‹ Dictionnaire d'esthétique chrétienneChapitre 131 sur 167 · DISCOURS X · texte numérisé non relu

DISCOURS X

Sur Vamour désintéressé.

Messieurs,

On a remarqué, dans tous les temps, que les vérités de mathématique sont plus faciles à persuader aux hommes que celles de morale; non pas précisément, comme la plupart se l'imaginent, parce qu'elles sont plus évidentes de leur nature, mais par une raison qui ne fait pas trop d'honneur au genfe humain; que la ligne droite soit la plus courte longueur entre deux points; qu'en tombant sur une autre ligne droite, elle lasse avec elle, au point de rencontre, ou deux angles droits, ou deux angles égaux à deux droits; que la mesure naturelle de ces deux angles soit la demi-circonférence d'un cercle décrit du point où ils se forment, nous n'avons aucun intérêt qui nous empêche d'en voir la démonstration, ni de la reconnaître; notre orgueil n'en est point humilié; notre inclination pour le plaisir n'en

(858) Seneq. ep. Z9.

est point traversée; notre amour-propre n'en a rien à craindre. Ces sortes de vériiés n'offrent à notre esprit qu'une lumière douce et tranquille, qui ne trouve dans notre cœur aucune répugnance è les admettre. Il n'en est pas de même des vérités de morale ; qu'il y ait une loi éternelle qui nous impose des devoirs, un souverain maître qui les exige de nous avec empire, un ordre établi dans le monde auquel il faut nous assujettir : cela est aussi démontré que les éléments d'Ea» clide. Mais que l'on entreprenne de prouver aux hommes qu'ils en doivent être aussi persuadés, combien de nuages s'élèvent aussitôt de leur cœur pour obscurcir cette loi, pour leur cacher ce maître, pour embrouiller cet ordre impérieux qui les incom* mode ! Notre orgueil en est abattu ; notre inclination pour le plaisir en est alarmée; notre amour-propre, naturellement libertin, se révolte contre des vérités qui sont en même temps des règles de conduite indispensables; et pour nous les faire pleinement reconnaître, il ne suffit ^las de nous les démontrer, il faut en quelque sorte forcer notre persuasion à les recevoir.

C'est ce qui m'oblige. Messieurs, è foire ajourd'hui un dernier effort pour défendre la cause de l'amour désintéressé : il fout, s'il est possible, forcer le cœur humain è le reconnnaître pour son premier roi. Noos avons exposé dans le discours précédent les preuves directes qui lui en assurent le titre; elles me paraissent démonstratives pour tous les esprits capables d'une attention sérieuse et un peu suivie; mais comme bons n'avons pas toujours affaire à ces sortes d'esprits, qui sont assez rares, nous avons cru devoir, pour établir la vérité en toole manière, chercher des raisons qui fussent à la portée la plus commune. Les anciens philosophes, qui ont combattu l'amour intéressé d'Epicure, en ont trouvé de péremptoires dans les conséquences absurdes qui suivaieiit manifestement de son opinion. Nous ailoos employer les mêmes armes contre on seo* timent qui, malgré tous les soins qu'on a pris dans notre siècle pour le déguiser, n*esl toujours, dans le fond, que le système épicurien habillé à la moderne.

Il faut prouver que l'opinion qui sootieel que l'amour de nous-mêmes, notre plaisir ou notre intérêt propre, est le motif néeesiaire de tous nos autres amours, dégrade la vertu, l'amitié, les plus beaux sentimeels du cœur, les plus dignes de l'homme, et les plus nécessaires au maintien des sociétés; en un mot, que le système de Tamoar imé* ressé entraîne dans les mœurs des oonséquences insoutenables.

Car premièrement, si l'amour de netii* n)ôaies, ou l'amour du plaisir, est le meitf

sible qu'elle ne consistera plus qoe dans il préférence raisonnée que noos donnerons I

(Z^) Dt ttta btata, c.9.

