‹ Dictionnaire d'esthétique chrétienneChapitre 134 sur 167 · I. VANDALISME DESTRUCTEUR · texte numérisé non relu

I. VANDALISME DESTRUCTEUR

Première catégorie.— Le gouvernement,

Les maires et les conseils munlcii>aox.

> Les propriétaires.

> Les conseils de fabriques et les curés.

En 5* lieu, et à une très-grande disunce des pr^ cédents, Témeute.

n. VANDALISME RESTAURATEUR.

Première catégorie. — Le clergé et les conseils

de fabrique.

2* % Le gouvernement.

3« > Les conseils municipaux.

i« I Les propriétaires.

L'émeute a au moins Tavantage de ne rien restaurer.

Je vous fais grâce du vandalisme constructeur, parce que le dégoût qu'il inspire n*est pas même tempéré par l'indignation. Qui est-ce qui aurait le courage de s'indigner à la vue des palais de justice, des hôtels de ville, des bourses, des églises h la façon de Notre-Dame de Lorette, et des autres plaisantes œuvres qui bourgeonnent sous les auspices du conseil des bâtiments civils?

Je dois maintenant iusliSer la classification que je viens d'établir par Ténumération de certains traits, de certains détails que j'ai vus de mes propres yeux. Ils sont en petit nombre, mais j'espère qu'ils suffiront pour vous convaincre que je n'ai fait de passe-droit à aucune de mes catégories.

1** Le gouvernement et la liste cimle.

J'assigne le premier rang au gouvernement, non-seulement à cause de ce au'il a fait, mais encore à cause de ce qu'il laisse faire. Et comment ne serait-il pas responsable de tout ce qui se dévaste, de tout ce qui se dégrade en France, lui qui s'arroge le droit d intervenir dans toutes les démarches de la vie civile, sociale, religieuse des Français ? Comment lui qui, armé de tous les articles qu'il puise dans le fouillis impur de notre législation, enlace de son despotisme chaque commune, chaque famille, chaque individu qui cherche à se dévelop-

i>er,'lui qui tient le compte de tous les cailoux de nos routes, lui dont il faut obtenir la royale autorisation pour déraciner les chênes pourris, lui qui s en va prendre chaque petit garçon de France pour le ieter dans ses collèges, lui qui tient la main à tous les tripots, à tous leségoûts; comment! il n'aurait pas le temps de veiller aussi un peu aux monuments qui font la gloire et l'ornement du pays! et dans sa vaste sollicitude il ne daignerait pas embrasser cette fortune de la France et de l'art dont les déficits vont toujours croissant [ShS)\

Et remarquez b>en. Monsieur, que je parle ici du pouvoir en général et non d'aucun pouvoir en particulier. Depuis plusieurs siècles,.]! ne change malhetireusement pas

lugues, lui a consacré une notice pleine dlniérét, en

(8i8) Il faut se rappeler que ces lignes ont tié écrites en f 833^ et f^ualorsle gouYememeiit n'avail.

IMS

lie nature en changeant d*usufruiUer. Quant au vandalisme qui nous régit aujourd'hui , il me semble que vous en avez fait votre domaine, et qu'il y /lurait de la témérité à marcher «ur vos traces. Je vous le laisse donc à flétrir. N'oubliez seulement oas, je vous en supplie, la mémorable mise à l'encan des tours de Bourbon-l'Archambault , mesure dont la clameur de haro du public a Saii justice, mesure qui ne fut pas adoptée par mégarde, comme on l'a dit, mais bien, s'il faut en croire une autorité honorable et "sAre, par calcul et pour aUédier quelque fanatique de royalisme.

