PAR M, DE KÉRATRY
On s'exprimerait d'une manière imparfaite si Ton disait que les beaux-arts, dont nous allons j>arler dans cet article , sont le complément de la civilisation; car ils appartiennent à l'essence de l'homme , puisqu'ils sont la conséquence directe du développement de ses facultés instinctives et acquises. Partout où notre espèce a été vraiment constituée en corps de société, les beaux-arts ont paru; et, parla môme raison que l'intelligence de quelques castors réunis va jusqu'à dresser un édifice, dont les fondations sont
creusées sous les eaur et dont le fidie ie^ domine, la créature humaine était appelée i suspendre dans les airs cette basilique reih gieuse de Saint-Pierre de Rome, entre Ifc murs de laquelle MicheUAnge enferma givrieusement dix-huit années de son génie. Invité à nous occuper des arts libéraoï.f^ è Jeur consacrer quelques articles dansceu* Encyclopédie, nous nous bornerons, poar le moment , à saisir leur aspect puntas^ philosophique. Quand nous les souoietirccs ensuite, d'une manière plus spéciales à nci^'^
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àPPENDICE. — BEAUX. ARTS.
examen, nous laisseron<( «encore è d*au(res 'plumes le soin de déiurminer les procédés et le mécanisme par lesquels ils atteignent idteur perfection. Mais nous avons (le la peine à croire qu*une pure théorie, d'une interprétation toujours douteuse, doive surcharger ce dictionnaire. Les beauirarts, dans leur essor, ne pouvant être que le produit d'une grande pensée chez les peuples arrivés è cette époque de force civile et de besoins moraux où le sentiment cherche une issue, il nous semble que, pour Tintérét de la science, il suffira de réveiller ici, par de rapides analyses, les souvenirs du génie. Soyons persuadés que les moyens d'exécution ne manqueront pas à l'esprit de l'homme mis sur la voie. Si la tradition les lui refusait, pour sortir de son tourment, il les inventerait de nouveau. Ce n'est pas parce qu'au XV' siècle, Jean de Bruges a trouvé le secret du mélange des couleurs à l'huile, que la peinture a fôit de si rapides progrès en Italie, mais c'est parce que l'heure avait sonné où de beaux talents allaient lui ouvrir la riche carrière qu'elle a parcourue. La découverte de l'artiste flamand lui eût failli, que, mettant en œuvre d'autres ressources, elle eût encore accompli ses destinées. Lorsque les premiers statuaires, aidés d'un fer aigu, ébauchaient , sur le tronc d'un arbre les linéaments destinés à offrir au respect des nations les traits d'un dieu ou d*un guerrier protecteur de leur pays, imaginaient-ils qu'un jour le marbre s'assouplirait sous le ciseau tenu par une main plus habile , ou que le bronze liquéflé coulerait dans les formes dont on le chargerait de reproduire l'empreinte ?
Philosophie des arts, — Aucune de nos idées, si nous ne les attachons à des signes, ne sera nette et distincte ; encore moins, sans le secours des signes, pourrions-nous la faire revivre dans notre mémoire. Les deux notions de Dieu et de la patrie sont les plus fo:"ts liens dont on ait jamais entouré leiaisceau social ; c'est vraiment par elles qu'il s'éternise. Je dirai, quant à la première, que l'adoration veut è tout prix s'attacher quelque part : d'un obiet apparent et saisissable, elle peut alors s'élever à ce qui est un document de l'instinct et une imposante probabilité du raisonnement. Franchissant l'es- )>ace intellectuel, pourvu que vous lui donniez des supports, elle arrivera ainsi à cette vérité de l'existence de Dieu , qui serait la plus belle des conceptions de l'esprit humain, s'il était au pouvoir de celui-ci do créer quelque chose. Certains philosophes n'ont pas assez consulté cette exigence de notre nature; ils n'ont pas vu que le plus feûr moyen d'attacher la superstition à un peuple, comme à une proie, serait d'y dégager tout à couple culte de ses formes palpables, pès qu une contrée serait menacée d'athéisme, les plus folles croyances seraient à la porte. Quand le sentiment reH- Ëieux est resté un temps sans p&ture, il est ientôt affamé, et il n'est pas d'aliment dont ii ne s accommode ; faute d'avoir trouvé à
élancher sa soif suivant ses besoins, il s'enivrera de toute liqueur : hébété ou furieux, s'il ne rampe devant l'autel , il y aiguisera des poignards. Après qu'Israël eut entendu, de la bouche de son législateur, la leçon du plus pure théisme qni ait été annoncé aux hommes, il alla se prosterner devant un veau: car Moïse avait oublié la mer d'airain, les chérubins prêts à couvrir de leurs ailes l'arche d'alliance, la table de propitiation, le chandelier aux sept branches, le sanctuaire abrité de toisons de brebis, et surtout le voile destiné à séparer le peuple du Saint des saints. Aussi , à défaut de statues, que les souvenirs trop récents de l'Egypte lui défendaient de montrer à ses frères, dans une seconde allocution, ii n'eut garde de méconnattre le pouvoir de ces emblèmes, sdV lesquels l'imagination des fils de Jacob avait au moins quelque prise. Voilà comment, dans la sévérité du culte le plus dégagé de formes , les arts devinrent les auxi^ liaires de l'adoration publique. Plus tard, ils obtinrent un magnifique droit d'asile dans le temple voté par David et exécuté par son fils; de la tente vovageuse, ils passèrent sous des voûtes de cèare et de marbre qui furent encore leur ouvrage.
La patrie elle-môme, cette seconde source des nobles pensées et des puissantes émotions, n'est sensible ou visible que par les arts. Monuments, tombeaux, statues des grands hommes ; portiques où les flots de générations forment un flux et un reflux qui se disputent l'espace ; théâtre où tout un peuple se précipite devant le charme de la volupté, quand il ne court pas mêler ea commun des pleurs qui ont aussi leur volupti^; promenades ombragées où l'enfance essaye ses premiers pas; édifices publics où, joyeux de sa rencontre , l'ami serre la main de Tami, si vous vous éloignez de nos yeux, dès aussitôt la patrie est absente 1 C'est co
Îpi a fortement autorisé des penseurs proonds à dire, avec les Romains du vieil âge, que le sol est ta patrie; et, en cela, ils se trompent d'autant moins que, transportés sur une terre lointaine , fût-ce avec les tendres objets de nos affections , nous y chercherions encore les traces du pays natal ; nous voudrions nous y ménager de douces erreurs, en ressuscitant au moins les noms touchants de Pergame, des portes Scées, et en relevant à quelques pas de là l'autel des dieux domestiques.
Les arts tiennent une place immense dans la langue des signes. Le sauvage ignore presque tous les arts : aussi sa langue est pauvre, et son génie indigent ne icugit pas de s'humilier devant le nôtre.
