‹ Dictionnaire d'esthétique chrétienneChapitre 6 sur 167 · II · texte numérisé non relu

II

(li) Spmtus intus alit, totanupu infusa per nrtut

Mms ogitet môlem et mag^ se corp^tre miuet.

(Yia€., i£it., IiIk vi./

îl

PREMIERE DISSERTATION

s« connaître sflns s'aimer, Tamoiir mutuel qui unit Dieu le Père au Fils comme à son image éternelle, et le Fils au Père, comme h son principe éternel, produit le Saint- Esprit, terme également éternel et divin de cet amour du Père et du Fils. Dire Tactivité, la profondeur, la multiplicité des opérations ineffables qui ont heu en ces trois personnalités divines, serait chose al>solument impossible h tout langage humain et même angélique. Tout ce que Ton peut affirmer, c'est que les merveilles de Tunivers et du génie de Thomme, réunies en un seul tout, n en donneraient plus une idée approximative. Ce que nous pouvons voir de plus sensible, et toujours par la révélation, de ces profondes opérations de la Trinité des personnes divines, c'est le grAnd mystère de l'Incarnation auquel elles ont concouru, et dont la mystérieuse influence sur le génie et les œuvres de l'humanité sera, en son lieu, l'objet de nos études et de DOS appréciations.

Ainsi se révèle et s*opère dans le sein de Dieu, au moyen de l'intelligence et de l'amour divins, cet autre grand principe de toute beauté « la variété dans l'unité » Dieu existe, seul, immuable: voilà l'unité. 11 se connaît, il s'aime dans la connaissance de son être; de là, un nombre prodigieux, inflni, d'opérations d'intelligence et d'amour: voilà la variété qui naît de l'unité. Mais, en se connaissant et en s'aimant, il reste toujours un Dieu unique, une substance unique : voilà la variété ramenée à l'unité.

Vhomme créé à Fimage de Dieu réalise en lui-même ces deux conditions du beau:

l'unité et la variété dans Cunité.

Or, ces deux conditions de l'unité, et de la variété dans l'unité, nous les retrouvons, quoique moins accusées comme cela devait être par rapport à la créature, dans notre âme formée à l'image de Dieu. Cette ftme existe, elle se connaît, elle s'aime dans cçtte connaissance de son être ; et pour elle, dans son étroite sphère, comme pour Dieu, dans sa sphère infinie. Ces deux facultés essentielles, l'intelligence et l'amour, elle les exerce continuellement sur elle-môme, sur les autres créatures animées et sur toutes les choses visibles qui la préoccupent et la captivent à des titres divers ; en sorte que, pour elle, vivre n'est autre chose que connaître et aimer. Tout est là en eflfet, et il n'est rien de ce qui préoccupe l'aspect et le cœur de l'homme, c'est-à-dire le travail, la science, l'mrt, les relations et la vertu elle-même, qui ne soit du domaine de l'intelligence et de l'amour. Toutefois, ces deux facultés, quoique distinctes, sont inséparables dans rime humaine et, de plus, essentielles à son être; en sorte qu'elle ne saurait exister sans se connaître ni se con-

naître sans aimer. Néanmoins, elle ne cesse de rester une substance unique, indivisible. C'est ainsi que pour elle comme pour Dieu, la variété est nécessairement ramenée à l'unité.

Rapports intimes qui existent entre le beau et le bien. Ils émanent de la même source^ qui est Dieu.

Je pourrais faire la même réflexion pour le sentiment de l'ordre, de la justesse, de l'harmonie , des convenances , oue Dieu possède essentiellement, et qu'il a communiqué à notre ftme, en même temps que celui de la justice, de la bonté et de la sainteté, qui sont le fondement de la morale du Décalogue. En effet. Dieu étant Ja justice» la bonté et la sainteté même, devait vouloir nécessairement que ces attributs fussent reproduits, autant quune créature est capable de \qs exprimer, dans Ja conduite de l'homme forme à son image. De là cette recommandation que lui fait son divin Créateur d'être saint, parce qu'il est saint (13); en un mot, d'être, autant qu'il est en lui, parfait, comme lo modèle divin sur lequel il a été créé (H). Les commandements de Dieu^ en morale, sont donc fondés sur l'essence des choses, sur la nature de Dieu lui-même» telle qu'il a voulu en laisser dans notre ftme l'ineifaçable empreinte. Il en est de même des préceptes du beau, puisqu'ils nous viennent de la même source que ceux du bien. L'homme qui a pu trouver à cette sourire le principe des plus grandes vertus, a pu y trouver aussi celui des plus belles conceptions dans les arts. 11 a pu dire dans son cœur : ^ Je vais élever un édifice d'une incomparable beauté. L'ordre et la division de ses parties, le détail des ornements précieux qui achèveront de l'embellir, sont déjà tracés dans mon esprit ; il ne me manque plus que la pierre et le ciseau pour réaliser extérieurement l'œuvre de ma pensée. »

