DISCOURS II
Sur le beau dans les mœurs.
Messieurs,
^jà beauté du corps dont j*ai eu l'honneur de vous parler dans le premier discours sur to beau, est une qualité brillante que tout le monde admire naturellement, que chacun voudrait posséder, mais qu'il n*est au pouvoir de personne qi d*acquérir par ses soins, ni de conserver longtemps : c est la nature toute seule qui la donne et oui la reprend, quand il lui plaît. La moitié de Tespèce humaine, qui la regarde comme son plus grand mérite, en reconnaît elle-même, sinon la vanité, du moins la fragilité. Une maladie la défigure, un chagrin la ternit ; un air trop vif, un aliment trop fort, un excès de travail oo d*indoleoce, mille accidents la dégradent; el après un petit nombre de beaux jours, qa*on api>elle son printemps, Tflge impitoyable lui fait éprouver, comme aux fleurs, un dépérissement rapide qui remporte enfin totalement et sans retour.
. «il n'en est pas ainsi du genre de beau ilont j*ai aujourd'hui à vous parler. On ne forme jamais pour lui des vœux inutiles ; nous pouvons toujours Tacquérir par nos soins, le conserver tant qu'il nous platt, le recouvrer quand nous l'avons perdu, lui •jouter même chaque jour quelque nouveau ciegré de perfection. A ces traits, l'on reconnatt, sans doute, le beau dans les mœurs. C*e8t le plus riche ornement dont on puisse parer ja beauté du corps : il en relève les grâces , il en couvre les défauts , il en peut réparer les brèches , il en peut même remplacer la perte ou la privation totale. Un Socrate parmi les Grecs, un Claranus parmi les Romains, un Pellisson parmi nous, que les disffrAces de la nature n'empêchèrent point 'd'être les délices de leur siècle, en sont d'illustres témoins. Le beau dans les HKBurs est, k proprement parler, le seul vrai mérite de l'homme, puisque c'est celui du cœur, le seul mérite qui soit de son choix, le seul qui soit à lui véritablement, et dont on paisse dire qu'il est en quelque sorte
l'auteur ; enfin, c'est une beauté que l'âge ne ride pas, que les maladies ne peuvent ternir, et que nul accident ne peut nous ravir malgré nous. Puis-je, Messieurs, vous alléguer des considérations plus puissantes pour
obtenir une attention favorable? Je commence par les notions les plus communes.
Tout homme raisonnable convient sans peine que le beau dans les mœurs, dans les sentiments, dans les manières, dans les procédés, suppose une loi qui en est la règle; que cette règle du beau dans les mœurs est un certain ordre qui se trouve entre les objets de nos idées, selon qu'ils renferment plus ou moins de perfection ; que cet ordre des objets nous donne, dans les divers degrés de perfection qui les distinguent, la mesure naturelle de l'estime et de l'amour, des sentiments du cœur et des égards effectifs que nous devons avoir pour eux ; en un mot. Que ridée d'ordre entre nécessairement dans la notion du beau moral.
Il n'v a rien là sans doute qu'on ne saisisse au premier coup d'œil. Je veux dire, encore une fois, qu'il est évident que, dans le moral commme dans le physique, c'est l'ordre qui est toujours le fondement du beau. Je ne connais dans l'univers qu'une espèce d'hommes qui en puissent douter : ceux qui, n'ayant point de mœurs, voudraient aussi qu'il n y eût point do morale. Mais pour faire voir qu'ils se font eux-mêmes plus aveugles qu ils ne peuvent l'être, nous n'avons qu'à (lévelopper notre principe, en éclaircissant d'abord l'idée de l'ordre; après quoi nous n'aurons plus qu'à nous abandonner au fil des conséquences pour décider toutes les questions sur le beau que nous entreprenons d'expliquer.
Je distingue, par rapport aux mœurs, trois espèces d'ordres qui en sont la règle : un ordre essentiel, absolu et indépendant de toute institution, même divine; un ordre naturel, indépendant de nos opinions et de nos goûts, mais qui dépend essentiellement de la volonté du Créateur ; enfin, un ordre civil et politique institué par le consentement des nommes pour maintenir les Etats et les particuliers chacun dans ses droits naturels ou acquis.
Voilà un grand pays , Messieurs , dont je vous propose de parcourir avec moi les différentes contrées. Je sais çiu'il en coûte un peu pour y aller loin ; mais considérez , s'il vous platt, que c'est au pays du beau que je vous appelle, et vous me permettrez ae croire que je ne vous dépayse pas.
D'abord, sortons un moment de ce monde matériel et terrestre, pour nous transporter dans la région des esprits, ou, comme parle saint Augustin, dans ce monde intelligible, qiui est le séjour de la lumière et de la vérité. Là , pour peu que nous nous rendions attentivement à nos idées primitives, nous verrons tous les êtres que nous connaissons, Dieu, l'esprit créé, la matière, placés chacon dans le rans que lui marque dans l'univers son degré aessence et de perfection; Dieu à la tète, comme Tâtre infini et soivtiM».
bICTIONNÂlRL D'ESTHETIQUE
Tésprit crée immédiatement au-dessous, comme son premier sujet, par sa prérogative essentielle ae se connaître lui-même, et de pouvoir s'élerer à son auteur: la matière dans le dernier rang, comme une substance aveugle et purement passive, capable de re^ cevoir Tètre , mais incapable de le sentir. A la Tue de cette lumière, je le demande,
r>eut-on douter un moment que ce ne soit là 'ordre Téritable des trois divers êtres qui renferment tous les objets de nos connaissances? Peut-on douter que cet ordre ne soit essentiel, immuable et nécessaire, comme Tessence même de ces objets? Peut-on douter que cet ordre, immuable et nécessaire 3ui règne entre les objets de nos idées , ne oive aussi régaer dans les jugements que nous en portons? Et s'il n*y avait dans le monde que des esprits, je ne dis pas péné*trants, mais attentifs aux premiers principes de la raison, n'aurais-je pas tort même d in* sistersi longtemps sur une vérité qui sedé^ montre par la seule intelligence des termes? f Or, de là je conclus, en trois mots, toutes les règles du beau dans les mœurs : que l'Etre suprême doit donc avoir le rang suprême dans notre 'estime, dans notre amour^ dans notre attachement ; que nous devons donner à l'esprit le premier pas sur le corps ; et que si ces deux êtres, malgré la distance infinie qui les sépare, se trouvent réunis ensemble pour composer un même tout, il faut que le corps soit soumis à l'esprit, comme à son supérieur naturel ; ou, si Ton veut me permettre cette expression, il faut que l'esprit se considère dans le corps, comme un gouverneur d'une place dont il doit ré-* pondre, à tous les instants du jour et de la nuit, au souverain qui la lui a confiée. Voilà l'ordre primitif, que les sens ne connaissent pas, mais que la raison ne peut ignorer; ordre essentiellement juste, puisqu'il établit chaque être dans son rang essentiel ; ordre par conséquent éternel, absolu, immuable; nous ne craignons point d*ajouter, indé-
Ësndant de toute institution même divine, t en cela, bien loin de manquer au respect que nous devons à l'Etre souverain, nous lui en rendons, au contraire, le plus signalé témoignage, puisqu'il est visible que nous ne pouvons lui conserver son rang et ses droits, sans maintenir Tordre qui les lui donne dans la possession de sou indépendance et de son immutabilité absolue.
Ainsi, manifestement, nous avons dans la morale un point fixe où il faut tout rapporter, l'ordre essentiel que nous apercevons entre les trois divers objets de nos connaissances, Dieu, Tesprit et le corps : c'est la Première règle du beau dans tes mœurs, lous avons dit que la seconde est Tordre naturel ; je veux dire de.ce bel ordre que le Créateur a établi parmi les hommes. Voyons de quelle manière.
^ Jusçiu'ici, Messieurs, je n'ai parlé qu*à Tesprit, en vous représentant les idées primitives de la raison sur le beau moral ; je
vais parler au cœur, en vous rappelant les premiers sentiments de la nature : et commet sans doute, il n'y a personne dans la compagnie qui ne se fasse la justice de s'en piquer, je me flatte que, dans cet endroit, vous m*entendrciz eoeon nmux, on tfa moins plus agréablement que lorsque nous étions aans ce monde intelligible, qui ne Test pas trop au commun des hommes : je rentre donc dans le sensible.
Il est évident que tous les hommes sontf de leur nature, parfaitement égaux, et par conséquent, que si le Créateur les avait kmv mes tous ensemble, indépendamnient les uns des autres, il n*y aurait point entre eux de subordination naturelle : il û* y aurait, dans cette hypothèse, ni supérieurs, ni in« férieurs. iry aurait peut-être de3 amis» mais point de sujets, point de maîtres^ point de rang ni d'autorité légitime. Nous serions tous dans un parfait niveau de conditionsi et chacun de nous composerait, à part, comme un petit état isolé, libre et indépendaDt, mais qui aurait aussi le malheur de se voir étranger à tout le reste du monde. Que Ulait-il donc faire pour mettre parmi nous un ordre constant qui, sans détruire notre é^ lité naturelle, nous subordonnât néanmoms les uns aux autres par une loi efficace?
On admire, avec raison. Tordre qui règne dans les cieux, dans le cours majestueux H uniforme des étoiles fixes, qui nous cacbeot tant de rapidité sous une apparence de repos ; dans la marche IU»re des planètes qiti« malgré les erreurs inséparables d'une course vagabonde, ne sortent jamais de leurs ranp dans leurs plus grandes irrégularités. Mais on me permettra de le dire, dans toutes eei merveilles du monde, si dignes de nos admirations, rien de comparable à Tordre que le Créateur a établi parmi les hommes, et aa moyen qu'il a trouvé dans sa sagesse poar le maintenir, malgré l'obstacle de notre égih lité naturelle. C'est de les soumettre lésons aux autres par la loi la plus doucCf la pins forte et la plus facile à reconnaître, qui est celle du sang et du sentiment. On ne dé* couvre bien le fond des choses, que lorsqu'on les examine dans leur naissance. Ke* montons à notre origine.
La plus ancienne des histoires, qui eH aussi la plus incontestable, nous appcecd (768) que Dieu a formé un premier noauM pour être, après lui, le père commun di tout le genre humain ; c'est le principe di Tordre que nous appelons naturel. Car dis lors voila nécessairement des rangs élablii parmi les hommes ; un père, voilà un ouitre, un roi, mais dont Vempire est adcMi
{)ar la tendresse paternelle ; il y a des m* ans, voilà des sujets, mais dont la sujétioi est tempérée par la douceur de Taffedifla filiale ; ils ne lui naissent pas tous ensenhiib mais successivement s voilà un drtti d'd* nesse, et en général celui de Tftge qjoï inspire du respect et de la véneratioo; enfants lui eu donnent d'autres ;
APPENDICE. ^ ESSAI SUR LE BEAU
fiiniilles distinguées^ mais toutes unies en- Ire elles par les tendres noms de frères, de sœurs, de proches; ces familles se multiplient; voilà des peuples rassemblés sous divers chefs, mais tous encore subordonnés à nn seul qui, étant leur père commun, demeure toujours leur roi naturel : ces peuples s'étçnt encore multipliés de son vivant et sous son règne, qui fut de neuf cents ans entiers, couvrent enCn toute la surface de la terre; voilà les hommes bien séparés; les uns demeurent sur la terre ferme , pendant que les autres vont, par colonies^ peupler les lies de la mer.