Cultiver les arts , c'est imiter. La nature nous entoure de modèles ; l'essentiel est de choisir. L'imitation la plus propre à affecter l'âme dans ses consonnances les plus vraies et les plus' délicates sera donc le triomphe de l'art, soit qu'on y parvienne au théâtre ' par la déclamation et la pantomime, soit que les actes les plus importants de la vie soieût' transportés sur la toile, soit qu'un» édificie^'
pdAJestueux retrace devant nous les plus beaux accidents d'une antique végétation» oÇi que la pierre, dans son silence éloquent vienne raconte» h des êtres qui passent euxmêmes, les événements des siècles écoulés.
Imiter» c*est parler aux veux, aux oreilles et même aux passions, Tidiome qui leur est propre. Une statue ne laissait pas d'avoir un langage pour les mains de Buonarotti, quand, dans sa vieillesse réchauffée, mais pop éclairée par le soleil itialique, il se faisait conduire auprès du fameux torse, au? quel il a donné son nom, pour en palper encore les formes.
De tous les genres d'imitations, la parolç est la plus rapide: aussi est-ce celui qui produit le plus d'eifet.
Bornés par le plan que nous nous som^ mes tracé, nous ne nous étendrons pas >ci sur ce puissant moyen de représenter les objets et de rendre saisissable tout l'homme, alors qu'il s'élance, à bien dirç, de la cirr convaltatiQQ d.e son enveloppe mortelle,
Eour passer dans le sein d'autrui ; admirale transfusion, par lac]|uelle, avec la vélocité du iluide électrique et jusaue du fond de la tombe, il anime son semblable de sçt colère, le réjouit de sa joie, ou l'attriste de sadouleurl Le discours parlé, dans ses jets impétueux, ne laisse pas à l'Ame le temps de se refroidir ; il l'illumine de pensées, il l'inonde de sentiments; celui qui Técoute n'est pas moins ému que celui qui le prononce. Démosthènes et le peuple athénien n'ont plus qu'un seul désir, car ils se sont entenclus. lis ont vu, du môu^e coup d'oeil, s'avancer vers Olynthe le conquérant rusé de la Grèce ; le même tableau a frappe leurs regards, l'invasion de l'Attique; au même instant ils ont démandé des armes, et, si les 4ieux ennemis n'avaient pas condamné la ville de Cécrops, en lui refusant beaucoup inoins qu'une journée de Marathon, le ta*, lent d'un seul homme eût pu la préserver de sa ruine I
Avoir éternisé la parolp, de toutes les imitations la plus cxpressiye, voilà le chefd'œuvre de l'esprit humain I C'est par l'écriture qu'un tçt prodige s'est opéré ; c'est h l'écriture, moyeu abrégé de conserver dans un espace étroit une multitude de tableaux yisibles à la pensée, quflomère, Sophocle, Euripide, Platon, Virgile, aussi grands peintres et mille fois plus féconds que Raphaël d'Urbin , doivent d'être parvenus jusqu'à nous. Vingt-deux \ettres, dont les signes mobiles tiendraient dans la main d'un enfant, suffiront pour conduire en triomphe l'Iliade et l'Enéide jusqu'au dernier des jours de ce globe; et, si la cloche du trépas universel pouvait rester muçtte, l'Iliade et l'Enéide continueraient de planer sur les débris des âges et des générations; car la presse, en multipliant ces chefs-dœuvre d'une manière indéûnie, en assure à jamais la perpétuité. Les toiles magiques du Corrége et de Vécelli, les bas-reliefs arrachés au Parthénon par lord Edgip seront en ioudre; l'airain du quadrige de Cpriulhe
D^IDSTHETlQtJï;.
aur^ cédé II la déni corFwive des sîècJei, que les chantres d'ilîum el du Latiam ptntftront encore pleins de vie sur la teoiile lîgèrç où se sera Renouvelé le dépôt de leur^ sublimes conceptions l Serait-ce que la peosée, se ressentant de son origioe, assureriii sa propre existence en raison inverse des moyeqs matériels qu'elle emploierait poor 0n consacrer le souvenir?
Les beaux*arts ne sont donc que 4es imitations ou plutôt des copies» puisque leurs plus brillants eQbrts se borneroiit tooioiifs a la révélation de l'homme intérieur. De là l'objiçatiuQ de choisir celui-ci pour ol^
J»rincipal de leurs étiides. Soumis k lu- [uence de la philosophie, oui n'est aotre chose que la raisoq appliquée au bonheor public et individuel, ils s'agrandissent avec le cercle qu^OQ leur donne a (Mtrcourir; ramenés par elle à leur destination primitiTe, quand ils en ont été détournés, ils peoreot encore iortifier la situation sociale <l*uu peuple, en lui inspirant le goût d'un bienêtre mieux entendu. Ceci e^^ige qaelquei développements.
Les premières réunicuis des hommes, ea ce qu'elles se tenaient près de la oatortf étaient dirigées par le sentiment inné de n qu'il y a de plus juste Qt de plus cooveoible; c'était [jour elles une condition défie. Ainsi, favorisés de quelques influences locales, les arts ont pu jeter un grand édà dans les sociétés naissantes^ de la Grèce. L'événement l'a prouvé : Qqmère date de leur berceau. A peine un siècle et déni s'était écoulé depuis Soloo, que ^arcbite^ ture, la poésie et la sculpture ravissaieot déjà les Athéniens par des productions dassiques ; toutes les muses {jaraient k lafoisde leurs dons un peuple qui semblait être «^ rivé, tout à coup et dans un môme mooieat, aux jours de sa jeunesse et de sa maturité; tout autour de lui brillait de fratcheor elde force, car une civilisation faussée DVfit pas encore eu le temps, chez lui, de &» avec succès la guerre a la nature.
Dans les sociétés usées ou vieillies soos Tempire des préjugés, à défaut de ce suctè natiiqui leur est interdit, les arts ont deux manières de parvenir à un certain lustre: d'abord, en s'attachant aux modèles que lea: ont légués les anciens â^es (et c'est d^ quelaue chose que de savoir les estimer), ils marcheront sur des (races justifiées perde» succès, et ils brilleront d'une lumière eoh prunlée, comme il arriva chez nous pendaet le siècle de Louis XIV. Dans ces époques apparaissent des copies de copies plus ou moins parfaites; si l'originalité se mootn anelque part, ce n'est que par substitutioe. Ceci est tellement vrai, qu*il nous serait Cécile de pousser jusqu'à Tévidçnce la cocnexité de tout ce qui s'est fait de gra». sous le règne de co prince, avec ce qui ) mérité rhommage de Tunivers dans les créstions grecques et romaines : poésie, \t\i' ture, statuaire, architecture, monuDien^* tout fut imité d'Athènçs et de Rome. Li '" publique des plus éminents persooL',*
APPENDICE. — BEAUX* ARTS
fut plus d'une fois frappée à ce coin. On n*eut pas è s'en plaindre; mais c*est surtout dans les arts que Ton eut recours à cette belle antiquité : malheureuseraent, dans plus d'une pariict on n'en obtint que la p&le contre-épreuve, et, en se déclarant légataire universel on ne Gt pas toujours honneur à <a succession.
