BEAU, BEAUTE
PAA M. DE RÉRÂTRY.
Vol. lY, ptg. 508.
BeaUf beauté: Voili une qualité sur laquelle, depuis Platon jusqu'à nos jours, on a disserte d'une manière contradictoire, faute de s'entendre, et, sur laquelle on se fût entiendu, si, au lieu de se ieter dans des abstrations sophistiques on s était borné à suivre avec quelque fidélité les indications de la nature.
Le beau est ce qui platt par un côté moral ou ph^ïsique, accessible à Tintelligence eu au sentiment; mais rien ne saurait plaire à une créature, sans satisfaire à un besoin quelconque : ainsi, suivant la nature des besoins, il existera diverses natures de beau, qui toutes auront, pour titre à Tadmiration ou à l'amour, les qualités les plus propres è concourir au bien-être de Tindividù et de Tespèce. L'amour, eu s'attachant aux unes, indiquera un désir de possession plus intime; le respect et Tadmiration en se déclarant pour les autres, révéleront une sorte d'impuissance d'y atteindre.
D'après ce principe, peu susceptible de contestation, le présent article- demande à être divisé dans l'intérêt même de la clarté des idées. Doués d'organes qui nous constituent dans un état de rapports permanents, et qui, depuis le premier jusqu'au dernier de nos jours, livrent notre Ame aux diverses impressions des objets externes, nous aurons h parler du beau matériel ; et comme nous n'aurons garde d'oublier les moyens de communication qui existent entre nous et la nature, nous y comprendrons le beau organique, sauf à les désigner tous les deux par une appellation commune.Celle de beau physique leur conviendra d'autant mieux qu'elle est déjà familière à tous nos lecteurs.
Celui-ci a ses confins, par lesquels il touche à l'empire des émotions et des sentiments, toujours déterminés par la conscience d'un bien-être qui, pour appartenir è un ordre de choses plus épuré, ne laisse pas de s'opérer par l'intermédiaire des sens, et souvent par les concessions faites à ces agents immédiats de transmission. Ce genre de beau, à la fois organique et moral, quoi-
que dans une nature diverse, suivant que i être aura son point central plus ou moins prolongé de ses plaisirs, méritera de nous occuper sous le titre de beau corrélatif.
Ici se dérouleront les touchantes et sublimes notions de la pitié, de Tamour, de Tabnégation, du droit et du devoir ou de la justice, vaste domaine sur lequel l'homme ne saurait porter ses pas, sans se sentir trop
Srand pour le rôle qui lui a été départi ans l'économie sublunaire 1 il est un autre champ de jouissances où les organes, quoique toujours actifs, semblent s'effacer. Cependant, ils ne cessent pas d'être les guides, sous la conduite desquels l'Ame s'échappe vers des régions plus lointaines, pour y cnercher le noble aliment de ses souvenirs et de ses inefiCables prévoyances. Nous aurons lieu de remarquer que, dans ces sortes d'investigations, notre nature mixte se décèle toujours par quelque côté; à bien dire, elle n-appète l'avenir que toute pleine encore de la vie présente, et si elle s élance dans les cieux, c est pour y transporter ses affections terrestres. Cet examen aura pour objet le beau ituelleetuel. Peut-être est-ce de la réunion de ces diverses qualités, que se composerait le beau idéal devenu accessible à la raison,, et alors il faudrait le voir dans le sujet où brilleraient par excellence les parties constituantes de la beauté positive, que nous avons tout à l'heure {Uissées en revue. Mais les idéalistes ayant imaginé, pour chacune, un tvpe de convention^ auquel ils ont attaché des avantages indéfinis, nous aurons beaucoup moins à entrer dans leur sentiment qu'à le combattre ; car les conditions d'existence qu'ils ont imposées au beau idéal, lo rendent impossible dans les trois catégories dont nous avons adopté Tordre, pour ne pas nous égarer au milieu de cette importante discussion. Tout en recourant à une sage méthode, nous tâcherons d'éviter le reproche de sécheresse*. Bn effet, parler du beau avec une triste aridité de style ou de pensées, ce ne serait ni le comprendre ni le sentir; dès le moment où la flamme a brillé
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sur l'autel, la prière du pontife comme celle du peuple doit être fervente ; et si jamais le charme des images a été tout - puissant sur Tesprit de Thomme, c*esl ici qu^il faut qu'elles abondent, puisque la beauté la plus propre à^captiver rame, l'abordera toujours avec le cortège des grâces qui promettent le plaisir, des vertus qui le fixent ici-bas, en lui donnant un caractère plus noble, et des consolantes anticipations qui en garantisseat la perpétuité.
Le beau (VimUation est en possession de rendre tous les autres ses tributaires, par Tentreodise des arts reproducteurs de la vie morale et active, conservateurs de ta pensée humaine, rivaux et vainqueurs du temps qui finit par s'en venger à son tour. Ce sera, pour nous, )*objet de quelques aperçus rapides, destinés à compléter notre théorie. Celle-ci sera fondée sur des bases fixes et immuables; fidèle à tous nos besoins, elle ne craindra aucun désaveu de la nature» et» en cela même, elle sera digne de notre avenir, dès lors que l'avenir, malgré tous ses nuages, tient une place si distinguée dans nos besoins.
. Du beau physique. — Nous ne doutons pas qu'après avoir déterminé les principes sur lesquels s'asseoit le beau moral et les règles qui le gouvernent, nous ne pussions prononcer, avec assez d'exactitude sur son essence. La faculté de l'envisager d'une manière absolue naîtrait rigoureusement de celte découverte; telle sera, à peu près, tK)tre marche, quand nous aborderons cette partie de notre sujet : mais le beau physique et organique ne nous autorise pas à procéder ainsi, surtout en dehors de notre espèce. Dans la création matérielle et apparentey tout est variable, suivant les êtres auxquels la question serait soumise ; tout est relatif, suivant les besoins de leur orga- Bisation. Allons plus loin : malgré la pompe de la nature et son magnifique ensemble, il B y aurait rien de beau dans l'univers, s'il ne renfermait pas une seule intelligence susceptible de se mettre en rapport avec quelques->unes des parties dont il se compose, ou de se les approprier, au moms, en esprit. Et si cette intelligence se bornait au choix instinctuel des éléments vers lesquels il lui serait permis de diriger, avec plus ou moins d'ardeur, les Oj^anes de son ressort,^ on n*en serait pas moins fondé à nier la présence du beau, puisque personne n'en aurait la motion ; en dernière analyse, le beau,, même pris en un sens physique, n'a de réa-* lité que parce qu'il se rencontre ici-bas une créature capable de le discerner et de le re-» connaître» non-seulement dans ce qui la touche privativement, mais même dans ce qui ?ui est étranger. Comment s'exécute cet acte! }>ar une seule opération instantanée et qui ^e fait presque toujours chez nous à notre propre insu, opération de laquelle résulte un balancement mental des moyens avec la fin. La destination de l'être brut est-elle remplie? occupe-t-il convenablement sa place dans l'économie d.u système ? l'être
animé a-l-il été mis en possessieirde ce qui devait le conduire au soutien de sa vie et à la perpétuité de son espèce? le mouvement de direction vers ce double but s'exécutet-il avec aisance? est-il accompagné de plaisir? car, le plaisir, comme motif d'activité et comme bien réeU a dû entrer dans les plans de la nature. Enfin, y a-t-il accord des parties avec l'individu, de l'individu avec la famille et de la famille avec le tout? Alors la beauté existe. Ainsi (chose admi* rablet) pour proclamer celle-ci, il faut que l'intelligence juge qu'il y a intelligence dans l'œuvre soumise à son examen ; il faui qu'elle en aperçoive la trace dans ce qu'il y a de plus grossier et de plus matériel * l'eau, les arbres, la pierre, l'berbe des^ champs, comme dans ce au'il y a de plu& sublime et de plus relevé, la lumière, la chaleur vivifiante de l'astre qui nous la distribue, les soleils resplendissants d'une nuit paisible, l'homme I Soyons-en certains . c'est principalement la conscience de cette condition remplie qui nous émeut à l'aspect d'une riche campagne, dont tes coteaux et les vallons semblent s'enchatner par le jeo de leurs ombres et de leurs jours. Ce sentiment nous suivra, sanis que nous y prenion.« garde, du reptile venimeux jusau'à la rose odorante; de la contemplation du cèdre pyramidal , avec lequel notre vue s'exalte, à l'examen de la mousse sur laquelle s'abaissent nos regards, et de la chaumière abritée modestement de son pom-^ mier, jusqu'au château que les ormes viennent couronner de masses de verdure, tandis que les marronniers, earnis de leurs fleurs en forme de girandoles, lui servent de portiques.
Ici, nous prétendons ne nous occuper que des qualités physiques des objets : les sens en seront donc les juges ; encore cette manière de s'exprimer est-elle imparfaite ; car, ne perdant pas de vue notre principe, nous ne saurions oublier que l'idée du beau ne s'établirait j,amais dans notre esprit, s'il ne s'y réveillait une notion, au moins vague et instinctuelle d'un bien promis, soit que l'être ail en propriété les qualités qui en sont le gage, soit qu'on l'admette h en jouir par communication.
L'ouïe et la vue ont été mises en possession du privilège exclusif de donner un caractère dé beauté aux sons et aux images. C'est une erreur : la perception du beau se compose de tout ce qui affecte avec délices le sentiment. Plus ce dernier est diversement ému par les mêmes objets, plus il acquiert d'intensité. Ainsi, quand nous arrêtons nos yeux sur une fleur, ce n'est pas seulement sa couleur et sa forme qui nous attachent, ses émanations douces entrent en ligne de compte de son mérite. Sans elles, la rose serait indubitablement moins belle, et la violette n'aurait de mention que dans les traités de botanique. Lorsque, dans une matinée de printemps^ l'air est embaumé par un légtir souffle* qui, suivant les poètes, vous laisse deviner quel est le bosquet dont
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APPEra)lCE. — BEAU» BEÂUTB;
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les zëpbyrs ont pillé îes trésors, certainement les prés el les vallons s'embellissent d'autant à vos regards.
Si les formes sont belles pour la vue, elles le sont également pour le toucher; ou plutôt elles plaisent principalement» parce que les yeuxy d'une manière presque magique, les placent sous le toucher. Vous diriez des explorateurs dépêchés, par le sentiment, vers une terre lointaine et plantureuse ; leur rapport lui apprendra bientôt ce Qu'il doit attendre de plaisir par l'intermédiaire du plus parlait de ses organes et de celui auquel il est peut-être le plus intimement uni. Nous sommes persuadés que la saveur de la pêche, de l'abricot et de la poire, entre, comme élément principal, dans Tidée reçue de leur beauté; nul n'en doutera, s'il remarque qu'il est une foule de fruits et de fleurs, indigènes ou |exotiques, qu^ nous ne cultivons pas en Europe, parce que les unes sont inodores, quoique d'un riche émail, et parce
Sue les autres, malgré Tagréable régularité e leurs formes, ne renferment rien, dans leur pulpe, de propre h flatter le palais.
