‹ Dictionnaire d'esthétique chrétienneChapitre 135 sur 167 · IC · texte numérisé non relu

IC

quis de Sourches-Tourzel. Il l'a vendu à des fiaysans du village qui Font déchiqueté, dé-

fradé, abtnié de mille manières. On n*a [)argné que le curieux escalier tournant dans Ja tourelle du sud-est, dont la voûte surtout est regardée comme un chef-d'œuvre de Fart. Mais les grandes croisées carrées ornées de ravissantes sculptures, les salles voûtées, les immenses cheminées ont disparu pour faire place à une foule de petites cnambrettes que vous icoiltrent complaisamment ces nouveaux distributeurs, tout fiers d'avoir tiré un si bon parti d'une si utile grandeur. C*est à peine si Ton peut découvrir çè et là quelques traces d'un de ces admirables plafonds en bois de chône sculpté dont l'art s'est perdu depuis.

Enfin, on vient de m'apprendre qu'au château de Montmurand en Bretagne, la cha- (>elle où Duçuesctin fut armé chevalier a été changée en buanderie, et qu'une autre cha- )>elle a été bâtie exprès dans la cour voisine i>ourla remplacer I Une pareille profanation ne souffre pas de commentaire.

Il est juste de citer à côté de ces scandales quelques rares et nobles exemples d'un culte voué par quelques familles aux manoirs de leurs pères. Le plus éclatant de ces exemples qui soit à ma connaissance est celui du f;bâteau de Biron, sur les confins de l'Agéiiois et du Périgord,dont l'imposante beauté, les trois chapelles gothiques, ont trouvé dans les possesseurs actuels des protecteurs éclairés. Ce châieau est l'objet d'une vérital*'e affection dans le pays, où le nom des Biren jouit de toute sa gloire, et où les bergères chantent encore la complainte du oiarét:hal que fit décapiter Henri IV. On peut nommer encore en Périgord, Bannes, pré- .^ervé dans sa lorme ancienne f)ar MM. de Losse, et Lanquais, par MM. de Gourgues; en Angoumois, le beau et vaste château de La Kochefoucauld, racheté par la maison de ce nom ; en Anjou, sur la rive méridionale de la boire, la befle tour de Trêves, haute décent pieds, construiteen 1016, par Foulques d'Aniou, donnée par Charles Vil au chancelier liobert le Maçon, en reconnaissance de ce qu'il lui avait sauvé la vie lors de la prise de Paris |)ar les Bourguignons, et parfaitement entretenue par M. de Castellon qui en est aujourd'hui le maître (849^).

Malheureusement ce ne sont là que de trop rares exceptions à une règle générale de destruction et d'abandon. S'il en est ainsi des anciens seigneurs, de ceux que tout concourt h faire regarder comme les représentants du' principe conservateur, jugez des ébats que doivent prendre les nouveaux acquéreurs

dans leurs antiques possessions. Pour eux, quand ils ne renversent pas tout, ils mettent tout è neuf, et vous savez ce que cela veut dire, ils sont souvent, h cet égard, d'une bonne foi et d'une naïveté comiques. On voit à Montienac le vieux château des comtes de Périgorddétruit à la révolution, sauf le donjon carré, massif superbe aue l'on a arrangé de la manière gue vous allez voir. Je laisse parler V Annuaire de laDerdogne de 182V: « Ces ruines, dit l'ingénieux observateur, ont pris un aspect moins hideux depuis que le propriétaire actuel, achevant de raser â moitié hauteur partie du rempart et une des tours, s'est construit sur cet emplacement un petit ermitage^ d'où l'œil découvre la ville et la vallée. Cet homme industrieux a crépi en chaux bien blanche tous les joints des pierres noirâtres du mur extérieur, et cela donne un air de jeunesse à ces murs séculaires. »

Par compensation de cette métamorphose d'un donjon en ermitage, il ne faut pas oublier que le propriétaire de l'ermitage dit d'Anne d'Autriche, au-dessus d'Agen, a métamorphoséle sien en guinguette. C'est moins pittoresque, mais plus productif : chacun son goût.

Mais on ne rit plus, on rougit et on s'indigne en songeant au monstrueux abusdu droit de propriété que font certains nouveaux riches, dominés par des préiugés brutaux et par une risible terreur de l'histoire et de la religion, que l'on baptise si souvent en province des noms de carlisme et de jésuitisme. Par exemple à Cuneault, en Anjou, toujours sur les bords de cette Loire qui baigne de ses eaux les monuments les plus nationaux de la France, il y a une église que la tradition populaire fait remonter à Dagobert, que l'on peut hardiment, ie crois, dater du XI* siècle et que je n hésite pas à regarder comme un des débris les plus précieux de l'an de cette époque. Les sculptures des chapiteaux dos colonnes de la nef sont de l'exécution la plus naïve et la plus originale. Le clocher surtout est étonnant. A part ces beautés, il y en avait une toute particulière, résultant de l'effet de perspective que devait produire la construction du vaisseau qui va en se rétrécissant depuis le portail jusqu'au rond-point, tandis aue la voûie s'atMiisse successivement dans la môme direction. A la révolution cet effet fut détruit par un mur de refend, bâti en travers du chœur. L'abside tout entière est échue en partage à M. Du- [Hiy de Saumur, qui la transformée en

Î;rançe remplie de fagots, après avoir défoncé os viiraui des croisées.

Ce qui déesse tout ce que j*ai vu de bar-

(849*) Il faut placer au premier rang de ces homaages et vraiineni éclairés M. Parquin , ancien Uâtonnier de Tori're des avocats de Paris, propriéuire des belles mines du Vivier en Brie , et qui ciNiserve toui ce qui reste de cet ancien manoir de iios rois avec le» soins les plus paternels. Elles avaienl été vendnes comme matériaux propres à iiémoluion lorsqu*il les racbeia , les dégagea, les restaura; il a uiéme fait construire une longue et

dispendieuse chaussée pour supprimer deux chemins vicinaux qui amenaient chaque jour des pas- S'éUis vandales au sein de ces vénérables débris. Sous le titre de Une journée au Vivier^ 1832, in-4*, on a publié une description agréable de ce monoment, oui a été, en outre, Tobjet d*un rapport détaillé fait par une commission de rintlitni historique, et imprimé dans sou journal, Dumérode février i^f avec figures.