Il reste aux arts un autre moyen de rentrer dans le$ voies de la nature, par conséquent du beau, chez les peuples dont le sentiment a été entraîné par les mœurs à de tristes aberrations; ils le trouveront dans leur alliance avec la philosophie, et tel est le caractère de l'époque actuelle. C'est par la philosophie que Ton sera ramené vers le goût; c'est elle qui, pla^aot dans les mains du littérateur et de l'artiste un fil plus pré* cieux que celui d'Ariane, rappellera tou3 les deux à la vérité. Les hommes de l'état le plus obscur, chez lesquels la morale aura été ébranlée, parce que l'institution qui en avait reçu le dépôt a vu se transformer ses usurpations en eauses de défaites, auront, dans ces jours récents, à se féliciter de la rectitude rendue à leurs aperçus. Ce bienfait, ils le devront à la philosophie. Grflce à celle-ci, n'y a-l.-il pas déjà quelque chose de moins exclusif qu'autrefois dans l'amour dont la terre natale est le doux objet ? Cet amour n'est plus de Içi haine contre l'étranger, ce n'est pas non plus du cosmopoliçme; c'est raieuï, c'est de Téquité. Toute guerre injuste dès lors sera sans lauriers, toute conquête sans triomphe; et les gouvernelaents, pour le fait m0me de leurs victoires, seront ignominieusement tratnés au tribunal de 1 opipion de leur propre pays. M'at-OD laissé le droit de le dire? l'Angleterre, dans son ésoisme aussi vaste que ses possessions, s est mise, depuis longtemps, en dehors du genre humain. Mais si ses mi« nistres bravent 1^ loi universelle, ses citoyens lui restent soumis; Castlereagh se punit pour l'avoir enfreinte, et Wilson, pour Y obéir, se jette généreusement dans les hasards d'une guerre étrangère. Tandis que les cabinets aveuglés sur Içufs propres intérêts conspirent contre Içs peuples^ de simples particuliers entrent daps une liKue bien plus sainte, jusque-là que des lords et des ministres oligarques souscrivent pour la liberté de la Grèce, tant sont impresçrip^bles et sacrés les droits de la justice!
Ces retours vers la morale sont dus auiç lumières, ces lumières à la philosophie. D'autres siècles eussent vu d'autres épéesi cjuitter et garder le fourreau. On pourrait faire en Europe telle guerre à laquelle ni succès ni revers ne parviendraient à communiquer un caractère national.
La philosophie exercera donc son influence sur les arts, comme sur toute autre chose, car il faudra bien qu'ils entrent dans sa sphère d'attraction.
Elle veut aujourd^ui que tout établissement public ait un but reconnu d'utilité générale; Qu'un temple; accessible à ï'œil dans tou-
tes ses divisions , rende à la lois tous les spectateurs participants de l'hommage dont on s'ac-quitte envers l'Eternel ;
Qu'une fôte populaire soit donnée au peuple et pour le peuple qui la paye, et non, par le peuple, aux grands qui ne la payent pas;
Qu'un arc triomphal rappelle de grandes actions, dans lesquelles le droit commun» patrimoine sacré de notre espèce, n'aura pas été violé ;
Qu'un mausolée public ne soit dressé qu'à un bienfaiteur de l'humanité, ou au moins de la contrée qui lo vit naître. Mirabeau fut porté au Panthéon par décret de l'assemblée nationale, à laquelle sa défection était connue : on fit bien d'oublier un tort ouï fut sans suites, pour honorer le talent par lequel la liberté fut inaugurée. Les grandes renommées sont la richesse d'un peuple, et il faut y regarder à deux fois avant de renverser une statue de son piédestal.
Le marbre, l'airain, la toile, l'urne cîné« raire, le relief numismatique, ne souffrent plus le mensonge. Vainement telle tombe,
3ui n'aura pas un demi-siècle de durée, me it, au père £acAat>e, qu'elle couvre un haut et puissant seigneur, je souris de pitié, et
i'e passe outre, car je ne reconnais , après )ieu, de haute puissance que celle de la patrie sur ses enfants. Espérons que bientôt l'artiste, recommandant la seule vertu au souvenir des citoyens, ne leur parlera que la langue de leurs devoirs, et quelquefois celle de leurs droits.
Que si les arts n'étaient pas assez bien inspirés pour suivre cette direction, au lieu d'affermir un peuple dans le sentiment de sa dignité, ils ramolliraient, et le présenteraient comme une proie facile aux barbares. Supposez, en effet, que la palette et le ciseau soient indifféremment employés à ranimer les traits du courtisan et ceux de l'homme utile ; supposez qu'oubliant Callot et sa noble réponse, le talent célèbre nos propres défaites ou celles de nos institutions; supposez que l'on grave à Parts les hauts faits d'un général étranger, ou, ce qui serait pire, que 1 on y décerne les honneurs de l'apothéose aux héros obscurs d'une guerre intestine, vous pourrez avoir un musée»
mais, à coup sûr, vous serez sans patrie. Ce musée lui-même sera la propriété du premier soldat qui fera entendre à la porte le cri de sa victoire. Sans coup férir, on vous pillera, peut-être parce que vous aurez craint de voir briser un marbre ou brûler un tableau. A tort vous accumuleriez chez vous autant de chefs-d'œuvre qu'en a dévorés, depuis quarante ans, la Grande-Bretagne, s'ils vous empêchaient de préserver vos foyers d'une invasion, et de vous indigner en voyant peser l'or de votre rachat. Songez que les nattons qui cultivent les arts, sans que les arts y nourrissent les sentiments patriotiques, appartiennent, de plein droit, aux hordes que vous nommez barbares I Celles-ci vous arracheront des mains la coupe de volupté avec tous vos cadres, vos vases» ^os (apis et vos candélabres, jusqu'à ce
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DICTIONNAIRE DESTUETIQUE.