Ces observations n'ont garde d être minutieuses, dès qu'elles nous conduisent à rectifier nos idées sur le sujet que nous traitons. Le beau physique (il est temps qu'on rapprenne), dans la matière brute, ne saurait être plus convenablement apprécié que par sa concordance avec les êtres organiques, et dans ceux-ci, que par les avantages dont ils sont personnellement en possession, ou qu'ils garantissent aux créatures avec lesquelles ils soutiennent des rapports. Sans cette estime de la beauté, tout est relatif et rien n'est arbitraire. Le sentiment en est le seul et vrai juge. Cependant, pour l'animal, il n'est que des appétits, des satiétés €i des jouissances sensuelles : pour nous seuls le beau existe; seul, l'homme en a la conscience, parce que, seul» il est capable d'entrer dans les intentions primitives, de suivre Tenchalnement des causes et des fins, de connaître l'harmonie qui règne entre les diverses créatures, et» ce qui est plus digne d'attention, de se coordonner de fait et de pensée avec elles. Ainsi la sphère du beau doit s'étendre dans la juste mesure des progrès de l'esprit. Les lumières, en effet, venant à éveiller des besoins nouveaux, tout ce qui contentera ceux-ci participera d'une beauté réelle, pourvu qu'ils ne soient pas le fruit adultère d'une nature menteuse et corrompue.
Les idées archétypes, que Platon faisait émaner de la raison suprême et dont il confiait le dépôt aux archives célestes, ont longtemps servi de base à la philosophie la plus élevée. En admettant cette source unique de beauté dans les formes comme dans les actes moraux, on se croyait prêt à répondre à tout, et on acceptait l'inconvénient de
(1055) Analyse de la Beauté, destinée à fixer les idées vagues qu*on a du ffoût, traduite de Tanglals, de Guillaume llogartb ; Paris, an XII, 2 vol. in-S*".
(1056) Voyez notre Examen philosophique du
n'expliquer rien. La plus éminente des créations organiques a donné lieu à un autre- système peut-être moins satisfaisant, quoique Winckelmann , RapbaëUMengs ,.
MM. Watelet, Lévêane et Hogarth surtout,' se soient étudiés à I ériger en corps de doctrine. Quand ce dernier nous dit que la: beauté de la figure humaine consiste dans, l'emploi des lignes ondoyantes et serpentines (1055) que nous apprend-il ? en vérité», bien peu de chose; car encore laudrait-iF savoir pourquoi la ligne ondoyante et la* ligne serpentine fiattent nos regards. Jusque-là, on pourrait se demander si elles, sont pourvues d'une qualité quelconque en rapport avec nos besoins» ou si elles renferment une vertu mystique, dont il ne nous serait donné ni de pénétrer le secret, ni de contester la puissance. On sent ce
Îu'un pareil langage aurait aujourd'hui 'extraordinaire ; comme il n'est point d'effet sans cause, on aurait lieu de s'étonner S[ue ce qui est destiné à nous affecter le plus, ortement, f&t cela même qui, tout en se produisant sans voilés à nos yeux, ne laisserait pas d'échapper aux recherches de notre esprit. Les vrais mystères sont assez, nombreux sur ce globe terraqué, pour que nous nous dispensions d'en accroître le nombre.
Dès qu'on a bftti un système, on s'efforce de l'étendre à tout; aussi ces lignes serpentines et ondoyantes sont-elles indifféremment appliquées, par les adeptes, à la corne du bélier et à un corset, aux candélabres et aux os innominé^, à l'homme et h la femme, à l'enfant et au vieillard, à la jeune fille et au grave philosophe, à l'Antinous et au Laocoon,^ tellement qu'avec le même bonheur Hogarth vous tes montrera sur la tête d'une Vénus du Guide et sur celle d'un Jupiter Olympien. Cela est contraire à toute vérité, cela est absurde! D'abord, la fameuse ligne serpentine est assez rare sur la figure de Laocoon, dont le corps* contracté par l'énergie de la douleur, est coupé d'une multitude d'angles et de ressauts ; quant à ses deux enfants, la ligne droite y domine, autrement ils ne seraient
f)às dessinés avec fidélité, puisque cette igné est affectée, par la nature même, aux deux sexes, quand ils approchent de Tadolescence. Ayons encore le courage de l'écrire : il n'^r a point de beauté, avec l'acception ordinaire du mot, dans la tête du Jupiter Olympien. £n tenant ce langage, nous entendons parler de cette beauté pro-
f^rement dite, que nous, avons définie aileurs«(1056), et qui est destinée à plaire par les uromesses réciproques, dont elle flatte les deux moitiés de l'espèce humaine. Qu'y a-t-il donc de digne de nous ravir dans cet admirable reste d'antiquité, où le ciseau, avec une audace téméraire, s'est hasardé à
traité du Beau et du Sablime , d'Emmanuel Kani» avec le leite de ce traité, 1 vol. in-8». Bossange frères, libraires ; Paris, 1825.
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DICTIONNAIRE D'ESTHETIQVC.
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cbercbert sur le marbre, la pensée divine? Tout ce que Hogarth n'y a pas aperçu et rien de ce quM y a trouvé, lorsaue, descendant du sommet des cheveux à la pointe de la barbe, il n*a vu que des lignes ondoyantes et serpentines.
Effectivement, la mesure de la tête humaine 7 est excédée en longueur, ce qui vient de ce que, contre la coutume adoptée par les sculpteurs grecs d'abaisser Tos coronal, il est ici très-élevé. Par suite, Tidée de deux fronts superposés se présente naturellement à Tesprit. Gomme ils sont creusés de rides parallèles, comme le supérieur semble déborder linférieur, et que la chevelure, qui le couronne et Tenveloppe à Tinslar d'une forêt, laisse ignorer où il Gnit, il est évident que, sur notre échelle, il y a exagération de la boîte osseuse. Or, c'était ce que voulait l'artiste. L'intelligence, figurée par la capacité cérébrale, étant ce qu'il y a de plus grand dans l'univers, il crut que son Jupiter evait |)araître sous la forme la plus propre è la révéler. Il ne se trompa pas : dès qu'il s'agissait de Tarbitre suprême des mondes, c'était hors du type ordinaire qu'il fallait chercher des proportions. Cependant, après avoir dédaigné les formes humaines, l'art allait confesser son impuissance, s'il ne se rabattait sur la seule chose peut-être qui nous soit commune avec l'Ëternel et dont notre visaee porte Tempreinte. Dans l'intérêt n)ême de Ta vérité il ne restait qu'à outrer celle-ci : la tête olympienne s'allongea, et la ])ensée y parut daus toute sa profondeur (1057).
Puisque ce genre de configuration, ainsi que nous venons de le démontrer, n'appartient nullement au beau physique ou orga* nique, il trouverait mieux sa place dans les )>affes que nous réservons pour le beau inieilectuel ou pour le beau d'imitalionj par lequel il a été reproduit sur un concept spé< cial. C'est, sans doute, le seul essai ae l'art, dont on doive rapporter l'honneur au beau idéale admis comme création ou plutôt comme combinaison nouvelle des éléments fournis par la nature.
II n'est pas dans nos goûts de passer pour des ouvriers de destruction, bien quaux yeux du sagç, la ruine d*un préjugé soit une «conquête; après avoir etiacé la ligne on- (loyante et serpentine, en tant que cause efficiente de beauté, essayons de lui substituer quelque chose : les êtres animés (et l'homme occupe le premier rang parmi ceux-ci) doivent disposer librement des organes dont ils ont été mis en possession. Au inoins, cette liberté ne doit avoir d'autre limite que celle du but vers lequel la nature les dirige. Tout ce qui favorise, en eux, cette tendance, peut être envisagé comme
une perfection, et par conséquent comme une beauté. La courbure, plus ou moins prononcée des lignes, ny fait rien. Les jambes droites et sèches du cerf, qui, dans ses moyens de vélocité, trouve sa plus sûre défense, sont belles comme les plis sinueux et arrondis du serpent, auquel, faute de pieds, qui eussent été pour lui un emt>arras^ il importe de se glisser rapidement à travers les feuilles desséchées et les bruyères. La faculté accordée à ce reptile de se replier sur lui-même pour mieux s'élancer sur sa proie, et la progression onduieuse de ses anneaux sur le sol, étaient des nécessités de la place qui lui a été assignée dans la présente économie. Le lézard, pourvu de pattes, se rapproche de la couleuvre par sa texture ; mais il n'en a pas les formes cylindriques et iuvantes dont il pouvait se [>as$er. Partout l'harmonie des moyens avec e but est la suprême loi ; elle détermine également le mérite de ce qui est soumis à notre examen, d'où il arrive que les êtres, sortis de la main du Créateur, possèdent tous le même desré de perfection aux yeux de l'observateur philosophe ; seulement, leur éclat s'accrott, pour le vulgaire, des rapports qu'il leur découvre avec nos besoins, ou avec les objets tombés eux-mêmes dans le domaine de nos jouissances.
Le corps humain peut être considéré comme un seul organe ou comme un système d'orçanes, tous susceptibles d'une étude spéciale, puisque chacun d'eux, par une destination particulière, concourt à la conservation de 1 ensemble. Doué d'une faculté locomotive indispensable à sa durée, l'individu doit souhaiter que ses membres s'y prêtent avec souplesse. Dans l'état de station, qui ne lui est pas moins naturel, il leur demande des mouvements analogues à son travail journalier et à ses plaisirs domestiques; mais la variété des attitudes exigées est un résultat de diverses courbures, et les relations des membres, soit avec la tête, soil avec les autres parties de la personne, ne s'efl'ectuent que par une déviation continuelle de la ligne droite. C'est pour répondre à ces vues que notre charpente osseuse, se subdivisant, se compose de vertèbres, d'apophyses, de condyles et de jointures qui, sans cesse humectées de synovie, ont un jeu facile de rotation. S'il n'en était ainsi, notre corps semblerait d'une seule pièce comme un squelette d*airain, et l'action des bras, la plus importante de toutes, serait toujours excentrique. Recouverts par le tissu cutané, gouvernés par les nerfs dont ils reçoivent 1 épanouissement, les muscles sont les cordes motrices de ce mécanisme. Un voile a été jeté avec sagesse sur ce travail. Plus la trace en est dissimulée, moins
(1Û5T) Suivant Lucien, Périclès mérita le surnom dviympien par une analogie pareille que, dans leur mauvaise humeur, les ÂtliénieDs parodiaient en comparant la -xèXA de cet lionime d^Etat à certains oignons allongés de TÂltique. Clirz nous, un autre liomnie d Eial , ancien membre du conseil privé,
oCTre quelque chose de semblable dans la conformitiOQ de son sincîpnt. Les moyens intelleclaels reafermés sous le double front de Tancien député français, parlent en faveur du procédé qui a été îmilé par Nicbel Ange, lorsqu'il a taillé la tèie étonnaaie de son Moïse.
APPENDICE — BEAU, BEAUTE
aussi Taspect en est pénible pour l*ŒiL Voilà un des titres de la beauté humaine dans les organes !