DICTIOiNNAIRE D'ESTHETIQUE.

lOâg

bar:e en ce genre , f:*est le spectacle dont i*ai été témoin à Cadouïn, en Périfford, lieu où se trouvent enfouis dans un désert des cbeis-d'œuvre de peinture, de sculpture et d'architecture. Cadouïn est un ancien monastère de Tordre de Ctteaux , fondé par saint Bernard lui-même. 11 en reste une église et un cloître. Je veux, en passant, vous parler de l*église.Elle est d'abord trèsremarquable par son architecture, qui est tout en plein cintre, avec la corniche en damier qui se retrouve dans tant d^églises romanes. La voûte seule est en ogive trèsprimitive. La façade est originale : elle offre un couronnement semi-hexagonal , soutenu fiar une colonnade de neuf arcs en plein cintre d*une grande élégance. C'est un type tout à fait méridional , de même que la p!etite coupole qui s*élève au-dessus du transept. Le chœur est parfait, et les enroulements en feuillages des cinq croisées qui l'éclairent, d'une grande délicatesse^ malgré le badigeon qui les recouvre. A la voûte de ce chœur, se trouve la peinture la plus remarquable du moyen âge que j'aie rencontrée en France : c'est une fresque qui représente la résurrection de Notre-Seigneur. Au premier resard que je jetai sur cette voûte, mes yeux, deshabitués depuis longtemps de jouissances pareilles, crurent retrouver leurs anciennes amours des écoles toscane et ombrienne, antérieures à Raphaël. Le Christ, tenant à la main le gonfalon de la croix , met le pied hors du tombeau ; deux soldats endormis gisent de chaque côté; deux angeS) en longues tuniques, soutenus dans Pair par leurs ailes déployées, encensent, avec des encensoirs d'or, Je vainqueur du péché et de la mort : un paysage simple et gracieux dans le fond, avec un ciel d'azur foncé, parsemé de grandes fleurs de lis d'or en guise d'étoiles. En Italie, cette fresque, qui rivaliserait avec quelques-unes des plus célèbres que j'aie vues, serait à peu près de la fin du XV* siècle. Je ne connais pas assez l'histoite de l'art en France pour en conjecturer la date même approximative, et, dans le pays, on n a pu me fournir aucun renseignement ni sur son époque ni sur son auteur. Rien ne saurait surpasser la majestueuse placidité du Christ, le naturel de la vose des soldats endormis, le tendre respect, l'amoureuse adoration des deux anges.

Toute la composition est empreinte de cette suavité harmonieuse, de ce goût naïf et pur, de cette simplicité exquise, de cette transparence de couleur, enOn de cette vie surnaturelle et céleste, si bien adaptées aux sujets d'inspiration religieuse, etsi universellement répandues sur toutes les œuvres de la divine dynastie qui a régné sur la )>einture depuis l'angéiique moine de Fiésole jusqu'à Pinturicchio ; dynastie que Raphaël a détrônée , mais qui n'en sera pas moins toujours celle des princes légitimes de l'art.

Je me laisse aller. Monsieur, è une admiration que vous partageriez, j'en suis sûr, si vous aviez été avec moi , et j'oublie mon

cloître et mes vandales. A côté donc de cette église .se trouve un autre chef-d'œuvre, car on dirait que les chefs-d'œuvre des trois arts se sont donné rendez-vous dans ce coin de terre oublié et presque inconnu dans les environs mêmes. C'est le cloître intérieur de l'ancien monastère, vrai bijou de ré(»oque la plus brillante de la transition qui a précédé la renaissance, marqué au sceau de rinfluence mauresque et orientale qui envahit alors l'imagination française. Je crois qu'il n'existe pas en France un morceau de ce temps plus riche, plus fini, plus orné. Si on avait le courage d v trouver un défaut, ee serait la profusion des détails, la beautî vraiment trop coquette des ornements. Oo est tenté de croire d'abord que rimaginatioo du sculf^teur s'est abandonnée sans frein à ses caprices; mais en examinant de plus près, on reconnaît qu'il n y a rien dans cette incroyable abondance qui ne soit strictement en harmonie avec la sainteté du lieu, rien qui n'ait été dominé par une inspiration profondément religieuse. Le trône de Tabbé au milieu des Uancs de ses moines, exposés au soleil du midi, est surtout remarquable par un bas-relief qui représente Jésus-Christ portant sa croix, aussi pur de goût que noble et simple. d'expression. La souche de chacune des ogives dé la voûte est entourée de riches sculptures du même genre, qui reproduisent les principales paraboles de rÀncien et du Nouveau Testament ; on distingue surtout Job et ses amis* le mauvais riche, et un très-beau groupe du jugement dernier. Ces sculptures se répètent dans les chapiteaux et les plinthes des colonnes qui forment les arcaues à ogives par où le jour pénètre dans le cloître. £es fenestrages de ces arcades sont découpées à

Sur en forme de cœurs ou de fleurs-de-lis. ais ce qu'ilyade plus admirable dans cette construction , ce sont les pendentifs de la voûte elle-même , sillonnée et surchargée d'arêtes ciselées. Ces pendentifs, qui se trouvent à chaque clef de voûte, se romposeot chacun d'une statuette d'un travail exuuis: c'est tantôt le symbole consacré d'un evangéliste, tantôt un prophète à longue barbe, tantôt un ange ailé, se balançant sur une longue banderolle où sont inscrites les louanges de Dieu : toutes ces figures planent sur le spectateur, et semblent le contempler avec une infinie douceur; ai dirait que les cicux se sont entr'ouverts, et que les élus viennent présider aux ioM^ cents délassements des habitants de ce lies solitaire et sacré.

Maintenant voulez-vous savoir ce quest devenu ce ravissant chef-d'œuvre? Je vais vous en rajouter la lamentable et honieu.<€ histoire. Vendu révolutionnaireniem, il ap-

Krtient maintenant è MM. Verdier et Guiinut dont les noms méritent une place toute spéciale dans les annales du vandalisme. Il y a quelques années, plusieurs catlioliqiiei ôes environs conçurent le projet d^ fonder un établissement de Trappistes dans ce site vénéré, ce qui eût assure la consenratioa ei

APPENDICE. — DU VANDALISME ET DU CATHOLICISME DANS L'ART

entier du monument et de toutes ses dépendances. L*on fit à ce sujet les offres les plus avantageuses à MM. les propriétaires ; mais ils se sont bien gardés de devenir complices ë*un acte aussi rétrograde. Us ont préféré détruire peu à peu tout le monastère à l'exception au petit cloître intérieur : au moment où je m*y suis trouvé, une tour hexagone très-ornée était sous le marteau. La pioche de l'ouvrier a atteint sous mes yeux une charmante sculpture qui formait, è ce

3ue je pense, le chapiteau de la retombée *une voûte. Quant au clottre intérieur, destiné spécialement aux récréations des religieux après les offices du chœur, comme il Devait de communication qu'avec Téglise et les cellules, et non pas avec les cours extérieures, les acquéreurs ont jugé k propos de réclamer un droit de passage à irc^ vers Véglise. Déboutés de leur prétention parles tribunaux, ils s'en sont dédommagés ainsi qu'il suit : ils ont rempli la moitié de de leur cloître de bûches, de fasots et de poutres, qu'ils ont entassés le plus naut possible contre ces délicieuses sculptures; et chaque jour, en les déplaçant, on abat quelquetéte, quelque figurine, on enlève quelque pendentif, on défonce quelque colonnette des croisées. Dans l'autre moitié, ils ont parqué des nourceaux; oui, des pourceaux I C'est la litière d'une truie qui occupe la place du trône de Tabbé, au-dessous du bas-relief de Jésus portant sa croix; ces représentants des propriétaires broutent le jour dans l'enceinte intérieure gue bordent les arceaux du cloître , et la nuit ils se vautrent sous les trésors de beauté dont je viens de vous parler.