APPENDICE. — ESSAI SUR LE BEAU

nn plaisir sur un autre; au plaisir, par exemple, que nous causera un objet spirituel, sur celui que nous présente un objet sensible? Il n*y aura donc que le plaisir que nous aimerons pour lui-même : tout le reste, sans lui, nous sera indifférent. Le vrai, le décent, l'ordre, ce qu'on appelle honnête ou beau dans les mœurs, n'aura point de priyiléçe, et il faudra, pour se rendre aimable, qu'il nous donne du plaisir, ou qu'il nous en promette ; c'est-à-dire, comme parle un auteur moderne, que le goût du 6tfn, ou du moins son avant-goût sensible, sera» par nécessité, le seul motif déterminant de nos amours les plus raisonnables. C'était précisément l'idée qu'Epicure avait de la vertu ; et il avouait de bonne foi qu'elle ne lui paraissait qu'un nom vide sens, si on la séparait de la volupté. 11 ne faut pas, au reste, a'alarmer de ce terme : il ne signifie, dans le langage d'Epicure, que ce que nos auteurs entendent uar plaisir, ou par délectation* Cependant l'odieux de cette idée frappa dèslors, quoique dans un siècle encore païen, toutes les personnes qui avaient des mœurs. On en perça bientôt toutes les conséquences pratiques.

Le philosophe Cléanthe l'attaqua par un antre endroit. Il en fit voir le ridicule dans une peinture ingénieuse dont TOrateur romain (8^0) nous a conservé les principaux traits. Il y représentait la volupté avec ses plus beaux atours, assise nonchalamment comme une reine sur son trône, le diadème en tète, le sceptre à la main, et autour d'elle toutes les vertus rangées, pour la servir àa premier ordre. La |)rudence était préposée aux choix des plaisirs, la force faisait la garde, pour empècner la douleur de les venir troubler; la tempérance les assaisonnait par une modération délicieuse ; la justice en réglait l'ordonnance , en assignant à cha<]ue plaisir son temps et son lieu ; elles semblaient toutes lui déclarer ; autant qu'une déclaration se peut faire en peinture, qu'elles étaient ravies de n*avoir d'autre emploi au monde

Se de la servir. Je croirais pourtant, s'il it permis de contredire les peintres, que DOS quatre vertus cardinales devaient plutôt paraître dans ce tableau un peu déconcertées de s'y voir réduites à n'être, pour ainsi dire,

aae les dames d'honneur de la volupté, lais, enfin c'était le système d'Epicure ; et ji l'on veut raisonner conséquemment, c'est ancore celui des philosophes qui mettent le plaisir ou l'intérêt è la tête de tous nos amours. Car, de quelque manière qu*on s'exprime, il sera toujours vrai de dire que la Tertu n'est point aimable par elle-même : e*est ce que j appelle sa dégradation. Allons plus loin.

A quoi se réduit encore l'amilié dans ce keau système? Car, s'il est vrai, il est évideqt que nous ne pouvons aimer personne qu'autant que nous y trouverons notre inténi ou notre plaisir. C'est le principe du système; d'où il s'ensuit que nous compterons

(S40) Cic, ù§ fMb., \. u, n. 69.

sans cesse avec nos amis, du moins au fond de notre cœur. Nous supputerons avec soin \^s émoluments, les plaisirs, les services que nous en pourrons tirer; nous aurons toujours la plume à la main pour calculer nos gains et nos pertes. C'est ainsi, disait autrefois Cicéron (8^1) à un illustre épicurien, que nous aimons nos champs, nos vignes, nos herbages, nos troupeaux, les bêtes qui nous servent ou qui nous divertissent. Mais si nous n'avons pas pour nos amis un amour d'une autre nature, que deviendront nos amitiés? Nos liaisons les plus solides, appréciées à leur juste valeur, ne seront plus qu'un petit trafic de sentiments, ou un vil commerce d'intérêt. Sous le nom d'amis désintéressés, nous ne cacherons tous, quoique nous en disions, que des flmes vénales et mercenaires, ou, si vous me permettez ce terme, des cœurs à vendre au plus offrant ; ou, si cette expression vous parait encore trop odieuse, des amis de table, dont l'ardeur ne dure qu'autant que le festin. L'intérêt nous avait unis, l'intérêt nous désunira : le plaisir nous avait assemblés, le plaisir nous dispersera chacun du côté où il en trouvera davantage. Les poètes ont donné des ailes à l'amour : il faudra désormais en donner aussi à l'amitié, puisqu'elle n'aura, comme lui, d*autre lien qu'un plaisir volage» ou un intérêt sujet à tous les caprices de la fortune. L'histoire aura beau nous vanter ces illustres couples d'amis dont elle nous a conservé les noms : un Jonathas, qui aima David jusqu'à la mort, quoique son rival dans l'empire ; un Pylade, qui se dit Oreste

gour sauver son ami par sa propre perte; Un >amon qui se constitue prisonnier pour le sien, au hasard de périr à sa place. Mais que l'histoire nous les vante autant qu'il lui plaira nous en saurons bien rabattre pour la concilier avec notre philosophie. Elle croyait nous offrir dans ces héros d'amitié des exemples d'une constance à l'épreuve de tout intérêt. Non : c'étaient des exemples de folie, ou plutôt des chimères qu'elle nous proposait pour modèles.