Expliquons, sur ces données, le mystère de la ligne ondoyante spécialement affectée aux femmes par quelques éerivains modernes, Quoique Hogarth ait prétendu lui accorder plus de latitude. Suivant nous, elle nVst que l'annonce d'une conformité aux intentions providentielles, là où elles nous intéressent plus particulièrement. Quand ou lui rapporte, d'une manière tout à fait directe, le charme qui se trouve dans la taille d'une jeune fille, on ne s'entend pas seulement avec soi-même. Ce charme vient d'ailleurs, et vous l'aurez senti, peut-être, sans vous en rendre compte. Un instinct secret vous aura parlé mieux que Hogarth, à l'instant où, sur un tableau, sur un marbre, ou même sur le modèle, une chute de reins d'un dessin pur et correct aura eu votre approbation. Vous n'aurez pensé ni à la ligne ondoyante, ni à la ligne serpentine; mais vous aurez vu trois conditions essentielles imposées à la femme s'accomplir par ce trait, qui ne le cède en beauté qu'à ceux de la face, parce que cette dernière, en promettant des qualités morales, donne encore plus au bonheur. D'abord, une taille, dans les proportions familières à votre œil a dû avoir votre suffrage, comme présomption de santé et d'une agréable flexibilité de buste, en faveur du sujet qui en a été gratifié; ensuite, vous n'aurez pu vous défendre de ces retours sympathiques sur vous-mêmes, qui sont communs ici-bas aux êtres de la même espèce et de deux sexes conviés par l'Eternel a se chercher et à se servir mutuellement de supports; enfin, d'une manière plus obscure, mais non moins réelle, cette pente déclive et qui, par des accidents heureux, se relève peut-être assez brusquement, sans que la vue s'en offense, vous aura dit que les intérêts éventuels d'une troisième créature ont été ménagés. Observez bien que, dans cette rapide analyse, l'accord des moyens avec la fin, aomine toute la matière, et qu'il n'est pas une des beautés de la compagne de l'homme qui, passant par le même examen, n'obtint la même justification.
Le sexe fort a été dessiné à l'angle, ou au carré selon quelques artistes : si l'autre a été dessiné à la courbe ou même au cercle, c'est que, par cette seconde configuration , propre à satisfaire deux sens, surtout quand elle se revêt d'une douce épiderme, un appel est fait aux désirs. Ces désirs et la volupté qui les accompagne, comme nous l'avons déjà insinué, sont le premier moyen auquel la nature ait recours pour l'exécution de ses plans. Voulant établir une société entre deux êtres, est-il étonnant que la sagesse créatrice la commence par un bonheur sensuel pour lequel elle les a coordonnés ? L'indifférence les eût tenus chacun à l'écart; la douleur leur eût commandé la fuite : il ne restait donc qu'à les rapprocher l»ar le plaisir. Des qualités plus attachantes te découvriront bientôt ; l'instinct a parlé :
le sentiment épuré aura son tour; ainsi que les corps se sont cherchés, les Ames se chercheront et se trouveront; mais le lien est formé et c'était l'essentiel.
Nous croyons avoir prouvé que, si, dans l'ordre de la matière et de la nature animée, certains êtres nous charment plus que d'autres et sont proclamés beaux par excellence, c'est que nous en attendons plus; c'est même qu'au mérite d'être, d'une manière abstraite, parfaits dans leurs formes, comme toutes les créatures, ils joignent celui d'être plus directement appropriés à nos idées ou à notre usage. Les goûts nés des tempéraments ou provoqués par les climats, les mœurs même, répandront encore leurs nuances sur les jugements portés ;^ à cela, rien d'extraordinaire : les besoins sont différents, les appréciations doivent s'en ressentir. Quand les uns sont factices, les au-^ très risquent beaucoup d'être trompeuses; il n'est guère de peuples qui n'aient passé par là ; car c'est une des tristes conditions de notre humanité. Nous avons vu le btau physique à sa source : le beau moral ou corrélatif, sous notre plume, va jaillir du même principe, seulement l'application erv sera plus étendue et embrassera de plus no^ blés objets.
Du beau corrélatif. — Tous les hommes Baissent avec une disposition d'humeurs et de qualités propres a fonder le caractère,, sou^ lequel ils sont destinés à se produire un jour. Quels que soient leurs efforts subséquents pour vaincre cette tendance origi-nelle, elle percera dans les actes de leur vie privée et souvent de leur vie publique. C'est une ligne dont la trace est sujette à s'altérer par le frottement social, qui se dé-^ cèle assez, de temps à autre , pour qu'à la faveur de ces points de reconnaissance, l'observateur puisse en suivre la direction primitive. Plus ou moins, nous appartien-^ drons toujours à notre jet producteur; cela devait être : l'éternel artisan u'avait d'au*^ très moyens de varier son œuvre dans l'humanité et de donner à chacun des membres dont elle se compose, une phvsionomie distincte. L'esprit pur, multiplie jusqu'à l'infini par une puissance absolue, n'eût présenté au'un seul et même résultat, insusceptible e modifications. L'homogénéité des âmes étant une conséquence obligée de leur création admise en dehors du monde organique, pour avoir des êtrAS dissemblables, quoique marqués au même type, il fallait qu'ils fussent composés: le problème a été résolu par l'adjonction de Tesprit à la matière, et la moralité de notre espèce est sortie de cette fusion, dont le beau travail mérite d'être placé sous les yeux du lecteur.
Un sentiment intime, centre de relations externes et d'émotions latentes, gouverne chaque système animalisé; ce sentiment commence par obéir à un instinct que l'opération de la pensée, de deçré en degré, élève à la plus haute intelligence. Si dans les êtres des classes inférieures, l'appétit créé par les besoins reçoit de ceux-
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ci la simple impulsion qui mène à les satisfaire, dans les créatures placées au sommet de rérbelle, dont l'homme occupe le point culminant » Tappétit est raisonné; les lumières le dirigent, les obstacles sont appréciés, les périls sont prévus, évités, ou affrontés ayec courage, enfin une balance s'établit au sein de Tindividu ; et, dans Tintérèt de la vie sentante ou assimilante, ses actes ne manquent jamais de recevoir une détermination, cercle infranchissable dans lequel a été retenu Tôtre que la sagesse ordonnatrice ne voulait pas admettre encore à la moralité ! Voilà tout ce qui lui est licite, il n'ira pas plus loin ; mais c'est encore beaucoup, car une voie assez large lui est ouverte vers le seul bonheur que comporte sa nature, et attendu qu'il peut y marcher avec toute l'aisance de ses mouvements , il nous a déjà fourni l'idée du beau organique ou physique : l'homme seul nous donnera le beau moral.
Ici la balance que nous avons vue s'établir entre les appétits de l'animal et ses moyens Instinctuels de jouissances. et de conservation, change de poids. Elle va flotter entre des besoins encore plus impérieux, puisqu'ils s'accroissent de toute la force u'une imagination active, et puisqu'il suffit souvent d'un acte instantané de la volonté pour les assouvir ; elle va flotter, dis-je, entre ces besoins et le devoir.
Qu'est ce que le devoir? c'est le fruit de l'arbre lumineux dont Dieu lui-môme est la tige; c'est le sentiment de Téquité fondée sur les rapports d'être à être; c'est la conscience du droit égal qu'ils ont au bonheur, comme enfants de la môme famille; c'est le cri de la conscience toujours prête à opérer une substitution de notre être dans le sein de i'Ôtre oui souffre, surtout lorsqu'on a violé, à l'égard de celui-ci, les saintes lois de la justice.
11 n'est pas d'homme, chez lequel l'esprit ne jette assez de lumières pour le conduire sans aberration, au respect de ces réciprocités. Essentiellement protectrices de l'ordre ou plutôt productrices de Tordre, elles sont indispensables entre des êtres, dont un grana développement d'intelligence amènerait la prochaine destruction, s'ils n'étaient arrêtés par aucun frein. Or, comme il se présente des conjonctures (et elles sont assez nombreuses) où, en se conformant à ces lois, l'individu est forcé de fermer l'oreille à ses désirs, même de fouler aux pieds ses propres besoins, on dit alors de lui qu'il pratique la justice. Grand éloge pour l'homme Imblic, insuffisant pour le simple particuier 1 Mais , quand cet acte est le produit d'une résistance intime plus ou moins laborieuse, il est toujours noble , il est beau ; il peut même devenir souverainement beau.
C'est ce qui arrivera toutes les fois que la balance, dont nous parlions tout à l'heure ,
(1058) Par exemple, en ne reconnaissant pas leur ideiiliié devanl les tribunaux, ou eu les laissant k'évadttr, comme il arriva à plusieurs émigrés de
offrira, dans un de ses plateaux, les besoios et le droit personnel de l'être, et^ dans l'autre, le seul intérêt d'autrui ; car, seus la
f)rotection du droit, le besoin peut se satisaire sans aucune violation du devoir; mais si, au milieu de ce mouvement oscillatoire» le droit et le besoin ligués sont vaincus au
EroGt d'un intérêt étranger, j'admire la eauté du libre arbitre humain. Dès ce moment, la moralité, en prenant le caractère de l'abnégation, entre dans la route du sublime, auquel il n'est donné d'atteindre que par un oubli raisonné de soi-même, ou au moins par un ajournement volontaire du bonheur.
Ainsi l'abnégation, décidée par un sentiment tendre, sera moins belle que celle qui Erend sa source dans la seule pensée du ien qu'on peut faire à autrui et du mal qu'on peut lui épargner. La raison n'en échappera à personne ; c'est que ce sentiment tendre, s'il appartient à l'amour, a sa douceur en lui-même; ou que, s'il procède de la pitié, sa voix a quelque chose de touchant et de sinistre qui ne permet pas de passer outre , sans se séparer, avec une sorte de déchirement de l'espèce humaine, comme quand un affamé vous demande du pain, un voyageur du secours contre ses meurtriers. Dès qu'il résiste à vs cri^ l'homme est éteint. Loin d'en attendre rien de BEAU, apportez le linceul, et soyez assuré qu'un peu plus tard, le drap funèbre ne couvrirait qu une pourriture vieillie.
Le sentiment , guide trop souvent incer* tain dans la morale publique, n'est pas exempt de périls. Quelques hommes n'ont été grands qu'en le mettant à l'écart, ou plutôit qu'en substituant, à un de ces sentiments naturels auxquels, pour l'harmonie de l'ensemble, la généralité des âmes doit restée toujours ouverte, un de ces sentiments profonds qu'une forte méditation va réveiller dans les cœurs magnanimes ; non pas quenous prétendions remplacer, car des vertus d'emprunt,^ celles dontla Providence nous » imposé la douce loi. A l'instant où nous tenons la plume, il s'offre une occasion de mettre, sur ce sujet, notre idée dans son vrai jour : à Dieu ne plaise que nous blâmions le gouvernement qui, par ses saxes lenteurs, a annoncé le projet de gracier, les soldats français pris dans les rangs espagnols
Fendant la guerre de la Péninsule! Nous approuvons même, car cette gjaerre a rencontré tant d'opposition dans les esprits et dans les intérêts des deux peuples, qu'à plusieurs, elle n'a semblé qu'une guerre de fantaisie. Mais si l'étranger débordait nos frontières, si dans ce moment critique nos bataillons s'ouvraient pour laisser des transfuges passer à l'ennemi, nul doute qu'en épargnant, après le péril, le sang des coupables, il faudrait au moins y procéder d'une autre manière (L0S8); car un pareil attentat
Quiberon, facilité dont an grand nombre ne voaJui pas profiler, eu dégoût d'une vie malheureuse.
APPENDICE. — BEAU, BEAUTE
étant une fois légalement reconnu , la pitié» qui ne le punirait pas, serait aussi bien une cause de ruine pour un paj^s qu'un outrage à la morale publique.