Le pouvoir d'aujourd'hui ne fait donc qu'imiter ses prédécesseurs, qui l'ont dignement précédé dans la carrière. Les ravages que je vais vous dévoiler doivent principalement leur être imputés. Figurez-vous f onlevrault, la célèbre, la royale, l'historique abbaye de Fontevrault, dont le nom se trouve presque à chaque page de nos chroniques des XI* et xii* siècles ; Fontevrault, qui a eu quatorze princesses de sang royal pour abbesses, et où ont été dormir tant de générations de rois, qu'on lui avait donné le nom de Cimetière des rois; Fontevrault, merveille d'architecture avec ses cinq églises et ses cloîtres à perte de vue, aujourd'hui flétrie du nom de maison centrale de détention. Et si l'on s'était encore borné à lui assigner cette misérable destination! Mais ce n'est pas tout ; pour la rendre digne de son sort nouveau, on a tout détruit ; ses cloîtres ont été bloqués, ses immenses dortoirs, ses réfectoires, ses parloirs, rendus méconnaissables; ses cinq églises détruites; la première et la principale, belle et haute comme une cathédrale, n'a pas même été respectée ; la nef entière a été divisée en trois ou quatre étages, et métamorphosée en ateliers et en chambrées. On a bien voulu laisser le chœur à son usage primitif, et il serait encore admirable de pureté et d'élévation, si les vandales, non. contents d'en avoir brisé tous les vitraux, ne Tavaient encore couvert, depuis la voûte jusqu'au pavé, d'un plâtras tellement épais, tellement copieux, qu'il est, je vous assure, fort diiQcile de distinguer la forme des pleins-cintres des galeries supérieures. On est aveuglé par la Blancheur éblouissante de ce plâtras ; il a été appliqué pendant «la restauration. Les seuls débris du Cimetière des rois^ les quatre statues inappréciables de Henri 11 d'Angleterre, de sà femme Ëléonore de Guienne, de Bichard Cœur-de-Lion, et d'Isabelle, femme de Jean-sans-Terre, gisent dans une sorte jde trou voisin. La fameuse tour d'Evrault^ malgré tous les efforts des antiquaires du |>ays |)0ur la faire respecter en considération de sa

)>a5 encore inanifeslé 1:1 tendance généreuse ei confterviilnce qui a signalé les efforts des luinislèrcs tle riniéi'icur et de rinstructiou publique depuis retlK époque. L'auteur, alors âpre dans sa censure, A été depuis le premier à rendre hommage aux nouvelles et bienveillantes allures du pouvoir. Déjà ftk/rs M. Guizot avait signalé son premier passage

prétendue origine païenne, a été livrée aux Datteurs de chanvre; la poossière a confondu tous les ornements et tous les contours de son intérieur en une seule masse noirAlre , et sa voûte octogone, qui offre des particularités de construction unique, ne peut manquer de s'écrouler bientôt» ^ce a l'ébranlement perpétuel que produit cette opération.

A Avignon, la ville papale, la ville aux mille clochers, la ville êonmatUe^ comme l'appelait Rabelais, on voyait d'innombrables monuments de l'influence du Saint-Siège sur l'art, dans un temps où l'art était eiciusivement catholique, a la différence de Rome où, par une anomalie déplorable, aucun édifice remarauable ne porte l'empreinte des siècles où la foi fèisait surgir sur tout le sol chrétien ces merveilles aarchitecture dont le christianisme seul avait inventé les formes et les détails profondément svmboli- 2ues. De tous ces monuments, le plus rare tait è coup sûr le palais des Papes, habité partons ceux qui passèrent le xiv* siècle en France. Je ne pense pas qu'il existe en Europe un débris plus vaste, plus complet et i)lus imposant de l'architecture civile ou éodale du moyen Age. Le voyageur, qui.

Arrivant du Rhône, aperçoit de loin, sur son rocher, ce groupe de tours, liées entre elles j)ar de colossales arcades, à côté de l'illustre cathédrale, est saisi de respect. Je n'ai vu nulle part l'ogive jetée avec plus de hardiesse. On dirait les gerbes d*un feu d'artifice lancées en l'air et retenues, avant de tomber, par une main toute puissante. On ne saurait concevoir un ensemble plus beau dans sa simplicité, plus grandiose dans sa conception. C'est bien la papauté tout entière, debout, sublime, immortelle, étendant son ombre majestueuse sur le fleuve des nations et des siècles qui roule à ses pieds. £h bien ! ce palais n'a pas trouvé gr&ce devant les royaux protecteurs de l'art en France. L'œuvre de destruction a été commencée par Louis XIV ; après qu'il eut confisqué le comtat Yenaissin sur son légitime possesseur, il fit abattre la grande tour du palais pontifical, qui dominait les fortifications récentes de Villeneuve d'Avignon. La révolution en fit une prison, et une prison douloureusement célèbre par le massacre de la Glacière. L'empire ne parait avoir rien fait pour l'entretenir. La restauration a systématisé sa ruine. Certes, ce palais unique avait bien autrement le droit d'être classé parmi les chÂteaux royaux, que les lourdes masures de Bordeaux ou de Strasbourg; certes, le roi de France ne pouvait choisir dans toute Tétendue de son royaume un lieu ulus propice à sa vieille majesté, au milieu de ces popu-

