PAR M. DE KÉRATRY
Ni les philosophes qui ont soumis la nature à leurs investigations, ni les rhéteurs qui ne sont guère parvenus qu'à obscurcir ses voies, n'ont été d'accord sur l'origine du beau. Ses qualités essentielles, si elles n'ont été niées, ont été également une cause de divergence dans les opinions. Que l'on ait différé sur la manière d'envisager les grands phénomènes de la vie, tels que la croissance aun tout organique, sa reproduction, Tanimation de Pêtre, ses mouvements instinctifs, le jet spontané de la penaée, ou le travail graduel de l'organe au sein duquel elle semble prendre naissance, ces choses se conçoivent ; mais que l'on ne puisse s'entendre sur ce qui, produisant en nous des émotions et nous conduisant à des désirs, s'offre partout soiis des formes palpables et se laisse aborder par un ou plusieurs de nos sens, c'est ce qui est en droit d'exciter notre surprise. Le beau, chacun en a la conscience, n'a point été reN^gué dans une région étrangère ; nous ne l'attendons ni d'Uranus ni de Saturne. Harmonie toujours prête è résonner aux oreilles qui ont appris à s'en nourrir, il nous accompagne presque partout oCi nous portons nos pas ; de sa toute-puissante influence, il nous attire dans sa sphère; de ses ineffables attraits, pauvres ou riches, savants ou ignorants, il nous convie à laimer, et sa destinée serait de rester inexplicable 1 et il ne serait accordé h aucune main de soulever le voile sous lequel se dérobe son origine!
Voilé pourtant ce que l'on serait tenté de croire, lorsqu'on voit à son sujet, l'ancien, le moyen Age et les modernes en désaccord. Platon qui le plaça dans les idées archétypes, Aristote dans les forces actives et la' cinquième essence, saint Augustin dans l'unité, en ont parlé diversement. £n sortant de la barbarie dont le glaive du vainqueur et le joug de la féodalité couvrirent successivement l'Europe, on ne traita la question que pour la traîner dans les menées ornières ;
Elus près de nous Hutehéson, Crouzas, l'abé Dubos, le P. André, Sulzer, Montesquieu, Burk, Watelet et Diderot ont établi des règles d'appréciation qui s*excluent entre elle. Aucun n'a rallié sa doctrine à des
1)rincipes fixes et positifs; après avoir déaisséla nature, tous, sans excepter l'immortel auteur de YEsprit des lois^ ont pris pour guide ou les traductions acceptées, ou le goût transitoire d'un siècle; et la nature s'est vengée en frappan.^ de stérilité leurs froides conceptions. Aussi nulle belle con-
séquence ne se rattache à leurs aperças. Dans cette incertitude de vues, les artistes et les littérateurs du xix* siècle que traverse aujourd'hui l'espèce humaine, ont cru que pour arriver à la découverte du beau, il leur fallait s'ouvrir des routes nouvelles. Deux guides peu sûrs, par cela même qu ils s'étaient mis nors ii^ne, Gœthe et lord Byron se sont présentés ; le paradoxe, auquel ils empruntaient leurs lettres de créance, avait quelque chose d'effrayant; c'était un motif de plus pourqu'elles fussent acceptées. Qu'a produit une recherche entreprise sous de tels auspices dans les arts» dans les sciences et dans la morale? la peinture a méprisé l'étude de l'antique, sans s'attacher davantage à celle du modèle; ou plutôt dédaignant d'arrêter ses yeux sur ce qui a répondu le plus dignement à la parole du Créateur, elle s'est mise en quête de l'ignoble et quelquefois de l'horrible. Lasculp^ ture, qui ne pouvait se racheter par le près* tige des couleurs, a senti au moins qu'elle n'eût pas impunément offensé nos regards en s'abandonnant à de pareilles hardiesses* L'impossibilité ou elle s'est trouvée de s'exercer sur des formes fantastiques. Ta préservée de l'aberration commune ; le cercle, dans lequel la retenait la spécialité de son travail, la forçant d'avoir sans cesse sous les yeux la création animée et de l'envisaçer face à face, elle a conservé quelques étincelles du feu sacré. Mais à quel de^ré infime nous avons vu descendre les sciences, les lettres et la poésie 1 Les premières, peu soucieuses de leur céleste origine, ont paru ignorer que, dans les moindres investigalioilst l'homme ne doit jamais la perdre de vue. A bien dire, elles ont répudié l'esprit pour ne s'occuper que des jeux prétendus fortuits de la matière organisée ou organisante; les autres ont été condamnées à jouer un plus triste rôle encore. Ce sont elles principalement qui ont oublié que le premier devoir des arts d'imitation, jusque dans leur plus grande audace, est le choisir. « Quoi 1 serait-on fondé à leur dire, votre but est d'émouvoir, d'impressionner vivement paV la reproduction des scènes de la vie publique, de nous rendre meilleurs par le touchant spectacle des vertus, ou de nous attendrir par celui des malheurs
f drivés ; vous aviez aussi à nous montrer 'innocence jouissant de la paix des foyers domestiques ou menacée dans son bien le plus précieux : et c'est le crime, dans sa nudité, nous nous trompons, c'est le crime paré de couleurs mensongères que vous of-