Sans doute, les hommes ne sont pas tous architectes, pas plus qu'ils ne sont tous peintres ou sculpteurs. Et même , [larmi ceux qui pratiquent les arts, tous ne sont pas des génies. Mais il n*en est pas moins vrai que chacun de nous porte en soi un type ou beau, comme un type du bien, plus ou moins développé, selon la mesure d'intelligence qu'il a apportée en naissant, selon le degré de culture reçue, et selon le courant d'idées, dans lequel il a été élevé.

Oui, notre ftme nest qu'un tableau plus ou moins fidèle, qui réproduit à sa manière, dans les actions et dans le^arts, \qs perfections et les amabilités intinies du bien. L'erreur, les préjugés et les passions pourront bien en altérer les traits et les couleurs ; mais que la grftce, secondant nos efforts, vienne épurer, réhabiliter notre ftme à son

(13) Saneû utoêCt ttuia 4go tanctus ««m. (Lev, U. U.)

(ii) Estote perfecti sicut et Pater vener perfei:ius €SL [Matik. v, 4S.)

SUR LE BEAU IDEAL DANS L ORDRE NATUREL

gré^ et ce tableau reprendra ueu à peu son premier éclat, et retracera dune manière sublime les beautés de roriginal. Quels types, en effet, de beauté morale que ceux (j*un saint Paul, d*uno sainte Thérèse et d*un saint Augustin l Mais, par contre, quels tvpes affreux de laideur morale aue ceux d'an Chaumette, d*unMarat etdun CoIlot-d'Herbois ! Tous , cependant, étaient hommes, dans les mêmes conditions d*intelligence et d*amour. La différence entre les premiers et les derniers, c*est que ceux-in ont déformé, souillé par l'erreur et les vices dont ils se sont rendus esclaves, leur Ame, image de ia Divinité, tandis que chez ceux-là gui ont correspondu nar la prière, la méditation et les plus généreux efforts , à la grâce sanctifiante, cette image a été de plus en p!us épurée, embellie, exaltée et transformée jusqu'à la ressemblance la plus parfaite qui puisse exister ici-bas de la Divinité. Mais que de degrés intermédiaires entre ces monstres et ces héros de Thumanité 1 11 y en a , et en aussi grand nombre , entre les extrêmes du beau et du laid qu*entre ceux du mal et du bien (15).

Il existe donc un beau absolu comme un bien absolu dans Tordre naturel. Mais, de cette analogie qui règne entre Tun et Tautre, faudra-t-ii conclure qu'il n'y a de vrais artistes que parmi les hommes de bien? Je n*oserais tirer cette conclusion rigoureuse. Sans doute, l'homme qui réalise dans ses actes, l'honnête et le bien, a beaucoup ulus d'aptitude, toutes choses étant égales a'ailleurs, à réaliser aussi le beau dans ses œuvres, que celui dont la conduite viole plus ou moins les règles immuables de la vertu; et cela, à cause de l'analogie incon-