Oui, voilà les hommes bien séparés, mais ils ne sont pas désunis; un sentiment secret imprimé dans leur âme par les mains mêmes de la nature les rapproche touS malgré la distance des lieux. L*hist'oire de notre première origine s*est perdue dans la mémoire de la plupart des peuples ; mais la tradition s'en est conservée dans les cœurs. Nous la trouvons parmi les barbares comme parmi les nations policées ; et quand nous allons chez eux ou qu'ils viennent chez nous , nous sentons profondément , surtout dans nos besoins ou dans les leurs , que nous ne pouvons nous empêcher de les reconnaître pour nos frères. Ce n'est pas une leçon que nous^ ayons apprise des philosophes; ce n'eslj.pas^une loi que nous ayons reçue des législateurs. Avant qu'il y eût des philosophes, il y avait des hommes, et avant qu'il y eût des législateurs, il y avait une loi d'humanité , un sentiment naturel et intime qui nous unissait tous. C*est un hiritage que nous recevons, en naissant, du oœar de nos pères, et que notre sang porte, pour ainsi dire, empreint dans toute sa masse. La frénésie du libertinage le méconnaît quelquefois, je l'avoue; la stupidité Tassoupit et rendort; le trouble des passions I étouffe pour un temps; la petitesse de certaines flmes le restreint dans les bornes d'une famille , d'un canton, d'une province, dans ce qu'on appelle sa patrie. Mais j'en atteste ici toutes les consciences attentives, le premier moment lucide de la raison le reconnaît dans les plus libertins; le premier réveil de la stupidité le découvre aux esprits les plus fermés à tout le reste; le premier calme des passions lui rend la vie et sa vivacité naturelle, la première liberté que nous laissons à notre cœur de s'étendre au gré de ses désirs ; il embrasse tuute la nature humaine. Je me trouve aussitôt partout où il y a des hommes : en Europe, en Asie , en Afrique, dans l'ancien et dans le nDuveau monoe. Je m'informe de leurs nouvelles comme d'une partie de ma fémille , quelle est leur situation , leur manière de vivre, leur religion, leurs lois, leurs mœurs. Je ne distingue ni Européen , ni Asiatique, ni Grec, ni Barbare, ni Franfais, ni Romain. Cette portion de matière que j'appelle mon corps n'est que d'un pays ; ■K^n cœur voit partout des compatriotes, ou
plutôt des proches, dont, à la vérité, je ne connais pas le degré du sang qui me les lie, mais dont je sens bien que je ne puis méconnaître la sanguinité. -,
Au reste. Messieurs, ce n'est point là uu sentiment qui me soit particulier. Je n'eu rougirais pas, quoique j'avoue que ma solitude me ferait peur. Mais je n'ai rien à cra'indre; c'est le sentiment général du cœur humain, fondé sur l'ordre primitif de la nature, et qui se déclare par mille traits lumineux dans toutes les histoires. On sait que Socrate , le plus sage des Grecs , regardait toute la terre comme sa patrie, parce qu'il y voyait partout des hommes. On sait que Senèque, le prince de la philosophie romaine, veut (769) que nous regardions tous les peu*
Îles du monde comme nos concitoyens, •'autres philosophes nous demandent en* core plus ; ils veulent que nous regardions tout le genre humain comme une seule et môme famille. Que faut-il encore pour achever de convaincre les esprits les plus pyrrhoniens, qu'il y a dans tons les cœurs uu sentiment général d'humanité indépendant de l'éducation , de l'opinion , de toutes les institutions arbitraires -des hommes? Voudraient-ils que nous leur fissions voir tous les peuples rassemblés pour le croire? Nous avons de quoi les satisfaire, ou du moins l'équivalent de la preuve qu'ils nous peuvent demander. Ce beau sentiment, qui embrasse tous les hommes, dans le cœur. de chaque homme en particulier, a été en effet solennellement reconnu dans une assemblée fameuse que nous pouvons considérer comme les états généraux de la nature humaine.
Saint Augustin rapporte, sur la foi de l'histoire, que la première fois ou on entendit à Rome prononcer sur la scène ce beau vers de Térence :
Homo mm; hwnani mhil amealiemmi péto,
« Je suis homme, et je ne puis regarder ni la personne d'un autre homme, m ses intérêts, comme étrangers, » il s'éleva dans l'amphithéâtre un applaudissement universel. 11 ne se trouva pas un seul homme dans une assemblée si nombreuse , composée de Romains et des envoyés de toutes les nations déjà soumises ou alliées à leur empire, qui ne parût sensiblement touché, attendri , pénétré. Or, que nous apprend un concert si unanime entre des peuples d'ailleurs si peu concertés, si différents d'opinions, de mœurs, d'éducation, d'intérêts?
Que dis-je? la plupart ennemis secrets, quelques-uns môme déclarés? N'est-ce point là évidemment le cri de la nature, qui, dans ce moment d'audience que chacun donnait à la raison en écoutant Facteur, suspendait toutes les querelles particulières pour prononcer avec lui solennellement cette oelle maxime ^ que tout homme est notre prochain, notre sang, notre frère ? Votre cœur^ Messieurs, à ce moment l'entend aussi, saus
(7e9) Sca., D$ umuiuU. aa. c. 3.
DICTIONNAIRE DTSTHETIQUE.
ÏÏJi
doute , ce cri de la nMure qui rend un témoignage si glorieux à la sagesse de son Auteur; ou si quelqu'un de la compagnie ne l'entendait pas, je lui permets de m'interrompre pour en faire sa confession publique ; et après cela , peut-être , je lui dirais pourquoi il est sourd.
Conclusion, parconséquent, évidente, que, de même qu^il y a dans nos esprits un ordre d'idées qui est la règle de nos devoirs essentiels par rapport aux trois genres d*ôtres que nous connaissons dans Tunivers, il y a aussi dans nos cœurs un ordre de sentiments qui est la règle de nos devoirs naturels par rapport aux autres hommes , selon les divers degrés d'union ou d'affinité que la Providence nous a donnés avec eux.
Je sais. Messieurs, que ces premiers sentiments de la nature, quoique beaux, quoi- Sue délicieux même , quoique ineffaçables e notre cœur, y trouvent néanmoins de cruels ennemis à combattre , je veux dire des passions rebelles qui semblent nées pour le malheur du genre humain. C'est une contradiction, mais qui n'est que trop réelle. Toutes les passions humaines sont naturellement misanthropes, et ne tendent, si on 2es laissait faire, qu'à la destruction totale de l'homme. La colère en veut à sa vie, l'ambition à sa liberté, l'avarice à ses biens, renvie à son mérite ou à ses succès ; la plus basse de toutes, si basse que je n'osif la nommer, à son honneur et à sa vertu. Il fallait donc un frein pour en arrêter la licence; i. fallait armer les droits de Tordre essentiel et de Tordre naturel contre la fureur de leurs attaques. C'est ce qu'on a exécuté en leur opposant la barrière de Tordre civil et politique, troisième règle du beau, dans les mœurs, dont il nous reste à éclaircir Tidée. Nous n'avons qu'à jeter les veux sur la carte du monde moral, pour découvrir par toute la terre une étonnante inégalité dans les conditions humaines : les unes immédiatement ordonnées par la providence du Créateur; des grands et des petits, des riches et des pauvres , tels uniquement par le sort de leur naissance; les autres établies par la prudence des législateurs pour maintenir chacun dans ses droits et dans ses devoirs ; des princes, des magistrats, des officiers de toute espèce préposes par les lois, ceux-ci pour veiller, ceux-là pour commander, d'autres pour exécuter : c'est ce que nous entendons par ordre civil et uoliti(]^ue.
11 n'est pas question de le justifier à ceux ui auraient le malheur d'être mécontents e leur partage ; il n'est jamais permis de demander à Dieu raison de ses ordonnances, et il n'est plus temps de la demander aux hommes. L'ordre est établi, nous ne le changerons pas , et nous aurons pluidt fait de nous y soumettre que de nous en plaindre. Mais de plus, sans demander ni à Dieu ni aux hommes raison de leur conduite, il n'est pas difficile de prouver que, dans Tétat présent de la nature humaine, cette inégale distribution des biens et des rangs était absolument nécessaire, et que de là même il
résulte dans l'univers une espèce de beauté qui compense, peut-être avec usure, le désordre apparent de l'inégalité des partages.
Que celte inégalité soit une suite néciMsaire de Tétat présent de la nature humain?, la preuve en saute aux yeux. Faites aujourd'hui, entre les hommes, le partage le plus égal et le plus géométrique des biens de la terre, l'inégalité s'y remettra demain par It violence des uns ou par la mauvaise économie des autres. Il faudrait ignorer trop parfoitement le monde pour en douter. Jh même, que Ton mette aujourd'hui tous les hommes dans un parfait niveau pour les rangs, ce niveau, dont la théorie parait si agréable, se verra demain renversé dans la firatique par l'esprit de domination, qui sai» sira les plus forts pour s'élever sur la Hêb des plus faibles, ou par l'esprit d'adulation, qui prosternera toujours les plus faibles aux pieds dés plus forts. En faut-il d'autres pre^ ves que le malheur des Etats qui tombeol dans l'anarchie par le mépris de Tordre établi par les lois ? Quelle confusion 1 queUi tyrannie sous le nom de protectioo des pea-
Eles ! quelle servitude sous le nom de Herté 1 11 n'y a pas bien longtemps que nous en avions à nos portes un exemple qui a ùà frémir toute l'Europe. L'égalité géooaétriqia ne pouvant donc suosister entre les hommes^ ni pour les biens, ni pour les rançs, qse nous dicte la raison, notre propre intérêl, celui de nos concitoyens, que nous ne de-* vous jamais séparer du nôtre 7 sinon qusb
f)0ur nous rendre mutuellement heureuif M aut nous contenter de cette espèce d'égalM morale, qui consiste à maintenir chacun dais ses droits, dans son état héréditaire on a^ quis, dans sa terre, dans sa maison, dans m liberté naturelle, mais aussi dans la subordination nécessaire pour y maintenir iei autres. C'est ainsi que les lois égalent foui le monde. Pouvons-nous sagement souhëter d'être plus ésaux 7
Or, voilà le chef-d'œuvre de Tordre dvil et politique. 11 remplace, par réauîté dM lois, Tégalité des conditions. Il n était pu possible de les mettre de niveau. Il atronvé une balance pour les mettre du moins tel une espèce d'équilibre; et de là, cioahiaa d'avantages, combien même d'agnSmenls il de beautés ne voyons-nous pas naître la société civile I C'est de quoi il î encore à notre bonheur de nous bien
vaincre.