J'ai senti le rouge me monter au front en contemplant ce spectacle. 11 n'y a qu'en France, pensais-je tristement, o& je rougirais ainsi ; il n'y a qu'en France où un voyageur soit exposé i rencontrer une dévastation aussi sacrilège, un mépris aussi effronté de l'art, de la religion, de l'histoire, de la gloire du pays.

£t encore songez que Cadouïn est un

Kys reculé, très-catholique, très-noirci par . Charles Dupin, au milieu des landes et des bois, loin de toute ville et de toute route, et qu'on ne peut y arriver qu'k cheval. Ah I s'il Y avait eu dans le voisinage quelaue grande route, quelque usine à fonder, le tout y aurait déjà passé. Ah 1 si la cupidité s'était mêlée à la froide manie de destruction I Pour le moment, on a trouvé qu'un cloître pareil pouvait servir, aussi bien qu'autre chose, d'étable à des (pourceaux.

Pardonnez à ma fureur. Monsieur, et hA* tez-vous d'aller voir ce lieu encore si t)eau

dans sa misère, avant que les brutes de diverses espèces qui l'habitent ne l'aient rendu complètement méconnaissable (850).

i"" Le clergé.

Je passe à ma quatrième catégorie, celle du clergé. C'est avec une véritable douleur que je me vois forcé de m'élever contre les erreurs que commettent, en ce qui touche è l'art religieux, plusieurs membres de ce corps vénérable et sacré, aujourd'hui surtout, par SQS malheurs. Mais si ces lignes tombent sous les yeux de quelques-uns d'entre eux, ils y discerneront, j'espère, une nouvelle preuve de l'intérêt et du respect que leur porte un fils et un ami.

Un catholique doit déplorer plus qu'un autre le goût faux, ridicule, païen, oui s'est introduit depuis la renaissance dans les constructions et les restaurations ecclésiastiques. Sa foi, sa raison, son amour-propre, en sont également blessés. Que les gouvernements et les municipalités traitent brutalement les monuments que le malheur des temps leur a livrés, et inscrivent Ià comme ailleurs Thistoire de leur incapacité ou de leurs bouleversements, cela se comprend. On en gémit, on s'en indigne, mais on n'en est point, grâce au ciel, responsable ; tandis que voir l'Eglise s'associer avec une persévérance si cruelle au triomphe du goût antichrétien qui date de l'époque où elle-même a été dépossédée peu à peu de sa popularité et de sa puissance ; la voir renier \q^ inimitables inspirations du svmbolisme des Ages catholiques pour introniser dans ses basilic* ques les pastiches d'un paganisme réchauffé et bAtard ;la voir enfin chercher à cacher sa noble pauvreté, ses plaies glorieuses sous d'absurdes replâtrages, c'est un spectacle fait pour navrer une Ame qui veut le catholicisme dans sa sublime et antique intégrité* le catholicisme roi de l'imagination comme de la prière, de l'art comme de l'intelligence.

Certes, et cela se comprend facilement, on ne saurait reprocherau clergé une envie de détruire aussi étrangère à ses habitudes que contraire à ses devoirs et h son instinct ; et si ce n'étaient quelques traits fAcheux qui sont, il faut le croire, plutôt imputables aux conseils de fabrique, lesquels tiennent beaucoup de la nature des conseils municipaux, qu'au clergé tout seul, il serait juste de ne point lui assigner de rang dans la hiérarchie du vandalisme destructeur. Mais en revanche il occui>e, sans contredit, la première place [)armi les reHauraUurs ; et avec les meilleures intentions du monde, on ne restaure jamais rien, surtout de nos jours, sans préalablement détruire beaucoup.

(850) Nous sommes heureux de pouvoir ajouter ici que ces lignes n'ont pas été tout à fait inuUles, qu^elles ont éveillé la sollicitude des habitants du lieu qui ont adressé à S. M. la reine et au ministre des péUtioDs pour obtenir la consenration de leur doltre, et qu'enfin, pnr une délibération récente, la commission des monuments hîsloriques leur a al-

loué un subside qui pourra les aider k commencer le rachat de leur trésor (4859). En effet, depuis lors, le clottre a été racheté par ht conseil général et restauré aux frais de la commission des monuments ; il eicite aujourd'hui Tadmiratiou de tous les voyageurs. M. fabbé Sagette en a fait récemment une description intéressaiite.

DienONNAIRE DISSTHETIQUE.

liSt

C'est surtout une bien funeste et bien surprenante manie que celle de tout repeindre et de tout reblanchir, dont le cleraé a été possédé pendant les quinze années ne la restauration, et h laquelle il est loin d'avoir renoncé. Il al*air de s'être dit: « Voilà les mauvais jours qui vont finir; une nouvelle ère de prospérité et d'éclat va se lever pour le catholicisme en France. Donnons en conséquence à nos églises un air de fête. 11 faut les rajeunir, les pauvres vieilles ; il faut prêter à ces antiques monuments d'une antique croyance toute la fraîcheur du jeune âge; nous en lutterons d'autant mieux avec toutes les nouvelles religions qui pullulent autour de nous. Sus donc, mettons-leur du rouge, du bleu, du vert, du blanc, surtout du blanc; c'est ce qui coûte le moins« et puis c'est la couleur ae la dynastie des Bourbons; blanchissons donc, regrattons, peignons, fardons, donnons ètoutcela Téblouissante parure du goût moderne. Ce sera une manière comme une autre de montrer que la religion est de tous les siècles et de toutes les générations (850^). »

Et chose à jamais déplorable, si cela ne s'est pas dit, cela s'est lait, et cela se fait encore tous les jours ; et de la sorte on est parvenu à mettre na<t plus beaux monuments religieux en état de lutter en blancheur avec la Bourse, et en élégante légèreté avec les arcades de la rue de Rivoli. Mais encore une fois, à quoi bon ces feintes et ces enjolivements ? Ministres du Seigneur I puisque les calamités du temps ne vous ont laissé que des temples de bois et de rude pierre, laissez voir ce bois et cette pierre, et n'allez pas rougir de cette gloire !

Le midi de la France, bien plus encore que le nord, est exposé è cette épidémie de la détrempe et du badigeon ; car tous les ans le Dauphiné, la Provence, le Languedoc, sont envahis par une nuée de peintres itinérants venus d'Italie, et qui étendent leurs déprédations jusqu'aux bords de la Garonne et de ses affluents. Ils viennent offrir leur talent au rabais dans toutes les localités , et n'épargnent pas même les plus humbles paroisses de campagne. Il est bien rare qu un curé résiste à la tentation de remettre à neuf pour une somme minime son église, etde signaler ainsi son administration. Il v cède ordinairement malgré l'opposition fréquente des paysans, chez qui j'ai trouvé souvent la répugnance la plus louable pour ces rajeunissements.