Il y a pis encore. Le svstème de l'amour intéressé détruit jusqu'à l'idée des plus beaux sentiments de l'Ame, des inclinations du cœur les plus nécessaires au maintien des sociétés. Car si une fois nous l'admettons comme un principe indubitable dans la morale, que restera-t-il dans nos mœurs, de grand, de généreux, d'humain même ou de véritablement sociable? Que deviendra la sincérité dans le commerce ordinaire de la vie, si Ton ne dit la vérité, qu'autant qu'on V trouvera son compte I Que deviendra la bonne foi dans les affaires, si l'on ne garde sa parole qu autant que son intérêt le voudra permettre? Je ne demande pas, que deviendra la religion, si le plaisir en est la mesure? Cela est trop sérieux pour !e dessein que je me propose. Je me borne à prouver la dégradation où le système de l'amour intéressé fait tomber par son principe \^^

(941) Cic, De naînu dtw.^ L i.

DICTIONNAIRE D'ESTHETiQUB.

lOM

troift inclinations de l*Ame les plus nécessaires dans la société pour cimenter notre union ; la libéralité, la reconnaissance et Tamour du public. Vous allez voir la morale dans des roétarmorphoses aussi étranges que celles d'Ovido.

La seule idéedestrois vertus que je viens de nommer nous découvre clairement qu'elles doivent être toutes gratuites. On les avait crues telles jusqu*à Epicure. C'était une erreur dont ce grand philosophe est venu délivrer le monde. La libéralité même, qui paratt si désintéressée dans son nom, ne Test point dans son principe. Elle a un intérêt, comme toutes nos autres affections ; un intérêt peut-être un peu plus fin : mais elle en a un. Elle donne, mais par le seul motif de sa propre satisfaction, elle ouvre ses trésors, mais pour acheter des amis, ou des courtisans; elle fait du bien, mais plutôt pour se faire plaisir à elle-même que ()Our en faire aux autres. Peut-on raisonnablement lui rien demander au delà? 11 nV a que le plaisir qui le puisse déterminer à répandre ses bienfaits. L amour de l'honnête, la considération de l'humanité, le désir de réivarer par ses largesses la distribution inégale des biens de la fortune, la loi de Téquité naturelle sont par eux-mêmes des motifs trofi faibles pour obtenir ses faveurs. C'est toujours la maxime fondamentale du système. Or, delà, Messieurs, quelles conséquences par rapport à la société? Que par une révolution a'huroeurs, qui n'est que trop ordinaire dans tous les hommes, le plaisir que nous trouvions à faire du bien vienne à cesser tout à coup : que Tobjet le plus digne de nos dons par son mérite, «ou par ses t>esoins ait le malheur de nous déplaire, adiea notre libéralité. Plus ;de bienfaits, plus de grâces, plus de secours à espérer d'elle. La source en est tarie avec le plaisir qui la faisi|,it nattre : et il faudra que, par un second caprice de rhumeur,le plaisir renaisse \k>\xv lui rendre son premier cours. Il n'y a point d'avare qui puisse devenir libéral en relie manière. On en a même fait une espèce de proverbe : il n'y a, dit-on, qu'à le savoir prendre dans ses belles humeurs, il donnera aussi volontiers ; il donnera d'aussi bonne grâce qu'un Titus pendant qu'il aura plus de plaisir à donner qu*à retenir son argent : alors , ce n'est pas un fleuve qui coule, c'est un torrent qui déborde ; mais aussi, à la manière des torrents qui n'ont qu'une source passagère, sa libéralité qui n'a point d'autre principe que le plaisir, se trouvera bientôt à sec. Ainsi le système de l'amour intéressé peut bien faire des avares ou des prodigues, mais jamais ce qu'on appelle un homme libéral, qui doit avoir des principes stables, fermes et indépendants d*un motif aussi variable que le sentiment. Poursuivons :