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qu^enivrées à leur tour elles se la laissent rayir par d'autres triomphateurs. Athènes» Syracuse et Corinthe la cédèrent à Rome ; de celle-ci, elle passa aux Vandales, car le Oapitole n'avait plus de Manlius. Craignons qu on ne nous 1 enlève également, si nous n*y puisons la liqueur des &mes généreuses, car les rives du Don sont tristes, et le soleil de la France est beau I
Effectivement, ce n'est pas tant de Texcellence des ouvrages des maîtres qu'une
Salerie reçoit sa valeur que de la nature es sujets traités. Un musée, chez tout peuple qui se respecte, devrait être un dépôt d'archives nationales, où l'enfant apprendrait à lire, comme sur le bouclier d Ènée, les hautes destinées de son pays. Ne doutons pas qu'alors son jeune cœur ne brûlât du désir d'entrer pour quelque chose dans leur accomplissement. La civilisation a trop éten^lu ses progrès , elle a trop rétréci les intérêts et amoindri la vigueur musculaire, pour que la sagesse législative ne lui oppose
f)as un contre-poids dans les institutions pu- )liques. Le vide de la force nerveuse, que nous n'avons plus, demande à être comblé par une force morale et intellectuelle; l'é- • change au moins serait digne de nous. Le dogme du pouvoir absolu n'a rien de pareil à offrir aux nations : loin de relever notre nature déchue, il nous parque seulement pour des maîtres; l'immoralité marche à sa sbite; il avilit les arts par ses commandes, pour que !es arts avilissent les peuples; il |)ermet dans leurs productions le futile et le libertinage qui énervent, mais il défend l'élan généreux et les inspirations civiques par lesquels la dignité se maintient. Avec cela, on n'aura dans un pays ni le Pœcilc, ni le
1)orlique des Perses :'à des satrapes il ne aut que des esclaves. Qu'importe ce qu'il advienne du dehorSy pourvu que le service du dedans se fasse 1 Cependant, dans l'état moderne de la vieille Europe, tout souverain qui, par des créations fortes, n'obviera pas à la mollesse des mœurs, se livrera à ses ennemis lui et sa nation désarmée; en deux mots, il acceptera d'être le roi d'une servitude à charge de tribut.
Un principe de régime constitutionnel présente heureusement à quelques états du nord et même du midi une meilleure pers- I)ective. De toutes parts, les arts ressaisissent leur plus bel attribut. Si l'homme les a produits |»ar une sorte de nécessité matérielle, ils communiquent à leur tour à la vie animée son véritable caractère; pour parler avec exactitude, ce sont eux qui, en la rendant plus intelligente, en font sentir toute la gravité; qui, en tranchant nettement entre les es[)èces , lui donnent chez nous son dernier trait; et qui, la poussant dans l'avenir et la reculant dans les Ages, la mettent presque en possession de cette omni-présence que le Créateur semblait s'être réservée par jirivilége. Les générations s'écoulent, et l'homme, toujours debout au milieu des arts et de leurs richesses accumulées, «oit qu*il s'arrête devant la colonne grani-
taire, soit qu'il redemande à sa mémoire l'historique d'un tableau» est tenté de se dire dans ses hautes méditations : « Je sais dooc quelque chose dans le temps et dans l'es^
f)ace, puisque le temps et Tespace me parent de ce qui m'a précédé I »
La vie a deux parts, l'une matérielle et l'autre morale : les arts se réclament de tontes les deux. Créés par les besoins des sens, ils sont destinés, par leur periectioDoement, à satisfaire ceux de TAme. Ainsi devonsnous les considérer dans Tintérêt de l'eiistence organique comme dan& celui de la vie morale. C'est ce gue nous allons faire avec quelque maturité de réflexion, et pourtant, autant qu'il dépendra de nous, avec la rapidité de vues commandée par les bornes mêmes de l'espace dans lequel notre travail! été circonscrit.
Des arts envisagée dans leurs rapports fèf siques.— Il est assez difficile d'envisager les beaux-arts sous le simple aspect de leur mécanisme ou de leurs propriétés usoelles. On ne pourrait v parvenir que d'une manière abstraite, c'est-a-dire indépendante de leors effets principaux, et par conséquent dépourvue de véritable intérêt. Les procédés rigoareux de la métaphysique , appliqua à Tétude de la matière, seraient plus arides que la matière elle-même. A. peine pouvoDS-no» supporter un travail de cette nature, qnaad il s exerce sur nos idées. Quoi que nousftssions, le sentiment se yenge ; il rentre daoi ses droits; il pénètre dans ces méditaliois dont on cherchait à l'exclure ; il en demu r&me, et la raison elle-même s'en félicite;eir, lorsqu'il s'a($itde notre savante combioaisoi humaine, force est qu*il y comparaisse en ffiiltre. Nous avons soutenu, dans tous nosftrits» que le jugement et la pensée lui sontsabordonnés, qu'il coopère môme à ruo,a{vfe s'être approprié l'autre. Nous croyons devoir insister encore ici sur une vérité, saos le respect dej^laquelle il n*y a qu'errear et philosophie : c'est que l'homme ne scaifre point d'être scindé, et qu'il sorait égaleotci téméraire de disserter sur sa texture o^ nique, en la séoaraut du sentiment insaisissable auquel elle donne un sanctuaire jo)qu'ici inaperçu, ou de soumettre à i'exaiKrfl ce sentiment et cette âme immatériellef hi cherchant à les suivre dans des opéâ"aiio3i qui cesseraient par le seul fait de l'absean; des organes. Une analyse chimique de réir^ humain n'est i^as plus admissible dios li science que le départ de ses deux Daiare> dans la morale ; la matière de ce double tnvail disparaîtrait dans le travail mëme.I! est encore douteux qu'il nous soit permis à nous considérer autrement que Dieu new^ a voulus dans la vie présente ; au moins v a-t-il que cela de positif en nous. Quand ^ mystère tient à l'essence des choses, quar^ il la constitue, pourquoi ne batsserions-ik^ pas un œil respectueux ? Le musicien r* séparerait le son et l'instrument, comme P> ton se l'est permis plus d'une fois en r-ani:* du corps et de Tême, n'énoncerait qu on ^' phisine, dont le lecteur sans peine évitent
APPENDICE. — BEAUX-ARTS
piège. Quant à nous, gu*il nous suffise de savoir que le luthier qui a si bien disposé les cordes de cette lyre et qui i*a douée de senliment, après qu'elle aura été brisée en conformité même de son organisation, saura bien la restituer dans son état primitif, ou dans tout autre déterminé par Tusage qui en aura été fait. Otezl*esprit, ôtez la matière, à votre choix : Thomme a disparu ; nous défierions Pascal de le retrouver. Ce philosophe a donné de Téclat à sa pensée; il ra même frappée avec force : mais du moment où il a séparé les deux natures, toutes les deux lui sont échappées, et il n*a disserté que sur unechimere. Les arts, qui sont, à bien dire, une philosophie pratique, se nourrissent de cette alliance; on ne saurait les cultiver et s'écarter de ce principe.
En passant du figuré au positif, nous restons dans notre sujet, puisque la musique, entre les arts libéraux, tient une place de distinction. Certes, quelque fugitifs que soient le son et la parole modulée, notre intelligence y découvre autre chose qu'une série de notes disposées pour le contentement de Toreille. L'oreille elle-même ne saurait être satisfaite par les ondulations aériennes qui viennent la chercher, sans que TAmo soit appelée à recueillir ces vibrations, et sans que celles-ci soient en rapport avec quelau'une dos jouissances dont nous éprouvons 1 impérieux besoin. Ici, la voix, Tinstrument, Tart le plus agreste comme celui qui admet les plus savantes combinaisons, ne sont plus que des moyens de s'adresser au sentiment; il ne s'agit que de frapper juste. Aussi, quand ce dernier n'est que laiblement ému, ainsi qu'il arrive dans l'exécution d'une sonate, qui, pour mériter le titre de brillante, n'a pas seulement besoin d'effleurer les vraies cordes de la vie, il est permis de taxer cette musique de pur matérialisme.