(15) Les plas grands philosophes et moralistes du papnisAie ont reconnu les rapports intimes qui existent entre le bien et le beau. On connaît la celèbre dénnliion de Torateur, Vir bonus dicendi' pert'.'iK. Platon est très-explicite sur ce point. • La beauté, rélégance, de même que Tf^clal et le nombre des discours, dit-il dans son livre De cititaUf suivent la pureté des mœurs : Pulchra igitur oratio el cottcmnitas et deeus et nmmerut morum bonitatem ietpiuntmr. Et plus bas : c Ces diverses qualités abondent dans la peinture et tout ce qui s*y rattache, dans Tait de tisser les étoffes précieuses et dans toutes les autres industries, et même dans les corps et dans les autres plantes ; car, dans toutes ers variétés de Tart, il y a «quelque chose de beau on de laid, et ce qui est laid, irréjjulier et privé d'harmonie est synonyme de mauvais discours et de mauvaises mœurs , et au contraire, ce qui est beau et régulier, est synonyme et imitation de mœurs bien réfflées et bien ordonnées. • Est autem horum plena ptctura et omne huJH$modi artificium, plena Uetn texendi art et variandi atque n/ificatidi et omnis mnus cœterorum instrumetU&rum afectio , 4;aitii et corporum et reliquarum plantarum uêtura ; nam in omnibui Utis décorum quiddam ine$t 9el indeeorum , et tndecorum quidem et nunuro caren$ et inconcinnum iermanis turpis et improbi mon'i aermana iunt, contraria tero eontrarii, tempérait et boni ttùriê germana et imUamcnta. (De civitate lib. nij

riaion est encore plus explicite dans le livre vi

testiible que présentent le beau et le bien. Hais cette analogie réelle n'empêche pas l'existence non moins réelle d'un type idéal, que chaque homme, quelles que soient d'ailleurs les habitudes de sa viç, |)eui consulter, au besoin, soit dans les œuvres de la nature et du génie, soit dans le secret le plus profond de son esprit. Toutefois, ce ne sera que par une exception assez rare, que l'artiste , dont il s'agit, découvrira la veine du t)eau; car il est impo.^sible qu'un homme, dont les habitudes journalières révèlent le désordre moral dans les actes et les pensées qui les déterminent, se nourrisse constamment des idées d'ordre, d'harmonie, de justes proportions qui forment les éléments du beau. Ce serait là un état de contradiction perpétuelle qu on ne saurait admettre dans une môme |»ersonne et qui est démenti, d'ailleurs, par l'histoire et 1 expérience de tous les temps. Toujours, en effet, l'art est comme la littérature, l'ex-

t)ression de Thomroe et de la société et, seon que cette société se montre matérialiste ou spiritualiste, l'art se matérialise ou se spiritualise. 11 faut ajouter, pour être rigoureusement exact , que l'art exerce , à son tour, une grande iniluence sur les mœurs de la société, en sorte qu'ils réagissent mutuellement l'un sur l'autre, comme cause et effet. C'est ainsi que la notion du beau et cie ses principes constitutifs dérive primitivement du bien. Les esprits d'élite , même dans le naganisme, comprirent cette vérité, et l'un a eux a dit avec autant de précision que de poésie :

il 6 Jooe priifcfffttim, Jovis omnia plena,

(ViBG., ecl. ui.)

du même ouvrage, lorsquMl dit par la bouche de Soc rate. Porro et iptum pulchrum et ipium bonum^ ac timiliter in omntfrvi, quœ tune ut mutia puneba* nitis rursus secuudum ideam unam cujutque tau* qumn una tit ponenlei unumquodque id, quod e«l «fpellamut.

i Mais, ajoute-t-ilplus bas, la science et la vérité qui constituent le beau, étant nécessairement coatenues dans Tidée.du bien, comme la clarté et la vue des choses d*lci-bas dépendent du soleil, leur principe est par conséquent plus excellent çiu^ellea, bien que semblables à elles ; de même le bien doit, coiiimc principe essentiel du beau , quoiqu'il Im »oit semblable, oi'cuper la place la plus noble, la plus relevée : lUud iqilnr, quod verilatem illis âuœ inteltigentur, el iuUtligenli facuUatem prœbet, boni ideam este dieito, cautam tero scientio: et veritatii ut cogmoscendœ eam exislimam^ cum adeo pulchra hœc duo iinl^ cognilio ac verita$, tamen aliud î/isiijm et puldiriut his Uatuent recte itatueri$ ; iic etiam veto et veritatem^ quemadmodum illic lucem ac viium toli similia exittimare decet, iotem vero ip$um e$%€ nequaquam, ita et hie boni iimilem utramque exittimare convenit, bonum vero iptum alUrutram earum ttatuere non convenu^ ted auguttiore etiam loco habenda ett boni natura. (Edition de Schneider. Paris, 1853.)