Avant Qu'il y eût jmrmi les hommes ordre étaoli par les lois, quelle était Ibi du monde? La violence, les rapines, Ice sassinats. Représentons-nous tous les i ges que peut produire une armée de ^^ sions décnainées. Nulle assurance pov h vie, nulle sauve-garde pour les biens» m1 asile pour Thonneur. La force, qui e au lion l'empire sur les animaux, lo ^ aussi sur les hommes au premier ifui se sentait assez puissant poor kîa
t'uguer. C'est un fait attesté per lonles 1» listoires sacrées et profanes ; mais void — ' barrière qui va arrêter le cours do ' '
APPENDICE. — ESSAI SUR LE BEAU
i que le;} hommes eurent inventé le des lois pour mettre la force à la quand, pour les faire exécuter, on é de la puissance du slaive un ma* >nprème, ici un roi, là un sénat, là ait populaire, car je ne décide point s diverses formes de gouvernement ; lot, quand on eut établi l'ordre civil ablir dans ses droits celui de la nalel heureux changement de scène I rdination succède à Tindépendance, à la confusion, la justice à la force, {publique à l'inquiétude générale, clés partii^uliers aux alarmes contii tout devient tranquille sous la pro* des lois. Sous cette garantie, nous I sans crainte voyager dans toutes les lu monde habitable ; dans les pays *8, sur la foi du droit des gens, et odtre, sur la foi des ordonnances : elles sont nos gardes ))endant le is sentinelles pendant la nuit, nos fidèles en tout temps et en tout lieu, que endroit du royaume que je me te, je vois partout le sceptre de mon assure ma route, qui tient tout en tout en paix, les laboureurs dans les les, les artisans dans les villes, les ids sur la mer, les voyageurs dans s. 11 semble que toutes les passions ésarmées. Le cœur ()eut bien encore roir secrètement quelques impresbelles; mais le bras, retenu par la n*ose plus les servir à leur gré. Sem* ï ces torrents qui coulent entre des les, il faut qu'elles se resserrent irs bords, ou s*il v en a quelqu'une )rde encore malgré la digue des lois, coup de sceptre vient, qui la taii à rentrer dans son lit pour ne plus que son propre terrain, ou du moins causer au aehors aucun ravage con-
3e n'est là que l'extérieur de l'ordre politique; pénétrons-en l'intérieur, t le ressort secret qui maintient si ment cet ordre dans une machiiie imposée qu'un Etat, et dans un si 3mDre d'Etats si différents, répandus monde, les uns plus forts, les autres )les, ceux-ci monarchiques, ceux-là iains , tous naturellement satisfaits
pour sa propre maison, mais qui s'enflamme
f>ar celui des autels ; qui réunit ainsi tous es motifs divins et humains pour nous lier ensemble inséparablement aous les idées les plus touchantes, les rois à leurs peuples comme à leurs enfants, les peuples à leurs rois comme à leurs pères ; les peuples entre eux comme les enfants d'une même famille. Car, en effet, ne sont-ce point là les idées que nous présente naturellement le nom de patrie 7 On père, des enfants, une famille réunie sous la même autorité paternelle : il n'en fallait pas moins pour maintenir tous les états chacun dans ses bornes, pour les conserver entre eux dans ce bel équilibre, que la politique humaine chercherait en vain, si la nature ne lui en fournissait lo ressort et le point d'appui nécessaire dans l'amour de la patrie ; enfin, pour tenir chaque peuple attaché au lieu de sa naissance, quoique souvent très-mal partagé des biens de la vie; à sa forme de gouvernement, quoique souvent très-dure; à ses lois et à ses coutumes , quoique souvent très-incommodes, il n'en fallait pas, dis-je, moins pour produire dans Tuniver? tous ces miracles de constance. Mais ausiii. Messieurs, vous m'avouerez qu'il n'en fau' pas davantage pour démontrera tout esprit attentif que par là Tordre civil, quoique arbiti aire dans une infinité de ses règlements, rentre néanmoins dans l'ordre naturel, ou plutôt que Tordre civil, pour mériter ce nom, ne aoit être autre chose que Tordre naturel orme
f)ar la force du pouvoir suprême poui se aire obéir.
Concluons en deux mots nos trois article ^ préliminaires. De même qu*il y a un ordro d'idées éternelles qui doit régler les jugements que nous portons des oojets considérés en eux-mêmes par leur mérite absolu, et un ordre de sentiments naturels qui doit régler nos affections pour les autres hommes, par le mérite, si j'ose dire ainsi, du sang qui nous unit ensemble dans une source commune; il y a aussi un certain ordre d'égards civils qui doit régler nos devoirs extérieurs par le mérite du rang, de la condition ou de la place des personnes avec qui nous avons à vivre ou à traiter dans le monde.
Mrtmrp imiirvu nn'nn Iac liii««p ionîr ^^ principes supposés , nous n'avons
que
r y fait trouver? C'est une des merde la Providence, nécessaire pour )r les nations de se confondre ou de ire , une merveille d'autant plus ad-* que depuis la dispersion des peu* s la voyons partout subsister, comme ême et^sans effort , je veux dire Ta- ! la patrie, amour aussi naturel que de nous-mêmes et de nos parents, en nous par instinct, mais qui se I par la raison, qui s'accroît par l'ha* nais qui se fortifie par la réflexion : iblit <f abord par l'intérêt, mais qui 3nt par l'honneur et par la vertu ; lume, pour ainsi dire, par le zèle
DiGTi0!i!f. d'Esthétique.
vre le cours des conséquences pour y trou^ ver la réponse à toutes les questions du beau moral ; en quoi il consiste ? combien il y en axie sortes? quel est en particulier le caractère propre qui les distingue ? et, en général, quelle est la forme précise du beau dans les mœurs 7
En quoi il consiste ? On voit d'abord que c'est dans une constante, pleine et entière conformité du cœur, avec toutes les espèces d'ordres que nous avons distinguées.
Combien il y en a de sortes ? Nous avons distingué trois espèces d*ordre: un ordre essentiel, un ordre naturel, iin ordre civil ; d'oii je conchif trois espèces de beau mortt,^^
ns
DlCTrONS^AIRE D^ËSTHETIQUE.
un bcBu mornl essentiel, un beau moral naturel, un beau moral civil.
Quel est en particulier le caractère propre qui les dislingue? II est encore évident que ces trois sortes de beau moral se doivent définir chacune par Tespèce d'ordre qui la dénomme. Le beau nroral essentiel» conformité du cœur avec Tordre essentiel, qui est la loi universelle de toutes les intelligences; le beau moral naturel, conformité du cœur avec Tordre naturel, qui est la loi générale de toute la nature humaine ; le beau moral civil, conformité du cœur avec Tordre civil, qui est la loi commune de tous les peuples réunis dans un même corps de cité ou d*Etat.
Je suppose. Messieurs, que les principes généraux que nous avons d'alK)r(i établis, vous sont encore assez présents pour y voir, tout d*un coup, la preuve de mes réponses au\ trois premières questions proposées. La dernière, qui est plus subtile, demande un examen plus [)rofond. II s'aeit de savoir quelle est la forme précise du beau dans les mœurs? Je veux dire, pour mettre la question dans tout son jour , ce qui , dans les mœurs, dans les sentiments, dans les manières , dans les procédés, constitue le vrai honnête, le vrai décent , le vrai sublime, le vrai sracieux, en un mot , la vraie beauté morale de Thomme?
Pour satisfaire à toute sorte d'esprit, j'appuierai ma réponse, comme dans le premier discours, sur une autorité respectable. C'est Tunité, dit saint Augustin, qui est la vraie forme du beau en tout genre de beauté : Omniâ porro pulchriiudinis forma unUat €$t (770). Nous avons déjà adopté ce principe dans toute son étendue : nous croyons Tavoir suilisamment démontré du beau visible; faisons-en l'application au beau moral.
On peut considérer Thomme en deux états, seul ou en société. Il doit partout avoir ce qu'on appelle des mœurs. Voyons en quel sens il est bon de dire que dans Tordre moral, comme dans Tordre physique, c'est toujours une espèce d'unité qui est la forme essentielle du beau :
Quand je dis que Thomme peut être considéré seul, je ne prétends pas que dans cet état il soit absolument sans société. Dans quelque solitude que nous puissions être, nous avons toujours à vivre avec Dieu et avec nous-mêmes, c'est-à-dire que dans la retraite la plus sombre et la plus isolée, nous avons toujours un maître à contenter, un empire à gouverner sous ses ordres, un Etat à policer, des sujets à réduire , en un mot, un peuple de passions à mettre à la raison. Ce n'est point là être sans compajsnie ; c'est en avoir trop : et Tauteur qui a dit que Thomme n'est jamais moins seul que lorsque! est seul, a dit peut-être plus qu'il ne voulait dire : car au lieu de ces belles pensées, avec lesquelles on suppose qu*il s entretient dans la solitude, quelle est sa com-^
(770) S. Aug., ep. f 8, edic PP. SB.
Cagnie la plus ordinaire? Dne imagination izarre et impérieuse qui veut régner sur son esprit ; des sens rebelles qui entreprennent ae gouverner sa raison ; des faumeun sans règle, qui le subjuguent tour à tour ; des besoins qui crient toujours famine ; des désirs plus inquiets encore que %bs besoins : des idées fantastiques de gloire ou de bonheur> qui multiplient encore i TioGni el ses besoins et ses désirs, autant d'ennemis secrets, autant de partis contraires qui le divisent, et qui se divisent eux-mêmes pour le tirer chacun de son ôêlé. Faut-il s'étonner que la plupart des hommes cherclienl à s'éviter avec tant de soins? Ils ne peuvent rentrer chez eux sans trouver la guerre, la siédition, la révolte, sans y voir toutes les horreurs et toute la difformité d'un Etat armé contre lui-même.
Voulez -vous faire succéder Tidée du beau à ce monstre de laideur, mettez Tordre dans cette multitude confuse de sentiments ennemis : que la raison commande à l'Ame, que l'Ame reçoive la loi et la donne au corps , que le corps, docile, ne fasse jamais qu'obéir sans murmure, ou du moins sans révolte. Vous rétablirez aussitôt la subordination dans toutes les facultés de Tbommc, dans ses affections, dans ses sentiments, la subordination y mettra Tajcord, Taccord la décence, et le tout ensemble se trouvera ainsi réduit à une espèce d'unité, où rien ne se contredit, ne se dément. Or, par les principes du simple sens commun, n'est-ce point là dans les mœurs de Thomme considéré seul, ce qu'on doit appeler grand, noble, sublime, beau; régner sur soi-même sous Tempire de la raison éternelle qui est une, et qui rend tout un?
Suivons Thomme dans la société. N*est-il pas évident que Tunité y doit faire encore la véritable beauté de ses mœurs ? Que sas discours soient toujours d'accord avec sa pensée, sa conduite avec ses maximes, ses maximes avec le bon sens, son air et ses manières avec son état , avec sa naissanct, avec son Age, avec la placer qu'il tient dans le monde : quelle estime aussitôt ne conc^ vons-nous pas pour sa personne? Tout y platt, parce que tout y convient : tout y plait , parce que tout y est un. Et par M raison des contraires , quel mépris ne seitons-nous y^hs naître, sans égard ni ao tn^ ni à la naissance, ni même quelquefois ai mérite personnel, à la vue de ces gens q«i paraissent toujours en contraste et en opiiesiiion avec eux -mêmes? Quaild nous voyees, par exemple, un air cavalier dans an ' d'église, un air de soldat dans un de robe, un air de magistrat dans on d'épée, un air de village dans un ooorlisia. un air de cour dans un anachorète, nnav de Caton dans un jeune homme, on air éi petit-maltre dans un vieillard , en na MW un air de masque sur un visage^ on ne psai s'empêcher d'en rire : pourquoi 7 Noos ocrchions un homme, et nous en trouvons deux
APPENDICE. - ESSAI SLR LE BEAU
souslambinelfite, et toujours deux hommes qui ne conviennent pas. C*est ce qui fait le ndicule , assortiment bizarre, qui est toujours diamétralement opposé au beau dans les mœurs. 11 n*est peut-être pas impossible de les avoir bonnes avec ce défaut; mais il est certain qu'on ne peut les avoir belles» tandis que la contrariété de la personne et da persofinage rompra , pour ainsi dire, Tanité de Thomme par leur opposition indécente : c'est un principe incontestable du bon sens.