Il eu résulte les choses h la fois les plus Rrotesçiues et les plus tristes. Parmi ces belles églises des provinces riveraines du Rhûne, it n'y a guère que celle de Saint-Maximin, la plas célèbre de la Provence, qui ait échappé jusqu'à présent è la brosse dévastatrice, grêce au bon esprit de sou curé, M. Laugier.

Mais à Saint-Marcellin, la principale église, d*une vétusté très*remarauable» a été décorée d'une malheureuse rresque qui représente le jugement dernier, et au centre de laquelle domine une A}^re du Père éternel è chevelure rousse, avec la signature de Tartiste tout au long, et cette inscription |>arfeitement convenable : Terribili$e$i iocus ûl«. Mais à Valence, la cathédrale, édifice è plein cintre d'une haute antiquité et d'une beauté réelle, a été repeinte en entier au debors comme en dedans, et, de plus, eompiétement défigurée par des marbrures feintes et d'antres niaiseries semblables. Mais à Saint-Antonin, la merveille du Dauphiné, l'église consacrée d'abord par Calixte 11 en 1118; reconstruite h l'époque du gothique le plus élégant, église à cinq nefs et à la voûted une élévation prodigieuse, appuyée sur une terrasse de maçonnerie de cent pieds de baol et de vingt nieds d'épaisseur, s'élerant solitaire et cacnée presque à tous les yeax, loin de toute route, de toute rivière navigable, de tout moyen de transport, dans un désert oft la foi seule pouvait faire surgir un pareil prodige; cette admirable église a to ses cinq nefs enluminées avec la plus impitoyable exactitude de toutes les couleurs qui embellissent ordinairement un cabaret. Mais ce qui dépasse tout, à Avignon, ville qui tremble dévouée à une persécution spéciale, la célèbre cathédrale de Notre-I>a(De des Dons, fondée sous Charlemagne, a subi dernièrement 1 outrage d'un badigeonnage gé» néral. Rien n'a pu arrêter la foucue desres* tauratenrs. Une chapelle où Coarlemagne fonda une de ses écoles de plain-chant, et où se trouve scellée dans le mur la chaire an ogive d'une charmante simplicité, qui servait de trône pontifical aux Papes du uv* siècle; celte chapelle a été souillée despein* tures les plus risibles : c'est à peine si Foo a épargné le magnifique maosolée de Jean XXII, type des tombeaux h dais et i pendentifs du xiV siècle. Sans doute pour échapper aux dangers de la concurrence, la môrne brosse a effacé jusqu'à la dernière trace d*une fresgue inapf)réciable, attribuée à Simon Memmi de Sienne, l'ami de Pétrai^ que et de Laure, et où il avait représenté les deux amants 50us les traits de saint Georges etde la vierge qu'il délivre du dragon. Ofl en montre encore la place toute blani:be I

Passez le Rh6ne, parcourez le Languedoe et la Guienne, remontez jusqu*è la Loire,

rrtout le môme système. Je parlerai loul l'heure en détail de Toulouse. A Foii, il principale église, très-beau Taissean gothique à une seule nef, a été indigneoMl abîmée, il y àirew d'années : les eoleones du chœur ont été transformées en pilastifi ioniques avec accompagnements de ehérabins en faïence. A Villeneuve d'Ageo,!!

"(SSO*) Cette horrible manie est encore plus répan* due en Suisse qu'en France; il n*]r a pas uneégli&e des cantons catlioliques qui ne soit déshonorée par le blanc de chaux ; et nous avons lu dau« la descripiioii (Je Scbwytz, par un statisticien éclairé de

nos jonrs (Mever de Knonao), que ee Uaae 4e f^t un symb(»ie de Im etmdenr êî éê Im ^mrtêê do§me» catkoUque»! Il faut noter que ce s; est lui-même protestant.

toss

APPENDICE. — DU VANDALISME ET DU CATHOLICISME DANS L*ART

voûte extrêmement curieuse du chœur de Sainte-Catherine a été triplement badigeonnée en Tert, jaune et blanc. A Agen, le curé de Notre-Dame, ancienne église des Domînieainst è deux nefs, d'un gothique sévère et pur comme toutes les fondations de cet ordre, a dépensé quatre-ringt mille francs pour y faire construire, à Textrémité de chaque nef, un monstrueux autel dans le genre Pompadour, avec volutes, gonflures, et tout ce qui caractérise le bon goût du xviir siècle; plus une chaire en marbre creusée dans un des murs latéraux en forme de coquetier. Je n'ai pas été à MontautMn ; mais un jeune homme que j*ai vu, ramassait, il y a quelques mois, dans la chapelle d'une confrérie, des têtes charmantes provenant de sculptures du moyen Age que le ciseau <run maçon faisait voler en éclats. A Auch, dans un diocèse administré d'une manière si éclairée par M. le cardinal d'Isoard, on avait sérieusement arrêté la démolition du jubé de l'admirable cathédrale., monument presque unique dans le midi de la France, mais qui avait le tort d'empêcher les fidèles de jouir assez complètement de la vue de Tofficiant. Et ce honteux projet n'a été arrêté que par l'intervention d'un jeune homme étranger au pays.

A Périgueux, la cathédrale de Saint- Front, l'une des plus anciennes de France, dont toutes les parties, moins le clocher, sont antérieures au xu' siècle, a été badigeonnée en jaune du haut en bas, et pour mieux trancher sur le jaune, les pilas- Ires, le profil des pleins cintres, les bordures des arc^ides ont été peintes en orange rou{;eAtre. Le portail de i église encore plus ancienne de la Cité a été détruit et remplacé par une sorte de porte cochère bien blanche, bien nue et bien triangulaire. An-dessus de cette nouvelle entrée de la maison de Dieu, et sans doute pour sa plus grande

Stoire, se lit en grandes lettres le nom du estructeuret du reconstrucleur,ViGBRl829.

Ce monsieur a sans doute voulu se recommander ainsi 5 la publicité : je m*empresse de concourir autant que je le puis à l'accomplissement de son vœu.