La ruine de la libéralité entraîne celle de la reconnaissance. On proposa autrefois , dit on, dans une république de porter une loi contre les ingrats. Sénèque nous assure même que les Macédoniens en avaient une

qui donnait action contre eux à leurs bien.faileurs. La loi serait peut-être assez nécessaire en France. Nous n'entendons que des plaintes contre les ingrats. Je supposa qu'elle y soit portée; qu'il y ait dans toutes les provinces un tribunal établi pour coq* nattre du crime d'ingratitude : qu'il y ait une cause de bienfaits sur le bureau*; les parties assignées pour être entendues : Voici un système qui doit bien modérer les nré* tentions du bienfaiteur, et qui fournit à raocusé un bon moyen de déiense. Vous m'a* vez fait du bien, je Tavoue, mais après tout, et en bonne philosophie, vous n'avez rieo fait pour moi dont vous n'ayez été vous-même le premier objet. C'est votre plai>ir seul qui vous y a déterminé, comme le motif ni» cessaire de toutes nos actions; j'en appelle à votre propre cœur. Ce plaisir, dont je vous ai fourni la matière, vous a donc déjà payé par avance une partie de vos bienfaits. U est donc juste que vous me fassiez d'abord une remise de celle partie d'obi igationt dont vous avez recule payement de vos(*roprès mains. Mais encore, pourquoi, m intenter sur l'autre un procès d'ingratitudêl Vous m'en déchargez actuellement par une accusation qui me déshonore, et si, comme vous me l'avez tant de fois protesté, vous aviez plus de plaisir à me faire des grâces, que je n'en avais à les recevoir, vous me de* vez même du reste. Que répondra un bienfaiteur épicurien à ce raisonnement, tiréda fond de son système? Dira-t-il comme nous le pourrions faire dans le nôtre : Malheureux 1 ce plaisir même que je me faisais de vous obliger, n'esl-ce pas un nouveau bienfait dont vous me devez tenir compte?

Oui, Monsieur, aussi l'ai-jefait en son tempf j'en ai porté au fond du cœur une reconnaissance très-sensible, pendant que le plaisir m'en a donné. Il ne m'en donne plus: qu'avez- vous à me demander? J'ai toujours suivi, comme vous, la loi de la nature. Si vous m'avez fait du bien avec plaisir, je Pai reçu avec plaisir; et si le plaisir que vous aviez à m'en faire est un bienfait, le plaisir que j'avais à le recevoir est aussi une reconnaissance. 'Me voilà donc encore, de ce côté là, parfaitement quitte à votre é§ard; enfin, la cause ainsi plaidée, quelle sera k sentence des juges? et s'ils sont* comme les plaideurs, dans le système de Tamour intéressé, ne-doivent-ils pas, suivant leurs pria* cipes, mettre les parties hors de cour el dt procès ? Mais, quoiqu'il leur plaise d'en err donner, on vient de voir que, dans ce sjs* tème, la reconnaissance perdra toujours a cause, ou du moins se verra réduite à n^êut plus qu'une obligation de pure police.

Que dirons-nous de l'amour do public?

Il n'y a point de vertu qui ne soit plus nécessaire dans un Riat, a saconversalioiiti son bonheur au dedans, et à sa gloire et aadehors,on en convient dans tous lessystèoNS. Il faut donc, ou renoncer k- vivre dans •■ Etat, ou que chacun des membres qui le CO0* posent, depuis le sceptre josqa*k la booMt soit dans la constante rèK>hilioa de — "^^

APPENDICE. — ESSAI SUR LE BEAU

tousses intérêts à Tutilité publique. La loi de l'ordre y est expresse. Un membre se doit tout entier au service du corps; la partie ne se doit compter pour rien quand il est question du tout ; un vrai citoyen doit même vouloir le bien de TEtat, non-seulement pour le temps de sa vie, lorsqu'il y participe, mais pour tous les siècles qui suivront sa mort, quand il ne pourra plus y avoir aucune part. C'est la maxime qui, pendant les six premiers siècles de la républi-* aue romaine, forma dans Rome un peuple e héros plus redoutable par cette conspiration des cœurs au bien commun que par la politique de son sénat, ou nar la valeur de aes soldats. L'amour du puolic était comme TAme universelle de tout Tempire.