Nous reviendront sur cette pensée, que le bien ou le beau moral, émanation direclc de Di^u, etit en déflnitivc le prinrip*; fondamental de looia beauté.

IJ

PKEMIERE DISSERTATION.

SO

Tous les éléments de la civilisation , Vhommt les a reçus de Dieu. Preuves manifestes de cette importante vérité, Réfutation de la théorie du progrès, tel que t'entendent les rationalistes du jour.

Oui , rhomme a tout reçu de Dieu , nonseulement le sentiment du beau* mais encore tous les autres éléments de la civilisa- ;iion« Oui, il y a eu une civilisation préexistante à toutes les autres que Dieu a révélée au genre humain en le créant. L'orgueil philosophique, rationaliste et pro- Î;res$iste, qui veut absolument se passer de )ieu en tout et partout, a beau le nier; il a l)eau opposer à Thistoire des temps primitifs du monde., telle qu'elle nous est racontée par la Genèse^ son roman favori du premier homme enfant de la nature, jeté on ne sait comment au milieu des bois, et ne a'étevant que graduellement et après des efforts inouïs à un certain degré de civilisation. La science moderne a réduit en poussière ce roman de l'orgueil ; elle a fait justice de ces contes puérils imaginés pour expliquer, en dehors de la révélation, l'histoire de la société. Une nouvelle génération d'historiens, de géographes, d*archédlogues, de naturalistes et d'explorateurs, a des titres différents, a découvert dans les monuments, les langues, les traditions des peuples les plus divers, les plus op|>osés, des traces communes d'une civilisation antérieure à toutes les autres, d'une science reçue et non acquise, d'une perfection étonnante dans les œuvres de l'esprit, perfection qu'on chercherait vainement dans une source terrestre, et dont l'origine échappe à toutes les investigations humaines qui voudraient répudier le récit des

,. (16) Qui ne sait que c*est aux dieux eux-mêmes, que la iradilion constante des peuples aUribua Tinvenlion el renseignement du commerce, de Tagri* culture, des sciences et des arts mécaniques et libéraux? Les Muses étaient lilles d'un dieu et <t*une déesse, de Jupiter et de Mnémosyne. Platon ilonl les écrits exercèrent une si grande înQuencc ftur la philosophie de Tart, voulait que les artistes ë*appliquassent à réaliser le beau iaéal dans leurs ! oeuvres ; mais il faisait remonter, le beau idéal- lu^- (lu'à Dieu, qu'il regardait comme le vrai prototype Ju beau et du bien. C'était là le fondement de sa philosophie, qui reflète en plusieurs points fondaaientaux celle des livres saints dont il avait eu certainement quelque connaissance dans le cours de ses longues et fréquenies pérégrinations. Je citerai plus d'une fois cet illustre philosophe. Nul , dans rantiquité, n'a développé avec autant de justesse et d'étendue les théories du beau idéal absolu, dans Tordre naturel. Saint Augustin s^est évidemment inspiré de lui en plusieurs endroits ; mais il l'a surpassé, même lorsqu'il ne songeait qu'à l'imiier, grâce aux divines lumières de la révélation évangéiique, qui le rendaient, à son insu, et plus chir et plus profond.

Voici, eu quelques mets, le résumé de la théorie de Platon, sur le beau : L'imitation idéale étant la lin que se proposent l'art et la poésie, il ne peut y avoir, sans l'idée, ni imitation, ni ressemblance. Or, Dieu lit l'idée, et, soit nécessité, soit volonté, il la At unique, parce que, s'il l'eût créée multiple, •i4ic essence supérieure et commune eût dû préexis-

temps primitifs consigné dans les liyres saints.

Alors on a ri de l'homme de la nature, de Rousseau et de ses adeptes superficiels. Alors il a été clairement démontré que ce soi-disant état de nature , loin d'être Tétat normal de Inhumanité , n'en est que la déviation; et le sauvage ne s*est plus montré gue ce qu'il est réellement, un être dégradé, jeté en dehors de la société [)ar quelque catastrophe, ou tombé par suite du matérialisme qu'engendre une civilisation trop raffinée dans l'ignorance et la corruption.