L'amour de la patrie est d'autant plus beau que, dans les jours prospères, il s'enivre de jouissances communes a tous, et
Sue dans ceux du péril, il se nourrit encore ^abnégations. Il élève l'Ame, en la dominant ; c'est le seul joue qui n'avilisse pas, la seule obédience que l'on puisse pousser jusqu'à la servilité. Mourir pour un maître , n'est rien; les esclaves de l'Egypte, sans que l'histoire leur en sache gré, consentaient bien è aller s'éteindre, avec les lampes sépulcrales, à côté des squelettes embaumés de leurs princes. Mourir pour la patrie est beau, et sera réputé beau, tant qu'il existera sur la terre un peuple en corps de nation !
C'est pourtant ce sentiment qui a rendu barbare le traitement auquel les Ilotes étaient soumis à Sparte, et atroces, les jeux du cirque de Rome. Pour nous occuper de ces derniers, jusqu'ici assez mal compris, nous dirons que les combats de gladiateurs étaient presque une institution publique. Le sénat les regardait comme un moyen de tremper plus fortement les âmes. Aussi l'usage voulait que toutes les classes de ci« toyens y assistassent. La jeunesse y accourait ; les femmes y avaient un rang marqué par celui de leurs époux, et les vestales, dans toute la pompe de leur dignité religieuse, y prenaient place. En présence de ces hommes consulaires, triomphateurs du monde, et de ces vierges consacrées à la desserte de l'autel le plus redoutable, le gladiateur se produisait avec ses formes athiéticfues. Sa vie, comme sa mort, appartenait à ceux qui le regardaient; cette idée le suivait dans l'arène, où sa défaite devenait ordinairement le siznal de son trépas, à moins que frappé du glaive, il n'annonçât, par sa contenance ferme, cette vigueur de caractère que Ton voulait inculquer à la jeunesse ; son grand moyen de toucher était de pousser l'énergie jusqu'à une sorte de grâce, dans les dernières convulsions d'une vie prête à s'éteindre et abandonnée aux caprices d'un public amateur d'agonies, sorte de scène dramatique qui avait alors ses dilettanti. Si la victime se répandait en plaintes, si, la nature venant à rentrer dans ses droits, elle semblait seulement souffrir, à l'instant l'intérêt qu'elle inspirait lui devenait fatal. Dès qu'elle ne pouvait qu'affecter douloureusement les spectateurs, ceux-ci se hâtaient de se débarrasser de sa vue, comme d'un objet pénible; les mains se dressaient avec le pouce levé ; le poignard d'un adversaire heureux la perçait au cœur, et aussitôt elle disparaissait de l'arène, où d'autres joutes faisaient naître successive-
ment de nouvelles émotions , dont la cause était récompensée ou punie de la même manière.
Ainsi, par commisération, ou plutôt pour échapper à la commisération, on devenait inhumain, et on profanait l'auguste sentiment, dont le plus bel emploi est de nous associer à la douleur d'autrui. Tel est l'aspect sous lequel doivent être envisagés les combats de gladiateurs. Ils formaient une page sanglante dans la constitution du pays, comme niotisme lacédémonien en fournit une autre dans l'histoire, hélas I bien variée, de la dégradation humaine. Pour créer des vertus factices 9 on renonçait à des vertus naturelles; et pourtant la Pitié avait un temple à Rome (1059) 1
Comme individu, comme citoyen, l'homme peut immoler, avec générosité, les sentiments les plus doux a son cœur et rester dans la ligne du beau; mais les nations, soit qu'elles faussent ces sentiments, soit qu'elles les méconnaissent, ne s'en écarteront jamais qu'à leurs risques et périls; car elles n'ont pas de plus riche patrimoine. C'est sur cette règle que le sage est appelé à les ju{;er ; suivant qu'elles l'auront enfreinte ou suivie, il les dira barbares ou civilisées.
Qu'est-ce que Ton prise le plus dans la vie des peuples ? A quels actes de leurs annales l'admiration s'attache-t-elle par préférence? Est-ce ï leurs conquêtes et à leurs irruptions? Non, puisqu*alors il faudrait décerner des palmes aux Vandales et aux Attila 1 En temps de paix, ce sont les vertus civiles qui sont belles. Ainsi serez-vous émus, voyant tout un peuple , à l'occasion d'un vers d'Eschyle, saluer, du titre d'bomme de bien, un de*^ ses plus grands hommes; vous admirerez le même peuple repoussant» sur le rapport du même citoyen, l'iniquité facile qui pourrait lui assurer l'empire de la Grèce. En temps de guerre, c'est la valeur des habitants, employés à la défense du territoire, qui recevra des hommages. Tous les exploits qui ont signalé les troubles du Péloponèse seront oubliés, que l'on parlera avec enthousiasme des immortelles journées des Grecs contre les Perses accourus pour les asservir; comme ouvrant cette scène de prodiges, enfantés par l'amour de la patrie , 1 affaire des Thermopyles ne cessera d'avoir des droits sur les cœurs généreux. Voilà pourquoi une épitaphe de deux lignes, encore sévères par les devoirs qu'elles rappellent, est enviée, depuis deux mille ans, à trois cents braves , par les braves de tous les pays. On voudrait avoir été avec Socrate à Potidée ; on sait gré à ce sage de s'y être trouvé et d'y avoir combattu vaillamment, parce que, s'il est quelque chose de plus beau que de se livrer, avec un cœur droit , à des études philosophiques , c'est
(i059) Nous sommes entrés dans ces détails , parce que ju8C|u*à présent les jeux du cirque iie nous seuibleiii avoir été saisis, dans leur vrai sens, par aucun écrivain moderne, si ce n*est par M.deThéis» élégant et souvent profond auteur du \oyage de
« Polyelèle. Lessîiig, dans sou Laocoon, a entrevu la vérité qui, sur ce sujet, semble avoir échappé à Cicéron lui-même » du moins si nous en jugeons par le second livre de ses Tusculanei.
ISîKl
irit
d'acquitter envers l'Etat la delta contractée
Eartous, dès l'instant où le secours de notre ras devient nécessaire à tous.
Par la même raison, nous ne chercherons les plus beaux moments de Thiatoire romaine, ni dans les jours où le consul Mummius enrichissait sa ville des débris du sac de Corinthe, ni dans ceux où Paul-Emile traînait captive, à la suite de son char, une famille de rois : nous les demanderons plutôt h Camille, dans son exil, sollicitant avec soumission^ de la patrie qui le chasse, le droit de la défendre; nous les demanderons è ce sénat qui, après la bataille de Cannes, rendait gr&ces au générai Térentius Varon, de ce qu'en survivant à une aussi grande défaite, il n'avait pas semblé désespérer du salut de la république. Louera-t-on les Suisses de ce qu'ils répandent leur sang avec valeur pour les nations qui les payent, et dont la destinée leur est étrangère? non, encore une fois I mais à la vue de l'ossuaire de Morat composé des restes des Bourguignons qui venaient asservir THelvétie, le passant, quel qu'il soit, sentira palpiter son cœur d'une sainte haine, et, si une arme pend à son côté, il y portera involontairement la main, comme prêt A entrer dans la querelle de la liberté contre la tyrannie et le despotisme.
Parmi les plus célèbres combats que nous avons livrés pour fonder, chez nous, le nouveau régime, ni Essling, ni léna, ni Friedland ou Arcole ne tiennent la première place, quelque considérable qu'ait été leur influence sur les destinées de l'Europe. Nos
Îrandes affaires, à nous, seront à Jamais emmapes et Fleurus, parce qu'à bien dire, c'est par elles que nous avons assuré notre indépendance. Une journée encore plus belle peut-être , brillerait dans nos fastes, si une victoire décisive avait préservé nos champs de la présence de l'étranger. Les hauts faits d'armes ne sont rien en eux-mêmes. L'em-
K loi de la force physiaue sera vainement eureux ; pour qu on l admire, il demande à être justifié par un grand intérêt moral ; les actes par lesquels les nations se réhabilitent sont beaux comme ceui par lesquels elles établissent leurs droits; et quand on a eu le malheur de se laisser envahir, il faut au moins avoir à montrer, à q^uelque temps de là, l'ossuaire de ses ennemis I
L abnégation est interdite aux nations, tandis qu elle devient le plus beau titre de gloire des individus : à qui les nations se sacrifieraient-elles en effet? h qui se doiventelles, si ce n'est à elles-mêmes? Athènes consentant à périr pour un de ses rois, serait une anomalie dans l'ordre des sociétés; mais Codrus induisant les soldats des Héraclides h verser son sang royal, pour assurer à ses concitoyens la victoire promise par l'oracle, fait une chose belle, dont le prix s'accroît moins de Iff valeur du sang versé que de l'immense résultat du sacrifice. Je ne sache qu'un seul intérêt qui doive primer l'intérêt des peuples : c'est celui du genre humain ; car les droits de l'espèce entière,
toujours représentée par une exacte observation de la justice , marchent avant ceux des empires qui n'en sont que des fractions. Rome a foulé sous ses pieds ce principe, et le monde connu a été écrasé par son orgueil ; Rome a immolé la terre à son odieux système d'asservissement universel ; Rome est coupable, mais ses cito vens furent grands, puisqu ils surent s'immoler aux intérêts de Rome.
Bien examinées» bien mesurées, les qualités ont pour règle d'appréciation l'étendue du cercle dans lequel elles s'exercent. Noos n'aurons, par conséquent, jamais une autre base sur laquelle nous puissions asseoir les divers deçrés du beau moral. Le célibataire qui, dans les calculs d'une sage prévoyance, travaille pour lui seul, ne mérite aucun éloRe ; c'est beaucoup qu'il ne soit pas répréhensible. Transportée au père de famille, cette prévision commence à prendre le caractère d'une vertu, quoiqu il soit appelé lui-même à en partaéer les fruits. Une administration bien ordonnée dans les affaires de r£tat se présente avec des droits bien plus marques à l'approbation, parce que le irombre de ceux dont elle assure le bonheur est encore plus considérable.
Les vertus et les crimes ne sont point stériles de leur nature : plus les unes font d'heureux et les autres de malheureux, plus est grande leur importance. Plus on s'oublie dans la vertu, plus l'action est belle; plus on songe à soi dans le crime, plus il est hideux ; desortequeFune a, pour lerme, la satisfaction d'autrui aux dépens de son auteur, et l'autre la satisfaction de l'auteur, au détriment des tierces personnes. S'il est interdit à l'honnête homme de se dépraver lui-même par un excès dans ses jouissances, ce n'est pas pour lui seul ; c'est parce que, chacun abusant des mêmes facultés, la société se composerait bientôt d'êtres énervés ou corrompus. Partout il existe une sorte de surveillance mutuelle de la vie intérieure et des plaisirs domestiques : considérée sous ce rapport, elle n'est point un mal.
