‹ Dictionnaire d'esthétique chrétienneChapitre 160 sur 167 · PAR M. DE KÉRATRY · texte numérisé non relu

PAR M. DE KÉRATRY

Ni les philosophes qui ont soumis la nature à leurs investigations, ni les rhéteurs qui ne sont guère parvenus qu^à obscurcir ses voies, n*ont été d*accor(i sur Forigine du beau. Ses qualités essentielles, si elles n'ont été niées, ont élé également une cause de divergence dans les opinions. Que Ton ait diffère sur la manière d envisager les grands phénomènes de la vie, tels que la croissance o un tout organique, sa reproduction, Tanimation de I être, ses mouvements instinctifs, le jet spontané de la pensée, ou le travail graduel de l'organe au sein duquel elle semble prendre naissance, ces choses se conçoivent ; mais que Ton ne puisse s'entendre sur ce qui, produisant en nous des émotions et nous conduisant à des désirs, s'offre partout sous des formes pal-' pables et se laisse aborder par un ou plusieurs de nos sens, c'est ce qui e*:t enriroit d'exciter notre surprise. Le beau, chacun en a la conscience, n'a point élé relégué dans une région étrangère ; nous ne Tattendons ni d'Uranus ni de Saturne. Harmonie toujours prête è résonner aux oreilles qui ont appris à s'en nourrir, il nous accompagne presque partout où nous portons nos pas; de sa toute-puissante influence, il nous attire dans sa sphère ; de ses ineffables attraits, j:Miuvres ou riches, savants ou ignorants, il nous convie h laimer, et sa destinée serait de rester inexplicable l et il ne serait accordé h aucune main de soulever le voile sous lequel se dérobe son origine 1

Voil5 pourtant ce que Ton serait tenté de croire, lorsqu'on voit à son sujet, l'ancien, le moyen Age et les modernes eu désaccord. Platon qui le plaça dans les idées archétypes, Aristoto dans les forces actives et la cinquième essence, saint Augustin dans l'unité, en ont parlé diversement. En sortant de la barbarie dont le glaive du vainqueur et le joug de la féodalité couvrirent successivement l'Rurope, on ne traita la question que ))Our la traîner dans les mêmes ornières ;

Elus près de nous Uutcbéson, Crouzas> l'abé Dubos, le P. André, Suizer, Monlcs- Suieu, Burk, Watelet et Diderot ogt établi es règles d'appréciation qui s'excluent entré elle. Aucun n'a rallié sa doctrine à des urincipes fUes et positifs; après avoir délaissé la nature, tous, sans excepter l'immortel auteur de VEiprit des loisy oui pris pour guide ou les traductions acceptées, ou le goût transitoire d'un siècle; et la nature s'est vengée en frappan* de stérili(é leurs froides concepiiyns. Aussi nulle belle con-

'séquence ne se rattache à leurs aperçus. Dans cette incertitude de vues, les artistes et les littérateurs du xix* siècle que traverse aujourd'hui l'espèce humaine, ont cru que pour arriver h la découverte du beau, il leur fallait s'ouvrir des routes nouvelles. Deux guides peu sûrs, par cela même qu'ils s*étaient mis tiors ligne, Goethe et lord Byron se sont présentés ; le paradoxe, auquel ils empruntaient leurs lettres de créance, avait quelque chose d'effrayant ; c'était un motif de. plus pourqu'elles fussent acceptées. Qu'a produit une recherche entre|>rise sooj de tels auspices dans les arts, dans les sciences et dans la morale? la peinture a méprisé l'étude de l'antique, sans s'attacher davantage à celle du modèle; ou plutôt dédaignant d'arrêter ses yeux sur ce qui a répondu le plus dignement à la parole dn Créateur, elle s'est mise en quête de l'ignoblo et quelquefois de Thorrible. La scuI|h ture, qui ne pouvait se racheter par le prestige des couleurs, a senti au moins quVlle n'eût pas impunément offensé nos regards en s'abandonnant à de pareilles hardiesses. L'impossibilité ou elle s'est trouvée de s'exercer sur des formes fantastiques, 1*a préservée de l'aberration commune; le cercle, dans leqirel la retenait la spécialité de son travail, là forçant d'avoir sans cesse sous les yeux la création animée et de Tenvisager face à face, elle a conservé quelques étincelles du feu sacré. Mais à quel degré in* fime nous avons vu descendre les scieoces, les lettres et la poésie l Les premières, peu soucieuses de leur céleste origine, ont paru ignorer que, dans les moindres investigations, l'homme ne doit jamais la perdre de vue. A bien dire, elles ont répudié Pesprit pour ne s'occuper que des jeux prétendus fortuits de la matière organisée ou organisante; les autres ont été condam* nées à iouer un plus triste rôle encore. Ce sont elles principalement qui ont oublié que le premier devoir des arts d'imitation, jusque dans leur plus grande audace, est le choisir, « Quoi 1 serait-on fondé à leur dire, votre but est d'émouvoir, d'impressionner vivement (»ar la reproduction des scènes de la vie publique, de nous rendre meilleurs par le touchant spectacle des vertus, oo de nous attendrir par celui des malheurs privés ; vous aviez aussi k nous montrer l'innocence jouissant de la paix des foyers domestiques ou menacée dans soo bien le plus précieux: et c'est le crime, dans si nudité, nous nous trompons, c*est le crtne paré de couleurs mensongères que vous of-