A Bazas, jolie petite ville du Bordelais, il

Jfà une merveilleuse cathédrale du gothiaue e plus pur, sans transepts, qui rappelle réglise de Caudebe4t, que Henri IV appelait la plus belle chapelle qu'il eût jamais vue de sa vie, parce (^u\\ lui réj>ugnait de donner le nom d'église à un édifice qui ne fût fias en forme de croix. Cette cathédrale est excellente de simplicité, d*éléçance, d'unité. Les sculptures des trois portails de sa façade offrent des beautés du premier ordre : elles représentent la vocation de saint Pierre, le couronnement de Notre-Dame et le jugement dernier, avec le cortège obligé de saints et d'anges nichés dans les arceaux mêmes. Les anges qui présentent les Ames h Notre- Seîgneur, et les morts qui brisent leurs tombeaux, sont surtout étonnants de hardiesse et d'expression* Tout ceci,grAce au ciel, a <cbap|ié tant bien que mal, ainsi que la nef,

DicTiœrx. d'Estbétiqie.

qui, par une exception presque miraculeuse, laisse voir les joints de ses vieilles pierres. Mais on s'est dédommagé dans les bas-, eûtes : ils ont été peints en blanc jaune à l'intérieur, et en gris bleu au dehors : de plus, dans chacune des chapelles, on a peint deux cassolettes, comme on en voit sur les enseignes des parfumeurs qui vendent l'eau des odali$que$^ à cela près qu'elles sont de grandeur colossale, et qu'il s'en échappe le long du mur des torrents de Qamme du plus bel écarlate et une fumée proportionnelle.

Vous concevez l'effet que cela produit au fond d'une sombre chapelle à voûte ogivale et h fenêtres trilobées.

Je pourrais encore nommer comme victimes de semblables dévastations les églises de Langon,Angoulême, Bergerac; et sur les bords de la Loire, Saint Pierre de Saumur* le charmant oratoire de Louis XI ; enfin, à Candes, la belle église bAtie sur le lieu où mourut saint Martin, et où se passa, au sujet de ses reliques, la célèbre dispute des Poitevins et des Tourangeaux, dont saint Grégoire de Tours, nous a conservé le touchant et poétique récit. Louis XIV en commença la maladroite restauration qui aété complétée dernièrement par un replâtrage général.

Mais je n'ai été nulle part plus indigné

Îue dans un bourç du Périsord, nommé eaumont, où j avais été attiré par la célébrité dont iouit, dans les histoires du pays, son église, bâtie du temps des Anglais en 1272. J'y ai été témoin d'un vandalisme sans pareil. L extérieur, crénelé comme une forteresse, ce qui se retrouve dans t)eaucoup d'églises de ces contrées, et la façade, avec une galerie à balustrade en ogive tréflée, et une corniche qui représente les signes du zodiaque» ont été épargnés ; mais à l'intérieur, quelle ruine I La voûte en pierre avait eu besoin de quelque réparation, un travail facile y aurait remédié de l'avis même du plâtrier chargé de sa démolition; mais, par sentence de M. l'ingénieur des ponts-et-chaussées do l'arrondissement, la voûte entière avait été abattue , et ses élégantes ogives remplacées par une sorte de toit bombé en boi.v blanchi. Les clefs de l'ancienne voûte étaient des morceaux d'excellente sculpture, composés d'un sujet en ronde-bosse sur un plan circulaire et rattaché à la voûte par quatre têtes de saints et d'évêques. Le susdit plâlribr avait eu le bon esprit de copier ces sculptures sur les clefs de sa voûte en bois, mais savez-vous où j'ai trouvé les originaux ? jetés hors de Téglise qu'ils avaient ornée pendant tant de siècles, ramasfsésen tas, confondus avec les débris de pierre provenant de la destruction, et destinés comme eux à être vendus pour faire des carielagesy (*4ir c'est ainsi qu*on nomme, dans le pays, des matériaux pro)>res à des constructions nouvelles.

La voûte n'a |K)int été la seule victime. Sous prétexte qu il y avait trop de jour, après le bris des vitraux peints, on a bouché, ou» pour mieux dire, muré, de manière à les cacher entièrement, la charmante rosace de

iOS5

DICTIONNAIRE DESTHETIQUE.

ÎQSê

là façade, les croisées du côté septentrional en entier, et celles du côté méridional jusqu'à la moitié de leur hauteur. Au milieu de la grande croisée du chevet, une des plus remarquables que j*aie vues pour la simplicité et la légèreté des formes, on vient de plaquerlun autel du goût et de la forme la plus ridicule. L'artiste constructeur, s^àpercevant de mon dépit, me dit: 'Mais c'est dorique. Monsieur I — C'est pour cela que c'est mauvais. — Vous l'eussiez peut-être voulu corinthien ? me répondit-il dans la ferveur de son classicisme. Ce n'est pas tout; figurez-vous le chœur entier de cette antique église peint en jaune vif, avec des raies noires en forme de carrés, absolumentcomme l'antichambre d'un appartement fraîche" ment décoré et orné de glaces. Le baptistère» d'une date encore plus ancienne que l'église, a subi la même opération, sauf la couleur qui est ici lilas moucheté de noir. L'autel du Sacré-Cœur a reçu pour ornement une fresque représentant un cœur colossal, sur fShd blanc, traversé par un sabre à garde recourbée, exactement copié sur celui de quelque souslieutenant pendant son étaue. On voit enOn un nouveau confessionnal, surmonté de deux clefs en forme d'enseigne, et pour lequel je cherchais une comparaison, lorsqu'un pavsan, qui se trouvait là, m'en fournit la plus fieureuse possible, en s'écriant : « Cela a l'air d'une uevanturo de boutique à la foire I » Jugez combien la dignité du sacrement de pénitence doit gagner à de pareilles comparaisons.

Et ce que je viens de relever dans l'église ignorée de Beaumont, est-ce un fait isolé, extraordinaire? Non, et qui le sait mieux que vous! c'est la reproduction fidèle de ce ijui se passe chaaue jour dans toutes lescatliédralesetdans Vimmense majorité des paroisses de France.

il n'en est pas moins vrai que c'est du clergé seul que peut venir le salut des cheis-d'œuvre dont il est le dépositaire. D'abord, il a seul la puissance d*intervenir dans leur destinée d'une manière cQicace et populaire; puis l'admirable unité et l'esprit d'ensemble qui font la force de ce corps, assureraient le triomphe et l'application rapide et générale d'un principe quelconque de régénération et de conservation, dès qu'on serait venu à bout de le convaincre de la vérité de ce principe. Enfin, et ceci touche uniquement à mes observations personnelles, dans les nombreuses tentatives que j'ai faites pour réveiller dans différentes localités le respect de fart national et chrétien, le culte de ses sacrés débris, je n*ai trouvé que chez les ecclésiastiques la sympathie et l'intelligence nécessaire pour goûter ces idées. Je puis môme dire que jamais je n'ai rencontré de prêtre de campagne, à qui elles ne parussent tout d'abord raisonnables et religieuses. J'ai reconnu que si, dans leurs reconstructions et réfiarations, ils laissent prédominer un goût si faux et si ri-

(85!) ÂujourJliui évéque de Yaleiite.

sible, c'est uniquement par défaut d'études nécessaires, études que leurs occupations el leur petit nombre leur ont rendues impossibles. Ce goût n'est pas le leur, il leur est imposé soit par les funestes traditions da dernier siècle, soit par les exigences des conseils de fabrique, soit enGn par les pitoyables projets des architectes.