Tout peuple qui, dans un beau temple antique ou moderne, se bornerait également à voir la rotonde ou la coupole qui en forment Tenceinte, les pilastres et les colonnes qui la soutiennent, les croisées ou les ogives qui Téclairent le péristyle et le portique qui l'annoncent, et les degrés qui y conduisent, n'en saisirait que la partie matérielle. Si, en posant le pied sur le parvis; si, en pénétrant dans la basilique et en laissant son regard se perdre sous l'immensité des voûtes, il ne sent pas déjà la présence du Dieu qui y réside, qu'a-t-il besoin de temple? Pour lui, l'équerre et le compas |K)uvaient rester oisifs ; la divinité n'a point ))arlé à son cœur charnel, et, soigné par de telles mains, l'édifice, où elle appellerait un vain hommage, tomberait bientôt en ruines. Mais il n'en est point ainsi :les hommes les moins persuadés de la vérité du dogme, les plus chancelants dans leur foi, ne sauraient, sans émotion, approcher de ces demeures où
la pensée publique place une pensée plus . , sainte et plus puissante; le genou fléchit ^ involontairement et Ton adore, parce que
le sentiment aura toujours la voix plus haute que le syllogisme. Aussi est-ce dans cet es-* prit que le véritable architecte projettera son édifice, qu'il en ordonnera l'ensemble, qu'il en distribuera les parties et qu'il en assurera le caractère. Fidèle à la même loi, il en consacrera l'unité, en permettant à l'œil de plonger d'une extrémité à l'autre, de s'échapper vers les constructions latérales , d'errer entre les colonnes qui les portent, et de suivre, dans l'espace qui sépare cellesci, les flots de néophytes, soit qu'entraînés sur les pas du pontife ils frappent successivement tous les cintres de leur prière ambulante, soit que, prosternés devant la majesté des autels, ils inclinent, vers le sol, leurs fronts transformés eux-mêmes en sanctuaires où résident autant de génies adorateurs. Cette espérance fut celle du célèbre et malheureux Soufflot, lorsqu'il entreprit la construction de Sainte-Geneviève de Paris. Peut-être eût-il atteint un aussi noble but de son art, si, calculant mieux la force de ses huit colonnes centrales, et la force de compression du superbe dôme qu'on les obligeait à porter, il eût résolu ce grand problème de statique sur des données plus positives que celles dont il fut redevable à un modèle en petites proportions. Mais son expérience fut mensongère, ou plutôt elle ne devait même pas être admise; car la solidité de la matière des colonnes ne pouvant se multiplier avec leur volume, 'il n'en résultait aucune garantie suflisante contre leur tassement sous la masse énorme dont on les surchargeait ; d'ailleurs, par une vaine recherche de précision pour la jointe des assises, déjà affaiblies par les cannelures, on eut la maladresse de creuser légèrement les disques superposés dans leur^ faces inférieures et supérieures. Cette inadvertance contribua sans doute à faire éclater les fûts sous la coupole ; on vit celle-ci chanceler... L'artiste ne fut pas témoin du dégflt ; mais on l'avait prévu, on le lui avait annoncé^ sans qu'il se rendit aux avis. Sensible à ces coutradiclions, peut-être devenu accessible à des craintes qui n'étaient que trop fondées, il mourut de douleur. Sa conception n'en était pas moins belle, et le jet en méritait des louanges que Ton regrette de ne pas voir exprimées dans son épitaphe, avec cette belle simplicité de parole dont on usa pour Christophe Wren, constructeur de l'église Saint- Paul de Londres où il est inhume (1064-65). La première obligation de l'architecture publique est d'être nationale et même populaire; la seconde est de motiver tout, et jusqu'aux ornements, qui, trop souvent, pèchent par défaut de grandeur. Nous avons parié du temple; pour mieux appliquer ces deux règles, donnons un coup d'œil rapide à quelques-uns de nosprinci^ aux édifices de construction moderne.
Ainsi donc, que les citoyens, vaquant k leurs intérêts, parcourent le somptueux quartier de la place Vendôme, ou que, chassés
(1064-65) Si momtmentum quœntj circunupice ! Si vous cherchez son monument, regardez autour de veus!
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DICTlOiNNÂlRE DESTHETIQUE.
par on orage du magnifique jardin de nos rois, ils veuillent laisser au ciel le temps de se rasséréner, ils pourront désormais se procurer un abri sous les belles galeries des rues de Rivoli et de Castiglione. Voilà entin un genre d*arcbitecture bien entendu. 11 faut payer le même tribut d'éloçes au portique de TEcoIe de médecine, et a ce superbe périptère, véritable temple dressé par M. Brongniart au dieu du commerce, et qui rivaliserait avec ce qui reste de plus beau dans les antiquités grecques ou romaines. Nous avons enfin ce que possédait, il )r a deux mille ans, un des peuples les moins nombreux et l'un des plus grands qui aient paru sur la surface de la terre, ces propylées où les Athéniens, conversant à Tombre, méditaient sur leurs affaires, préparaient les traités avec les nations, écoutaient leurs philosophes ou préludaient à leurs fêtes. Un a senti que les colonnes ne doivent plus s'accumuler les unes sur les autres, et qu elles n'acquièrent tout leur charme, dans un édifice bien ordonné, que par une heureuse alliance avec les patriarches de la forêt qui leur ont servi de modèle, ou parla fréquentation des peuples dont elles décorent les jilus majestueux monuments. Les péristyles et les galeries attristent les regards, quand rétre humain n'y parait pas comme premier symbole du mouvement animé. S'il ne se montre, autant vaut errer dans les solitudes de la Syrie, où la chèvre arrache au chapiteau corinthien le sarment d'une vigne sauvage, tandis que, profanateur des ruines, le musulman farouche, cherchant la meule qui doit broyer son grain, s'attaque à la colonne sur laquelle reposait le sanctuaire des dieux. Malgré l'admiration sur parole de nos vénérables ancêtres , nous critiquerons , d'après le principe posé, cette fameuse colonnade de Perrault , éternelle veuve d'habitants, entre les fûts improprement jumelés de laquelle ne se projette aucune ombre humaine, ne retentit aucune voix, ne trouve pas même un asile passager le malheureux dont les pères, peut-être riches, de leurs subsides ont fourni | à la construction du Louvre. Nous bl&merons cette galerie couverte, parce que le massif de son soubassement 1 exhausse de trente pieds au-dessus de terre ; nous la blâmerons, parce que ses colonnes ne soutiennent que des astragales et un plafond inutiles ; nous la bl&merons, parce qu'elle se donne vainement en spectacle à l'œil qui n'en saurait rien attendre, pas même un léger trait des médaillons qu'elle recèle. Que si on la défendait , en prétendant n'y voir qu'une dépendance d'appartements destinés à être habités par des rois; si un zèle poétique allait jusqu'à supposer les ombres de Louis XIV, de Condé, de Corneille et de Turenne conversant ensemble le long de la balustrade, malgré l'obstacle de la grosse et pleine magonnerie sur lacjuelle règne le fronton, notre réponse serait qu'il faudrait encore agrandir en esprit ces mêmes ombres, puisqu ici toute stature humaine hors de proj^ortion avec les masses
des bfttiments, vue de bas, serait réduite! une taille de pygmée. On est fondé à se d«mander également où sont les degrés poar arriver k ces fameuses colonnes , près desquelles unj|our aucun Bélisaire n'arrêtera les yeux dés passants» puisque le vieui général de Justmien ne pourrait s*ytratoer avec Tenfanl chArgé^ de guider ses pas? Bornons-nous à regarder comme une magnifique inutilité » en deux mots, comme la sonate de Tarchitecture , cette galerie , dans la partie constituante de laquelle les premières règles de l'art sont méconnues, puisque, exception £aite des amphithéAtres,la colonne est destinée à porter et non à être portée, si ce n*est par son soc;le, on même
Sar une simple base qui souvent vient fleurer le soi. Encore mieux prononceronsnous une pareille sentence contre rédifice du garde-meuble , défectueux dans tontes SOS proportions.