Des manières je passe aux procédés.
N*est-ce pas encore par cette règle de l'unité partout nécessaire pour la beauté des mœurs» que nous mesurons naturellement l'estime ou le mépris, Tamuur ou la haine, la louange ou le blArae des diverses couduites que nous voyons tenir aux hommes dans la société? Car, pour n'alléguer çiue des exemples très- comm uns , pourquoi la justice, qui, sans acception de personnes, rend à chacun ses droits, nous parait-elle une si belle vertu? c'est qu'en jugeant ainsi toutes les conditions par féquité do la même loi, elle nous fait souvenir agréablement que nous sommes tous égaux, tous un par nature. Pourquoi , au contraire , un procédé injuste et inique nous [>aralt-il si révoltant? il rompt ce nœud d'équité qui nous réunissait tous, malgré la distance de nos fortunes. Pourquoi la modération est-elle dans le monde si généralement estimée? c'est qu'elle nous (ait voir des hommes qui tiennent à la M)€iété plus qu*à eux-mêmes. Pourquoi, au contraire, les humeurs intolérantes et emportées sont-elles partout en horreur? elles aont toujours prêtes à faire schisme avec tout Tuaivers. Pourquoi sommes-nous si charmés de la politesse des grands, qui sa- Yent, par bonté , descendre jusqu'aux plus petits? c'e^t qu'elle rend témoignage à Tuoité de la nature. Pourquoi , au contraire, a-l-on tant de mépris pour la Gerté de quel-
3ues nouveaux nobles, qui, à peine sortis e la roture, se croient déjà au rang des demi-dieux? c'est que par là il semble qu*ils renoncent à la communion de Tespèce humaine. Pourquoi Tamitié entre les proches nous offre-t-elle une idée si agréable? c'est que nous aimons à voir l'union naturelle du Mng ratifiée par le choix du cœur. Pourquoi, au contraire, tient-on pour monstres des frères ennemis, des enfants ingrats, des [)arents dénaturés? c'est que la nature ne neut, Mns horreur, voir désunis des cœurs ou circule le même sang. Pourquoi tous les siècles ont-ils donné tant d'élnges aux amateurs de la patrie, à un Machabée, qui s'immola pour la liberté de ^on peuple , à un Codrus et à on Décius, qui se dévouèrent à la mort pour le lalut de leur armée ? ils conservèrent en mourant Funité du corps dont ils avaient llionnenr d'être membres. Pourquoi , au contraire, détestons -nous les rois tyrans, les ministres brouillons, tous les gens de parti et de cabale ? ris déchirent un corps dont
ils devraient maintenir l'intégrité i^ux dépens de leur propre vie. Pourquoi, au seul nom de la paix, que notre srand monarque vient de nous procurer (771;, voyons-nous la joie partout répandue? elle nous annonce l'union et la concorde. Mais, au contraire, pourquoi la guerre la plus juste nous parait-elle toujours un fléau si terrible? elle rompt l'unité du genre humain.
Il me serait aisé de pousser plus loin cette induction, en citant 1 un après Tautre tous les jugements de la nature, pour démontrer le^rand principe que nous avons adopté de saint Augustin : Que dans le morale comme dans le physique^ cest toujoun une espice dCuniti qui constitue la forme du beau. Mais je crois en avoir assez dit, et je finis en rassemblant tous les traits du beau moral dans une peinture sensible, que j'emprunte d'un ancien philosophe, pour faire voir que tout ce aue fen ai dit de plus fort ne passe pas les lumières de la raison naturelle. On reconnaîtra aisément Sénèque à sa manière de peindre, forte, vive, noble, hardie, qui va quelquefois au delà du but, mais qu'il est facile d'y ramener
Voulons-nous, dit-il, nous tirer de cette bassesse de mœurs si commune dans le monde (772)? Elevons d'abord nos idées.
Considérons-nous dans l^univers comme habitant deux grandes républiques; l'une immense et véritablement publique, celle qui embrasse tous les êtres sociables , Dieu et les hommes ; l'antre plus bornée dans son contour, celle où la Providence iious a, pour ainsi dire, inscrits et incorporés par le sort de notre naissance. Duas animo respublicas complectamur : alteram mùgnam et vere peibitcam^ qua dii atque hommes continentur : alteram cui nos ascripsit conditio nascendi. C est dans ce point de vue que tout l'ordre de mes devoirs se présente à mon cœur sous la forme la plus aimable : je les vois, je les veux suivre. Et premièrement dans cette république universelle*, qui embrasse lous les êtres sociables. Dieu a la tête, je veux désormais me le représenter sans cesse audessus de moi, au dedans, et partout à mes cdtés, veillant nuit et jour sur mes pensées^ sur mes discours, sur toutes mes démarches. Prœsides deos supra me, circa me, stare sciam^
{actorum dictorumque censores (773). Dans a république générale des hommes, je n'oublierai jamais que je suis né pour eux, rendant même grâce à l'Auteur de la nature d'une si glorieuse destination, de m*avoir fait pour tout le monde, et tout le monde pour moi. Ego sic vivam^ auasi mesciam alits natum^ et naturœ rerum hoc nomine grattas agam : unum me donavit omnibus , tint mihi omnes. Dans la république particulière, où la Proyidence m'a placé, dans le monde, je n'aurai rien à moi qui ne soit à mes concitoyens. Sans ambition , sans envie, ie verrai leurs terres dans l'abondance avec le même plaisir que les miennes propres, et je regarderai tocijours les miennes comme une es-
(771) Kii 1706.
(77i} Scneq., De olio Sap,, c. 31.
(773) De mia beûîa^ e. M.
tu
DICTIONiNAlRE DESTllETIQUE
MO
pèce commane, dont je ne me réseryerai que le soin de la faire valoir à leur profit. Ego terraê omnes tanquam meas videbo^ meas tanquam omnium. Surtout en garde contre tout esprit de ligue, de secte ou de parti , jo n^époiiserai jamais sans réserve, ni tous les intérêts, ni tous les sentiments d'aucune société, bien moins d*aucune personne particulière. S'attacher ainsi aux uns h Texclu^* sion des autres , ce n*estpas union ni concorde, c'est fadtion et cabale. Sententiam si guis uniuê sequitur^ non id vilŒy sed factionis est [?%). Dans le commerce ordinaire de la vie civile, sensible à Tamitié» incapable de 4mine, complaisant pour mes amis, je serai loujours prêt à faire le premier pas, ou pour nous unir plus étroitement, ou pour nous réunir plus promptement. Ego amicis jucunduSj inimicis mitis et facilis , exorabor antequam roger. Dans le plus secret de ma maison, je regarderai tout ce que je fais, selon les yeui de ma conscience, comme ayant tout le public pour spectateur. Populo teste fieri credam quidquid me conscio faciam. Maître de mes sens, ie me garderai bien de partager avec eux I empire de mon cœur. Suis-je donc né pour être Tesclave de mon corps ? Major sum , et ad majora genitus ,
Îuam ut mancipium sim corporis met (T75}. lans la fAcheuse nécessité de conserver un sujet rebelle, je songerai moins à satisfaire ses désirs au*à les apaiser; jamais h les assouvir. Eaendi eril bibendique finis^ deside^ ria naturœ restinguere, non implere (776). Laborieux et infatigable, je le soumettrai aux plus grands travaux, en soutenant sa faiblesse par mon courage. Laboribus^ quan-^ iicunque erunt , pareboy animo fulciens cor^pus. Et quand la Providence me viendra redemander la vie qu'elle ma donnée, je tâcherai, par le bon usage de ses dons, fie la lui rendre meilleure que je ne Tavais reçue, en ])njnant tout l'univers à témoin que, si je u*ai point été vertueux, j*ai, du moins, aimé la vertu; que j*ai rempli mes jours d*occupations utiles, et qu'en conservant ma liberté, j*ai toujours eu soin de respecter celle des autres. Quandoque autem natura spiritum repetetf testatus exibo^ bonam me conscientiam amasse^ bona studia : nullius per me libertatem imminutam^ minime meam.
C'est, Messieurs, l'idée qu'avait, du beau dans les mœurs, un philosophe qui n'avait pour g^uide que le bon sens naturel, et encore bien obscurci par les ténèbres de son siècle. Quelle doit être la nôtre, avec des lumières infiniment supérieures à celles de la philosophie païenne? Mais enfin , me dira-t-on, qui la pourra remplir, <:etttt grande idée? On me permettra de ré|>oAâre, qu'il me suffit d'avoir prouvé que le beau moral e^t une conquête proposée à tout le monde imr l'Auteur de la nature. Facile ou difficile, ce n'est pas de quoi il.s*agit : nous la devons entreprendre, chacun en personne, tous en corps. L'ordre eu est porté, la loi est gé-
(774) ïïe otio Sap., c. 50.
7;5> Ep. (»k
nérale: et quand elle pourrait avoir des exceptions, vous m'avouerez, Messieurs ^ que ce ne serait pas pour une académie ds belles-lettres, h qui rien ne convient mieux
aue d'être en même temps une académie e belles mœurs.
DISCOURS IIL
Sur le beau dans les pièces d'esprit.
Messieurs,
Après le beau dans les mœurs, dont j*ai eu I honneur de vous parler dans le discours précédent, il n'est point de sujet plus diene de l'attention d'une académie, que cefui où Tordre des matières me conduit auiourd'hui tout naturellement; je veux dire» Te beau dans les pièces d'esprit. Vous savez, Messieurs, que c'est lace que le publie .attend de vous. On peut supporter le médiocre dans les autres personnes qui se mêlent de parler ou d'écrire, surtout en certains genres et en certaines circonstances. On ne leur demande que le bon et le solide dans un discours d'affaires, dans un plaidoyer, dans un sermon devant le peuple* dans une apologie nécessaire, dans un journal, dans un mémoire, et, pourvu qu ils j évitent les défauts trop palpables de style ou de langage, on leur passe tout le reste sans difficulté. On demande plus à un aca» démicien. Ce titre, qui annonce un homme tiré de la foule ties gens de lettres, est comme un engagement public et solennel de sortir des voies communes. On veut que dans ses ouvrages il porte le boa jusqui l'excellent. On veut qu'il sache orner is solide, allier les grAces avec le bon sens, parer la science, polir l'érudition, s'éleveri descendre, marcher terre à terre, ou prendre l'essor, selon la nature des sujets ; en un mot. Messieurs , le public s'obstine à vous demander du beau dans toutes vos productions académiques ; le fait est cei^ tain.