Je citerai d'ailleurs plusieurs exemples dt fidélité à cette honoraole mission oui convient si naturellement au clergé. J*ai déjà parlé du soin qu'avait mis M. Laugier, curé de Saint-Maximin, à préserver son église du vandalisme restaurateur. Je dois rendre le même hommage à M. Chatrousse, curé de Vienne (851), qui a fait dans son admirable cathédrale de Saint-Maurice des réparations aussi généreuses que conformes à la primitive architecture de ce saint édifice, dont le vieux front semble se mirer avec tant de majesté dans les eaux du Rhône. A Toulouse, l'ancien curé de Saint-Sernin a défendu victorieusement son église contre les badi» geonneurs du conseil de fabriaue,qui, après en avoir couvert l'extérieur d'un jaune officiel, voulaient encore pénétrer dans l'intérieur; mais il lésa arrêtés sur le seuil. A Bordeaux, celui de Saint-Seurin a remporta un triomphe encore plus beau sur la fabrîc|ue, qui voulait faire disparaître coaama inutile un tiôneépiscopal avec dais, du xv* siècle, en pierre sculptée avec la plus grande délicatesse. Enhn, au moment où j'écris, de jeunes prêtres qui ont eu le courage de projeter au milieu de nos orages et de nos misères le rétablissement des sérieuses et solitaires études de la congrégation de Saint-Maur, viennent, en s'io.stallaot à l'abbayo de Solesmes dans le Maine, de sauver les célèbres sculptures de Germain Pilon, qui décorent cet édifice; qui, trois mois plus tard, seraient tombées sous le marteau destructeur, et que certes, ni le

{;ouvernement, ni les autorités locales, ai es propriétaires voisins n'auraient jamais songé à défendre.

Je n'ai rien à dire de ma cinquième caté* gorie, de V émeute. Elle ne se laisse fêâ analyser.

Je pourrais terminer ici ces notes confuses, si je ne voulais vous donner quelques détails sur les deux capitales du sud-oue:it de Ji France, Toulouse et Bordeaux.

Toulouse m'a paru être la métropole et comme la patrie du vandalisme; du moins n*en ai-je jamais vu tant d'exemples resserrés dans un si petit espace. D'abord le vaudar lisme destructeur de la révolution y a laissé des traces plus durables de son passage que partout ailleurs. Certes, h Paris, on a uétrutt absolument tout ce que Ton pouvait atteiodre, et l'antique aspect de la ville gothique a été complètement effacé ; mais encore y at-il une sorte de pudeur à faire dis(iaralire ce que l'on a profané, à en enlever jusqaà la dernière pierre. 11 en à été ainsi à Pariit où, sauf quelques rares exceptioos, des

APPENDICE. — DU VANDALISME ET DU CATHOLICISME DANS L*ART

fOSS

maisonS) des rues, des quartiers tout entiers ont surgi sur le site des anciens monuments. A Toulouse, au contraire, on a laissé debout, grandes, belles, presque intactes au dehors, les basiliques qu*on a outragées, comme pour perpétuer le souvenir du sacrilège. On l^eut être presque sûr, quand on voit de loin quelque construction grandiose du moyen Age, qu*elle n'offre de près qu*un spectacle de dévastation et de honte. Au premier abord, Toulouse présente l'aspect d'une de ces villes des paysages du xv* siècle, dominées par une foule de clochers pyramidaux et d'immenses nefs, hautes et larges comme des tentes plantées par une race de

Séants pour abriter leurs descendants affaiblis. On approche, on ne trouve qu'une ignoble écurie, un grenier à foin, un prétendu musée, d'où vous écarte en criant quelque grossier soldat.

Toulouse n'en est pas moins une ville qui mérite au plus haut point l'intérêt et l'attention du voyageur, ne fût-ce qu'à r-ause du grand nombre do ruines qui la parent encore, et qui ont conservé, au milieu de leur humiliation, tant d'imposantes traces de leur antique beauté. Mais le sentiment le plus ¥if el le plus fréquent c[ua leur vue doit exciter n*en est pas moins celui de Tindignation.

Rien n'a été respecté, et Ton dirait qu'on tf choisi avec une sorte de recherche les plus curieux monuments du passé i>our les consacrer aux usages les plus vils. L'église des Cordeliers, bâtie au xiv' siècle, célèbre iiar ses fresques, ses vitraux, par des bas-reliefs de fiachelier, élève de Michel* ^Dge, et l'un des meillems sculpteurs de la renaissance, par les tableaux d'Antoine Ri- ?alz, par le tombeau du président Duranti, et surtout par son caveau, qui avait la propriété de conserver les corps dans leur état naturel; cette église a été complètement dépouillée et changée en mazasin de fourrages. Ceux qui sont assez Heureux pour y entrer par la protection de quelaue palefrenier, peuvent encore admirer l'élévation et la hardiesse des voûtes, mais voilà tout. Les croisées ont été murées; on a comblé le caveau oîi l'on avait montré pendant si longtemps un corps qu'on disait être celui de cette belle PauUy si renommée par ^ beauté au temps de François !*', qui faisait naître une émeute à Toulouse lorsqu'elle ae dérobait pendant trop longtemps aux regards du peuple, et qui fut condamnée par arrêt du parlement à se montrer en public ao moins deux fois par semaine.

L'église des Jacobins ou Dominicains, à deux nefs d'une hauteur (u-odigieuse, si vantées dans toutes les anciennes descriptions de Toulouse, est complètement inaccessible aojourd'hui. Elle a été octroyée à l'artillerie qA a étal)li une écurie dans la partie inféneure , et distribué le reste en greniers et

(852) A propos de ce» travaux, le Moniteur du S février 18.\3 disait graveiiieia * c Ou peut dé à apprécier la grandeur du plan cl Véiê^ uice dc^ oe-

en chambres. On ne peut ju^er ae son ancienne forme que par l'extérieur qui est en briques, et notamment par son admirable clocner étage, qui a été é|)argné jusqu'à présent, et qui est le plus beau de Toulouse. Je votrs fais observer en passant qu'une sorte de fatalité toute particulière semble s*attacher aux églises construites pnr les Bominicains, toujours d'un goût si simple, si pur, si régulier : elles sont partout choisies en premier lieu par les destructeurs. A Avisnon, la belle église de Saint-Dominique, la plus célèbre de cette ville après la cathédrale, a été aussi métamorphosée en fonderie de canons.