au pouvoir, en 1850, par la créttion de FiiiapecliM ffénérale des monuments liistoriques, conliéeà M. Vilet. Mais, Taute d'atlocationi ao badgel, lesquelles ne furent votées que plus lard, celte crealioii a^avaii point encore prottuil tes excellenlt réavliu» ^«'ellt M donnés depuis.

APPENDICE. — DU VANDALISME ET DU CATHOLICISME DANS VART

lations méridionales qui airaient encore foi en elle. Mais point. En 1820, il fut converti en caserne et en magasin, sans préjudice toutefois des droits de la justice criminelle, qui y a conservé sa prison. Aujourd'hui tout est consommé ; il ne reste plus une seule de ces salles immenses dont les rivales n'existent certainement pas au Vatican. Chacune d'elles a été di-visée en trois étages, partagée par de nombreuses cloisons ; c'est à peine si, en suivant d*étage en étage les fûts des gisantesq^ues colonnes qui supportaient les voûtes ogives, on peut reconstruire par la pensée ces enceintes majestueuses et sa* crées, où.trônait naguère la pensée religieuse et sociale de la chrétienté. L extérieur de l'admirable façade occidentale a été jusqu'à présent respecté, mais voilà tout : une grande moitié de Timmense édifice a été déjà livrée aax démolisseurs; dans tout ce qui reste, ses colossales ogives ont été remplacées par Irois séries de petites fenêtres carrées, correspondantes aux trois étages de chambrées dont je viens de parler : le tout badigeonné proprement et dans le dernier goût. Dans une des tours, de merveilleuses fresques, qui en couvraient la voûte, ne sont plus visibles qu'à travers les trous du plancher^ l'escalier et les corridors de communication ayant été démolis. D'autres, éparses dans les salles, sont livrées aux dégradations des soldats, et aux larcins des touristes anglais et autres. Le gouvernement actuel, pour ne pas rester en faute à l'égard de ses prédécesseurs, vient d'arrêter la démolition des arcades de la partie orientale, pour faire une belle cour d'exercice. Définitivement l'art et l'histoire ont de moins un monument unique, et les gouvernements tutélaires une tache de plus.

Je ne puis m'empècher de transcrire ici quelques passages d'une lettre que m'écrit kce sujet un jeune industriel d'Avignon. Ils ▼ouii montreront combien il y a souvent d'intelligence et d'élévation enfouies dans DOS provinces disgraciées. Voici ces paroles:

« Sur un sol où le culte des souvenirs historiques conserverait Quelques autels, on adorerait ces nobles débris. Tandis que les ruines vont tous les jours s'amoncelant sur notre vieille terre d'Europe, on ne croirait pas qu'il fût possible de dédaigner un des plus oeaux monuments que la foi religieuse du moyen Ase ait transmis à l'incrédulité du nôtre. Si le palais de Jean XXU est devenu une caserne du maréchal Soult ; si, à ces fenêtres où paraissait la figure radieuse des pontifes pour jeter une bénédiction solennelle urbi et orbi^ l'œil n*a|>erçoit plus aujourd'hui que des baudriers, des équi()ements du soldat se séchant au soleil ; si ces aalles, autrefois remplies de cardinaux, d'évégues, de fidèles, accourus de tous les |)Oints du monde chrétien, sont en ce moment des cuisines, des ateliers, on a le droit de gémir et de maudire tout bas le siècle qui a pu faire une saisie si brutale, une confiscation si violente de tout ce qu'il y a de plus

doux dans la mémoire des hommes. »

Notez qu'il n'y a aucune excuse, aucun prétexte pour cette froide barbarie. Il n'y a pas une de ces pierres pontificales qui ne soit blanche, solide, adhérente aux autres, comme si elle avait été posée hier; elles ont essuyé cinq cents hivers comme un jour ; le temps s'est incliné devant elles et a passé outre. Il a fallu que la chétive main des pouvoirs modernes vint tout exprès souiller et vexer cette grande chose.