La question est de savoir quel est Tobjet de sa demande ? Ce qu'il entend, oa plotôt, pour traiter la matière à fond, ce qn'Qi doit entendre par ce qu'on appelle oeaa dans les ouvrages d'esprit ? quelle en est la nature en général ? combien il y en a de sortes ? è quels traits on les peut reconnaître, pour les distribuer chacune dans sa classe particulière? enfin, quelle esllaforot précise du beau dans le total d'une coai|iD> sition?
Voilà bien de la matière pour un seni discours; mais je (tarie dans une académie dont la pénétration m'é])argnera la longnenr des raisonnements, et dont l'érudilion suppléera sans peine à la multitude des autorités, qui mo seraient peut-être nécessairesi partout ailleurs, pour appuyer mes raisons.
- D'abord, en général, quelle est la natore du beau dans les pièces d*es(irilT est-ce quelque chose d'absolu , qui ail droit ut
(77G) De Ki!(! beala, c. ÎO, clc*
APPENDICE. - ESSAI SUR LE BEAU
nous plaire par son propre fond « ou seulement quelque chose de relatif aux dispositions particulières que nous apportons à les lire ou à les entendre ?
Ne sovez pas surpris, Messieurs, de me voir débuter par un doute, qui très^certaineuient n'en est pas un pour vous. Mais TOUS ne pouvez ignorer que dans la république des lettres, comme partout ailleurs, il y a des gens qui, à Texemple des anciens sceptiques, regardent le beau spirituel dont nous parlons, comme une affaire de pur eoût et de pur sentiment. Us entreprennent même, quelquefois de le prouver à leur manière. Certains ouvrages de poésie ou d*éloquence^ qui paraissent beaux dans un siècle, ne le paraissent pas toujours .dans un«utre; ce qui plaît eu Italie ou en Espagne, déplaît en France assez communément. Et, sans sortir de chez nous, il n*e$t pas rare qu*ua orateur ou un poète , qui charmait la pror TÎDce, va échouer i Paris; que ce qui a, f accès à Paris tombe à la cour; que la cour elle-même se trouve partagée siu* le mérita d*un auteur, ou, ce qui est encore plus étrange, qu'elle varie à son égard d*un jour k l'autre, lui donnant aujourd'hui son approbation, la retirant demain, selon le vent qui règne à Versailles ou à Fontainebleau. Nos divers Ages, nos caractères particuliers» nos humeurs, nos situations différentes, nos partis, nos intérêts , autres sources intaris-^ sables de variations et de variétés dans les jugements que nous portons des ouvrages d'esprit.
. Or, de le, concluent nos modernes pyrrnoniens, ne s'ensuit-il pas gue fa beauté de ces sortes d'ouvrages n'a rien de fixe et ^'absolu? Que tout ce qui plaît est beau, par rapport à ceux qui le jugent tel, et |jar conséquent que dès là qu*il cesse de plaire il cesse d'être beau, non par aucun changement qui arrive dans sa nature, mais par celui qui arrive dans nos opinions et dans nos sentiments ; d'où ils infèrent, sans ,fafon, que nous devons étendre atout, le proverbe ordinaire qu'il ne faut pas disputer des goûts. ^ '
hà vanité des auteurs médiocres et la pré* somption des lecteurs superficiels sont assurément bien obligées à ces messieurs de leur donner un moyen, si facile d'être tou-
J'ours contents d'eux-mêmes : ceux-là de eurs ouvrages, et ceux-ci de leurs juge*, luents. Mais dussent-ils tous me traiter d assassin, comme ce fou d'Athènes traita ceux. 2ui Savaient guéri d'une illusion agréable, il lut essayer de les détromper, en cléfinissant 4:e qu'ils affectent de laisser toujours indéfini, en distinguant ce qu*ils ne manquent jamais de 'confondre, et en les rappelant, si] est possible, aux premiers principes du bon sens.
J'appelle beau, dans un ouvrage d'esnrit,. non pas ce qui plaît au premier coup a'œil de nmagination , dans certaines dispositions particulières des facultés de l'flme ou des organes du corps, mais ce qui a droit de lire a la raison et à la réOexion par son
excellence propre, par sa lumière ou par sa justesse, et si l'on me permet ce terme, par. son agrément intrinsèaue.
C'est l'idée générale du beau spirituel '^ dont il est Question ; rendons-la plus sensi- A ble en la développant. f
Je distingue ici, comme dans les deux ^
Eremiers discours, trois sortes de beau : un eau essentiel, mil plaît à l'esprit pur, indépendamment de toute institution, même divine ; un beau naturel, qui plaît è Tesprit en tant qu'uni au corps, indépendamment de nos opinions et de nos goûts , mais avec une dépendance nécessaire des lois du Créateur, (]^ui sont Tordre de la nature ; un beau arbitraire, si j'ose ainsi parler, ou si Ton veut, un beau artificiel, ^ui plaît à l'esprit par l'observation de certaines règles que les sa^es de la république des lettres ont établies sur la raison et sur l'expériencu, pour nous diriger dans nos compositions.
11 s'agit de représenter en détail de ces trois sortes de beau spirituel, chacune par les traits propres qui la caractérisent. C'est, Messieurs, ce que nous allons essayer de faire, mais en comptant toujours, s'il vous plaît, sur votre pénétration, [)Our éviter les longueurs dans une matière déjà si étendue :
Premièrement, quel est ce beau spirituel, primitif et original que nous disons être essentiel à une pièce d'esprit, à un discours, à un poème» à une histoire, à tout ouvrago qui v^ut plaire à des hommes raisonnables 1 Pour en découvrir le véritable caractère avec ses principaux traits, oublions pour un moment nos goûts particuliers, capricieux et bizarres, comme les honneurs qui les font naître : changeants et variables selon les temps et les lieux, souvent qui se contredisent,.et par conséquent qui pe décident rien. Consultons le goût général , fondé sur Tessence même de l'esprit humain, ^vày6 dans . tous les cœurs, non par une institution arbitraire, mais par la nécessité de la nature, et par conséquent sûr et infaillible dans ses décisions. Suivez-moi , s'il vous plaît , dans la courte analyse que nous en allons faire :
Un orateur nous parle de vive voix, un auteur nous parle par écrit : le premier, adresse la parole au public, le second Ta-, dresse non-seulement, au public, mais en core à la.postérité. Quadoivent-i^s faire Tun et l'autre pour mériter les suffrages d'un auditoire si respectable 7 Que laur a-t-on demandé dans tous les temps, depuis la naissance des lettres jusqu'à nos jours? que leur a-t-on demandé dans toutes les nations, depuis les extrémités de l'orient, qui a vu naître l'éloquence, jusqu'à celles de l'occident, qui l'a vue portée à sa perfection 7 et.aujourd nui encore, qu'est-ce que toute la terre leur demande comme par le cri général de la raison ?
La vérité, l'ordre, l'honnête et le décent, voilà. Messieurs (je ne crains pas d'en être jamais démenti par le bon goût), voilà le beau essentiel que nous cherchons tout.nar
%fa
DICTIONNAIRE DESTHETIQUE.
turellement dans un ouvrase d'esprit : la vérité, parce que la parole n est instituée que pour en être l'interprète, pour la dire, pour réclaircir, pour la faire passer d*un esprit h Tautre comme une lumière oui doit être commune à tous les hommes; 1 ordre, parce qu'il y en a un entre les vérités : d'où il s ensuit que Tordre est absolument néçesr saire, dans un discours, pour les mettre chacune dans son vrai point de vue, en sorte que les premières éclairent les suivantes, et que celles'^ci, à leur tour, donnent aux premières, par leur suite naturelle, une espèce de nouvel éclat ; Thonnâte; je yeux dire ici le respect pour la religion et pour la pudeur, parce qu'il est certain, comme nous Tavons fait voir en parlant du beau moral, que nous portons tous dans TAme un sentiment d'honneur composé de ces deux vertusit q^i s'offense Qécessairement de tout ce qui les blesse ; règle indispensable, que les païens mômes ont recopnue : Platon, dans son fameux dialogue du Qieau dans le discours; Longin, daps son admirable traité du Sublime ;Cicéron, Quintilien, Sénègue, dans leurs Réflexions sur Tart oratoire. Ces grands génies, par un concert unanime, que la raison seule peut avoir formé entre eux, nous donnent pour un précepte essentiel d'éloquence» de parler toujours de la Divinité avec.respect, et de parler toujours aux hommes avec pudeur et modeshe. Nous comprenons, dit Quintilien, sous le nom d'honnête, {a. justice, la reli-
Sion, la piété, et autres vertus semblables : ^osiuitumypium^ religiosum^ cœteraque his simiUa honesto compUctimur (TIl). £t Sénèque y comprenait si scrupuleusement la pudeur dans les paroles, qu'il veut que Torateur se résolve plutôt à perdre quelquesuns des avantages de sa cause, que de manquer à ceUe règle de l'honnêteté publique (778). Satins est quœdam causœ deirim^nto iacer^f quam verecundiœ damno dicere : entin le décent^ qui suppose toujours l'honnête, mais qui embrasse un plus grand terrain^, quatrième trait du beau essentiel, absolument nécessaire à un ouvrage d'esprit pour contenter le goût du bon sens. Car, en effet, dites-oioi, Messieurs, le moyen qu'un homme, qui entreprend de parler au pubjic, })uisse réussir à lui plaire, s'il ignore les Dienséances, les égards, ce qu'il doit aux temps, aux lieux, à la nature de son sujet, à son état ou à son caractère, à celui des personnes qui l'écoutent, à leur qualité ou a leur rang, surtout à leur raison, qui, dans le moment, va juger de son cœur par ses paroles; en un mot, s'il oublie dans son discours cette noble décence qui relève tout jmr sa grAce naturelle,* qui plaît par ellemême, et dont le plus grand maître d'éloquence (7*79) qui ait jamais été, a fait expressément la loi capitale de son art. Caput ariis dicere.
Mais qu'avons->nous besoini Messieyrs, de
(777) QuintiL Ub, u* c, 4, ^778) Scneq. 1. 1 Contrifv.f 2«
citations et d*aulorités pour nous convainot de ce premier principe du sens oomoHui, que la vérité. Tordre et )e décent sont des beautés essentielles è un ouvrage d'esfxrit? Sans donc insister davantage sur un srtids si évident, je passe k un autre genre de ben spirituel, qui n'est pas ioui hwi À QéoM* saire dans une composition, oi«is qoi n'etf as moins indépendant de nos opinions et e nos goûts. C'est celui que nous eTonssp^ pçlé beau naturel. Je m'expiiqne.
Si nous n'avions pour auditeurs que di pures intelligences, ou du moins des heoimes plus raisonnables que sensibles» booi n'aurions, pour les satisfaire* qu'à leur exposer la vérité toute simple : elfe «nrail elle-même de auoi les charmer psr sa mière, par l'orare des principes qui Ut û^
SJ
montrent, ou par celui des- conseqoenoii^ qui en naissent toujours en foule» coaat les rayons du soleil. C'est la seule hutlé que 1 oi\ denjande & un ouvrage de nnthématiques; mais dans la plupart de nosdi^ cours, nous avons à parler à des Ikmmmi bien plus sensibles que raisonnables» fi ne veulent rien entendre que ce qu'ils p» yent imaginer, qui croient ne rien oomtftre que ce qu'ils peuvent sentir» qui nt» laissept persuader que par des mouvemali qui les transportent ; en un mot» à du hommes qui se dégoûtent bientôt d'un (fiscours qui ne di^ rien h l'imagination ni « çcaur.
