chrétien. Pour les comprendre, il faut nécessairement tenir compte de deux grands faits, la déchéance originelle de l'homme et du monde physique, et la réhabilitation de l'un et de l'autre par le Verbe incarné. (Col. fc2,tô.)
L'homme ayant été créé, au commencement, dans la rectitude, qui consistait dans la soumission parlaite de Tflme à Dieu et du corps à l'âme, trouvait la même soumission dans les créatures inférieures , sur lesquelles Dieu l'avait établi comme roi. Mais, élevé à un si haut degré d'honneur et de félicité, il n'a point compris l'excellence de son état ; il est tombé , séduit par le démon de l'orgueil, qui lui promettait la possession de la grandeur et de la science divines. En tombant, il a entraîné l'univers dans sa chute , d'après ce principe que l'accessoire suit toujours le principal. Or, la nature physique était, comme nous venons de le dire, unie au souverain Créateur par Thomme ; une fois ce lien brisé, elle fut associée à la déchéance de son maître. Comme lui , elle tomba dans une dégradation qui ne fit que s'accroître par la suite des temps, et dont les caractères, répandus sur toute la surface du globe, viennent à chaque instant attrister nos regards. Depuis, les créatures asservies au joug du pécné dont elles sont devenues les instrumens par la malice des pécheurs, n'ont cessé de soupirer après leur délivrance de cette honteuse (servitude. (Col. 43 -45.)
Mais la chute de l'homme fut {dus profonde parce qu'il était tombé de plus haut. L'ignorance originelle pénétra dans son es* prit, et la corruption dans son cœur, en même temps que le péché et la concupis-
cence qui en est la suite. Son intelligence* obscurcie et dégradée , s*abaissa jusqu'aux recherches de la vérité et se fit vaine comme elle. Elle se fit et elle resta vaine en religion, en sagesse et en science humaine. Ce» trois vanités, filles de l'ignorance orisinelle, se montrent clairement chez tous Tes peuples, passés et présents, demeurés en dehors de la foi judaïque ou de la réTéiation évangélique, (Col. 45-50.)
De cette vanité de.rintelligence obscurcie par le péché découle l'inquiétude conti-* nuelle dfe l'esprit de.Fhomme, qui se révèle dans le désir impuissant de connaître qui lui est resté de la science primitive qu'il avait reçue de Dieu. Car^ au milieu des épaisses ténèbres que le péché a ramassées autour de nous , nous nous sentons portét lar un instinct invisible à la recbercne de a vérité. Quelque chose est demeuré en nous de cette science primitive dont le Créateur avait orné l'esprit de nos premiers parents. De là vient que le nôtre se meul dans tous les sens pour se dépouiller de» nuages qui l'obscurcissent et secouer ce fardeau pesant de l'ignorance qui lui dérobe les secrets du présent et les mystères de l'avenir. De là vient cette curiosité inquiète el toujours active, qui le porte tantôt à la recherche de tout ce qui se passe dans le monde et de ses intrigues les plus cachées, tantôt aux sciences occultes des astres, des songes, des devins et de tout ce qui tient à la magie ; tantôt à l'étude plus réelle, mait non moins vaine, quand elle n'est pas dirigée par la foi, des siècles passés.
Un autre mystère encore plus extraordinaire de l'humanité, que le péché originel seul peut nous expliquer, c'est le dur la* beur auquel sont soumis la plupart do ceai qui s'occupent des arts, et généralement des œuvres de l'esprit, pour arriver à ce naturel, à cette simplicité qui en font le cbarme et le prix. On commence presque loujouis par la bizarrerie et l'affectation , et ce n'esl qu'après mille efforts répétés que l'on per* vient à ce naturel, à cette simplicité qui sont le c^iractère du génie et de la beauté» Pourquoi cela ? C'est que l'homme est» selon la pensée de Pascal , comme un roi détrôné, qui conserve encore le sentiment de sa première grandeur eu même lem|i$ que le souvenir confus de cette beauté divine» incréée , qu'il contemplait jadis sans effort» et dont les principaux traits avaient été empreints dans son Ame, alors vierge de ioutf souillure , par le souffle de Dieu lui-même. Maintenant que sa raison s'est révoltée contre Dieu, et que son corps, à son tour» s*esl révolté contre sa raison, il est obligé de secouer le joug de cette concupiscence tvrannique qui obscurcit son entendemeôl» eo luttant sans relâche contre la natore déchue , en remontant le cours des affeclions terrestres qui Tentrainent, pour revenir à cette beauté toujours ancienne el lo^jows nouvelle, qui est Dieu. (Col. 60, 51.)