Il est vrai que Thdtel de la monnaie renferme un beau péristyle intérieur d'ordre composite : mais il n'est tu de personne antre que de MM. les administrateurs, et la {>opulation de Paris se renouvellera cent bis sans le voir, grdce à la lourde fa^ qui le dérobe aux regards. Que ce tort est léger en comparaison de l'onbli des conrenances avec lesquelles ont été ordonnées toutes les salles du palais de Justice 1 Qooit les magistrats sont rassemblés pour procéder à leurs redoutables fonctions; la toge romaine , symbole d'une délégation royale, les décore; ils sont assis sur les lis deli F^ance ; Thémis va prononcer ses oracles ; elle rougirait de voir ses augustes mjsière» célébrés dans Tombre ; la balance en suspens, elle s*indignerait si ceux qu'elle a^ cuse à haute voix ne pouvaient répondre I haute voix ; et, dans une yille peuplée de huit cent mille Ames, des arrôts, destinés ï succéder à des débats solennels , ne poo^ ront être entendus de deux cents cilcjeas! Israël rendait des jugements plus imposants à la porte de Tantique Ephrata ; c'est deTiat les anciens de sa nation que Booz assurfitt la protection d'un époux à la douce et timioe Ruth; c'est devant tout un peuple qu'un eofant confondait d'imposture la vieillesse lubrique et rassurait l'innocence; jugée 1 huis clos, Susanne,en tournant vers le ciel ses yeux noyés de pleurs , eût expiré sous un monceau de pierres.
Toute construction publique doit itreec harmonie avec la grandeur de Tétat aoqjei elle appartient. Si Denys d'Halîcarna.^ m'apprend que le premier temple dres>êi la première des divinités de Rome, sous le titre de Jupiter Férétrien , n*avait que l^ quinze pieds de longueur qui sufiiraieoU l)eine aujourd'hui au cabinet de l'un de dc' maîtres des requêtes , je me rappelle au»^ qu'il existe au plus un siècle d'inteni^^e entre Romulus, fondateur de ce mince éu^lice, et Tarquin l'ancien , auquel on préw=dait devoir les grands cloaques, faits, i*' leurs imposants débris , pour excittrloi^' notre admiration. Or, comme on uecocjtf-'^
APPENDICE. — fiËAUÏARTS.
aucun autre vestige remarquable de la même époque; comme ces conduits souterrains ont
Quelque chose d'exagéré pour le service *une ville dont le recensement , sur la fin du règne suivant, ne s'élevait qu'à quatrevingt-quatre mille âmes, nous sommes forcés d'en reculer le travail vers des Ages antérieurs : nous ne saurions même nous empêcher de croire, avec Pline le naturaliste, quand il parle de ces superbes égoûts , qu'une poignée d*hommes vint s'établir sur les ruines d'une grande cité antique dont Torgueil romain a couvert religieusement le nom d'éternelles ténèbres. C'est ainsi que l'architecture des peuples , au moyen d'une 5aine critique, pourrait éclairer leur histoire. Les dépots des beaux-arts, bien ordonnés, nous mettraient également en position de suivre partout les mœurs à la trace. Plus loin nous pousserions nos remarques en ce
fenre, moins il nous serait facile d'assigner ceux-ci un côté purement matériel ; car, passant de Tarchitecture à la statuaire, nous sommes mieux fondés à nous incliner devant le sentiment qui dirige le ciseau et qui fait d'une simple pierre un champ de conception. Le peuple qui ne verrait, dans une Ggure équestre ou pédestre, que des formes corporelles plus ou moins rapprochées de la vérité, manquerait bientôtd artistes; que lui importerait en effet d'avoir sous les yeux la représentation physique d'une machine prête à se décomposer sans laisser aucune trace dans les cœurs, et dont la nature, toujours soigneuse de conduire ses germes à leur développement, ne prend que trop déjà peut-être le soin de multiplier Timage? Avec de telles idées, ou plutôt une telle absence de sentiment, Puget n'eût pas vu la chair naître et frémir sous sa main, et , pour nous servir de sa propre expression, le marbre trembler à son approche.
Peindre ou sculpter un buste , c'est donc éterniser un sentiment. Si le buste est destiné à une galerie publique , il faut que ce sentiment soit national. S'agit-il d'une maison particulière , il suffira, dans un ton moins relevé, de caresser des souvenirs domestiques. Heureuses les nations qui ont à la fois des socles à placer et à couvrir dans leurs musées, comme auprès de leurs lares modestes! Ces bonnes fortunes sont rares. Cependant ne gémissons pas trop sur la rigueur des temps, puisqu'il existe parmi nous tels et tels hommes si éminemment nationaux, que, si la France refusait une statue à leur mémoire, l'Europe, et peut-être le genre humain, auraient à en faire les frais. iLa révolution n'a épargné, sur nos places, aucun des bronzes qui les décoraient. C*est un malheur dont nous avons gémi dans notre dernier ouvrage (1066), non pas tant à cause ' du préjudice porté aux arts aue pour le vide ^ laissé dans la vie d^uii peuple par l'absence ^ de ses monuments. Ainsi Ip lien des géné- ^ rations est rompu ; faute de rappel, les traf ditJous fuient et les forces morales s'étei-
gnent elles-mêmes, privées «qu'elles sont de cette conscience, dont la voix répète à chacun de nous qu*il n*est pas un homme de la veille. La nation qui, parvenue à une certaine période d'existence, est sans passé, restera probablement sans avenir; c'e^t comme gage de tous les deux, et non comme vain appareil de richesses, que les monuments publics doivent être entretenus. Lorsqu'on mit en pièces l'effigie de Henri IV sur le Pont-Neuf, Sîeyes disait : « En brisant la statue du meilleur de leurs rois, les Français prouvent qu'ils ne veulent d'aucun. » C'était oublier qu'Athènes et Rome passèrent aussi de la monarchie à la république, et aue les images de Codrus, de Romulus et de Numa, non-seulement y furent honorées, mais y eurent des autels : archontes, consuls ou rois, qu'importent les noms sous les^ quels apparaîtra le bienfait? à quelque titre que ce soit, il aura toujours droit à la reconnaissance des hommes. C'est, en se res« I)ectant dans ces sortes de souvenirs, que es peuples, arrivés à leur maturité, se montrent dignes d'une transition vers un meilleur ordre de choses.