Quoique peut-être il serait à sonbaitv que notre go^t fût un pçu plus dégagé di commerce des sens^ j'ayoue que cette disposition ne m'étonne pas, L'imaginatioacl Je cœur sont des facultés aussi natureUaià l'homme, que l'esprit et la raison : il i même pour elles une prédilection qui n'at que trop marquée. Peut-on espérer de lu plaire sans leur présenter le genre de ben qui leur conyient,^ soit à chacune en particulier, soit au composé qui résulte de le* assemblage ?
Il faut donc, dans un discours» non-seobment dire la vérité pounontenter l'espril, il faut la revêtir d'images pour mettre l'ioigination dans ses intérêts, l*accompagnerde sentiments pour la faire goûter au oœor, l'aniiner par des mouvements convenables pour l'introduire dans l'Ame ayec plus de lorce. Ainsi, le beau gue nous appelons aiiurel, parce qu'il est londé sur fa consUlttion même de notre nature, ise divisa ei trots espèces particulières qu'il faut IM distinguer : 1^ beau dans les images» le btm dans les sentiments, le beau dans lès moiyements. ^C'est ce crue nous allons ttdicr d'éclaircir, non p^r des exem[;les» qui dm Qièneraient trop loin, et qui n'endooKraient encore que des idées bien courtes, mais en remontant aux principes géoéitm de la raison et du bon goût.
Que les images soient un agrément wtcessaire dans un discours d^éloquence osdi
(779) Cic^roq
APPENDICE. — ESSAI SUR LE BEAU
l>oésie, cela est indubitable; elles nous meU tent sous les yeux les objets doiU on nous parle; elles y arrêtent la vue de Tesprit; elles soutiennent Tattentioa; elles prévi.8nnent le dégoût ; et ce n*66t pas sans raison qu'on a dit que tout auteur doit être peintre, liais en quoi consiste leur ?éritable beauté? J'en appelle encore ici au goût gé-^ néral. Nous aimons tous dans les peintures le grand et le gracieux : le grand, qui nous élère, et le gracieux, qui nous attache. Voulez-vous donc faire des dbcours qui soient assurés de nous pkire : notre imagination est naturellement vaste; présentez-lui de grandes images. Elle ne peut souffrir des portraits secs et durs; présentez-lui des images gracieuses. Que au moins Tun ou Tautre, le grand ou le gracieux, paraisse toujours, dans vos tableaux. Mais si vous trouviez. le secret de les y rassembler quelquefois tous deux, le grand dans le gracieux, et le gracieux dans le grand, voilà le b^aa complet des images.
Les sentiments ne sont pas toujours si B4cessaires dans une composition : il va des matières qui n'en sont [)às suscef)tibles, mais quand ils pavent y avoir lieu, comme dans un discours de religion ou de morale; dans un poëme, dans une histoire, quelles sont les qualités qui en forment le vrai beau ? Consultons toujours notre oracle in-» iaillible du goûi intime de la nature. N*estil pas vrai que, dans les sentiments, on ne peut souffrir le bas et le grossier; qu*on aime au contraire le noble et le^ un, ou. le délicat? N*est-il pas vrai que c'est là notre pente naturelle? Il r/y a point de cœur humain qui osAt uxen *^dédire. Un sentiment noble et généreux nous, rend un témoi-
Sage agréable de la supériorité de nutre le aux choses basses et terrestres, Uo sentiment On et délicat nous donne un
Elaisir pur, qui nous saisit sans nous troo- 1er, qui nous pénètre sans nous conCoa*dre. La conclusion est évidente, que la noblesse ou la délicatesse doit régner dans tous les discours que nous adressons à des hommes ; ou plutôt, si la matière le comporte, Tun et Fautre ensemble. CesU dans les sentiments» tout le beau que Ton peut souhaiter.
Que dirons-nous des mouvements qu'on appelle pathétiques, c'est-à-dire, des sentiments vifs et animés,^ suivis et poussés, si José ainsi dire, avec une espèce de transport spirituel pour émouvoir TAme d'un auditeur ou d'un spectateur, par rap|K)rt aux objets qu'on lui présente? On voit assez que des mouvements de cette nature ne doivent guère paraître que dans les pièces dramatiques, ou qui tiennent de ce genre par les circonstances, dans un discours adressé à Un vaste auditoire, dans une ouverture d*élats, dans une reQtrée de parlement,^ dans une cause illustre plaidée ea plein sénat ; en un mot,, sur les grands théAtres de l'éloquence ou de la poésie. Mais alors quelle •st l'espèce de beau qui les doit animer? c'cit encore au goût général de la nature à
nous^ décider là-dessus. Or, naturellement* qu'est-ce que nous admirons,, qu'est-ce que nous aimons dans ces mouvements du oiscours aue nous appelons pathétiques? Je' répands, sur la foi de l'expérience* universelle, c*est le fort et le tendre; deux espèces de pathétiaues oui sont éviderament les deux grands mobiles du cœur humain. Le fort nous réveille, nous appliqua, nous détermine ; le tendre nous attire , nous engage , nous fait déterminer par nous-^ mêmes. Le fort nous subjugue, pour ainsi dire, par la voie des armes; le tendre nous sollicite, nous gagne, nous prend par intelligence et par composition. Le fort entre dans notre Ame en conquérant, et comme
f)ar la brèche ; le tendre se présente devant a place comme un roi débonnaire, qui n'a qu'à se montrer pour se&ire ouvrir les portes. Je ne décide pas entre ces deux genres de mouvements pathétiques lequel répand plus de beauté dans un discours, je dirai seulement que, pour leur imprimer ce merveilleux, qui nous enlève dans certains au-, teurs, sujrtout dans les anciens. Grecs et Romains, vainement^ irons-nous implorer) le secours de l'art. Le gran4 art,.et la seul art, est de savoir se . mettre dans les situa-* tiens d'esprit et de cœur qui les enfantent, pooir ainsi dire, sans douleur et sans effort, du scinde la nature; autrement, je vous le déclare, tous vos mouvements les mieux figurés ne seraient à mes jeux que des convulsions de rhéteurs, qui me placeraient au lieu de m'enflammer; des grimaces do comédiens qui me feraient rire, ou des enir
Eortements d*énergumènes qui me feraient orreur. En un mot, ils doivent naître, comme nous l'avons déjà insinué, d'un cer4ain transport de- l'iime qu'on appelle feu, cut tbousiasme, fureur divine, sans laquelle, disent les maîtres de l'art, il n'y eut jamais ni véritable éloquence, ni véritable poésie. Tel est le beau que nous concevons dans les mouvements qui doiveat animer uaauteur dans la composition^
Je parf}ours. Messieurs, ces matières plur têt que je ne les traite , sans m'arrêter à prouver des choses que tout le monde sent; mais nous ne devons pas oublier une observation importante. Ânn que les images, les sentiments , les mouvements pathétiques forment dans un ouvrage d'esprit un beau véritable, il jfaut qu'ils y conviennent, il faut que ces ornements naturels du discours se trouvent, appliqués sur un fond qui eu soit digue » ou du moins qui n'en soit pas indigne par quelque difformité choquante ; car certainement l'auteur de la nature n'a
Eoint formé les grâces pour parer la laideur, 'est un principe incontestable, et la preuve que j'en veux tirer ne L'est pas moins. Le beau essentiel da discours dont aous avons d'abord parlé, doit donc êtrc^ indispensablement le fond dtLbeau naturel dont nous parr Ions. La vérité, l'ordre, l'honnête et le dé« cent sont des beautés nécessaires que les images, les sentiments, les mouvements pathétiques ne doivent jamais i)erdra de vua^
DICTIONNAIUE D'ESTHETIQUE.
Or, je le demande, que s*ensuit-il de là? Nos principes sont étaolis : ne craignons pas de conclure. Donc, à proprement parler, les images ne sont belles dans un discours qu'autant qu'elles parent la vérité : les sentiments n*y sont beaux qu'autant qu'ils ont Kur objet la vertu. Et si vous y employez ; mouvements pathétiques pour nous porter ailleurs qu'à ces deux fins essentielles de l'homme, c'est, pour ne rien dire de plus fort, un ornement déplacé, qui ne choque
Ks moins le bon goût que le bon sens et les nnes mœurs. Cette conclusion n*est-elle pas d'une évidence palpable ?
Que certains auteurs du temps, orateurs,
Këtes, historiens, philosophes même, si n veut, se fassent, tant qu il leur plaira, d'autres maximes du bon goût : qu'ils aiU lent choisir, pour le fond de leurs ouvrages, de.s erreurs impies ou des vices infAmes, des contes libertins ou des chroniques scandaleuses, des médisances cruelles ou des ca» lomnies controuvées pour noircir la vertu; que sur ce fond hideux ils répandent les fleurs à pleines mains, qu'ils en relèvent la difformité par les plus belles couleurs, qu'ils y étalent tous les ornements du dis^ cours, les images les plus gracieuses, les sentiments les plus doux, les mouvements les plus forts, les figures les plus brillantes, les tours les plus fins, les termes les plus délicats; la raison et l'honneur qui entrent certainement dans l'idée totale du bon goût, réclameront toujours contre cet assemblage. On dira toujours, partout où il y aura une étincelle de sens commun, que tant de parures siéent mal avec la laideur, que le fond f;Ate la broderie, et aue la matière dégrade a forme. En vain des esprits stupides ou corrompus nous vanteront la belle surface dont Tauteur sait envelopper ses infamies, son masque est trop transparent pour cacher sa honte : on découvrira toujours au tra^ vers, et la fausseté de son esprit et la corruption de son cœur, et par conséquent la dépravation de son goût. On louera peutêtre ses talents naturels, mais avec tout le mépris que mérite sa personne par un abus si abominable des dons de la nature. Et ei) effet, j'en atteste le bon sens, quel mépris ne mérite pas l'impertinence d un homme qui s'applique à orner des monstres? N'estce pas visiblement (qu'on me permette cette comparaison pour égayer un peu la matière}» n'est-ce pas visiblement tomber dans le ridicule de ces personnes laides et disgraciées, qui, n'ayant point par elles-mêmes de quoi plaire , se parent d'habits somptueux, magnifiques, brillants, pour attirer du moins par la les regards du monde. Mais qu'arrive-t-il? elles ont le malheur^d'y réussir; elles se font regarder : on admire la parure et on méprise la personne. Combien d auteurs qui courent le monde ont éprouvé le même sort en ornant des laideurs d'une autre espèce I Je vous laisse. Messieurs, à faire les applications, et je reprends la suite lie notre cllvision du beau spirituel.