Si nous appliquons les réflexions qsa nous venons d'émettre aux peuples de li
RESUME ANAI.YTIQUE. — DISSERT. Il PRELIMIN.
gentiiité, que verrons-nous ? Tandis que les peupJes chrétiens, fécondés par le germe de vitalité qu'ils ont reçu du Verbe divin, lumière et vie du monde , ont fait des merveilles, tant quMIs ont corres|X>ndu à leur vocation, les nations païennes, au contraire, frapf)ées d*impuissance et de stérilité, sont . restées immobiles dans leurs dégradantes 8U|)er$titions ; et le vovagnur peut encore , de DOS jours, observer au milieu d'elles la triste et éternelle reproduction des folies de la gentilité.
A la vérité, certains peuples, tels que les Etrusques d'abord et les Grecs ensuite, ont excellé dans les sciences et dans les arts. Mais on peut dire que ces peuples ainsi favorisés étaient néanmoins inférieurs à ceux qui avaient été plus ra[>procbés qu'eux de la révélation divine, comme les Babyloniens et les Ninivites, dont les œuvres grandioses, à n'en juger même que d'après les fragments
Îui nous en restent, écrasent l'imagination. >e plus, pour ne parler ici que des Grecs, qui ont joué un rôle si brillant dans les arts parmi ceux oui ont précédé immédiatement la venue de Jésus-Cnrist , il ne faut pas oublier, ainsi que nous en avons fait la remarque, que la faculté de concevoir et de rendre le beau dans les œuvres d'imaginalion ne tient pas essentiellement h la pureté de mœurs de ceux qui s'y livrent , et cela pour les raisons que nous avons dites en eei endroit.
Quoi qu'il en soit, à partir de la prédication évangélique, toutes les nations païennes semblent avoir été frappées d'une stérilité absolue en fait d'art ; et durant le laps des dix-huit sièdes qui se sont écoulés depuis , il serait impossible d'en citer une seule qui ait été, sous ce rapport, à la hauteur de la civilisation des peuples chrétteos pris dans leur généralité. Ainsi , tout se réunit pour nous apprendre la déohéauce primitive de l'humanité et pour nous montrer dans l'ignorance originelle , qui en fut une des principales suites, la cause des imperfections, des faiblesses, des incertitudes et de toutes les misères de l'esprit humain. (Col. 51,52.)
Mais si, dans un tel état de déchéance, il e pu encore, se dégageant plus ou moins des ténèbres épaisses oui Tenveloppaient, s*é!ever bien haut dans la compréhension et l'expression du beau idéal naturel , de quoi n'est-il pas devenu capable, une fois qu'il a été illuminé des splendeurs de la lumière divine que lui a révélée avec tant de lar-
(lesse et d'éclat le Verbe incarnél Or, ce sont es merveilleux effets de celte révélation divine sur les conditions du beau, transformé et sifrnaturalisé par elle , que nous allons parcourir rapidement dans les considérations suivantes. On pourra y ajouter, à titre de complément, l'article Révélation. (Col. 52,53.)
L'ignorance était, nous venons de le voir, le grand mal de l'homnie, qui, selon Ténergique expression des Livres saints, mar- €kaii au milieu des ténèhrei. Suite et puni-
DiCTio?iBr. d'Esthétiquk.
tion du péché, elle enveloppait à peu près dans la même obscurité les grands et les petits, les riches et les pauvres. Partout les antiques traditions sur 1 unité et les perfections de Dieu, sur l'origine et la destinée de l'homme, sur la distinction du bien et du mal, sur les récompenses et les châtiments d'une autre vie, avaient été abandonnées ou altérées par des doctrines ridicules et dégradantes. Ces points, qu'il nous importe si lort de connaître, étaient (le(>uis des siècles l'objet de vaines recherches et Talimont de perpétuelles contradictions. Le genre humain ressemblait à un aveugle oui, ayant perdu son conducteur, erre à laventure, près de tomber, à chaque pas, dans Tabime qui doit l'engloutir.