Et ce travail de réhabilitation se poursuit avec ardeur, et présente un spectacle admirable aux veux de l'observateur attentif, et est mirabite in oculis nostris^ et de tant de richesses amassées par des explorateurs si divers rejaillissent tous les jours de nouvelles lumières sur Dieu et sur les conditions de l'humanité. <c On dirait, s'écrie un de nos grands poètes modernes, à la vue de cette impulsion étonnante qui ramène les sciences vers la révélation, pour la réhabiliter et la confirmer, on dirait que le sénie, en expiation de quelque ancien blasphème» ne peut remuer un mystère sans en faire sortir le Dieu des Chrétiens (17). »

Voilà le progrès réel de notre époque, car nous regardons comme indigne d'un si beau nom celui que les rationalistes, les progressistes et les huipanitaires du jour ont conçu en haine de l'Eglise, et qui n'est que le délire de l'orgueil numain. «'est-ce pas, en effet , le comble du délire, que de faire, à la façon d'Eugène Pelletan , table rase des traditions fondamentales, universelles de rhumanilé, telles que celle du péché originel, qui en explique si bien tous les mystères, pour se donner le plaisir

ter, et celle-là eût été la véritable idée. Cette idée, dont l'auteur naturel est Dieu, c'est la source de toutes les imitations de l'art et l'origine de toutes \e9 ressemblances. (République^ x.) Le caractère qui forme le beau dans les choses, n'est ni la convenance, ni l'utilité en général, ni l'utilité cause du bien, ni l'agrément, ni ces deux réunis. {Grand- Hinpiat,) Nous connaissons la voie qui mène l'esprit à l'idée propre du beau, lorsqu'il s'élève de la beauté du corps à l'idée propre de T^me, vive lumière dont l'autre, plus faible, est un reflet, puisde la beauté de Pâme à la beauté intelligible en général, puis de celles! à la beauté divine en soi. (Le Banquet.)

Indépendamment du beau purement idéal qui réside, selon lui, dans les essences contemplées par l'esprit, Platon admettait la beauté symbolique, image de l'autre dans l'étendue, objet de l'amour ici-bas, beauté des formes, en un mot, que l'organe de la vue fait connaître au corps et la géométrie à l'esprit {Phhède^ Phèdre); puis uyie autre beauté relative aux sons et à l'ouïe, qui, soumise au nom • bre comme la première, se manifesie par le chant, par la poésie, par la parole. I>e même que le Imniu dans la figure, est une image émanée du beau supi-éme ou de l'idéal du beau, de même les noms, élémenis du langage, dé{»endent de la nature de la chose idéale ou vraie qui est nommée. {Manuel de philosophie ancienne, par Charles Rehouvier, vol. Il, p-jg. iio et suiv.)

(17) SouMtT, préface du pocrne La divine épopée.

SUR LE BEAU IDEAL DANS LHHtûliE NATUliEL.

de rèYftr un progrès indéfini de Tesprit humain en dehors de la religion révélée, ou plutôt contre elle, et oela en dé|)it des enseignements formels de Thistoire et de Teipérience de tous les siècles. Que nous apprennent , en effet , ces enseignements ? Que chaque peuple a eu ses périodes de gloire et de décadence; que Tun s*est élevé, pendant que l'autre dégénérait; qu'on a tu la civilisation et la barbarie se succéder à des époques et chez des nations diverses; mais que jamais, au grand jamais, on a vu, comme le prétendent nos progressistes modernes, les peuples des deux hémisphères suivre une marche parallèlement ascendante de civilisation et de progrès. C'est là une brillante utopie dont le simple bon sens ferait justice, quand même la science et Thistoire ne 1 auraient pas déjà mise à néant.

Ce qu'on entend par le beau idéal. Son ori^ gine. Sa nature. Son excellence.