Un sort plus triste encore, s'il est possible, attend le château d'Angoulême, bien moins vaste et moins grandiose, mais à qui sà position admirable et ses souvenirs chevaleresques auraient dû concilier le respect des siècles. C'est là qu'expira avec gloire la féodalité armée, lorsque le duc d'Ëpernon, qui en était gouverneur, y conduisit la veuve de Henri IV, et y maintint, contre toutes les forces royales, les droits d'une femme et de son épée. Il en reste encore trois fort belles tours qui renferment des salles renommées pour leur beauté et leur étendue, décorées îles insignes de la maison de Lusignan, qui les fit construire. Le public n'y est plus admis, parce qu'on en a fait un dépôt de poudre à canon. Le tout doit être abattu, sauf la tour du télégraphe, afin que la ville d'An-

f;oulême puisse posséder une rue Louis-Phiippe, qui permette de voir de la place du marché !a nouvelle préfecture, laquelle a un toit en ardoises et six paratonnerres.

A Foix, il y a pis que destruction, il y a restauration et même construction. Imaginezvous une seconde édition des méfaits de la Conciergerie à Paris. Au milieu d'une noble vallée, resserrée par de hautes montagnes qui préludent aux Pyrénées, on voit un rocher isolé que baignent les ondes rapides de l'Ariége. Au pied de ce rocher, un cnarmant édifice du xv* siècle sert encore de palais de justice ; sur son sommet s'élevait le château de ces fameux comtes de Foix qui luttèrent avec un si indomptable courage contre les rois de France et d'Aragon, et qui finirent avec ce Gaston, qui eût été le dernier des chevaliers si Bavard ne lui eût survécu. 11 reste de ce château trois très-belles tours, à peu près isolées, d'époques difl'érentes, mais toutes trois antérieures au xv* siècle : elles jouissent d'une célébrité proverbiale dans toutes les contrées environnantes. £h bien I on les a masquées, plâtrées, abîmées par un amas de pierres blanchies en forme de caserne aue l'on a jugé nécessaire à lexéculion du plan qui a transformé ce monument en prison. Pour me ^ervir de l'expression des gens du pays, on a affublé ces vieilles tours d'un bonnet de coton.

11 faut encore nommer Eysse, célèbre abbaye, près Villeneuve d'Agen, qui est aussi transformée vn maison centrale de détention , ce qui a motivé la destruction de deux églises, l'une, celle des religieux, célèbre par sa beauté, l'autre, celle de ia paroisse même, qui avait le malheur de se trouver sur la limite des nouvelles constructions. 11 parait que de tout temps le vandalisme a

DICTIONNAIRE D*ESTIIET1UUE.

été du goût des monarchies modernes. Je lisais dernièrement, dans une vieille histoire du Cambrésis par Le Carpeniier (Leyde 1664, p. 158), çiue Charles-Quint fit détruire a Cambrai la magnifique église collégiale de Saint-Géry, pour en consacrer les matériaux à la construction d'une citadelle, dont il se servit ensuite pour ôter à la ville ses droits et privilèges. A Gand, il en agit de même : la vieille et immense église de Saint-Bavon, avec son monastère, fut rasée par cet empereur catholique, pour faire place à une citadelle. Louis XIV témoigna le même respect pour la religion et pour Fart, lorsque, après avoir arraché la Franche-Comté à la couronne d*£spagne, sous laquelle elle vivait heureuse et libre, il fit abattre la vénérable cathédrale de Besançon, Saint-Etienne, le berceau de la foi dans cette province si catholique, pour agrandir les ouvrages de sa citadelle monarchique (Skd).