Mais, tandis que ces épaisses ténèbres couvraient le monde, et lorsque cette nuit était au milieu de sa course, le Verbe, splendeur du Père, est descendu des demeures royales de la Divinité, et il s'est fait chair, et il a habité parmi nous, et nous l'avons vu plein de grâce et de vérité, et nous avons entendu sortir de sa bouche des paroles qui ont dévoilé des secrets jusque-là inconnus aux sages et aux savants. Elles nous ont révélé, en etfet, l'unité de Dieu , la trinité des personnes, la créationde l'homme, sa chute, son repentir, la promesse d'un libérateur qui écraserait la tête de l'ennemi de notre salut, et nous rouvrirait les portes du ciel, fermées par le péché.
Non content de nous éclairer sur notre origine et sur nos sublimes destinées, Jésus- Christ nous indique, nous fournit les moyens de nous en rendre dignes, en rétablissant nos rapports avec Dieu, avec le prochain et avec nous-mêmes, rapports que les passions ava ent brisés. Il nous réconcilie avec Dieu, par le précepte de l'amour divin, poussé jusqu'à l'oubli de soi-même, à la place de l'amour de soi-même, i^oussé jusqu'à l'oubli de Dieu. 11 nous réconcilie avec nos semblables par la charité ou l'amour du prochain aimé p<)ur lui-même et pour Dieu, au lieu de l'amour du prochain aimé uniquement pour soi. Ce commandement est* appelé nouveau; il Tétait réellement pour une société divisée depuis si longtemps en deux classes, celle des oppresseurs et celle des opprimés, celle des maîtres et celle des esclaves, regardés comme la chose du maître , et traités à Tinstar de vils animaux; dans une société qui exposait les enfants par milliers sur les places publiques^, et qui n'avait pas ouvert un seul asile aux innombrables misères de l'humanité. Il nous réconcilie, avec nous-mêmes par Tabnégation intérieure, au moyen de laquelle nous secouons le jouj|, honteux de nos passions, de ces tyrans do-' mestiques toujours conjurés contre notre paix et notre liberté. C'est i^ar elle, en etfet, et ce n'est que par elle, que le chrétien, digne de ce nom, acquiert la liberté et la vraie féli^ cité. Kn combattant par la foi et la |)aiiençe les révoltes de la chair, il se soustrait de plus en plus à la domination des sens. et obtient par là ce calme de .Kâme cette sainte
indépendance de l'esprit, qui nous rapproche le plus de la Divinité, en nous transformant à Timag^e vivante de Jésus-Christ. De là ces types incomparables de saints et de bienheureux, dont la peinture chrétienne nous a retracé la physionomie tendre et sereine, douce et inspirée, naïve et sublime en même temps, types célestes et divins que Tart païen le plus avancé ne soupçonna même ]>a$, et qu'il ne pouvait connaître sans la révélation.
C'est ainsi que Thomme déchu par le péché a été relevé de l'ignorance et de la corruption originelle par la révélation de Jésus- Christ. Toutefois, sa réhabilitation n'est que commencée ici-bas ; elle ne sera pleinement accomplie, comme celle du monde fjhysique, qu'au grand jour de la résurrection de la thair, (Col. 53-56.)
Dans celte réhabilitation du monde physique par le Verbe incarné, par laquelle le Verbe est venu réconcilier avec Dieu les choses créées, pacifiant par son sang tout ce qui est sur la terre et dans les cieux, c'est la chair de l'homme qui tient le premier rang. Cette chair de boue, de misères et de péché, un Dieu s'en revêt, pour ne jamais plus la quitter ; il s'identifie avec elle; il en subit volontairement les besoins, les douleurs, les incommodités et même la mort, pour fious affranchir lui-même un jour de toutes ces misères, en ressuscitant dans la même chair devenue glorieuse, incorruptible, comme le /'remter-n^ d'entre les morts. Mais, en attendant, de combien d*honneurs ne la comble-t-il pas? en Tassociant à tous ses mérites, en faisant de nos corps ses propres membres, et en même temps les temples du Saint-Esprit; eu les nourrissant de sa chair divine qui dépose en eux le germe de la résurrection future et de la bienheureuse immortalité. Ces corps, il est vrai» seront un jour ensevelis dans la terre et deviendront la pâture des vers. Mais, au jour marqué, elle les rendr.-i fidèlement à Dieu, comme un dépêt qui lui avait été confié. Elle les rendra splendidement transformés de l'opprobre à la gloire, de la pourriture à l'incorruptibilité, de la mort à Timmortalité. Et même, avant la mort et !a résurrection , nos corps, intimement unis à TAme, ne sont-ils pas associés à ses mérites et à toutes ses venus?