De cette révélation du vrai, du beau, faite directement à Thomme par Dieu, et qui constitue le beau absolu , il résulte que ce beau est idéal, en ce sens que Thomme n*a ])as besoin de le chercher dans les choses extérieures, mais qu'il en trouve en luimême le tvpe le plus élevé, à cause de Texcellcnce de sa nature, supérieure à celle dfis autres créatures. Et voilà Torigine du beau idéal, dans Tordre naturel , que nous appelons, pour cette raison, le beau idéal naturel (18). Saint Augustin en parle souvent dans ses écrits, et principalement dans les chapitres 30-40 de son livre : De la vraie religion. Cesi à ce type intérieur qu'il nous renvoie, pour le consulter, lorsqu'il s'agit de la beauté et de la convenance des choses ixéées. Il insiste sur cette remarque pleine de justesse, qu'on peut bien voir, distin-

(18) C*est de ce beau que Chateaubriand a dit que les poêles anciens y ai1*ivcrent en iruuvanl, par Tétilde et la réflexion, des formes qui n'ctaieut plus uaiu relies, mais qui étaient plus parfaites que la nature, et que les artistes appelèrent le beau idéal. (Génie du chriitianisme, deuxiètue j|>arlie, livre ii, cbap. il.) Nous invoquerons plus tu exleiuo le témoignage du grand écrivain, lorsque nous traiterons du beau, dans Tordre surnaturel.

Cicéron s*expriine d'une manière remarquable sur le beau idéal dbnt il est ici question, dans son livre de ÏOrateur : « Lorsaiie Phidias travaillait à une statue de Jupiter ou de Minerve, il ne s^attacbait point à copier un modèle, (quelconque, pour le reproduire fidèlement» mais il conlemplaik un certain type plus excelleiUk qui résidait, en lui-même, en sorte qu'entièrement attentif à ce type intérieur, il dirigeait son art et sa ni^in pour en reproduire Il ressemblance. iVec tv/a iUe arlifex (phiaiai)çum fateret lavis formam ùu( Iftiierrar, conlemplabaiur alianem a quo timililudinem duceret : ud ipgiui m Meute inùdibat specics puichritudiitis eximiœ quœ^ dam^quamintuem in eaque deRxtu^ adilUuê <tiitt7tiudinem arUm el manum iiiri(jehal, (Cickro , Qralor^ t 5.)

(19) Sed muUii finie est humana deleciatio, nec rolunt leudere ad lupertora, ut judicent cur i*ta ti^ibilia placeani. Itaquesi quxram ab artifice, uno arcu

it

guer et sentir le beau ; mais en expliquer réssence , impossible : [)arce que le beau , comme le bien, étant Dieu, on ne saurait pas plus démontrer les principes de l'un

Sue ceux de Tautre. En effet , il est aussi ifficile de prouver, en morale, qu'il fatit être juste envers son prochain, en arithmétique, que deux et deux font quatre, quecie dire le pourquoi des règles de convenance et d'harmonie, dont la pratiqj^e Adèle dans les œuvres d'art est pour nous la cause de tant de jouissances du cœur et de l'esprit. Pour peu que nous voulions raisonner ces jouissances, il nous fout nécessairement remonter à un principe divin, immuable, au-dessus de nous et de toutes les choses créées. « Mais, dit saint Augustin, la délectation pour elle-même est la fin dernière que se proposent la plupart des hommes (i9). C'est pourquoi , si je demande à un architecte pourquoi, avant construit une arcade à l'une des ailes de son édifice, il en fait autant à l'autre, il me ré{)ondra, je crois, que c'est afin que les membres de son architecture symétrisent bien ensemble; mais si, poursuivant mon interrogation, je lui demande pourquoi cette symétrie lui fiaratt nécessaire, u me répondra que cela convient, que cela est beau et plait aux spectateurs; mais il n'osera pas s'aventurer au delà, et, baissant les yeux, il témoigneiti sufilsamment par laque le pourquoi du beau lui échappe. »

Mais, reprenant mes interrogations, je lui demanderai d*abord (20), si cela est beau |)arce qu'il platt, ou si cela platt parce qu'il est beau? 11 répondra, sans difficulté, que cela platt parce qu'il est beau. Je lui demanderai incontinent pourquoi cela est beau? £t s'il chancelle, j'ajouterai : si c'est j)arce que les parties du Mtiment se correspondent, et que leur convenance réduit tout a l'unité? Et lorsqu'il aura découvert et •

conttructo^ cur alterum parem contra in altéra partOi moliatur; retpondei^ credo : c Lî paria paribu$ wdi^ ficii membra 9espondeant, i Porro, «t pergam q^mrere, id ipium cur eligal f dicet h«c decere^ hoc eue pulchrum, hoc deUciare eeruentei; nihil audebk ampliui. ItùUnatii enim recuwbit oncd's, et uwU pendeat non inuUigit. (Lib. Ih tera religiou^^

cap. 32J

(20) Et priuê qwBtam ulrum ideo pulckra smC, quia délectant ; an ideo délectent, quia pulckra $un%k Quœram ergo deincepi quare tint pulchra ; et si ti-' iubabitur subjidam utrum ideo quia simiies sibi parles stml, et aliqua copulatione ad unamxontenien'' tiam rediguniur.