Enfant cruel de l'ésoïsme, le crime, s'il n'était entrepris dans l'intérêt d'un avantage
I)résent, ne serait, chez les plus grands scéérats, qu'une démence féroce ; et la vertu qui n'améliorerait le sort de personne, n'en mériterait pas le nom. Tous les cultes ont eu leurs bonzes et leurs fakirs : mais un bonheur réfléchi, une perfection morale de l'être et une douce chaleur de sentiment, gage de la paix des familles et de l'attention bienveillante du Créateur, étant évidemment le but vers lequel doit graviter la raison humaine, les seules pratiques par lesquelles on peut y parvenir, méritent nos suffrages. Dès lors la beauté des actions se trouve fixée
Rr le même principe aui. communique de iclataux mouvements Lien ordonnés de la structure organique. L'amour qui, en perpétuant l'espèce 9 en rend chaque moitié agréable à l'autre; l'amitié qui les enchaîne sans acception des sexes; la pitié qui ren.l les existences solidaires de leurs maux ; la
APPENDICE. — BEAU. BEAUTE
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Justice qui conduit tous au respect des droits U'ud seul; ia générosité qui demande une approbation^ un souvenir d'intérêt ou une larme» pour Tor dont elle se détache, pour son bonheur actuel qu'elle sacrifie et pour 8on propre sang qu'elle donne, constituent .|»lu$ ou moinsie beau moral ; parce que ces sentiments sont ce qu'il y a de ()]us propre, au monde, à maintenir l'individu en paix avec soi-même, les sociétés en harmonie, et Je genre humain dans un état de sécurité. En portant nos pas sur le domaine du beau intellectuel, nous allons reconnaître qu'il •n'est nullement étranger à cette origine.
Du beau intellecluei, — Plus nous avançons dans le sujet sur lequel s'exercent, en -ce moment, nos méditations, et auquel il nous est donné de recorder les grands intérêts de la vie, plus nous nous trouvons de ressemblance avec ces voyageurs, dont le bagage s'allège à mesure au'ils approchent <itt terme de leur course. Nous sommes entrés dans les opérations de l'intelligence, avec un gros cortège de sensations : en poursuivant notre route, h peine apercevrons-nous, à nos côtés, les serviteurs les plus distingués de cette escorte.
Un centre d'émotions nerveuses, auquel aboutissent et duquel s'échappent, comme autant de tentacules, les organes explorateurs de ia vie externe, a été notre point de départ ; forcés de juger les objets sur le rapport de ces délégués, nous avons consulté leurs impressions, nous les avons même raisonnées, avant d'établir notre estime du beau physique ; moins confiant dans l'examen du beau moral, mais obligés pourtant d'admettre les aperçus de ces guides comme bases de certaines réalités, nous leur avons accordé le droit d'apprendre à l'homme, où est le plaisir, où est la douleur; car si on leur contestait ce droit, nous n'aurions ici-bas qt e des vertus sans combats et des .sacrifices £ans mérite ; mais nous leur avons dit également :
« 11 est d'autres plaisirs que celui que vous donnez, il est une autre douleur que la vôtre; nous chercherons ceux-ci, parce que vous nous avez conduits à les pressentir; nous éviterons celle-là, parce qu'elle est amère et que vous ne nous en préservez pas. Le vide de notre Ame est trop grand, pour que vous puissiez le combler; son intelligence est si accoutumée à devancer vos récits , que vous comprenant à demi mot, elle prétend à quelque chose de mieux que ce que vous avez à lui offrir. Vous lui avez servi la volupté, et dans son exigence nouvelle, elle a voulu de l'amour, parce que la volupié lui a enseigné qu'elle pouvait l'amour. Pour lui épargner des peines sympathiques, vous lui avez demandé de la pitié. Elle a fait plus, elle vous a répondu souvent par la bonté, toujours par la )ustice. Vous lui avez appris à chérir la vie, et la vie lui paraissant trop courte du tini à l'infini, elle s'est élancée dans Timmortalité.
Vous Tavez passionnée, pendant un jour, pour le beau physique; après quoi vous lui avez montré le beau moral dont le précédent n'est que l'image : à présent elle n'aura de repos qu'à ses yeux vous ne fassiez tourner» sur leurs gonds d'or, les portes du beau intellectuel. Pour atteindre jusque-là, comme serviteurs indignes, elle cherchera à vous tenir à l'écart, elle vous outragera, elle vous accablera de ses mépris ; contestant vos bienfaits, elle conspirera contre vous; après vous avoir réduits à votre plus simple expression, elle voudra même vous chasser de sa présence; et pourtant elle ne vivra que des souvenirs que vous lui aurez amassés, elle n'imaginera rien où vous n'ayez à réclamer votre part, et si, dans de plus riches campagnes, réelles ou fantastiques, elle dresse la tente azurée de son repos, c'est que vous en aurez encore enfoncé le piquet. »
11 est certain que l'Ame humaine jetée dans la région de l'existence terrestre avec ses organes, rappelle, à beaucoup d'égards, l'Arabe du désert qui s'engage, avec ses chameaux, dans les sables brûlants de la Syrie. Il avance et il consomme les aliments dont il a chargé ses montures, puis il se nourrit de leur lait, puis il les immole tour à tour à sa soif, puis il arrive seul, heureux d'avoir apporté, sur lui, des richesses d'un poids léger, ou des valeurs composées de signes, avec lesquelles il va relever Tédifice d'une meilleure fortuné. Tel est l'homme, quand il entre dans la vie ; tel est l'homme, quand il en 5ort, son seul mémorial à la main. Les sens l'ont presque toujours délaissé au terme ; mais ils lui ont servi pour y parvenir. Que devient-il alors? rinsufiisance de ses joies et la surabondance de ses douleurs le lui ont dit \ sa faim, non apaisée de la justice, le lui a crié, fût-ce contre lui-même : il. va recommencer.
Le beau intellectuel ne saurait exister sans ridée fondamentale d'une sagesse conservatrice. 11 ne prend encore de consistance dans notre esprit que par Tidée de l'avenir; et l'avenir lui-même ne se conçoit bien que dans le sentiment de notre perpétuité organique : c'est dans le temps, c'estdans 1 espace, qu'il faut être. La vie est le grand mystère du temps et de l'espace. Elle est le secret des mondes, secret diversifié sans doute comme les différentes économies auxquelles il se rapporte (1060). L'homme cessera-t-il jamais d être homme ? Nous ne le croyons pas : ainsi qu'il a eu ses épreuves, il aura ses rémunérations en cette qualité ; il n'est probablement pas dans sa nature de la perdre. Peut-être lui sera- 1- il accordé, un jour, de se couvrir d'un vêtement incorrup tible, sans qu'il soit rien changé au principe radical de son existence. Ne serait-ce pas là pourquoi, lors()ue nous essayons, en esprit, de gravir les cieux , nous ne* saurions nous dispenser d'y traîner à notre suite, nos débris les plus chers de cette vie périssable? Le métaphysicien y arrive tout Wûlaot du
(1060) MultœmansîQne$$UHt in domo Patrit met. {Joan. xiv, 2.)
IMCTiONNAIRE D'ESTBETIQUE.
fS»
désir de connattre ce qui est échappé à ses recherches, et le géomètre ne sV transporte <|u'avec ses ligues et ses angles*; car le beau intellectuel aura toujours pour objet, les vérités les plus importantes de la morale ou de la physique. Or, la morale, «omme nous Tavons vu, n'est que le respect des rapports, dont les besoins organigues, bientôt domestiques, et ensuite sociaux, ont formé la chaîne entre les hommes ; Tétude des sciences naturelles consiste également dans un «xamen de rapports : la sagesse de ceux-ci, leur connexion avec les êtres animés, Tengrenage des parties, le balancement des niasses et l'harmonie du tout, pénètrent l*Ame d'une Admiration qui ressemble à de la joie. Pourquoi de la joie ici, si, dans cet accord universel, il n'y avait quelque chose qui ne nous fôt propre, et qui ne fût en contact avec notre existence prise dans son sens le plus positif? Telle est la première source du beau intellectuel, vérité qu'il nous sera facile de fortifier d'une contre-preuve. Quand, la nature semblant en guerre avec elle-même, les éléments s'agi- ' tent, le seleil se voile de nuages, la tempête gronde et la nue se déchire à grands coups de tonnerre, ce n\si pas uniquement de Teffroi que nous ressentons. Notre Ame souffre, comme si elle était atteinte par quelque côté, ou au moins menacée par un désordre qui l'attaque dans son principe. La vie morale et intellectuelle lui donnant une promesse de perpétuité, tout ce qui parait mettre en péril cette perpétuité la consterne; elle en sort étonnée, comme le vase qui a regu un coup de feu dans la fournaise.
La découverte d'un beau théorème de mathématiques nous réjouit, témoin le taurobole offert par Pythagore en reconnaissance de la célèbre démonstration du carré de l'hypothénuse; au contraire, la rencontre, dans un livre de non-sens, ou de pensées dont nous ne pouvons nous justifier l'exac* titude, nous lasse et nous mécontente ; bien plus, elle nous ai&i^e, parce que notre Ame est identique au vrai. Nous demandons comment définir le vrai dans les arts, dans les sciences et dans les lettres, s'il n'est, ainsi que nous l'avons entendu de la morale, un respect des rapports et une conformité des moyens avec la fin? Le vrai partage le privilège du juste : tous les deux supposent et renferment implicitement des notions d'existence corrélative; car tous les deux ne se rendent sensibles que par l'application de la possession au droit et de la qualité h l'objet. Que cette application soit négative ou positive, qu'elle se réalise en dedans ou en dehors de nous, suivant que les lois de l'ordre sont observées, elle nous plaît où elle nous blesse. Le jugement inique qui frappe mon voisin m'irrite, comme si j'en portais la peine ; j'admire la combinaison des forces centripète et centrifuge qui retient les planètes sur la tangente de leur orbite, comme si j*étais l'auteur du système où elle est démontrée. Cette nature de beau inteilextuel a d'autant plus de prise sur mon es-
prit, qu'elle Toblige à remonter plus haut. Il y a même en cela quelque chose de ca» ractéristique de notre destinée : me aerait-il en effet donné de percer dans ces abtmes mystérieux du temps, de l'es^ce et de la puissance, s'il ne m était permis de m'v re» trouver? Plus la main, qui lança ces globes dans le vide, est forte, plus j'en attends. Le calcul exact de la conjonction de deux sphères, la simple prédiction d'une éclipse pa^ un élève de six mois en astronomie, à mes yeux, équivalent à la plus belle démonstration de la vie future. Cette démonstration y est en germe ; au moins pourraît-on l'en extraire par induction, le le demande ; qui m'aurait autorisé à me coordonner k ces Au* des, à y prendre goût, k m'en occuper par delà le (;iobe terraqué qui me porte, par delà l'horizon qui me circonscrit et le temps Îûi me dévore, si j'étais un élément tout à lit destructible de cet univers, dont je me mets en quête, comme si dtià nous étions liés indissolublement l'un à l'autre?
L'intelligence élevée à la moralité a tout tiré de l'état de doute ; mais l'intelligence susceptible d'embrasser te beau intellectuel, serait une aberration inconcevable de notre nature, si, allant plus loin que la moralité même, quoique moins nécessaire que celle* ci à la vie corrélative, elle n'apparaissait sur la terre, comme un messager radteui chargé de raconter ce que l'ooil ne peut voir et ce que l'oreille n'a jamais entendu.
Cependant les sens ne laissent pas de jouer ici leur rôle : le philosophe d'OKgine, suivant ses propres expressions, écoutait l'harmonie des corps célestes ; disons mieux c'est son œil qui la voyait. Cet organe, en s'enfooçant, par ses nerfs, dans les profondeurs de l'encéphale, et en se prêtant admirablement aux effets d'une perspectira fuyante, nous donne les premières notions de l'infini matériel. Nous lui devons par conséquent, l'idée du sublime dans la nature, idée qui nous force de nous oublier devant l'objet de notre admiration, dussions-nous nous relever ensuite ave-c audace en sa présence, ainsi que le dévouement qui, dans les actes de la vie de relations, est la vraie source du sublime de mœurs, nous efface, à nos propres yeux, auprès de l'objet de notre sacrifice, sauf le droit inhérent à toute existence, qui s'immole sciemment, de chercher ailleurs son indemnité et de se constitueren permanence de vie quelque autre part.