Voilà comment cette chair de boue et de péché a été surnaturalisée à un tel point, que l'homme, de charnel qu'il était m^me dans l'esprit, est devenu spirituel, même dans la chair. (Col. 57, 59.)
Quant à la réhabilitation du monde physique proprement dit, elle a dû être successive comme celle de l'homme intelligent et spirituel. Or, dans celle-ci, nous remarquons trois degrés qui correspondent aux trois âges principaux de la vie humaine, savoir : 1 enfance, la jeunesse et la virilité. Dans chacun de ces trois degrés qui sont : le baptême, la possession de Dieu dans le ciel et la résurreUion glorieuse des corps, nous sommes délivrés de ehacoo de dos trois
grands ennemis, qui sont : le (>éché, la oon* cuuiscence et la nK)rt.
Le baptême efface en nous le péché originel et même actuel; voilà l'enfance spirituelle qui est le premier degré. Mais ta concupiscence reste, et il faut la combattre sans relâche par la prière, la vigilance et les sacrements. Plus tard elle est éteinte dans le ciel où ne règne que la charité, et voilà le deuxième degré. Enfin, la mort, ce troisième et dernier ennemi ,sera détruite, lorsque, par la résurrection générale, nos corps, jusquelà ensevelis dans le tombeau et étrangers k la félicité de l'àme dans le ciel, seront associés à notre Ame et à sa transformation glorieuse en Jésus-Chrisi ; et voilà le troisième et dernier degré qui est l'homme pariait : In virum perfectum.
De même, ce monde physique et matériel, qui avait été entraîné dans la chute et dans la dégradation de Thomme pécheur, a été et sera, comme lui, l'objet d'une réhabilitation successive, oui ne sera complète qu*à la fin des temps. D abord, il a été, ainsi que nous l'avons vu plus haut, réconcilié avec Dieuel Jésus-Christ, qui l'a purifié dans les choses créées, en les employant à son usage, en les bénissant avant le repas, en les arrosant de ses larmes, et plus tard de son sang; enfiiif en voulant quelles servissent, telles que l'eau, l'huile, le vin et le froment, d'instrament à la communication de la grâce divine par les sacrements.
Or, cette réhabilitation des choses physiques, ]ViT Jésus-Christ, TEglise la contiooe» en les purifiant sans cesse par des bénédiftions et des exorcismes réitérés, en les faisant servir à la structure et à l'édification de ses temples, en les employant dans les actes les plus augustes de son culte et de sa mystérieuse liturgie. (Col. 59-61.)
Toutefois, leur réhabilitation n*est qoe commencée, comme celle de l'homme idbas. Dieu permettant que dans ce monde d'épreuves où l'ivraie est sans cesse mêlée au non grain, les méchants les asserrisseel au joug du péché et s'en servent tous Ses jours pour l'offenser. C'est pourquoi elles attendent avec grand désir la glorieuse manifestation des enfants de Dieu, afio de participer à leur gloire et à leur affraochisiement.
Et non-seulement elles, mais encore noes qui possédons les prémices de Tespril par les dons que nous en avons reçus, nous gémissons en nous-mêmes, attendant avec imjtatience l'entière adoption divine qui aoie lien par la résurrection de la chair. (CoKMk 64.)
Maintenant, il est facile do comprendre combien ce dogme de la réhabilitation par le Verbe fait chair et par son Eglise, de ta créature intelligente et de ce monde Tisifaiib a dû bouleverser, de fond en comble, kt conditions de l'art et de la poésie. De là une différence très-sensible entre les Ijrpes dt Tart |)aïen et ceux de l'art chrétien» diflkrence que nous faisons ressortir dens plo* sieurs articles de cet ouvrage. Nous