Quod cum ita esse campereritt inlerrogabô utrum Hanc ipiam umtalem^ qitdm cênv'mcuniur appetere^ summe impleanl, an^lontp infrajaceant, et eam quodam modo mentianturfQuod si ita ett (umn ejus non admonitus videat, neque fîuUkm speeiem, neque ullum otnnino esse corpus, quod non habeat unitatis qualê^ cunque vestigium; neque auantumvis pulcherrtmum corpus, cum ihtervatiit locorum necessario aiiwd alibi kabeat, posu assequi eam, quam sequilur^ unifnfem), quare, it hoc ita eit, jtagitabo ut refpondèal ; ubi videat ip$e unitatem hanc, aul unde videai ; quam 1 1 non videret, unde cognosceret et ouid tmitarelur corporum, species, et quid implcre ton ptsief ? (Lib. De vcra rellgionet cap. 39.)

PREMIERE DISSERTATIOlf.

Bsoné qa*il en est ainsi, je le prierai de me dire si véritablement ces diverses |iarties réalisent l'unité qu'on leur attribue, ou si elles sont bien au-dessous et n'otTrent qu*un nimulacre de cette unité. En effet, qui ne voit, avec un peu d'attention, qu'il n*est aucune ombre, aucune api^arence de corps, qui n'ait quelque trace d'unité ; mais aussi qu'il n'y a point de cor|)s, même parmi les plus beaux, qui puisse parvenir à cette unité complète, h cause des innombrables parties dont chacun se compose, et delà différence des temps et des lieux qui les distinguent? Or, s il en est ainsi, j'insisterai pour Qu'il rue réponde où il voit cette unité, et d'où il la voit? Que s'il ne la voyait pas, d'où la connattrait-il, et que serait le type original qu'imiteraient ces formes corporelles ou qu'elles ne pourraient imiter (21)?

Ou ces difficultés demeureront à tout jamais insolubles, ou il faut en tirer, avec le Munt docteur, la conséquence rigoureuse Que ce sentiment intime de Tunité, dont 1 application nous parait impérieuse en même temps qu'elle nous charme dans la pratique des arts, nous révèle nécessaireorient la source d'où il émane, je veux dire l'unité, originale, souveraine, éternelle, de Dieu en qui sont renfermés tous les trésors de science et de beauté. Autrement, il faudrait admettre des effets (et quels effets!) Mins cause, ce qui serait une absurdité.

Tel est le principe du beau idéal dans l'ordre naturel. Ce beau idéal naturel admis, on s'explique aisément pourquoi l'art est plus qu'une imitation servi le de la nature ; mais qu'il en est l'imitation embellie, perfectionnée, donnant plus qu'elle, et mèmes'élevant parfois à un çenre de beauté, dont elle ne saurait fournir de modèle. Cela se conçoit quand on songe que Thomme trouve en lui-même un type du beau, supérieur aux motifs que lui en fournit la vie réelle. Sans «Joute, U est tristement déchu par le péché