L'idée du beau intellectuel et celle de niBu sont indivisibles. Elles s'appellent l'une l'autre; où je vois briller celle-ci, je suis bien près de tomber sous la puissance de celle-là ; l'une est la fin, l'autre le moyen. La contemplation du Beau physique conduit au beau moral, le fait désirer même. Nul doute que le t)eau moral ne soit égalemeot un degré à franchir par tout esprit qui se dirige vers l'étude du beau intellectuel ; la fusion de tous les deux, pour user d'un mot consacré par un auteur anglais, constituerait l'angélique humain : mais croyons-le«
APPCNDICE. — BEAU, BEAUTÉ.
le beau moral est le Vrai tefme qoe se proposa le ToQt-Ptiiiisant, auand il résolut la création de la vie animée. S*il a permis le beau intelleclnel ; c*est romme aiguillon dans les recherchiis dès hommes méditatifs, dont les travaux agrandissent le cercle des connaissances patrimoniales de notre espèce, comme salaire dé leurs nobles veilles^ et peut-être comme consolation des grandes âmes qui ont vu air^c douleur se briser les lîens par lesquels elles se rattachaient au beau organique et corrélatif. Quelquefois encore le sage sarait tenté d*y trouver une transition vers une meilleure nature.
Au reste, TintéUigence est tellement belle en principe» soit que, sous ToBil armé du microscope, elle scintille dans le cifun, soit
3ue, dans le savant studieu?[, elle s'élance *ùn foyer de lumières, que, nulle part, on ne lui contestera ses droits au respect. La méditation, dont elle est Tobiet, tient, entre toutes, la même place qu^elle occupe ellemême dans Tunivers. Partout où jle sage en reconnaît les vestiges, il s'incline, il adoré. Après qu*i] a admiré le beau organique de la Vénus de Florence, le beau intellectuel du Jupiter Olympien, quoique en fait contraire aux règles du beau organique, le saisit et rétonne. Il y voit^ sur une échelle inférieure, un grand problème résolu par équation.
On veut une sorte de beau intellectuel jusque dans ce qui semblerait le moins propre h Toffrir. A la guerre^ sur ce théAtre de «louleurs, l'inielligence est appelée pour refiler les mouvements d'un aveugle couragCi C'est à elle et non h la force téméraire qixon décerne la couronne. Le front du général qui, peut-être, n'a Jamais été exposé au péril tin seul moment, s'ombragd plus des lauriers de la victoire que celui du brave, dont la main à fait mordre la poussière aux bataillons ennemis. Si quelque chose au inonde mérite d'être remarqué, c'est celte inégale distribution de la louange. Déjà, par elle, l'homme se revendique ; il apparaîtra bien plus grand, lorsque les combinaisons de Tesprit, cédant à leur tour le pas à l'examen du droite Téioge n'ira chercher, dans leurs chefs, que des armées citoyennes, et quand le blême poursuivra, jusque dans leurs succès les hostilités injustes.
Ceui nous mène à quelques autres aper-
Îus contirmatifs du système^ dont nous souaitons que la forte étreinte embrasse dans son ensemble ce traité analytique. Nous n'aurons garde d'oublier qu'entre toutes les études et toutes les recherches qui se rapportent au beau intellectuel, ou qui peuvent en réveiller l'idée, le premier rang appartiendra toujours aux méditations, desquelles nous pouvons attendre un surcroît de vertu^ fie bonheur, de dignité et d'espérance, il n'est pas une religion qui n'ait eu ses dogmes et ses mystères; une philosophie qui ne se recommande par sa partie spéculative; une physique qui, à la suite de ses investigations audacieuses (puisque le com|)as aUranie à la main, elle ne parcourt rien moins que les cieux), n*abonde en conjcc-
DlCT10>\>. n'EsTnÉTIQLE.
tures. Eh bien! que reste-i-il dé tout cela? les seules pensées et les seules découvertes qui; mettant rhomme plus spécialement soua la protection d'une main paternelle, le conduisent, par là perspective d'une vie meilleure, à perfectionner sa vie du liioment présent. Gédmètre transcendant où Platon rêve et contemplç, NeWton a dà reculer davantage les limites du beau intellectuel. Chez nous, l.-J. Rousseau est uta des écrivains modernes qui en ont le plus agrandi Je sphère, parce que toutes ses méditations rentrent dans la vie positive ^ h laquelle elles sont susceptibles d'être appliquées. Descartes posd les bases précieuses sur lesquelles, sauf restriction^ il faudra désormais construire. La philosophie dont Kant est lé fondateur, bien qu'admirable dans quelques parties, ne se soutiendra pas, faute d'accorder assei aux besoins du cœur et du sentiment; elle périra dans le vide qu'elle va créer autour d'elle. Buffon a manqné de fond comme physicien ; comme philosophe, il a donné à son pays le goût du beau intellectuel, par la publication de ses Epoques de ta nature. Les plus grands succès obtenus par les lettres» dc^puis quatre mille ans, déposent de la nécessité de satisfaire à cette exigence de notre esprit.
Kn ce sens» les pages du chèick arabe do la Bible vont infiniment plus loin que celles qui furent inspirées au solitaire de rite de Pathmos. Les premières, en effets après avoir arrêté les yeux 4e l'homme sur les plus grands phénomènes dont il soit entouré, ramènent sa pensée sur lui-même, le placent en face de son Créateur, qu'elles interrogent avec hardiesse et qu'elles adjurent, au nom dô nos propres misères, de nous accorder la part de félicité qu'il a renfermée dans la simple conséciuence de son Acte productif. La poésie de lob est d'une mélancolie profonde^ parce que, envisageant l'existence humaine par son côté triste et fAcheux, il en tirait ses arguments en faveur d'une indemnité. Montrant la plaie» il appelait le remède ; nos titres il les relevait de la poussière des tombeaux; nos droits, il les demandait à nos douleurs. Avec la capacité de sentir celles-ci, il se plaignait d'avoir épuisé jusqu'à la lie la coupe d'al»sinthe. Il y a beaucoup de philosophie dans cette manière de plaider la cause de l'avenir, et je ne sache pas qu'aucun moraliste ait été plus concluant. Rien» en effet, d'anssi décisif en cette matière que de cc^mmencer par dérouler, à travers l'immensité de la nature, le pouvoir irrésistible de l'arbitre des mondes, et de l'entourer de tout l'appareil d'une pompe orientale, pour le constituer ensuite en tort avec l'homme, quant à la vie présente. Ici l'amertume de la pensée fait preuve; elle devient un appel sublime à la vie future : c'est, par conséquent, fonder l'immortalité.
Du beau idéal. — Il serait, dans l'acception reçue, une perfection des trois natures de beau que nous venons de décrire. Alais avant d'admettre cette perfection en principe, notre première loi cstd^en reconnaîtrai'
DICTIONNAIRE O^ESTHETIQiE.
t«CO
la possibilité. Or, à commencer par le beau intellectuel, je ne sache pas qu*on puisse souscrire à cette perfection. Pour se jeter dans les nuages, on n'en a pas les aperçus plus lumineux ; on aura beau idéaliser les objets, il faudra toujours conserver le signe par lequel on se les représente. Les religions du Nord et de Tantique Calédonie ont beaucoup plus de vague que la religion des Grecs dont elles sont au moins contemporaines, et que celle des Chrétiens, chez lesçiuels une offrande, à la fois réelle et Qgurative des biens do la terre, fut substituée à la pierre du pouvoir. Le Ténare et TEI jsée, comme continuation de la vie, offraient une prise à Timaçination des peuples. Les dieux d'Homère animaient la nature ; en quelque sorte, ils devenaient visibles par la création entière dont ils n'étaient que le symbole. Aujourd'hui la grande promesse que l'Evangile fait planer snr le globe civilisé, l'action Ï)ermanente d'un être bon et souverain dans 'économie physique, sa présence dans l'économie morale et les formes même adoptées pour la reproduire par les cultes les moins embarrassés d'emblèmes, ont un aspect plus positif que les visions d'Ossian, fils de Fingal. Quelque vaporeuses que soient ces dernières, elles sont loin d'égaler les autres théologies en beau intellectuel; ou plutôt ici la divinité s'évanouit, faute de
{)oints de contact avec notre nature, et, à orce de volatiliser les substances, on les oblige à se dérober aux veux de l'esprit.
Par les espérances qu elle met en dépôt au fond des cœurs, la doctrine de l'Evangile est une mine féconde de beau intellectuel. Comment cela s'opère*t-il ? C'est que, n'ayant rien précisé sur la nature des jouissances réservées à une autre vie, elle laisse è chaque imagination le soin de tracer un plan de bonheur, d'en construire l'édifice et de l'embellir è son gré. Remarquez bien que chacun y apoortant, pour me servir d'une expression vulgaire, le mobilier à son usage, la condition la plus agréable à tous est remplie. L'ami, le père, l'enfant, réi)oux, le j)hiiosophe, le savant, les grands citoyens, les cœurs généreux auront leur pftture ; il n'est pas jusqu'à l'harmoniste qui ne soit assuré de la sienne. Par privilège, une grande indemnité attend le malheur; lisez le discours de la Montagne : il a tout prévu.
Nous entendons parler, tous les jours, du charme de mélancolie attaché à la lecture des poésies erses. Quoique cette assertion vienne d'une femme justement célèbre, nous oserons douter de son exactitude. Pauvres et vides de pensées, sous leur enveloppe descriptive, ces compositions refroidissent le sentiment encore plus qu'elles ne l'attristent : vrai désert où 1 âme se sent abandonnée et défaillante, leur monotonie fatigue. Si vous y cherchez le beau idéal (en nous supposant d'accord avec l'acception de ce mot), je vous dirai qu'elles sont d'autant plus éloignées de vous l'offrir, qu'elles pèchent par défaut de beau intellectuel ; j'irai plus loin, en affirmant que c'est l'effet d'un
manque de positif, basé sur les vrais besoins de notre texture mixte, dans un système raisonné d'épuration organique.