L'église des Augustins, le troisième des grands monuments monastiques de Toulouse, a été transformée en musée. Le cloître attenant, qui est d'un caractère excellent, avec des arcades en ogives tréflées du xiv* siècle, doit être disposé pour recevoir le musée de sculpture, qui se compose des débris les plus précieux de tombeaux et de bas-reliefs du moyen Age. Je ne pense pas qu'il se trouve en France de collection plus originale , plus nationale. On y remarque surtout les statues tumulaires des comtes de Comroinges, des évéques et archevêques de Toulouse et de Narbonne, ain^i que de délicieuses madones en pierre et en bois. Il faut espérer que ces charmants morceaux, qui gisent aujourd'hui pôle-mèle dans leclottre, y seront bientôt disposés par ordre chronologique, et surtout que l'on ne fera aucun changement, aucune addition postiche au cloître qui, dans son état actuel, est du plus grand mérite. Malheureusement, le sort do réglise, destinée h recevoir les tableaux, n'est pas fait pour rassurer ; au moins fallaitil, en lui ôtant sa destination sacrée, lui laisser sa forme primitive, qui était d'un ROthique élégant et simple. Mais les barbares transformateurs en ont jugé autrement ; ils n'ont pas su comprendre tout ce qu'aurak de grandiose et de beau une ))areille galerie : ils ont élevé le plancher à six pieds au-dessus de l'ancien niveau, ont substitué un plafond en pIAtre à la voûte en ogive, construit une sorte de colonnade corinthienne à l'endroit du maître-autel, et, enfln, défoncé la rosace de la façade, dont Ids débris jonchent en ce moment la cour extérieure (85â).

Le plus curieux édiflce religieux de Toulouse est sans contredit l'église de Saint- Sernin, qui a été achevée, telle qu'on la voit aujourd'hui , en 1097. Je la regarderais volontiers comme le modèle le plus complet du genre roman qui existe en France. Elle a la l'orme d'une croix latine extrêmement allongée; son extérieur est très-simple, et a cet air de forteresse qui distinguées églises de cette époque; le clocher en étages surcessivement rétrécis, surmonté d'une flèche, et percé de baies à sommet triangulaire,

tails... f<e Musée de Toulouse présentera un aspect roonuiiieulal incciiu da.is nos contréos ! »

produit tout l'effet il*une pyramide. Ifalbeureusement ce clocher et tout Textérieur ont été victimes d'un ridicule badigeonnage qui a coûté 10,000 fr., tandis qu'on négligeait les réparations les plus urgentes. Le collatéral du midi a deux portails également remar- (luables : le premier, précédé par un porche de la renaissance, est très-curieux par les sculptures de ses chapiteaux qui représentent le Moiiacre dei ïnnocentff et autres sujets sacrés, dans le goût le plus primitif; le second est plus grand et plus moderne : les chapiteaux de» colonnes représentent les sept péchés capitaux. Dans une chapelle grillée, à côté de ce portail, se trouvent les tombeaux de trois comtes de Toulouse du XI* siècle., trop dégradés pour offrir un trèsgrartd intérêt. L intérieur de cette belle église a échappé aux badigeonneurs modernes, grâce au bon esprit de son ancien curé, comme je Tai déjà raconté. Il serait à <iésirer que son successeur fût animé des mêmes dispositions; on ne le verrait pas alors faire ouvrir, uniquement pour sa corn* luodité particulière, une porte dans la chapelle de la croisée septentrionale, où furent déposés les restes de Henri, duc de Montniorencv, la plus noble victime de Richelieu. La triple nef, très-longue et très-étroite, ottre une perspective d'une rare beauté ; la voûte, très-haute, est parfaitement cintrée ; les piliers des arcades inférieures ont été équarriées et défigurées; mais la soierie su()érieure en piein-cintre est excellente, ainsi que tout le chœur. Les boiseries des stalles, sculptées au xvi* siècle, sont dignes d'être observées; on y reconnaît l'esprit satirique et les passions violentes de cette époque; dans l'une des stalles, on voit un l'Orc assis dans une chaire, en rase campagne, avec cette inscription : Calvin le pore preschant. Dans les chapelles du pourtour du chœur, il y a des chAsses en bois qui sont de curieux modèles d'architecture ecclésiastique très-ancienne : entre ces chapelles sont placées les statues des comtes et comtesses de Toulouse, qui ont été bienfaiteurs de cette église : plusieurs de ces statues sont (fune expression touchante, et toutes sont d'un très-grand intérêt historique. Les peintures fort anciennes de la voûte du chœur représentent Notre-Seigneur entre les symboles des quatre évangélistes. Les cryptes de Saint -Sernin étaient célèbres par le nombre des reliques et la richesse des châsses qu'elles renfermaient avant la révolution. Elles <;nt été «^éUgurées par une série de restaurations maladroites : dès la tin du XV* siècle, on avait substitué aux anciens pleins-cintres des ogives surbaissées et écrasées, d'un très-mauvais effet. A la révolution, le souterrain lut dévasté, et depuis, sans doute en guise de compensation, il a été remis à neuf et proprement repeint en diverses couleurs : l'impression sombre et mystérieuse que devait produire ce sanctuaire ne peut donc exister que dans l'imagination. Cest absolument le même contrebens qui révolte à l'église souterraine du

mont Cassin, ou reposent les cendres de saint Benoît.

La cathédrale de Saint-Etienne D*a jsoiais été achevée; il n'y a de cotnpiet que soo chœur, vraimentgrandiose au dehors comma au dedans, orné de quelques beaux vitraux* mais que le cardinal de Joyeuse a sorehargé au xvii* siècle d'une sorte de jubé en forma de façade, à bas-reliefs et à arabesques da très-mauvais goût. La nef, bâtie par Ray* mond V] , pendant qu'il était assiégé par Simon de Monlfort, n a aucune relatioo avae le chœur qui est d'une époque postérieure : elle a été destinée depuis à servir de collatéral ; mais ce projet a été abandonné» et on s'est contenté de lui donner une largenr tout à fait disproportionnée à sa hauteur, et çiui ne lui permet toutefois d'arriver que jusqu'au tiers de la largeur du chœur, dont les deux autres tiers sont brusquement 1er» minés par un mur de refend. On a été obligé de masc[uer par des 'rideaux cette bizarre anomalie. La façade etje clocher sont éga* lement irréguliers.

On a ridiculement regratté et badigeonné les deux belles façades a tourelles crénelées de Notre-Dame de la Dalbade et de Téjg^se du Taur. Celle-ci, bâtie, selon la tradition» sur le lieu où s'arrêta le taureau qui tralnail le saint martyr Saturnin, patron de Toulouse» est remarquable par deux belles statues de saint François et de saint Dominique, de grandeur naturelle, nichées des deux côtés du portail , et comprises dans le blanehis* sage général. A la Dalt>ade, on a laissé, aa milieu de la foçade reblanchie , la oonlear naturelle du temps à un charmant portail de la renaissance, où se trouve une statue de la sainte Vierge, avec ce distique :

CbresUen, si mon amour est en ton cceiar gravée Me dilTère en passant de me dire uu cm.

La nef large et hardie de cette église est défigurée par trois mbnstrueux autels à baldaquin qui en obstruent tout le fond.

A Saint-Nicolas il y a un nortail curieox al un clocher h baies triangulaires, qui a eu le même sort que celui de Saint-éernin, doni il reproduit le ty|)e : il a été badigeonné en rose. A Notre-Dame de Nazareth, chapelle assez écrasée du xiV siècle, il y a des vî* traux d*un éclat surprenant ; je les crois les plus t>eaux de Toulouse. Enfin , si

vous passez à Toulouse, ie vous prie de ne pas oublier une sainte Vierse, & mon né délicieuse, placée au coin de la rue des Changes , dans une niche et sous un dais chargé d'ornements à la façon de la fin da XV* siècle.