(21) C'CAt dans le même sens que Platon parle de ceux qui, en si grand nombre, avides d^enlendre et de voir, se délectent dans la beauté des voii, dns couleurs et des Usures, et dont la pensée est incapable de voir et de comprendre la nature même du beau. lUi, inquam, qui audiendi et sj>ectandi cupidi êUHtf pulchrii voctbus^ coloribus et figurU et omtitèm, quœ ex talibut constant delectantur ; ip$iuê auiem pulchri naturam cogitatio eorum tidere atque ampîeeti non poteit, {Civita$ , lib. v.) Tandis que ceux 4|ui s'élèvent jusqu^à Tessence du beau pour le considérer en lui-même, forment le petit nombre. Qui vêTo ad ip$um pulchrum accedere et per u iolum tkkre pottunt nonne rariî (IdJ) C*est pourquoi, i^outent-ils, ils révent plutôt qu'ils ne vivent, ceux qui croient à Texistence des belles choses, sans s*inquiéter du beau en lui-même, ou sans s'occuper de le suivre lorsqu'ils sont emmenés à le connaître : Ttim, qui reê puUhras eite exiêtimat ipsam veto puichtitU" iinem ueque putat eiie, neque^ si qui$ ducat ad cognillofiem ejuê te4nii potest^ utrum per tomnium an vere wipire nbi viaeturf Car, n'est-ce pas rêver que, iMiii dans le sommeil, soit étant éveillé, de regarder ce qui est semblable k une chose, comme cette cboae elle-même? Soniniare nonne idem, #fi, $ive dormieni^ guit^ lire wgilam guod alicui iimile eit.

dont nous exposerons plus bas les lamentables suites par rapport à son intelligence ; mais cette intelligence a conservé quelques restes de la science et de l'inspiration primitive que Dieu lui avait communiquée, en la créant de son souffle divin (22).

C'est un édifice, en ruines mais dont les frises et les colonnes à demi renversées attestent encore Tantique splendeur, et font [paraître mesquines les constructions modernes qu*on y a juxtaposées après coup.

Aussi, à mesure que Ton remonte de Tèro chrétienne au berceau du genre humain, on remarque une civilisation de plus en plus grandiose et développée. Les villes sont plus vastes, les temples, les palais sont plus liiagnifiaues, les travaux d'art, plus gigantesques. Qu'il me suffise de citer ici Tenceinte prodigieuse de Thèbes, les jardins suspendus de Babylone, les immenses monuments souterrains de Karnak, les pyramides d'Egypte, et ces colossales statues équestres en granit provenant des fouilles de Ninive,qui nous ont révélé un type, jusque-là inconnu, de force, de grandeur et de majesté.

Comment Vartiste conçoit et réalUe extérieurement le bemu idéal. On prouve^ par quelques comparaisons et par le témoignage (te saint Augustin^ sa supériorité sur le beau naturel.

Lors donc que l'artiste veut produire le beau par Timitatiou de la nature, il ne »e contentepas d'étudier avec soin, pour les exprimer ndèlement, les traits divers de l'objet qu'il a sous les yeux; mais, s'élevaut par la pensée au-dessus de la réalité et faisant un retour profond sur lui-même, il se recueille dans le silence de la méditation pour consulter ce type idéal, invisible, du neau qui est en lui. 11 dit, comme les trois personnes divines , avant de former son Ame : « Faisons ceci à notre image (23) : » et

Itou stmt7e, sed ipsum e$$e censet cui est similef (Ibid.)

Nous trouvons en nous, même après notre déchéance, le type de ce beau idéal, afTaiblt, il est vrai, mais supérieur néanmoins à tous ceux que nous fournit la vie réelle.

' (22) Saint Augustin reconnaît formellement cette vériie, quand îl dit : Quid igitur restât, unde non ' possil anima recordari primam pulehritudinem quam reliquit, quando de ipsis suis vitiis poust ?

i Ainsi, poursuil-il, la sagesse de Dieu aueint fortement son but d*une extrémité à Tautre Ainsi, par elle, ce superbe architecte a contexturé ses œuvres de manière k ce qu*eiles tendent à une fhi unique de beauté. » lia, per hanc summus ille ariifex opéra sua in unum finem decoris ordinata contexuit. c C'est ainsi que ceUe bouté divine qui ne porte envie à aucune beauté supérieure ou inférieure, puisqu'il n*en est aucune qui ne vienne nécessairement de lui, a disposé les choses de u^lle façon que personne ne soit teilemeni rejeté de la vérité, qu'il ne conserve encore quelque trace de la vérité. » Vl nemo ab ipsa veritaU dejiciatur^ ejus non excipialur ab aliaua effigie veritatis. (Lib. De ter a religione^ cap. 39.)

(23) Faciamus kominem ad imaginem st simUiiU' dinemnostram, (Gen i,26.)

Page 1