En voilà assez sur les exploits des gouvernements modernes en fait de beaux-arts. Ne serait-ce pas du reste une illusion que cette crojrance invétérée à la nécessité de la protection du pouvoir pour Tart? Les artistes eux-mêmes n'ont-ils pas été trop souvent enclins à mêler leurs voix et leurs souhaits aux idées de la foule sur cette matière? N'ont-ils pas trop souvent oublié que, f>our être fidèle à la sainteté de sa mission, 'artiste, comme le prêtre, ne doit être que Thomme de Dieu et du peuple ? En France surtout, les grands noms de François 1*% de Louis XIV, ont établi une sorte de foi traditionnelle dans rinfluence tutélaire du pouvoir. Et cependant n'y a-t-il pas entre les ébats courtisanesques de Part sous ces monarques et sa gigantesque pof)ularité au moyen flge tout lintervalle qui sépare la chapelle de Versailles de Notre-Dame? En Italie, en Allemagne, n'est-ce pas la même différence? Je ne sais quelle popularité de commande s'est attachée au nom desMédici.s d)ns la superficielle et menteuse histoire telle que nous Ta léguée le xviu* siècle; on dirait que l'art a contracté une dette sacrée envers cette race de marchands couronnés et oppresseurs. Mais qu'on aille donc à Florence; qu'on fasse deux parts des monuments de celte ville; que l'on prenne pour point de séparation* le jour où Laurent de Médicis, haletant sur son lit de mort, tourne le dos à Savonarole, qui lui offre Tabsolution à condition que, par une parole suprême, il rende la liberté & Florence; que Ton compare ces deux moitiés de la métropole de Tart italien, et nous défions les courtisans les plus aveugles de ne pas déplorer, esthétiquement au moins, la révolution qui jeta Florence sous les pieds de la souveraineté absolue. Michel-Ange le sentait bien; car, lorsqu'on 1527, Florence ex-

(849) De nos jours (1859), il faut avouer qu*on y ri'garde de plu» près : Notre-Dame de Fourviere , re sanctuaire chéri des Lyonnais, devail faire place à un fort dans le nouveau sv«iièfne de la ville : mais

puisa les Médicis et proclama qu'elle n'avait d'autre roi que Jésus-Christ, il laissa Ik les tombeaux qu'il élevait pour les ancêtres de ces Médicis à Saint-Lorenzo, entreprit de fortifier toute l'enceinte de la ville, prêta mille écus h la république, se fit nooinier un des neuf commissaires des affaires militaires, revint ensuite de Venise, ao plos fort du siège, pour diriger la défense, et ne cessa de combattre qu'au dernier moment contre ces prolecteurs de l'art. Croyons avec lui que le pouvoir, à toutes les époques, possède l'incontestable faculté de dégrader et de dépopulariser l'art, mais bien rare* ment de le ranimer et de l'inspirer.

Pardon, Monsieur, de cette digression. Je passe à ma seconde catégorie de vandales.

^ Les autorités municipalet.

Je n'ai certes rien à vous offrir dans cette catégorie de comi>arable à votre histoire de la délibération du conseil municipal de Laon sur la tour de Louis d'Outremer; mats je me flatte, ou plutôt je rougis d'avoir k consigner quelques traits qui montreront

Sue ces messieurs ont des émules dignes eux sur tous les points du pavs. Voici, par exemple, messieurs du conseil munici pal de Poitiers (^ui ont ingénieusement lait détruire les antiques et célèbres remparts de leur ville, qui lui donnaient un as|>ect si original et si attrayant, pour les remplacer par un petit mur a hauteur d^homme, dans le genre de celui qui entoure Paris, acoom* pagné de grilles en fer qui servent de portes et de barrières à Toctroi. A Villeoenvf d'Agen, c'est encore mieux que cela : aux portes de cette ville, sur une hauteur qui domine le cours du Lot, s'élevait le châteut de Pujols qui était un des monuments les plus vastes et les plus magnifiques du mojea â^e dans ces contrées ; ce chAteau, quoiqse pillé et dévasté à l'intérieur, et malnrési position exposée, avait survécu à la révélation et était devenu la propriété de la ville. Il y a quatre ans, le conseil municipal Fa fint détruire, et voici comment. On avait coaçn le projet d'agrandir la prison d'EjrSse, voisine de la ville. Les matériaux manquaient: un entrepreneur se présente et proposa d'acheter et de démolir le vieux ebâtan pour en consacrer les pierres à ce noairf usage. Le conseil trouve l'offre intellimto et avantageuse; mais des débats s*éleveit sur le prix. Le conseil, voulant faire ni» bonne affaire en môme temps qu'une œavfs d'art, demande 100 louis de ses ruines : l'entrepreneur n en veut donner que l,Mi francs. De guerre lasse on accepta ses offres, et le château est tombé moyennant 1,800 fr. de profit pour la caisse municipale.