Louis XIV s'est relevé sur son piédestal : nous n'aurons garde de nous en plaindre, car la nation fut grande avec lui et par lui. Ainsi que nous l'avons vu, les lettres qu'il honora apprirent à la France le secret d une belle imitation. Nous n'examinerons passons les rapports de l'art la restauration de ce monument, dont le travail a rencontré plus d'un obstacle ; pourquoi, en effet, risquerions-nous de contrister uu célèbre artiste qui a, dans sa tête et dans sa main, de belles et nobles revanches ? Déjà son (>etit Henri, chez lequel on trouve le,s traits d'un prince populaire, n'a-t-il pas paru charmant d exécution ?Quant à Louis XIII, prêt aussi à remonter sur le socle, nous nous en tiendrons au peu de lignes que nous avons tracées sur le respect dû aux monuments nationaux, comme points de suture entre les figes ; de telles statues ne s'abattent ni ne so relèvent.
Des arts dans leur aspect moral et poétique. — C'est changer de titre et non de sujet, [)uisqu'il nous a été impossible de concevoir les beaux-arts en dehors de la morale et du sentiment. Ce chapitre, à proprement parler, ne sera donc qu'une inversion • faisons en sorte que le précédent y gagne un surcroît de forces.
L'espoir et la crainte, l'amour et la haine agitent sans cesse notre sein. Toutes nos conceptions sont imprégnées de ces deux sentiments ; ils transsudent dans tous no9 actes. La vie la plus pleine est celle qui se passe à aimer ou haïr; car, si nous exceptons quelques éclairs de succès ambitieux et de volupté sensuelle où le but est atteint, l'amour n'est le plus souvent que l'espoir en permanence, et la haine se réduit en définitive à de la crainte justifiée, ou qui cherche à interroger l'avenir, objet de son effroi. Dans ce dernier cas, la crseinte n'est pas
!• (|i)66) Examen philosophique de la doctrine de Kant sur le beau et (e fti^/tm^, chez Bosunge frères, ^ libraires.
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toujours un mal : nous courons à sa rencontre au théâtre, au jeu. dans les voyages etkla guerre; si nous nela voulons pour nous* au moins nous piail-elle dans autrui. Le principal emploi des beaux-arts, de ceur surtout que nous nommons arts d'imitation, est de nous en offrir Timage; et les terreurs
3ae nous acceptons de leur main sont alors 'autant plus douces, qu'il s'y môle toujours une conscience de sécurité personnelle. Arrivé è un certain degré de civilisation, un peuple voudra savourer ces émotions tout entières, en repaissant ses yeux du spectacle d'une gymnastique souvent fatale aux athlètes, et même en levant le pouce qui ordonne aux gladiateurs de mourir sur 1 arèrïe ensanglantée. Avec un sentiment plus délicat, et peut-être aussi moins de force d'ftme, il demandera à Tacteur des crimes fictifs et une mort simulée ; souvent aussi il se contentera de supposer la catastrophe, ou de la chercher dans les entr'actes, dans des livres, sur la toile et le marbre.
Cependant, il faut en convenir, un sentiment d'amour prédomine dans toute la nature, pour en assurer le renouvellement et l'immortalité. Après avoir rendu un hommage de respect et de gratitude à la divinité protectrice de notre misère, la pensée se repose avec calme sous la voûte des temples ; car si un culte commence par l'effroi, il fiait par de la reconnaissance ; et c'est de cette double teinte que devaient participer les vœux de l'homme, sans cesse invité à s'humilier devant la main qui frappe et qui console. Tel sera toujours le caractère de l'adoration : un recours de la faiblesse à la force, une crainte tempérée par de l'amour.
Ix)rsqu'une contrée, avec de bonnes lois, jouira des bienfaits d'un beau ciel, l'amour éctatera davantage dans la religion et dans ses emblèmes, dans les hymnes et dans les fêtes, dans les tableaux et dans les statues. Ainsi cela sera-t-il, car la physionomie des peuples ne saurait mentir a leur situation. Alors il y aura même des motifs de crainte que le culte, au lieu de remonter jusqu'aux
(perfections célestes, ne descende trop vers es dons d'une nature périssable. Pour un Phidias, qui fera son Jupiter grand et majestueux, vous aurez dix Praxitèles, prêts à consacrer, dans leurs Vénus, les charmes de leurs maîtresses. Effectivement, il sera toujours difficile à rhomme de distraire ce qui a plu à sou cœur et à ses sens des idées qui appartiennent à un ordre de choses plus relevé. On lui assure qu'appelé par la justice distributive à une autre vie il y conservera les goûts et les attachements de celle-ci; sa restitution organique lui est même garantie par une religion qui , en tenant ce langage, semble être entrée dans le secret de son avenir : il faut donc qu'avec la terre il fas^e le ciel. Ne nous étonnons plus dès ior^ que ce sentiment souverain passe de la main du sculpteur dans la statue , pour y mettre en évidence les formes qui promettent le plaisir, et pour manifester, par Texpression, les
mouvements intimes de l'âme qui attestent la bontét Ce sera tout l'art.
Ainsi, l'être le plus accessible à la volupté, celui dont les émotions sont le plus virement ressenties, et dont toute Torganisatioa est ébranlée par ces épreuves douces et te^ ribles c^ue la nature, dans sa sa^eimpatieoce, précipite vers leur fin^ sera incontestablement le meilleur artiste, s'il n'a pas laissé ce feu sacré s'évaporer en flammes passagères. La femme , comme nous croyons l'avoir démontré dans notre Examende ta doctrine de Kantsur le beau ei te sublime ^^ le type le plus parfait de la beauté organique. Destinée à provoquer cbez i^homme aoe autre sorte de passion que celle dont elle subit la loi, et à le ravir, disons-le sans détour, par les riches trésors confiés à une disposition généreuse, ce n'est pas elle qui tiendra avec le plus d'avantage le ciseaaoo le pinceau. Son attachement , d'abord calculé , puisqu'il commence par le sentiment d'une faiblesse qui cherche un appui, de-
Voilà pourquoi , sans sortir de la sphère de ses relations, elle écrira avec plus de succès qu'elle n'animera la toile, ou qu'elle n'attaquera le marbre, presque toujours rebelle à ses doigts délicats.