Il n'y a rien de si grand que cette vertu, quand on la considère ainsi dans son véritable principe, qui est la loi de Tordre naturel; il n'y a rien de si mince ni de si bas, finaud on la considère dans le système de ) amour intéressé. A quoi s'y termine-t-elle ? Raisonnons conséquemment. Supposé que i'amour de nous-mêmes soit le père de tous nos amours, quel sera d'abord le premier objet de l'amour du public? un simple particulier qui se regardera nécessairement comme le centre de tout. Quelle sera dans chaque particulier la mesure essentielle de lOD amour pour le public? son propre bonheur, ou, SI vous l'aimez mieux, celui des autres^ \iO\iT le sien; voilà pojur le présent. Pour l'avenir, quel sera le terme ; jusqu'où portera-t-il ses vues publiques? le temps de Bà vie, et rien au delà ; car après la mort» q|u'importe à lamour-propre que r£tat périsse ou qu'il se conserve ? Pendant ma vie, son malheur entraînerait le mien ; il faut donc empêcher sa ruine. Après ma mort, aon bonheur n'est plus rien pour moi ; il faut donc en laisser le soin à me.s survivants ; c est leur affaire.

On ne peut disconvenir gue toutes ces conséquences ne soient parfaitement bien tirées de la logique de 1 amour intéressé ; mais si de cette logique on se fait aussi une morale, comme il est fort naturel, où résidera désormais l'amour du public, tel que là raison, l'honneur, la conscience nous le demandent , où trouvera-t-on des âmes çénéreuses qui soient prêtes à lui sacrifier leur repos, leurs biens, leurs personnes ; où Irouvera-t-on des Codrus ou des Léonidas qui ae dévouent à la mort pour le salut de Mars peuples; des Aristides (jui, après une longueadministration desatfaires publiques, demeurent pauvres, en laissant l'Etat dans ropuIenc6; des Régulus qui donnent à leur patrie des conseils contre leurs propres létes, plutôt que de souffrir q^u'elle se déshonore en les sauvant? £t, puisque nous ne manquons pa^ d'exemples domestiques, si le système de l'amour intéressé vient parmi nous à gagner tous les cœurs, où trouvera-lron dans nos armées des Catinats qui s'exposent à toutes les disgrâces de la cour,

(t4S) De /inibui. 1. m, n. 57.

DiCTioaH. d*£sth£tiqub-

plutôt que de lui taire des vérités importantes qu'elle ne veut point savoir? Où trouvera-t-on, dans la robe, des Molésqui, dans les fureurs d'une guerre civile, aient le courage de porter tour a tour leurs têtes et aux rois et aux peuples, pour les sauver tous deux, en leur faisant entendre leurs véritables intérêts ? • ^

Non, Messieurs, dans le système de Tamour intéressé, il est évident que l'Etat ne trouvera jamais d'amateurs à ce prix-là. Je ne prétends point que de là il s'ensuive qu'il en manquera tout à fait ; il en trouvera, et même en foule, mais d'un caractère bien différent; des amateurs du public, tous formés par les mains de l'amour-propre, et qui s'empresseront à le servir avec tout le zèle que peut inspirer le propre intérêt. On ambitionnera les grandes places, pour s'attirer dans le monde une considération agréable et profitable ; on briguera les offices publics pour le bénéfice qui en revient ; on les achètera lùême, s'il le faut, comme des fonds de terre, pour les faire valoir ; on s'engagera volontiers dans les affaires du roi, pour mieux faire les siennes, sous un nom qui consacre tout ; on se chargera de bon cœur des recettes publiques, pour bien payer le receveur ; on mettra même l'honneur à pro* fit ; on regardera le commandement d'une armée, comme la direction d'une banque militaire; une province à gouverner, comme un pays de contribution ; un emploi de justice, comme un emploi de finance. L'intérêt donnera des ailes aux conditions les plus obscures, pour s'élever aux plus éclatantes. Qn passera même quelquefois, comme les anciens Romains, de la charrue au timon de l'Etat ; mais on se gardera bien d'y retourner comme eux, après son administration, pour vivre encore du labourage. L'amour-propre aura trop bien fait les fonctions de l'amour du public, pour avoir jamais besoin d'une telle ressource.

Or, Messieurs, reprenons : je vous demande, je le demande à tout l'univers, que doit-on penser d'un système de philosopnie où l'amour du public ne peut subsister que par l'amour- propre ? où la vertu, l'amitié; où la libéralité, la reconnaissance; où la société des cœurs ne peut avoir d'autre principe réel q^ue l'utilité que l'on en retire ou que l'on s en promet? C'est le sentiment que Torquatus, grand admirateur d'Epicure, soutient avec beaucoup d'esprit dans le second dialogue de Cicéron, sur le souverain bien de l'homme. Cicéron, après en avoir tiré les mêmes conséquences que nous venons d'en inférer, y découvre un dernier faible, qui mérite encore notre attention. Voici son raisonnement :