Ce serait se tromper étranglement, que de croire parvenir au beau intellectuel par l'idéal. Ce que nous alfons dire semblera toucher au paradoxe et est pourtant de toute vérité. De ce grand nombre de cultes par lesquels la terre est gouvernée, celui
3ui prête le plus à l'idéal est, sans contreit, le mahométisme, et uniquement parce qu'il est le plus matériel. Une seule desdeux natures de i homme ayant été consultée dans sa rédaction dogmatique, l'imperfection du système est palpable. Toutefois, combien d enthousiastes le Koran n'a-t-il pas faits 1 dans quel délire, dans quel vague d'idées il plonge ses prosélytes I Ùe là le caractère rêveur des Orientaux : ce qui rend, pour eux, toute inaction pleine de charmes, tout som* meil suivi de délices. Chez un peuple iMirbare, les succès d'une doctrine qui accorrle autant aux sens, ne pouvait être douteux; cai^que l'on se souvienne bien que, plus une nation sera pauvre, abaissée, privée de droits et de lumières, plus il fiiudra que sa religion se matérialise ; mais aussi on remarquera que, dans la même proportion, elle deviendra idéale et mystique. Alors la société sera infectée d'un ^mélange ridicule d'idolAtrie et d'ascétisme : vous y verrez abon* der les gens à visions, à extases, à révélations et a miracles, espèces d'êtres d^aatant plus à plaindre et à craindre, que, par les croyances les plus grossières dans leur iiource, ils ont été totalement enlevés à la vie positive. Il ne nous convient pas de soumettre les fondations du christianisme à oa examen particulier ; nous les acceptons telles qu'elles nous sont offertes par son livre classique. Seulement, nous nous permettrons de remarquer que si, dans des vues supérieures, il a commencé ses conquêtes par la classe infime de la société, aussi loin que l'histoire puisse reculer avec lui, elle le voit s'agréger ce qu'il y avait de plus remarquable dans les deux empires d'Occident el d'Orient. Les riches et les philosophes l'adoptèrent. A une autre époque, celle da moyen Age, il s'étendit en suniace; mais, il faut l'avouer, alors aussi qu'il devint plus populaire, il s'appropria davantage à des imaginations disposées, à en attendre sans cesse quelque chose de surnaturel; ce fut la cause de sa tendance vers l'idéalisme, dans lequel, sous l'influence des signes matériels, la superstition entre comme élément obligé. L'esprit humain s'entoura d'illusions, il nagea dans le vague de ses propres idées; ei c'est vers cette région vapofeuse qu'aujourd'hui voudrait nous rejeter i*éoole rumantiaue, qui réclame niaisement ces jours de ténèbres. L'idéal veut de la foi ; mais une foi qui n*est pas éclairée est bientôt idolâtre. De ce coup d'œil rapide sur une matière qui mériterait toute seule un traité, nous devons conclure que Tidéal n*est point admissible dans le beau intellectuel, ou qu'il n'en serait que la dégénération.
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APPENDICE. — BEAU, BEAUTE
Encore moins placera-t-on le beau Idéal dans la vie corrélative. Au contraire des dons de l'esprit, la vertu n^est susceptible de 8*élever ni de descendre, suivant les conditions de la vie et les accidents de Téducation. Guidée par un pur rayon de lumière qui illumine toute Fespàce, elle marque tous les hommes d'un même sceau de grandeur, tandis que le vice leur imprime le même cachet d'ignominie. Les délicatesses de la pensée, les attentions d'un bon naturel, les ruses aimables du cœur, et tout ce doux et touchant cortège dont s'entoure une bienveillance active, sont communs au villageois et au citadin qui n'a pas laissé la corruption flétrir ses qualités morales. Le visage de la femme la plus obscure s'embellit autant aux yeux de son Créateur, lorsque, à laportH d'une chaumière, elle ouvre sa main devant le pauvre, que celui d'une reine répandant les oienfaits sur les degrés du trône. Rendons grAces au ciel de ce qu'il n'y a point de beau idéal dans la vertu ! C'était la manière la plus sûre de nous prouver qu'elle est accessible à toutes les positions et indépendante de tous les revers, sauf les torts qui nous feraient déchoir dans notre propre estime.
Reste donc le beau idéal organique, sur lequel nous serions peut-être autorisés à nous taire, tout en contestant son existence, si nos précédents ouvrages (1061) avaient été assez heureux pour hxer l'attention du public. Dussions-nous perdre ici le mérite de la nouveauté auprès de quelques-uns de nos leiieurs, nous essayerons de raviver, dans ces dernières pages, un petit nombre de nos idées principales sur ce sujet.
Lcssing, après s'être demandé dans son Laocoon^ où est l'idéal de la beauté corporelle, trouve « qu'il réside principalement dans l'idéal delà beauté des formes, mais aussi dans l'idéal de la carnation et de l'expression permanente. »
A quoi il aioute « qu'il n'y a point d'idéal pour le simple coloris, dans lequel il ne voit qu'une application locale de la couleur, ni pour l'expression transitoire, ordinairement violente, et dans laquelle la nature ne s'est rien prescrit de déterminé.
Or, en donnant, par analogie, suite à ce raisonnement, l'idéal de la beauté des formes (pour peu que nous devions y croire) a une qualité dxeet permanente. Si cette qualité lui est essentielle, elle doit remonter plus haut, et alors l'idéal résiderait dans les productions organiques en rapport ellesmêmes avec un type primitif; car certainement iselui-ci possède quelque chose de plus arrêté que fa carnation et l'expression permanente. D'une autre part, comme il est destiné à se transmettre à travers les générations, il ne reste qu'à reconnaître, avec le même écrivain (1062)» que l'idéal se trouve
(1061) Examen û^ Kant, sar lebesa et le sublime. ^— INi Beau, dans les arts d'imiUlioD, chez Bossange frères, et Audot, libraires. Paris, I82i, 1K25.
(f 96dj Paires 276 et 277 de la tradaction do Lao-
dans la perfection des formes corporelles déterminées par le type : ce qui nous oblige, pour parvenir à la connaissance de la beauté, de préciser en quoi consiste cette perfection.
Nous l'avons déjà dit : c'est dans le rap* port exact de chaque partie avec le tout, et dans la concordance des moyens avec la fin. Cette condition étant remplie chez tous les êtres qui n'ont pas été soustraits aux lois de leur organisation, il en résulte que le beau idéal sy réduit à un beau positif déposé dans des formes, devenues levage du oonbeur et de la perpétuité des individus, en conséquence des plans éternels. L'imagination la plus hardie essayerait en vain d'introduire un autre genre d'idéal dans le domaine animé, soit par une. modification, soit par un déplacement d'éléments constitutifs. Telle était sans doute la pensée du célèbre chancelier Bacon, lorsque,.avecbeaucoupde sens, il affirmait que « le peintre qui, pour représenter une Vénus, déroberait des traits à plusieurs modèles, ne produirait qu'une beauté de fantaisie très-imparfaite, parce qu'elle n'imiterait pas le désordre gracieux et l'imperfection même de la nature. »
Tout en nous rangeant à l'avis de lord Vérulam, nous prendrions nos motifs autre pàTi et nous ne les tirerions ni du désordre, ni de l'imperfection prétendue de la nature, qui surmonte jusqu'aux obstacles accidentels, pour se mettre en harmonie avec elle-même dans ses productions les plus défectueuses. Quant aux autres, on ne saurait y voir qu'un tout plein d'accord, oii les changements seraient aussi impossibles que les substitutions de parties. Il n'est pas de figure, régulière ou non, où la conformité exacte des traits entre eux ne soit susceptible d'une démonstration rigoureuse. C'est assez pour mettre au néant la vanité de l'auteur, qui, prétendant mieux faire que la nature, croirait parvenir au beau idéal par une composition effectuée en pièces de rapport. Quand on voudra peindre la beauté physique et rester dans le vrai, c'est l'ensembld qu'il faudra savoir choisir et non les parties : principe à la défense duquel nous avons consacré un grand nombre des lignes sorties de notre plume sur les arts d'imitation (1063). Dès que vous avez déterminé, d'après telle ellipse, le contour d'un visage, force e^t qu'il y ait conséquence dans le reste de la personne ; dès que vous avez dérobé à une jeune femme, pour le transporter sur votre toile, un galbe qui vous a frappé par son éclat, autant vaut que vous lui enleviez du même coup sa taille, ses bras et ses membres inférieurs ; r^r si le travail organique n'a été égaré, chez elle» par aucun accidetit, il est certain que, depuis l'orteil jusqu'à la racine des cheveux, tout doit être en concordance avec ce galbe, tout doit s* y rapporter.
Disons-le, une bonne fois, pour l'instruo
eoon^ f»r M. Vanderboarg, chez Renouard, libraire. Paris, I8(».
(1063) Voy. le Guide de CarîiêU, i vol. in-:2. Paris IS^if rbez Grimbert, libraire.
tion de l'artiste et même pour celle de Técrivaio : Vun et Tautre n'ont tant rêvé au beau idéal dans les formes, que parce auMls ont songé au sentiment délicat destiné a les embellir. L'expression, qu*ils ont eue en vue leur a donné l'idée d'une perfection touchante, dont le pouvoir est irrésistible sur les sens eux-mêmes et par laquelle la na-» ture répand tant de charme sur ses ouvrages. Voilà comment Cléomènes et Agésandre dans la YénM pudique et dans le laocoon^ voilàcomment le divin Raphaël et le Corrége dans leurs Sainte Famile^ ravissent notre admiraiion par des chefs-d'œuvre qui, sous le rapport du type, n'échappent pa$ un moment à 1 empire des réalités morales et organiaues. « Rien n'est moins philosophique, disait un des hommes qui ont le mieux parlé de l'art, que de supposer que nous pouvons nous former l'idée d'une beauté ou d*une
f}erfection surhumaine ou hors de la nature, aquelle est et doit être la source où nous devons puiser toutes nos idées. j>
£n s'exprimant ainsi, Reynolds rendait hommage à une vérité de fait, dévelop- ))ée aveC' un beau talent d'observation dans la théorie des sentiments agréables de M. de Pouil-lj. En vain voudrait-on fonder d'autres principes ; tous ces débris admirables d'antiquité, sur lesquels, depuis à peu près un demi-sièole, on prétend établir la doctrine du beau idéal, se dresseraient plutôt sur leurs socles, pour nous rap{)eler à l'étude de la nature qui leur a servi de modèle. Les lois de ce mattre sont respectées dans le plus grand nombre des antiques dont nous soyons en possession, si j'excepte le Jupiter et quelques dieux que l'artiste a cru devoir dessiner sur une échelle différente de la nôtre. Encore &ut-il observer que plusieurs statues d'hommes ont été supposées appartenir au beau idéal par le seul effet du mensonge, agréable à la généralité des spectateurs* qui, dans un sexe, offre la force et la grêce de tous les deux. Pour s'exprimer sans ambiguïté, il règne, dans la sculpture des anciens une sorte d'hermaphroditisme, résultat inévitable des mœurs sur lesquelles i\ a dû réagir è son tour. Voilà (et nous ne souimes pas repentants d'avoir été les premiers à désenchanter l'opinion à cet égard) ; voilà tout le secret du beau idéal dans le statuaire; et, en effet, les ouvrages où l'on soutient que la pensée de l'artiste en a déposé le germe, suivant Winckelmann et Raphaël Mengs eux-mêmes, datent presque tous d'un temps et d'une époque auxquels, malheureusement, les esprits étaient loin de se repattre d'idéalisme. Trouvés sous les décombres de la Rome impériale, les plus fameux morceaux de sculpture, quepossèdent les galeries de TEurope, sont des Bacchus, des Apollon, des Antinous et des Ganymède, dus au ciseau d'ouvriers nés dans les fers ou affranchis par des maîtres dont ils ont caressé le caprice. Certes, ce n'est pas pendant que les chefs les plus dissolus tenaient le sceptre du monde; ce n'est pas à la vue des désordres de Ca-
drée et des festins de Trimalcion, q[ue l'artiste, exalté sur les ailes de son génie, pouvait se transporter dans les régions où Ton supposerait les corps plus beaux, sans doute parce que la vertu y serait plus pore I Terminons, en disant qu'il y a presque de l'indécence à parler du beau idéal, quand il iaut, jour pour jour, faire honneur d'une partie de ses productions au délire avec le-
Îuel Adrien inaugurait les temples du jeune itbynien Gallipyge.