A Agen, la belle cathédrale de Saint- Etienne a été abattue sous i'einpirs, pwt qu'il eût coûté trop cher de la r^iaiic*

le gouvcrnemeni du roi Louis-Philippe a en le kss esprit de renoncer à ce projet pour ne pas Ucnfl' les populations.

APPENDICE. — DU VANDALISME ET DU CATHOLICISME DANS L*ART

Les piliers gothiqaes de la nef sont restés debout comme pour attester le vandalisme des autorités : 1 enceinte sacrée sert de marché aux bestiaux ; les matériaux provenant de la destruction ont été employés à la construction d'un nouvelle salle de spectacle. A Saint-Marcellin en Dau()hinéf on y a mis moins de façon : le conseil municipal s*est emparé d'une des deux seules églises de la ville, et a décrété qu'elle servirait désormais de salle de spectacle. Aussitôt dit, aussitôt fait.

A Saint-Savin, dans les Pyrénées, près de Pierreûtte, le conseil municipal vient de faire raser une église romane de la plus haute antiquité et a un incontestable intérêt, pour la remplacer par une place publique.

Tout le monde a entendu {[mrler de la destruction de l'abbaye de Saint-Bertin à Saint-Omer, crime qui a eu quelque retentissement en France, grAce à M. Vitet. Mais ce qu'on ne sait pas généralement, et ce qui m'a été affirmé ()ar d'honorables habitants de Saint-Omer, c'est que cette destruction a été surtout motivée par Tombre que pro-

) 'étaient ces majestueuses ruines sur les tui|)es du jardin d'un des principaux fonctionnaires municipaux. Ole-toi de mon soleil^ leur a dit ce Diogène d'une façon nouvelle, et l'abbaye est tombée.

A Moissac, il y a, comme vous savez, une abbaye célèbre pour avoir reçu l'hommaçe féodal d'un roi de France, de Philippe je Hardi, je crois. Elle mérite de l'être bien plus encore à cause de l'extrême beauté de sovi église et de son cloître, monuments

|)récieux de la transition du plein-cintre à *ogive. La municipalité s'est emparée de ce cloître, et savez-vous le parti qu'elle en tire? Elle en fait scier les admirables colonnes une à une pour les transporter ailleurs, et, si j'ai bonne mémoire, pour les utiliser dans la construction d'une halle. L'église elle-même ne leur a pas échappé; il y a quelques années, sa façade, qui est une des )»ages les plus curieuses que l'art mystérieux du moyen Age ait tracées dans le Midi, parut à M. l'adjoint avoir besoin de quelque enjolivement : aussi proûta-t-il de l'absence fie M. le maire pour la faire badigeonner du haut en bas; vous ne devineriez jamais en

auelle couleur? en bleui L'intérieur était éjà, grAce aux soins de la fabrique, revêtu iCune triple parure de bleu, blanc et jaune.

Ge n'est plus là de la destruction , comme vous voyez, c'est de la restauration paternelle et bienveillante, manie qui possède nos autorités de tout rang et de toute nature. A Pamiers, il y a une cathédrale dont Mansard eut le bon goût de conserver le clocher h pignons triangulaires, lorsquil reconstruisit la nef dans le goût du xvu* siècle. Mais ce pauvre clocher n'a pu échapper è un badigeonneur officiel , intitulé architecte du département, lequel est venu lout exprès de la préfecture pour le peindre en rose.

Quand ces autorités usent de leurs droits cfi déléguant des fonctions importantes pour

l'art et les monuments historiques, eLes déploient d'ordinaire autant de discernement que lorsqu'elles mettent elles-mêmes la main h l'œuvre. Je n'en veux citer qu'un exemple. On a nommé, il y a quelaues années, à Amiens, un bibliothécaire, clont toute la vie précédente avait été complètement étrangère à ce genre d'étude, et qui, trouvant qa» les manuscrits in-folio que renfermait sa bibliothèque ne pouvaient pas rentrer dans les rayons des casiers, crut que le meilleur parti était de les réduire en les rosnant à la nauteur nécessaire. 11 est très-flatteur pour la France éclairée et régénérée d'avoir donné ainsi une seconde édition du trait de ces ' Cosaques, qui, lors du transport de la bibliothèque de Varsovie ou de Yilna à Pétersbourg, scièrent par le milieu les livres qui étaient trop gros pour entrer dans leurs caisses.