L'attachement de rhomme est plus sensne!: si des qualités tendres, modestes m6me,re«serrent les liens dans lesquels il s'6i^a{e presque toujours inconsidérément, il iaatRconnaitre que c'est la volupté qui ena fmé le premier tissu, source obscure et peudigne. d'où s^élance pourtant ce qu'il y a de plus distingué dans notre naturel Tel parut le berceaa de la capitale du monde. Les Romains déboi^ rent par voler des épouses, car il leureo fallait, ensuite ils les aimèrent ; pais ii< commandèrent au genre humain , et, ce qsi est plus beau, souvent à eux-mêmes. Coqduit par le sentiment de son bonheur à troover la femme belle, l'homme l'a dit à toute la nature, il l'a répété en cent mille manières ; voilà comment certains arts d'imîtatiori sont nés de l'amour d'un sexe pour Fauire: ce qui est si vrai que là où cet amour n'atteint pas une certaine exaltation les am languissent ou tardent à paraître. L'effeldr venant cause à son tour, !a réaction deceuîci sur la société s'explique sans pein*. quand une sage administration n'a [as imposé des bornes à leur tendance naturelk: alors tout tableau, toute sculpture, deneu: un ornement de boudoir; le domicile cmagistral est sans gravité; le temple !umême a cessé d'être majestueux, et la^^trie, dans son oubli de demander aux art tes les travaux qui inspirent les gran-iactions après les avoir fait revivre, ne o ? tribue plus le pain des forts à ses'eDfa:> Chez nous, les jours de Catherine et '^ Marie de Médicis déposent de cette tri> vérité; apportés par elles d'Italie, les ar: eurent de l'éclat en France , mais ils r-'vrèrent les mœurs è la corruption. Rien ?•
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TABLE DES MATIERES
méritflt d*ètre retenu par Thistoire dans la carrière des hommes dont la vie exerce une influence sur la société , parce qu'ils y sont vus de haut. Faire Tamour, aller à la messe, où il avait encore sa place, et tuer ceux qui nV allaient pas, telle fut leur principale occupation, qui ne resta pas sans influence sur le siècle suivant. On est fondé à intenter plus d'un reproche à Louis XIV, mais on a oublié de remarquer la direction meilleure communiquée par lui à cet entraînement auquel il dut céder lui-même. Si Tamour fut loin d'être chassé de sa vie, du moins il y prit un caractère plus grave, pour le perdre encore pendant la régence, le règne de Louis XV et celui de son successeur, en dépit des dispositions personnelles de cedernier prince.
On n'accusera pas la révolution, entendue dans son vrai sens, d'avoir énervé les mœurs publiques; les arts ont été chastes, austères en quelaue sorte, quand elle a régi nos destinées : leurs productions l'attestent ; et je doute que le directoire ou les consuls eussent attaché, avec succès, aux murailles du Luxembourg le tableau de Vénus et iincAise, qui s'y voit aujourd'hui ; tableau moins répréhensible, à mon avis, par son sujet que par son expression, efi'rontément prématurée de quelques minutes. Avec combien plus de décence et par conséquent de grâces, M. David n'a-t-il pas traité les amours (VHéline ei de Paris! Ici le pinceau est voluptueux sans cesser d'être délicat ; une femme peut au moins regarder; elle rougira peut-être, mais elle ne sera pas forcée de détourner Ves yeux. Quoi qu'on fasse, les esprits, par leur habitude de traiter de plus grands intérêts, ont acquis une maturité qui les éloi- Jpe de la mollesse de principes et d'idées amilières au dernier siècle. Lorsque le prince de notre art dramatique, radmirablé Molière, sans doute pour complaire au royal favori de madame de Montespan (car il fallait payer le droit d'aller jusqu'au Tartufe), irient dire en plein théâtre au'il est des ri- Taux par lesquels la couche d un époux serait honorée, des murmures d'improbalion, inconnus dans une époque vers laquelle de faux dévots voudraient nous ramener, prouvent bien que la sainteté des nœuds du mariage est mieux comprise aujourd'hui.
Certes, il n'est pas d'écrivain moderne, à l'heure où nous tenons la plume , qui se permit impunément une pareille maxime.
Qnel est le but des arts libéraux ? de plaire par l'imitation, d'émouvoir par l'imitation, car l'homme a besoin d'être ému : encore
faut-il du choix dans les émotions qu'on lui apporte ; car les unes plongent dans une langueur assoupissante ou dans une ivresse furieuse, tandis que les autres, en s'exerçant par de nobles objets, ajoutent un noble intérêt à la vie. Le sculpteur n'aurait acheyé que la moitié de sa tâche si, dans la représentation humaine, il se bornait à reproduire les plus belles formes apparentes ; le peintre lui-même s'abuserait bien plus , puisau'on a le droit d'exiger davantage de lui, s il ne se croyait destiné qu'à faire sortir de la toile, par le prestige des couleurs et des lignes , les figures dont se compose un tableau : le grand' œuvre de tous les deux sera toujours de produire en dehors de l'homme ce qui est en dedans, ou plutôt d'exprimer l'homme intérieur par l'homme extérieur, ainsi que celui-ci le fait lui-même dans le mouvement rapide et souvent involontaire des passions, Qu'a-t-on voulu offrir à nos yeux ? une action : il faut donc que les personnages agissent, il faut que les têtes et les membres soient en mouvement ; mais ce mouvement étant, de toute nécessité, stationnairo sur la toile et sur le marbre, c'est à l'expression de lui communiquer -ce qui lui manque, c'est à elle de le créer par sa vérité et le rendre ainsi vraisemblable jusque dans son immobilité réelle.
Voilà ce qui, réuni à des intentions prises dans la nature, dans le génie des peuples, des âges, des sexes et des situations sociales, constitue la poésie de Part. Cette touchante poésie, qui n'est qu'une seconde manière de désigner le sen/tmen^,' nous la trouverons dans le jeune guerrier de Virgile, chez lequel le dernier souffle de la vie, prêt à s'exhaler sur une terre étrangère, n'est qu'un dernier soupir de regret donné à sa chère Argos ; elle nous sera encore offerte par le soldat que le pinceau de M. Couder renverse si bien aux pieds des magistrats d'Athènes, et qui, à défaut de paroles appelées vainement dans sa bouche haletante, soulève de sa main victorieuse le rameau apporté de Marathon 1
Quant au beau prétendu idéale qui , dans la représentation d'un sexe, vit le plus souvent des emprunts faits à l'autre, lorsqu'il ne se borne pas à être l'expression fidèle d'une nature bien choisie , nous nous garderons de nous en occuper présentement : nous ne pourrions qu'exposer, d'une manière trop imparfaite, une doctrine mieux développée dans notre ouvrage sur le beau dans Us arts d'imitation (\Wl).
\i067) Deux volumes avec ligures, chez Audot, rue des Maçons-Sorboone, ii"* 11.
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