Si vous êtes, lui dit-il, bien persuadé du système d'Epicure (342) sur le motif de nos amours, allez donc dans quelqu'une ne nos assemblées publiques prêcher cette belle morale. Vous venez d'être élu préteur pour la prochaine année, parles suffrages unanimes

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des trois ordres de l'Etat. Vous devez, selon la coutume, avant que d'entrer en charge, haranguer tous les corps de la république; leur exposer les règles que vous suivrez dans l'administration de la justice; leur déclarer solennellement les dispositions que vous y portez, à l'exemple de vos ancêtres. Allez donc d'abord dire au peuple romain, que, dans l'exercice de la charge dont il vient de vous honorer, vous suivrez fidèlement les maximes de votre maître Epicure ; que, dans votre vie privée, le plaisir a toujours été le seul motif de vos actions ; que vous en userez de même dans votre vie publique ; ou, si vous craignez de parler ainsi devant un peuple ignorant, qui en tirerait un mauvais ausure contre 1 équité de vos futurs arrêts, allez tenir ce langage à votre cour prétorienne ; ou, si vous redoutez encore plus la gravité de vos assesseurs, qui, accoutumés à d'autres lois, n'entendraient rien à cette nouvelle jurisprudence, allez dire au sénat, où il y a toujours plus de lumière, que tous vos arrêts seront dictés par l'amour du plaisir ; ou, parce que des arrêts motivés par Tamour du plaisir pourraient bien choquer l'austère nonneur des pères conscrits ; dites-leur seulement que, dans toute votre magistrature, vous n oublierez rien pour vous procurer tous les charmes' d'une indolence raisonnée ; ou, si l'accusation de mollesse vous fait peur, comme elle en doit faire à un Torquatus, dites-leur que votre utilité sera toujours la règle inviolable de vos jugements ; ou, si Taccusation d'intérêt vous parait encore plus à craindre pour un magistrat, dites-leur que, dans toutes vos décisions, vous ne chercnerez que la gloire d'être applaudi par les personnes dont la faveur pourra vous conduire à l'honneur du consulat; ou, si vous craignez encore que les censeurs ne vous accusent de vouloir déjà briguer les suffrages par cette ambitieuse déclaration, dites-leur simplement que l'amour de vousmême sera toujours le motif et la mesure

de votre amour pour la république. Non, je suis sûr, Torqualus, que ces sentiments épicuriens n'oseront jamais paraître dans aucune de vos harangues : vous nous y étalez tous les jours des maximes toutes contraires. A l'exemple des héros de votre nom, vous avez sans cessée la bouche la loi et le devoir, la justice, Téquité, la bonne foi, la dignité de l'empire, la majesté du peuple romain, l'amour de la patrie, la gloire de mourir pour elle, tout ce que l'honneur le plus pur et le plus désintéressé peut dicter à une grande àme. Quand nous vous entendrons parlerd'une manière si digne de vos ancêtres, nous admirons votre vertu ; mais, si vous êtes bon épicurien, vous devez rire au fond du cœur de notre simplicité. Où est donc la bonne foi que vous venez de nous promettre ? Vous nous parlez en Caton et vous pensez en Catilina ; et comme nous avons deux sortes d'habillements, l'un pour le barreau et l'autre pour la maison, tous avez aussi deux sortes de langage, l'un pour le public et l'autre pour le particulier ; l'un pour la salle d'audience et l'autre pour le cabinet. Cela est-il bien conforme à fa droite raison? Comment pouvez-vous souffrir dans votre cœur des sentiments qui n'oseraient sortir de votre bouche dans un discours sérieux? La vérité peut-elle se trouver où la sincérité en se trouve pas ? Pour moi, je vous le déclare, conclut l'orateur philosophe, la bonne foi est ma règle ; je ne tiens pour vrai dans la morale que les sentiments nonnêtes, {noble, généreux, qui ne craignent de se produire ni devant le peuple, ni devant le sénat, ni devant les censeurs, et j'aurais honte de penser dans mon calnnet ce que j'aurais honte de dire à la Cice de tout l'univers.

C'est aussi. Messieurs» ma conclusion. Je ne puis recevoir un système qui entraîne dans la morale tant de conséquences odieuses, et dans la vie tant d'inconséquences ridicules.

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APPENDICE. —DU VANDALISME ET DU CATFIOLICISME DANS L^ART

DU VANDAUSHE ET DU CATHOLICISHE

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