Des trois espèces générales que nous en
avons distinguées, les deux premières, le beau essentiel et le beau naturel sont, si je ne me trompe, suffisamment éclaircies. Reste la troisièmct que nous appelons beau arbitraire , parce qu'elle dépend en partie de hnstitution des honimes, des règles du discours qu'ils ont établies , du génie des langues, du goût des peuples, et plus encore des talents particuliers des auteurs. C'est proprement la beauté qui , dans un ouvrage d'esprit, résulte de l'agrément des paroles. Pour nous en former une idée plus nette et plus étendue, je distingue dans le cor[« du discours trois choses qui en sont comme les éléments : l'expression, le tour et le style; l'expression, qui rend notre pensée; le tour, qui lui donne une c-ertaine forme « et le style, qui la développe pour la mettre dans les diflrérents jours qu'elle demande par rapport à notre dessein. On voit d^à que ces trois éléments du discours y doivent avoir chacun sa beauté propre ; il s'wit de la faire connaître dans le détail, cette beauté propre de l'expression, du tour et du style. Suivons toujours les principes de la ne* ture.
On ne parle que pour se faire entendre ; la première beauté de l'expression doit done être la clarté : c'est elle qui porte nos pensées dans l'esprit des autres avec toute It fidélité que demande le commerce de la narole. Il y a môme des sciences, comme les mathématiques, l'histoire, la philosophie» qui n'exigent dans les termes que cette seule beauté; mais il y a aussi des sujets où les personnes d'esprit (et qui est-ce aujourd'hui qui ne s'en pique i>as?) ne peuvent souffrir qu'on leur pane d une manière qui ne leur laisse rien à deviner. Ils vous entendent à demi-mot dans un discours de morale ou de mœurs. C'est donc alors une espèce de beauté dans l'expression, de ne leur en dire qu'autant qu'il en faut, pour leur douner la plaisir de suppléer le reste ; surtout quand on traite certaines matières délicates, où la vérité ne doit jamais^paraltre que voilée. La difficulté est de prenpre un juste milieu entre un jour trop clair, qui n attire point Taltention, et un jour trop sombre, quiia rebata* Combien d'écrivains, même fameux, y ont échoué dans notre siècle I tis ont voulu éviter dans leurs expressions une clarté trop fade à leur goût, et ils ont donné malheureii* sèment dans l'énigmatique , Tentortillé» le mystérieux, sans songer que , dans le dis» cours, le mystérieux est toujours bien près du précieux, et que le précieux ne va janHûs sans le «klicule.
Quoi qu'il en soit de ces auteurs, qui ont la fuanie de vouloir briller par les ténèbres» il est certain, en général, que le beau dans les expressions consiste dans la manière lumineuse dont elles rendent notre pensée»
tantôt simplement et en termes propres» pow la représenter avec cette justesse inestinmble, qui est le charme de l'esprit pur; lanlél en termes figurés, pour la revêtir ae oes oonleurs intéressantes, qui font les délices éê l'imagination; tantèt en termes paihétiqnesi
APPENMCE. ^ ESSAI SUR LE BEAU
forts ou tendres, pour lui donner ce goût de sentiûientqui enlève le cœur. Mais enfin, où les aller urendre, ces belles expressions? sera-ce à la cour? sera-ce dans les académies? sera-ce dans les livres? Non, je l'os^ dire avec tout le respect que nous devons à nos modèles, ces expressions transplantées d un esprit à l'autre dégénèrent le plus sou- "îent comme les arbres, en changeant de •erroir. 11 faut que chacun les trouve dans «on propre fonds, ou, si vous les empruntez d*ailleurs, il faut tellement vous les approprier, qu'on y aperçoive toujours votre tour d esprit. Je dis un tour, qui ne les dé|>are j>as. C'est la seconde chose qui nous frappe dans un discours, et qui mérite une attention particulière.
La plupart des hommes qui réfléchissent col à peu près les mêmes pensées sur les mêmes sujets. Il n'y a que le tour qui les distingue. Je veux dire que la vérité, qui se présente la même, quant au fond, à tous les esprits attentifs, se modifie diverseipent selon les diverses dispositions qu'elle trouve dans Tâme qui la conçoit. Elle se façonne, pour ainsi dlire, dans notre entendement; elle se colore dans l'imagination; elle s'anime daus le cœur. Elle prend ainsi un certain air marqué, souvent original, qui, de la ()ensée, liasse dans l'expression : c'est ce que j*appelle tour d'esprit.
\ ous savez. Messieurs, que chaque peuple a le sien propre, qui forme Tesprit dominant de la nation ; grave et majestueux en Espagne ; libre et cavalier en France ; véhément et impétueux en Angleterre; délicat et fin en Italie ; solide et ferme en Allemagne. Il eo est de même des particuliers ; chacun a son tour d'esprit qui le caractérise dans sa nation. Le sublime de Corneille, et le gracieux de Racine ; le bon sens lumineux de Boileau, et le sel piquant de Molière ; la force de Bossuet, et la délicatesse de Fénelon ; la noble facilité de Mallebranche, et le brillant de Fontenelle; la vivacité rapide de Bourdaloue, et la douceur insinuante de Massillon ; le burin profond du cardinal de Beiz, et le crayon fin de Pascal, nous foHt Toir dans nos propres écrivains des manières de penser presque aussi différentes que celles d'un Espagnol et d'un Italien. La question est de savoir en quoi consiste la beauté de ce tour d'esprit, quif distingue les grands auteurs des médiocres, qui relève quelque^ ibis leurs productions les plus faibles, et d'où il arrive si souvent que la même parole,
2ui dans les uns ne parait gu'une proposi-t on toute simple qui n'a rien de piquant, devient dans les autres ce qu'on appelle une belle pensée, un beau sentiment, un boa mot. N'en soyons pas surpris. Les auteurs nédiocres, sans génie et sans Ame, nous présentent les objets froids comme eux, et inanimés; au lieu que les grands écrivains nous les transmettent, si j*ose ainsi dire, avec toutes les images et avec tous les mouvements qa*ils en reçoiyent eux-mêmes. Les uns ne Ibnt que les crayonner, les autres les pei- Kuent; ceux-là ne savept tout au plus i^ue
les décrire, ceux-ci les gravent jusqu*au fond du cœur par le tour d'imagination et de sentiment dont ils les animent. Nous en sommes frappés comme d'un éclair qui nous surprend. Pourquoi ? Nous y voyons tout à eoup paraître quelqu*un de ces traits du beau essentiel ou naturel dont nous avons tant parlé. Ici un esprit vif et juste, qui sait en peu de mots nous offrir plusieurs idées lumineuses; là un esprit facile et profond, qui pense, et qui sait nous faire penser; un esprit fin et modeste, qui sait nous faire entendre ce qu'il n'est pas permis de dire ; une imagination riante, qui nous réveille par ses sailnes ; un génie élevé, qui nous élève ave» lui au-dessus des préjugés vulgaires; un cœur généreux, qui nous rend, comme lui, supérieur aux faiblesses des autres hommes; en un mot, une manière de penser ou de sentir les choses, qui n'a rien de commun» et qui n*a rien que de naturel. Voilà, dans une pièce d'esprit, ce que nous croyons devoir entendre par la beauté du tour. Quelle est enfin celle du style? Commençons toujours par définir.
J'appelle style une certaine suite d'ex-
f)ressions et de tours tellement soutenue dans e cours d'un ouvrage, que toutes ses parties ne semblent être que les traits d'un même pinceau ; ou, si nous considérons le discours comme une espèce de musique naturelle, un certain arrangement de paroles qui forment ensemble des accords, d*où il résulte à l'oreille une harmonie agréable : c'est l'idée que nous en donnent las maîtres de l'art.
Je suis fâché de le dire, mais il n*en e^^l pas moins vrai, il s'ensuit de là qu'ily a aujourd'hui peu d'auteurs qui aient un vrai style. On en trouve encore qui ont de l'expression: il y en a même qui ont du tour, du moins par intervalles. Il ne faut, pour ces deux articles, qu'un génie assez médiocre ; mais pour en former dans le discours une suite meu liée ; de manière que le bon sens, l'esprit et l'oreille soient partout également satisfaits, il faut une certaiçe étendue d'intelligence et de ^oftt, qui est une qualité bien rare.'Ne dirait-on pas môme que plusieurs n'en ont pas ridée? Jugeons-en parla foule de nos orateurs et de nos écrivains. Quelle est leur manière de composition ? Quelques termes nouveaux, quelques phrases à la mode, quelques tours cavaliers ou précieux, quelques lieux communs souvent usités par nos ancêtres, quelques traits de rhétorique lancés au hasard, quelques petites fleurs dérobées en passant aux anciens ou aux modernes ; c*est aujourd'hui notre style ordinaire ; décousu et libertin, vagabond et inégal, sans nombre, sans mesure» sans liaison, sans proportion ni entre les choses, ni entre les mots. Me permettra-t-on de le dire? Nous ne voyons presque plus dans la république des lettres que des ouvrages de pièces rapportées, qui ne se rapportent p^s, et qui ne sont point faites pour aller ensemble.
Cependant I Messieurs, peu^-on douter
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en
que le styte» tel que nous Tavons défini, ne jioit eu qoetque sorte Fâme du discours, l*attraitetle charme, qui soutient Tattention de Tesprtt |>ar fasaitedes matières qu'il enchaîne ensemble^ par la liaison naturelle des tours diSKrents dont il les assortit, nar la. douceur de l'harmonie dont il nous irappe Toreilk, et par là le cœur, qui, par une impression invincible de la nature, aime partout les accords, non seulement dans la musique, mais en tout genre de composition. Je ne crois pas qu'on m'en demande d'autre preuve que ce goût même de la nature, qui e^i incontestablie.
Aiusi, en trois mots, voilà tous I^s traits que renferme l'idée du beau dans le style ; uno suite marquée dans les matières, dans les pensées, dans les raisonnements qui compo<:ent le Tond du discours; un assortiment juste dans les tours et dans les figures sous lesquels on les présente ; une espèce d'harmonie dans lechoii des termes qui en expriment rcnc'h;itnement ; et par-dessus tout le reste, un certain feu partout répandu, qui nosoutTre ni les réQexions inutiles, toujours froides ; ni les fai>x briMants, toujours ennuyeux ; ni les paroles supertlues, toujours glaçantes.
C*est en demander beaucoup a la plupart de nos auteurs. J'en conviens. Mais je les prie de considérer que je parle du beau dans le discours, que je n'en parle que d'après les règles de la nature, et que, s'ils n'ont pas le couragft d'y aspirer, ils en seront quittes pour ne plus' écrire; ou, s'ils iio peuvent I>as se (aire, pour continuer à écrire mak On ne force personne au bien dans la république des lettres.
N^exagérons pourtant pas la rigueur des lois. Nous n'avons garde de prétc^ndre que le style doive être partout également beau et soutenu. On permet dans la peinture quek(ues négligements de pinceau, pour donner plus de relief aux traits fins etachev(5S. On peut aussi permettre dans le discours rfuelques négligences de style, pourvu (pie l'auteur sac];ie couvrir ces petits défauts par dos beautés uni leseQacent. Cicéron, co grand modèle d'éloquence, ne voulait point qu'à ses harangues ou se récriât trop souvent : Que cela est beau 1 que cela est bien dit! Nolo nimium^ belU et fe$tive. Il avait pour maxime d'y laisser des ombres et des nuances pour tempérer le brillant d'un sublime trop continu. 11 ne faut jamais tomber» mais on peut descendre quelquefois pour se relever tout à coup avec plus de force. Le fv\x de l'esprit, qui est Tàme du style, ne. doit jamais s'éteindre tout à fait ; mais il y a des endroits où l'on peut lui permettre de s*amortir un peu, pour se rallumer ea d'autres avec plus d'éclat. Je crois même, disait encore un grand maître de l'art, qu'il faut ))ardonner à l'essor du génie quelques délauts réels, mais à condition que ce ne soit que des défauts, et non pas des monstres en Iiit de style : MuUa donanda ingeniis puto, fed donanda vitia, non portenta (190), C'est-
(TbO) Siiic^i., I, f ioairor., 1.