Puisque j'en suis aux bibliothèques, je ne puis passer sous silence l'idée lumineuse de ce conseiller municipal de CbAlon-sur- Saône , qui , pour contribuer de son mieux h la diffusion des lumières et de l'instruction publique , proposa gravement de consacrer à la reliure des livres d'école les parchemins des missels et autres manuscrits de la bibliothèque de la ville.

Après avoir vu de si beaux exploits dans sa patrie, un Français a la consolation de lire dans les journaux anglais que la corjporation ou conseil municipal de Chester «dépense tous les ans des sommes considérables pour maintenir dans un état de réparation complète les vieilles murailles de cette ville, et qu'A York une assemblée populaire (caunty meeting) a décidé que le vieux chAteau de cette ville, qui menaçait ruine, serait reconstruit exactement sur le même plan et dans le même style.

Passons à la troisième catégorie :

5® Le$ propriétaires.

Je ne prétends pas assurément que les ravages exercés par les propriétaires soient aussi déplorables et même aussi nombreux

3ue ceux qui peuvent être portés au compte u gouvernement et des autorités locales ; il y a une bonne raison pour cela. C'est que les propriétaires ont rarement à leur disposition des monuments assez importants pour que la disparition en soit très-regrettable. Mais toutes les fois que l'occasion s'en présente , on remarque chez eux le même mépris, la même insouciance du passé, souvent le même acharnement grossier contre les nobles restes qui tombent malheureusement entre leurs mains. Cette tendance est surtout inexplicable et inexcusable chez ce qu*on appelle les grands propriétaires, chez lancienne noblesse de province, à qui tant de motifs indépendants de l'art devraient inspirer une sorte de culte pour ces vestiges de leur propre histoire. Eh bien ! engénéral, il n'en est rien. Ni de glorieux souvenirs de famille , ni le respect des œuvres de leurs i>ères, ni les sympathies politiques qu'on leur impute pour le passé dont ces menu-

DICTIONNAIRE DESTHETIUUE.

Dients sont rimage, rien de tout cela ne tait la moindre impression sur la majeure partie d*entre eux. Il eût été à désirer, au moins dans les intérêts de Fart, qu ils eussent été conséquents à leurs opinions politiques à la manière de M. Voyer d*Argen$on, qui, en ▼rai niveleur, a fait raser son beau cbAteau des Ormes en Poitou par amour de Fégalité. Par amour de Tancien régime, la noblesse royaliste aurait dû nous conserver scrupuleusement sesc^stels. Mais point: vous les verrez laisser vendre sous leurs yeux et à vil prix, ou bien vendre eux-mêmes impitoyablement le manoir de leurs pères, le lieu dont ils portent le nom, pour peu qu'un séjour plus rapproché de Paris ou môme un avantage pécuniaire les séduise. S*ils daignent le conserver, ce sera pour en sacriûer mainte fois la partie la plus précieuse et la plus originale à une commodité du jour, à une invention parisienne: le plus souvent ils n*en feront aucun cas, ils ne se donneront pas même la peine de détruire, taudis qu*uD peu d'intérêt et bien peu d'argent eussent suffi pour préserver ces illustres ruines des derniers outrages. Je crois qu'au risque d'envahir le domaine de la liberté individuelle, on peut et on doit infliger la publicité à des méCaits de ce genre. Vous eu savez beaucoup plus long que moi sur ce sujet, Monsieur, et j'espère nue vous ne garderez pas toujours pour le cercle restreint de vos amis , ces plaisants récits qui nous ont souvent à la rois réjouis et indignés. Pour moi, je ne veux parler que de ce que j'ai vu par moi-même.