Je n'ai |)as le couraçef de parler des antres éfflises qui, comme saint Pierre, saini Biapore, ont été hideusement modernisées al rendues complètement méconnaissables Cette contagion a sagné la Daurade, flimaasa basilique qui a été fondée par les Visigeths» et qui tire son nom de la dorure des anciee* nés mosaïques de Tépoque hiératique.

Quant aux monuments d'arcbiledore ci-

APPENDICE. - DU TANDALISME ET DU CATROLICISME DANS L*ART

Tîle, il T a plusieurs hôtels du xyi' et du XYii siècle» notamment Thôtel saint Jean, «Bcien grand prieuré de Malte» et l'hAtel Daguin, qiui ne me paraissent pas mériter la riépnUlioa qu'ils possèdent. Le palais de

Îoslice, qui datait de la même épouue, de i4tt, Tient d*ètre complètement remis a neuf» M été abîmé : dans sa forme actuelle, cela peut être tout ce qu'on veut, caserne» hôpital, prison ; cela ressemble à tout et ne ressemble à rien. On vous montre une salle d'assises tonte neuve que Ton vante beaucoup» et dont la voûte est si prodigieusement élevée que toutes les paroles s'y perdent. 11 y a encore le fameux Capitole» avec sa vaste et lourde façade» terminée en 1769» •t tout à fait digne de son é|)oque. On y montre le couperet qui servit à décapiter le doc de Montmorency» qui fut supplicié dans la cour intérieure de cet édiflce : cela rapporte quelque proflt au concierge» et par imiséquent on le conserve. Que n*en est-il do même des débris de l'ancien Capitole» qui Tont s'effaçant chaque jour. La salle çothique du grand cantUtoire^ ou conseil ffôiiéral de la commune» a été détruite en 1806» pour lûre place à une salle de bal destinée a rejcevoîr Napoléon lors de son passage à Toulouse. Il ne reste de Tancien édiSce qu*une sorte de donjon flanqué de tourelles et coupé dans toute sa largeur par deux salles ; on a laissé défoncer la voûte de celle d'en haut : celle d'en bas» dite du petit consis- Istrs» est encore visible; sa voûte en arcs doubleaux dorés et peints de diverses couleurs est très-remarauable; mais ce dernier souvenir du principal monument de la vieille Toulouse» de Toulouse la iainle et la tawanie^ doit disparaître à son tour; on pourra se rabattre alors sur la ialle dei illustres^ où se trouvent les bustes d'une foule de célébrités toulousaines. Cette salle vient aussi de subir les honneurs d*une restauration burlesque» dont les principaux ornements m'ont paru être le buste du roi en plâtre vert» et de grandes cocardes tricolores en papier collées au milieu de rosaces sculptées. A côté se trouve la salle des jeux floraux qui renferme la statue de leur fonda - Iric-e» Clémence Isaure. Cette statue a été enlevée au xvi* siècle de dessus son tombeau» qui était k la Daurade. Elle est en marbre blanc» de grandeur naturelle» d*une sculpture simple et belle, et doit être postérieure de peu à la mort de Clémence Isaure» qui eut lieu de lil5 k li20. On lit au-dessous sur une table d'airain son épitaphe» où est consigné le legs qu*e!le Gt aux capitouls» « k condition quils célébreraient tous les ans les.jeux floraux dans la maison qu'elle svait lait bâtir k ses frais» qu'ils y donne-

(853) t Souvent, à tort rorgueilleai simagiiie ^*il sera honoré de loot temps par k% poêles : mais woi ie tais bien que les ieaiies troubadours oubliefom la renommée de Clémence.

€ Telle en nos champs, la rose printaDiére fl urît feiitills an retour des beaux jours; mais loul à coup efcuilléc et brisée par le vent de la nuit» elle

raient un festin et iraient répandre des roses sur son tombeao. » Peut-être aurait-on pu ajouter à cette inscription les deux dernières stances du lai touchant que M. du Mégc a découvert et [ui attribue, et que sa gloire a si noblement démenti.

Soén, à tort, Fergullios en el pensa

Su* hondrad sera tostemps dels ayniadors ; es jo saî bon que lo joen trobadors Oblioaran la faina de Glameusa.

Tal en lo cams la rosa primavera,

Floris «gentils quan torna le gay tems

Mes dei beut de la iiueg brancej:ido ra beus,

Moric» e per toijorn s'esfassa de la terra (855).

De Toulouse » dont les poétiques souvenirs ne rendent que plus honteux le vandalisme actuel» passons à Bordeaux» qui» tout industrielle et commerciale qu*elie est» ofl'rn mille fois plus de consolations et d'espérance à Tami de Tancienne architecture. Ce n*est pas à dire qu*il n*v ait pas aussi des exemples déplorables de dévastation et de maladresse» mais au moins sont-ils contrebalancés par des travaux qui méritent vraiment le nom de restaurations* et par un 0:^- 1)rit de conservation qui fait le plus grand lonneur à ses habitants et à ses architectes.

En passant rapidement en revue les principaux monuments antérieurs au xvu* siècle» j*aurai Toccasion de marquer tout ce qui m*a [laru digne de votre indignation ou de votre sympathie. Je commencerai par la cathédrale de Saint-André» Tune des églises les plus remarquables de France» tant p^r ses constructions anciennes que par les travaux modernes qui y ont été tentés : le chœur et les façades latérales sont de tout point admirables; mais» comme à Saint-£tienne de Toulouse» la nef n*est point en rapport avec le chœur ; sa hauteur est moindre d'un tiers ; il en résulte un ensemble incomplet. Lo chœur seul est terminé ; on sent que la foi a manqué h ces monuments commencés avec le projet de leur donner une grandeur proportionnée aux villes, et interrompus au milieu de leur éclatante croissance par l'en^ vahissement du doute et de Tégoïsme.

Malgré ce qu'il y a de pénible dans cetio différence du chœur et de la nef, Saint-André possède le rare privilège do n'offrir aucune trace de rapiécetage classique dans la maçonnerie, aucune couvre postérieure à farc-boutant extérieur voisin de la sacristie et è la tribune de Torgue » dont les piliers sont couverts d*arabesques pleines de grâce. Ces deux additions sont toutes deux de la belle renaissance. Il n'y a de mauvais dans cette église que des marbrures et des boise^ ries qirun archevêque de bon goût pourrait facilement faire disparaître. Il faudrait cooi-

meurt, et pour toojours s'efface de la terre. »

Ce sont ces vers qui ont suggéré 11 M. de Joay» dans son Ermite en Province. 1 ingéniease observation que voici : t Si Ton n*y retrouve pas autant «le feu une dans les chants de Sapbo, c'est qu*une vier(;e de Toulouse ne doit pas s exprimer connue une vierge de Lesboi». »

Page 1