à-dire des irrégularités, mais non pas des désordres, des écarts, et non pas des froments, des hardiesses, et non pas des insolences, des obscurcissements, et non* pas des obscurités, des lEautes contre l'art, mais non pas contre la- nature; c'est-à-dire», en on mot, que les défauts pardonnables dans un discours doivent èfre comme les tat^besda soleil, qui ne se découvrent pointa la simple Tue, mais seulement au télescope, et oui ak)rs même nous paraissent comme abserbees par la lumière qui les environne. C'est, en matière de style, toui^ cç qu'on peut relAcber de la rigueur des règles ; mais voici un article sur lequeLil n'y a^ point de grâce à leur demander.
Je viens à la dernière question que nous avons proposée sur la nature du beau spirituel; savoir, quelle en est la forme précise, non plvts dans les parties, mais daM le total d'une pièce. On peut se souvenir di grand principe que nous avons emprunté de saint Augustin dans les discours précédenU. Mais en tout cas, je le répète, c'est que l'unité est la forme essentielle dubeau en Icnil genre de beauté. Omni s porro pulchriiudt' ni$ forma unitas est (781). Nous Tavons au* pliqué ail beau sensible : nous Ta vous étendu au beau moral. On va voir qa'il embrasse également le beau spirituel : preuve manifeste que c'est un des premiers axiomes di bon sens et du bon goût.
Je dis donc que, pour qu'un ouvrage d'éloquence ou de poésie soit véritablement beau, il ne sufiit pas qu'il ait de t)eaux traits : il faut qu'on y découvre une espèce d'unité, qui en lasse un tout bien assorti. Unité derapport entre toutes les parties qui le composent, unité de proportion entre le style et la matière qu*on y traite, unité de bien-séance entre la personne qui parle, les choses qu'elle dit et le ton qu'elle prend pour les dire. C'est le fameux précepte d'BiK race, ou plutôt de la nature :
Banque sit quodvis simpiex dmtaxat, et
Tâchons de faire bien conccYcir tout le prix de cette unité du discours |iar les disparates et par les contrastes ridicules (A tombent nécessairement les auteurs qui la négligent.
vous avez. Messieurs, trop d^expérienee dans la république des lettres, pour ignorer qu'il y en a un très-grand nombre qui bo^ nent tous leurs soins à bien former cbaqttt
tiarlie de leurs ouvrages, sans penser au tout. In poëte lyrique, par exemple, ne sonimt qu'à faire de belles strophes; un poêle on» uiatique, à composer de belles scènes; ou Qiateur, à. tra/L'er de belles figures; un auteur,, à semer dans, son livre beaucoup d'esprit, souvent même plus qu'il n'en a, el aas dépens de sa mémoice. On coud ainsi eosemble, disait Horace des. écciTaius de temps, un beau mocceau d'ici,, un beau ceau de là,. Ut^us et alter OASUtltiC fm Voilà une pièce fidte. Ces Messiencs ne sent pas d'éblouir d'abord un oertaia pnhlic^
(781) S. Auf., ep. it, cdit. PP. BB^
APPENDICE. — ESSAI SUR LE BEAt.
parce qu'en effet ils ont de tçrops en temps quelques t)eautés. Mais parce que toutes ces beautés disparates ou sans li^iison n'agissent que séparément» quel en est Teffet ordinaire? On s'aperçoit bientdt que, par cette con)()Osition décousue, ils on^ trouvé Tart de faire une méchante ode ^vec de belles strophes, upe trasédie pitoyable avec de belles scènes, une narangue fade et insipide avec de belles figures, un livre très-ennuyeux avec de beaux traits d'esprit. Semblables à ces peintres d*un talent borné, qui savent bien faire un portrait, mais qui ne sauraient faire un tableau ; ils réussissent en détail» et ils tombent en gros. Ils font élégamment une description, un récit, un caractère; mais tous ces membres détachés n'oqt point d'articulations qui en fassent un corps. Chaque pensée, chaque mot est un éclair qui nous réveille : oq y applaudit; on se récrie, comme les enfants aux feux de
Îoie, quand ils voient partir quelque belle usée. Mais rassemblez to^s ces éclairs, toutes ces fusées brillantes de ï'éloqyence moderne, vous n'en ferez jamais un beau jour. Ainsi, un ouvrage d esprit platt par parties, et il déplaît par le tout : on lira 4)eut-6tre une page; mais lise qui voudra toute la pièce. La suite y manque, l'unité ^ï est rpmpue, et je ne puis me résoudre à suivre un auteur qui ne se sait pas luimême.
^ J*avoue, Messieurs, que, malgré le goût lil)ertin de notre siècle, il est encore des esprits solides. Ils savent prendre up. dessin, en assortir les matériaux, en former une suite bien liée. Ils vont toujours à ^n but sans écart, ou du moins sans égarement. Le fond de votre ouvrage est donc parfaitement beau? je vous en félicite; mais par malheur ▼otre style dépare votre matière, ou le parc trop : vous entonnez la trompette dans \ine 4glogue, et vous prenez le chalumeau dans uni poème épique : votre sujet est subliqie, et votre style rampant; ou au contraire, TOtre sujet est simule et votre style pomr peux. Vous confondez tous les genres d'ér çrire ; vous parlez prose en vers, et vers en
Srose : vous portez dans l'histoire le ton de I chaire; dans la chaire, les fleurs de l'académie, et dans l'académie, le st;^le austère do barreau : du reste, votre discours est frien pris, le cadre en est beau, le plan bien Iraeé, bien ordonné, bien rempli ; c'est-à** dire que vous entendez bien le dessin, mais mie vous manquez dâi)s le choix et dans rapplication des couleurs ; disproportion Roquante» qui, rompapt l'unité de votre œseôurs dans un point aussi essentiel que le rapport du style h la matière, détruit manifestement, ou du moins, dégrade la beauté du fond par le contraste de la parure. ^
Voilà Dien des attentions que l'on demande & un auteur : ce n'est pas tout. 11 v â ooe troisième espèce d*unité qui me parait encore plus essentielle à la beauté d'une pièce d'esprit; c'est par où ie vais finir.
Vous l'avez sans doute, Messieurs, mille fois mmtrqué : en lisant w ouvrage, on lit
aussi l'auteur. C'est une expression reçue,, mais dont on nie permettra d étendre un t»eu la signification ; je veux dire, que naturelle^ ment on compare sa personne,, son état, soa Age, son caractère, sa religion, sa naissance mAme, et, le rang qu'il tient dans le monde,, avec les choses qu'il dit,, avec sa manière dépenser, avec son style, son ajr, son langage;avec le ton qu'il prend dans ses discours; on examine si tout cela hii convient selon; les lois de la décence; on incorpore, si j'ose^ ainsi ro'exprimer, l'auteur avec sa pièce, pour voir ie total qui en résulte; en un mot,, on veut trouver dans un ouvrage d'esprit un tableau dont la perspective soit un honnêtehomme, qui parle au public avec tout le respect qu'il doit à la vérité, à l'ordre,. è son propre honneur et à l'honnêteté publique;: c'est ce que j*appelle unité de bienséance.^ La règle est incontestable ; mais, parmi nos auteurs, surtout depuis un certain temps,, qui est-ce qui l'observe avec toute l'exactitude requise, ou plutôt combien en vovons-. nous qui la violent sans égard? Est-ce* manque d'étendue d'esprit pour en embras-^ ser tous les rapports? est-ce inattention ^ est-ce ignorance des règles, ou mépris des io\s et des mœurs? Quelle qu'en soit la* cause, qui ne peut être que honteuse, il est. manifeste que ce défaut d'unité de bienséance répand toujours, dans leurs écrits, un certain air discordant qui choque la raison^ et par conséquent le Koût.
Car, Messieurs, j en appelle encore une fois au sentiment de la nature; le moyen de n'être pas choqué en lisant, par exemple, un auteur qui se pique de finesse d'esprit^ et qui ne sait nous entretenir que de grossièretés ; un poëtCi qui se pique de bon sens, et qui, dans une ode sérieuse, met sur le compta de la raison toutes les folies, toutes les aéraisons du genre humain ; une poétesse, qui nous vante partout la beauté de son Ame, et qui nous déclare sans façon que I idée d'honneur l'incommode ; un petit maître du Parnasse, à peine sevré du collège, ?ui prend déjà le top des Boileau et des orneille, pour y ))rêcher la réforme ; un auteur chrétiep qui fait le Juif errant ou VEêpiofi turcy pour nous débiter plus librement ses extravagances et ses impiétés; un philosophe, qui a fait toute sa vie profession ue croire ^ l'Évangile, affecté hautement la
Qualité d'homme, défié tous ses adversaires e le trouver en défaut sur la religion ou sur l^s mœurs, et qui semble n'avoir trayaillé près de quarante ans que pour amas ser dans un seul ouvrage uiie bibliothèque entière d'irréligion et ainiamie; enfin, des auteurs consacrés par la sainteté de leur état, qui prennent le masque de cavaliers, pour en prendre impunément le style Hber^ tin ; qui s'amusent à faire des romans de galanterie» des opéras tout profanes, des co^ médies bouffonnes, des contes ridicules, ou qui, par un abus encore plus énorme, établissent dans leurs cabinets des manufactures de libelles, d'où ils lâchent dans le monde la médisance, la calomaiei la fureur, toiyouf a
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déguisées sous quelques beaux noms, mais toujours recounais^^ablcs : peut-on. dis-jc, en lisant de paroi lsécrivains,s*empécherd*y «apercevoir avec horreur un r.ontraste révoltant? Et pourquoi révoltant? Je le demande à quiconuue a des mœurs. N'est-ce pas surtout par 1 opposition indécente qui se trouve entre le caractère de l'ouvrage et relui que devrait avoir l'auteur? c'est-à-dire, pjarce qu'on y voit rompre sans respect cet aimable unité de bienséance, qui^ de l'auteur et de son ouvrage, ne doit faire qu*nn tout, dont aucune imrtie ne déshonoie Tauire, ni par sa diiformité , ni par son incongruité.
Telle est, Messieurs, si je ne me (rooi|)e, l'idée totale du beau dans les ouvrages d'esprit. Rassemblons-en tous les traits eu peu de mots pour la rendre plus sensible : que la base en soit toujours la vérité, l'ordre, l'honnète et le décent ; que sur ce fond du beau essentiel on répande, selon l'exigence des matières, les images, les sentiments, les mouvements convenables, toutes les grAices du beau naturel; que l'expression, le tour, le style relèvent encore & l'esprit et à l'oreille ces beautés fondamentales du discours, mais avec un art qui ressemble si bien à la nature qu'on le prenne pour elle-même-; enfin, que tout cela forme un corps d'ouvrage lié, suivi, animé, soutenu, et dans lequel il n'y ait aucun hors-d'œuvre qui en rompe l'unité.
Deniqiu$Hquo<hkiimpUxdmaaKat,etwmiL