APPE!1DICE. — DU BEAU DANS LORDUE PHYSIQUE ET MOHAL.

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frei à nos hommages I Vous nous demandez effrontément pour lui nos larmes et notre intérêt: S*il triomphe, il faut aue, par vous,nous devenions complices; s il succombe, à nous la honte de gémir sur sa défaite 1 car tel est votre mot d'ordre, voilà ce que vous Yoolez de nous! Après cela, le beau dans les arts et dans la morale pourra-t-il être autre chose qu'une manière de problème insoluble livré à la discussion des oisifs? ou plutôt, ne faudra-t-il pas trancher la question au profit de ce qu'il y a de plus per- Ters et ae plus difforme dàiis nos deux natures, descendues à leur élat ie plus abject?»

Ce serait |)eut-élre le cas de remarquer ici que les fausses notions de beau idéal et de spiritualisme qui, de la philosophie du Nord, ont fait irruption dans la nôtre, ont porté ufi co<ip funeste aux lettres françaises et k nos arts thmitalion. Nourris d'illusions, Tartiste et le poète ont tout foulé aux pieds, se sont cru tout permis. De rabsurde, ils devaient nous conduire à Timmorai; du ca« price, à ce qu*il y a do plus désordonné. Ainsi que toutes les vérités se tiennent par la nMiin, les erreurs s'enchatnent et se suivent. Les mauvais littérateurs vous donneront de méchants peintres et des architectes sans goûl; c'était une nécessité que Le Boucher fût le contemporain de Crébillon fils. Le beau ne sera pas banni d'une section des arts, sans être exclu de l'autre; telle est réternolle loi de la nature, aussi avonsnoos vu les destins s'accomplir.

Et cependant Ton continue à se passionner pour le beau. On le cherche, on le demande à tout prix, on voudrait en vivre. M'imputons qu'à de fausses définitions Terreur de ceux qui, eu croyant marcher vers son temple, se perdent dans des régions nébuleuses, ou sacrifient aux idoles qu'ils rencontrent sur leur route. Il serait'exlraordinaire, en effet, qu\in besoin eût été placé flu fond de notre cœur, qu'une pensée fût pleine de vie dans notre cerveau, sans qu'à nos côtés rien pût y correspondre. Nous voulons le beau; dès qu'il vient h paraître, nous nous y attachons de toute la puissance de notre âme :donc son existence ne saurait être révoquée en donle. Puisqu'il s'agit incontestablement d'un être réel, sachons enïlti en quoi il consiste, quelles sont ses qualités, comment il se manifeste, par quels secrets ressorts il agit sur nous. Ces derniers sont moins mystérieux qu'on ne le suppose ; essayons d en fournir la preuve : nous n'aurons pas fait la part à la vérité, sans avoir ôté la sienne au mensonge.

Nous ignorons s'il est permis ou simple* ment possible, à rexomple des platoniciens, de considérer le beau dfans un sens abstrait. Quant à nous, il ne nous sera jamais loisible de l'étudier ailleurs que dans ses rapports avec nos impressions affectives, nos besoins latents et nos jouissances présentes ou ajournées. Tout ce qui est en delà, tout ce qui

(1054) Animal œgroîans^ suivant Boerba?vc,

est en deçà, n'est que conjecture imiigne <run examen philosophique. D autres êtres avec d'autres organes que les nôtres auraient peut-être des aperçus ditTérenls de ceux qui sont notre partage; mais notre économie actuelle a des |ioints de contact, des apf>étits, des manières de sentir qui lui sont propres, et des entraves, si on le veut ; <;ar il faut en tenir compte, quand on traite de ce qui touche à l'homme d aussi près.