En entrant dans le Périgord, i Mareuil , on voit un château abandonné, appartenante à la famille qui porte le nom de cette province. C'est un ty<pe parfait de résidence féodale au xiii* et même pendant la première moitié du xiv* siècle. Ce chAteau est dans l'état d'abandon le plus complet ; de charmants détails de sculpture dans les tympans des fenêtres, et les fausses balustrades des croisées sont chaaue jour endommagés par .es fermiers qui Tnabitent; les toits des tou-* relies s'atTaissent et entraînent des pans de murs avec eux; on a même parlé de jeter bas la tour d'entrée et les ouvrages avancés, et d'en vendre les matériaux ; et l'on n'y a renoncé , du moins c'est ce qui ma été assuré , que sur les réclamations de la ville, qui en demandait la conservation comme ornements publics. Il y a ici un changement de rôles si bizarre, une anomalie si curieuse, que je cite ce détail sans trop y croire moi-même ; se serait toujours un trait fort honorable pour le conseil municifMiI de Mareuil, en supposant même que l'esprit de contradiction y entrAt pour quelque chose.

Plus loin dans le Périgord, à Bourdeille, on voit de deux lieues de loin la haute tour du chAteau qu'a popularisé et célébré'Brantdme. M. de Jumilnac Ta vendue pour six mille francs. Encore plus loin, sur les charmantes rives* de la Dordogne, un immense rocher porte les imposantes ruines de Castelnau, chAteau qui a appartenu depuis des

siècles à la maison de Caumont La Fonrr. Le duc actuel les a mises en vente pour sûr cents francs : encore a-t-il eu le chagrin de ne pas trouver d'acquéreur, tant est grand le respect héréditaire que portée ces vieilles pierres la population environnante.

£n Angoumois, Aulnac, sur les bords de la Charente, castel qu'une dépense insignifiante suffirait pour remettre dans un état parfaitement conforme au goût du xiv* siècle, avec d'autant plus de facilité que Textérifur n*a subi aucune restauration maladroite; Aulnac est livré par son propriétaire actuel, M. de Chambonneau, à une ruine graduelle qui deviendra dans peu d'années irréparable.

Près de Toulouse, le même sort attend le célèbre chAteau de Pibrat^ qui donna son nom à Duiaur, ambassadeur de France au concile de Trente, qui appartient encore à ses descendants et que les souvenirs d'Henri IV, qui y a séjourné quelque tem|>s pendaet sa vie aventureuse de roi de Navarre, n'oil pu préserver d'un abandon complet. Dans le coin d'une grande pièce à peine fermée, oo voit couché à terre et couvert de poussière un tableau sur bois vraiment renoarquable du xvi* siècle, une adoration des mages; on a Tair de le regarder comme un devant de cheminée.

En Anjou, Pocé, aux portes de Saumur, fameux uans Thistoire de cette province par les bizarres privilèges que la tradition attribue à ses chAtelains, est inhabité et condamné è servir de dépendance à une ferme voisine, bien que dans un état de conservation surprenante à l'extérieur : on ne peut lias même en visiter l'intérieur.

Un peu plus loin, en pleine Vendée, sir cette route de Saumur à Thouars, que le plus noble sang de France a si souvent ar> rosée, on voit, dans une |K)sition excellente, au-dessus de Thouet, le chAteau de Montreuil^ Bellay, immense et majestueux, véritable forteresse, renfermant dans son enceinte b belle église gothique qui sert de paroisse à la ville, il a appartenu au célèbre prince de Talmont, et après avoir traversé comne par miracle les fureurs de la guerre civile, il o*a pas su trouver grAce devant sa veuve ; elle l'a vendu sous la restauration à un habitani dt Saumur, qui le détruit en détail. Au bas da rempart se trouve une seconi/e église, dont il ne reste que les murs à moitié abatlos, encore couverts de fresques que les intem* péries des saisons n'avaient pas eu le team de rendre méconnaissables à Té^mque où j/ suis passé, mais qui doivent être perdues maintenant.

Sur ÏQS bords de la Loire, entre Saumur et Candes, s*élève encore le chAteau de Mantsoreau, célèbre dans Thistoire si éniineament chevaleresque de TAnjou par miHt aventures, et plus tard par le rendez-voas fatal de Bussy d'Amboise. Ce chAteau, dool la construction date du plus beau temps ik la renaissance, avait aussi échappé au vandi* lisme révolutionnaire, mais il a été victime de celui de son dernier propriétaire» le mir-

APPENDICE. — DU TANDALISME ET DU CATHOLICISME DANS L^ART

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