L'intention qui a créé le vaste univers étant essentiellement bonne et intelligente, on peut établir u.n principe peu susceptible de contestation, en aifirmant que le beau, en ce qui concerne celte création, résultera d abord à nos yeux de l'harmonie de son ensemble, et qu'abaissant ensuite nos regards, nous le trouverons, pour cliaque objet, dans la conformité des parties avec le touty et du tout avec sa destination. Celte règle peut s'appliquera fout ce qui végète, à tout ce qui respire, môme à la matièrb brute et insensible. Nous ajouterons que, lorsque nous^ aurons reconnu quelque (lari des caractères de beauté, c'est que nous y aurons été déterminés dans le sentiment instinctif de nos besoins, sans oublier que ceux-ci tiennent autant à noire nature intellectuelle qu'à notre nature organique.

^ Tout étant évidemment coord(Uiné ici-l)as,. c'est de la convenance réciproque des ôties que naîtra pour nous le sentiment de leur perfection, qui ne sera jamais une perfection absolue réservée à Dieu seul, mais une perfection relative; vérité que le célèbre Burk, qui, avant nous, écrivait sur lo beau et le sublime, a totalement méconnue, quand il s'est cru fondé à remarquer que le propre des attraits des plus belles femmes est de réveiller, chez le spectateur, des idées de faiblesse^ de maladie et même d'imperfection.

Bien que Tun des interprètes* les mieux inspirés de la science médicale se ^oit cru autorisé à regarder la femme comme un être maladif par nature (1054) , il ne sera jamais réservé à une saine pnilosophie do prendre une pareille licence. Cène sera pas elle qui , calomniant une des créatures les plus richement dotées qui soient sorties des mains de l'Eternel, taxera d'imperfection tout ce qui est harmonie, charme et a6<*ord. £st-ce que cette faiblesse, remarquée impro« prement par l'écrivain anglais, n'est \yas destinée à trouver bientôt son point d'appui ? est-ce que cette délicatesse et cotte rondeur déformes, en captivant les regards d'un autre être, en éveillant môme chez lui le sentiment de sa puissance, ne feront pa^ un appel à 6à protection 7 L'opiniâtreté dans le travail, la force musculaire qui en assure le succès, la fermeté de la voix, le prononce des traits ont été placés ailleurs, et là ils sont une beautét parce qu'il leur anparte<« nait de signaler la présence d'un chef de famille; la grâce dans les mouvemeuts, la morbidesse des contours, la paix de T^iroe

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réfléchie sur un visage admirablement nuance» la douceur (l*un organe dont les sons Tont à l'âme, ont cherché un autre asile, et ]h aussi elles sont une beauté , car elles convenaient parfaitement à une créature qui, livrée aux soins sédentaires d'un ménage devait, chaque jour, rappeler un hôte chéri sous le toit domestique.

Par suite de cette distribution , il appert, des deux côtés, d'où procédera Tamourpropre, L*homme sera-ner de cette vigueur qui dompte les métaux et qui déchire le soi nourricier, la femme de ses attraits et de ceux de ses enfants; Tun, dans son attitude ferme, semblera dire : « Comptez sur moi ; i» Tautn», dans ses manières non mo>ns caressantes que timides : « Ami, en échange de ta ])rotection, je te ferai chérir la vie. » Chacun d*eux, de la sorte, accomplit la tAi'hequilui a été assignée par les décrets providentiels; chacun d'eux a donc la beauté qui lui est propre et qui lui était nécessaire, en vertu de cette loi admirable de consonnances , dont le pouvoir régit toute la nature.

Nous n'aurons garde d'oublier que ces deux êtres , indépendamment des rapports phjsiaue^ oui les attirent l'un vers I autre, dans 1 intérêt de la conservation des individus et de la perpétuité de l'espèce , obéissent encore à un sentiment non moins impérieux, non moins dominateur. Quoique celui-ci doive naissance à une disposition de formes plus ou moins heureuses nous y discernerons le germe du beau moral , ))ar leauel il est accordé au genre humain de s'élever h toute la hauteur de ses destinées. Ainsi, chez les personnes d'un goût délicat, comment voj^ons-nous se décider ces sympathies qui invitent deux existences a se confondre dans une seule, si ce n'est par lé charme de Ja physionomie et Texpression dos sentiments qui viennent s'y peindre ? Toute l'Ame, en effet, est là; chacun comprend la langue qui y est parlée. En vain cette liçne moelleuse qui, du front, descend à l'orteil de l'Apollon du Belvédère , serait le partage de l'adolescent près d'atteindre à la virilité ; en vain lesgrAces répandues sur le corps d'une Vénus j)ar le ciseau de Canova ou le pinceau de Corrégc, eml>elliraient une vierge à son printemps : si l'un, par l'expression de ses traits niAle mais rassurante, digne mais généreuse, et l'autre dans la douceur modeste de son rev$ard, ne donnent de Télévation à ma pensée et un aiguillon à mes désirs , le cœur se taira. L'adolescent marchera vers une beauté, peut-être moins régulière, oui lui promettra des jours plus sereins, et la jeune fille se laissera approcher plus volontiers par un compagnon de roule, chez lequel une empreinte de bonté , qui est loin d'exclure la force du caractère, ne lui fera pas craindre une protection mise à trophaut prix. Toutes les passions qu'il est permis d'avouer avec quelque pudeur ont eu cette origine ; les •iulres, issues d'une source moins pure, reçoivent le mot d'ordre des sens, promènent

tout aux sens, et languissent et s'éteignent lorsque les sens battent en retraite. Ne leur demandez ni les soins soutenus , ni les grands dévouements, leur domaine ne va pas jusque-là. Certes, ce n'est pas rhommo sur lequel une taille déliée et un galbe d'une forme volu|)tueuse auront seuls produit une assez vive impression pour le jeter dans les liens dn mariage » qui assurera le mieux l'avenir d'une épouse aux jours de la décadence de ces afipas dont il fut idolâtre ; mais si, indépendamment des attraits ()érissables qui ont opéré une telle séduction, si même, avec moins d'avantages physiques, une autre feimne, riche de qualités dont le signe heureux brille sur un visage expressif, a déterminé un attachement, croyez qu'il sera bien plus solide; ne redoutez pas pour elle une vieillesse délaissée I les traits auront pu se flétrir, les formes seront déprimées, mais les cœars n*auront |)as cessé de s'entendre.

Nous sommes entrés dans la.routedu l>eau moral : elle va devenir plus large el plus spacieuse , à mesure que nous y porterons nos pas.

Règle générale : ainsi que chaque partie du corps humain , dans les deux sej[es, se rapproche de la beauté en ce qu'elle mdiqiM une aptitude à une perfection phvsi(|ue relative à l'espèce ou personnelle àl'iodividu, chaque trait de la f)nysionomie aura également le don de plaire ])ar la promesse que nous y démêlerons d'une qualité essentielle ou d'une beauté de caractère. Alors l'entralrement sera justifié, et, sans contredit, de toutes les séductions, ce sera la idus durable et la plus faite pour flatter I amourpropre d'une créature intelligente. Selon la mesure de la sphère où cette qualité agira, elle deviendra grande et digne d'intérêu Si la concentration la rend un instrumeol de bonheur pour un seul être , nous en féliciterons celui-ci, sans y voir autre chose aue le beau saisissoble à l'un des premiers degrés de l'échelle, à moins qu'elle ne soit de nature à étendre plus loin ses heur«ïux clfet<. Par exemple, parlons-nous de sobriété? elle gagnera de l'importance à nos yeux cotnnie ga^e de bonne conduite dans le père de firmille et d'incorruptibilité dans le magistrat. Est-ce de pudeur el de chasteté qu'il s'agît T l'une, chez la jeune fille , sera le gage de la candeur d'une Ame qui, pour s'attacher, attend un amour honnête; l'autre, chez U femme mariée , attestera que l'époux peut marcher en toute sécurité vers ses traTaox, et que, pendant son absence, ses pénates ne seront pas humiliées.

Elargissez le cercle, les vertus croissent aussitôt en résultats , par conséquent eo beauté ; Fabricius et Régulus ne se tiorneront pas à se nourrir frugalemeal : l'un repoussera l'or des ennemis de Rouie |iour les combattre ; l'autre, dédaignant sa prourç vie, ira chercher des supplices, pour lai préférables au traité fiar lequel s'atiénuenit in force de rElatdontil.est le premier ci toyeo; la tille des âcipioniCornélietUese couteolcra

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