Ou beau d'imitation. — Il consiste à rendre sensible 1^ beau physique, le beau moral et le beau intellectuel, par le style cadencé ou non, par une action tbréAlrale et par différents modes dç peinture et de sculpture. Pour remonter à Vorigine de l'imitation, on pourrait dire que la parole en est le premier essaij» puisqu'elle n'est précisément qu'une copie delà pensée au moyen de signes convenus. Cela est si vrai que, tous les jours, en société, la même pensée est diversement rendue, et avec plus ou moins de succès par différents personna-
Î;es. Il en résulte des tableaux variés dans eur exécution, suivant l'aptitude qu'y apf)ortent les discoureurs. La langue dans aquelle ils s'énoncent est leur palette ; ol comme la science de la palette n'est pas familière à tous, indépendamment de la manière plus ou moins heureuse de regar^ier le modèle, il arrive qu'en disant les mêmes choses, Tun assoupit, tandis que Tautre platt et intéresse.
Mais il convient d'envisager l'imitation d'un point de vue plus élevé, puisqu'on ce moment nous la rattachons au beau. Nul doute qu'elle n'acquière du prix dans le rapport de la valeur des objets sur lesquels elle s'exerce. Ce principe est devenu une règle d'appréciation dans les arts, l^e peintre de nature morte est inférieur ^ celui de paysage; celui-ci au peintre de portrait, sur lequel le peintre d'histoire prend Je pas. Ces lois régissent aussi la;sculpture, qui corn* mence au simple faiseur de rosaces, pour aboutir aux Canova. On ne saurait donc se dissimuler aue la représentation des actes, dans lesquels se développent le mieux nor pensées et nos sentiments, est la plus digne de l'attentipn humaine : ce qui est absolument conforme à ce qui se passe en notre présence dans le commerce ue la vie. Partout nons voulons la pensée et le sentiment : quand nous cherchons la solitude» c'est pour nous les demander mieux à nous-mêmes.
Le site sauvage, dans son Apreté, nous plait un moment, parce qu'il nous permet de nous interroger dans le silence des passions: mais il nous lasse et nous revenons au site .animé, parce que nous avons besoin de retrouver la trace d'une autre vie que la nôtre; bientôt è son tour il ne nous suffit plus, et nous rentrons dans le cercle social où nous rappelle la nécessité de vivre avec des pensées et des sentiments qui aient encore plus le droit de nous émouvoir^ ain$i chacun se replace dans son centre de moralité.
Telles sont les considérations qui doivent
liBS
àPPENDlCE. — BEAU. BEAUTE.
guider, par préférenqp, la plume.da littëra* tôur, les crayons du peintre et lé ciseau du statuaire. Le comble de l'art serait, pour eux, de bien rendre l'expression, vu que c'est l'expression qui est le premier signe de la vitalité morale. Qu'importera à l'un de balancer avec habileté des périodes, si, comme celles d'Isocrate, elles sont sans chaleur ? Aux autres, d'arrondir des formes agréables sur la toile ou sur le marbre, si elles ne disent rien ? Parlez à mon ftme, dès que rovLs prétendez que mon Ame vous écoute I Le poète qui au préjudice de cette règle, négligerait fes grands traits de sentiment^ pour s'attacher à ces détails, dont se surchargent les recueils de poésies, ne serait qu'un peintre de rosaces : il ignore où est le beau d'imitation ; il ne le saura jamais.
L'expression du visage est la plus belle, comme tenant au beau moral, tandis que l'expression des autres parties du corps, admise par simple concomitance, se rapp(»rte plus spécialement au beau organique. Aussi estil remarquable que la plupart des passions, d'homme à femme et de femme à homme, naissent de l'effet réciproque des physionomies. C'est là que chacun va chercher et trouve la qualité qui lui promet le bonheur. Non-seulement ceci est particulier à notre espèce, mais elle y prend, à certains égards, son noble caractère. Tout attachement motivé par les autres.traits des personnes serait purement sensuel; il pourrait bien influer sur le goût, jamais le détermier. 11 n'est Es un homme lionnéte qui, se respectant i-mème, voulût avouer qu'il a été décidé à unir son sort à celui d'une femme par la vue d'une jambe ou d'une chute de reins. An contraire, on reconnaît tous les jours, sans rougir, que l'on a rendu les armes à une tête belle et expressive, parce qu'on sait bien que ce choix renferme encore un hommage à l'intelligence et au sentiment : besoins essentiels de l'individu et de l'espèce, moyen de conservation et de perfection morale.
Voilà également pourquoi les écrivains qui, voulant nous donner une idée de la beauté d'une femme, auront la maladresse d'y procéder par la description successive de ses charmes, nous laisseront de glace; tandis qu'un seul trait, venant de l'Ame, suffirait pour en montrer le touchant accord, ou pour le révéler par l'efTet produit sur les spectateurs.
« Hélène est belle, » écrivait Homère, il y a près de trois mille ans, et la beauté a*Hélene est parvenue jusqu'à nous comme une vérité consacrée. Cependant le poêle h peine nous dit, et encore par manière d'acquit et en deux fois f/Itaa, ii, 121 et 319), qu'Hélène a le bras blanc et de beaux cheveux; mais, racontant ailleurs que la fille de Tindare, couverte d'un voile de tin lin, sort de sa chambre et traverse les portiques de Troie, devant quelques vieillards qui ne fbut que l'entrevoir, il ajoute que ceux-ci, après l'avoir suivie de l'œil, se dirent entre enn : « Belle comme elle est, qu'elle quitte pourtant nos murs et qu'elle
s'éloigne, de peur qu'en restant auprès de nous elle ne cause notre ruine et celle de nos enfants I »
Plus loin, d*autres vieillards s'écrient à la vue de l'épouse de Hénélas (J/iod, ui, V. 156) : « Non, on ne saurait en vouloir à deux peuples d'endurer depuis si longtemps de si grands maux pour Tamour d'une si belle femme, car elle re^âemble vraiment aux déesses immortelles ! »
Maintenant, vous savez qu'Hélène est belle, vous savez dans quel defçré ; cette beauté est mômti caractérisée. Le premier pacjsage vous apprend qu'elle est pleine de charmes et de douceur, puisque sa séduction est si redoutable ; le second, où cette idée se répète, comme un cri de vérité qui s'échappe des lèvres de la froide vieillesse, tous apprend aussi qu'Hélène était belle> la manière des immortelles, c'est-à-dire avec une agréable msgesté. Quel mélange enchanteur I quel poète vous eût aussi bien instruit en aussi peu de mots I Et pourtant, il n'y a ici ni lis, ni roses, ni perles encbAssées dans du corail, ni sourcils arqués comme les vent Anacréon. La seule expression a été décrite par ses effets. Véritablement vous avez vu Hélène, tout aussi bien que si, en passant devant vous, elle avait relevé son voile blanc sous les portiques de Pergame I
« Didon est très-belle. » Virgile nous le disait aussi, il y a près de deux mille ans {JEneid.9 n, &'9d), et nous sommes tellement certains de cette beauté, que, plein de l'image que nous en a été laissée, un artiste moderne l'a reproduite sur la toile avec un talent remarquable. Mais, dans la personne de la reine de Carthage, Virgile no s'est permis de rien décrire ; il ne nous indique pas même son Age ou la couleur de ses yeux. Seulement, après l'avoir montrée marchant vers le temple avec dignité, au milieu d'un cortège de jeunes Tyriens, après l'avoir comparée à Diane chasseresse sur les bords de l'Eurotas ou sur les croupes du Cynthus, il la fait monter au trAne, du haut duquel elle distribue ses ordres. C'est assez : Didon, jeune encore, aura une beauté noble et austère {JËneid.^ i, 506).
Bientôt cette belle Phénicienne, dont les compagnons d'Knée implorent le secours, s'excuse de la sévérité avec laquelle on les a accueillis sur les précautions indispensables à prendre dans un Etat naissant et jalousé. Puis, elle dit à Enée lui-même (vers. 631) : « A l'école du malheur, j'ai appris à compatir aux peines des autres. » Didon, si on veut la peindre, laissera donc lire, à travers l'éclat du diadème, la trace d'une bonté moins naturelle que réfléchie. Mais Virgile me raconte, et toujours dans le même livre (vers. 7tà),que déjà l'épouse oublieuse de Si chée jette d'avides regards sur le héros troyen ; bientôt (vers. 749), elle boit l'amour à longs traits ; tout est décidé: Didon sera une femme d'une beauté superbe, plus emportée que tendre, extrême dans tous les sentiments qui agiteront son Ame. Délaissée, j(>
DlGTiONNNAIRE DTSTHETIQUE.
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m'attends au coup sous lequel elle succombera ; je préYOis le legs terrible que sa bourbe expirante fera de sa haine au vainqueur de Cannes et de Trébies (jEnéid.^ iv, 625).
Le portrait est resté assez longtemps sur le chevalet du poëte, il y a été donné assez de coups de pinceau, pour qu'avec le sentiment de son art, tout peintre, sans autre indication, entreprenant le m6me travail, y mette à son tour de la ressemblance ; son seul devoir sera de régler Texpression transitoire sur la situation dans Ja€|uetle il saisira le modèle. M. Guérin, qui avait à offrir cette reine écoutant le récit d*Enée, nous la représente passionnée avec volupté, et il a raison ; car c'est le seul moment où la fierté s'oublie, et où un tel caractère de tête puisse vraiment s'embellir. Ainsi dut se montrer Elisabeth. 11 est étonnant combien il se rencontre de rapports entre les traits réguliers de la fille de Henri VIII et ceux de la Didon française. Rendez à la première son amour pour Essex ou Leicester, et vous en obtiendrez la môme expression qui vous charme dans le tableau moderne.
Les couleurs sombres que Virgile conserve à son héroïne sous les ombrages élyséens, nous autorisent à croire qu'il n'eût pas désavoué l'idée que nous nous en sommes faite. En vain le fils d'Anchise adresse de tendres paroles à son ancienne amante ; en vain il atteste le ciel et les enfers de son regret de l'avoir quittée pour obéir à des ordres rigoureux ; il n'en obtient qu'un regard de colère et de mépris : Torva tuenUmf (iEnetd., VI, 467). Nous espérons que le lecteur nous saura gré d'avoir emprunté de Lessing le fil qui nous a guidé dans cette analyse de la vraie beauté poétique.
Quand l'imitation s'attache au beau moral ; quand, avec plus de hardisse encore, elle essaye, autant qu'il est permis à nos movens d'exécution, de rendre la pensée du beau intellectuel, ses succès, en s'ennoblissant par leurs sujets même, deviennent le triomphe des arts imitateurs. Quelques débris d'antiquité, quelques marbres du temps présent, quelques tètes de Raphaël,
de Le Sueur et du Dominiquîn, la saisie Cécile de ce dernier, au lieu de mourir, semblant s'endormir au doux concert des anges, et les belles pages des grands écrivains anciens et modernes, en font foi. Voyez combien délicieusement vous êtes émus par deux simples pastorales, les Avenium d^Arisio^ nous et PfMl et Yirginiel Remontez à la source de cette émotion, et vous reconnais* trez qu'ici deux habiles maîtres ont placé, sous vos yeux, ce qu'il y a de meilleur dans l'homme, ce qui est le plus propre à assurer le bonheur d'une vie, sans pr^dice de l'autre. L'imitation, suivant qu'elle prendra les couleurs du sentiment et de la pensée, aura donc ses divers degrés de mérite, comme le beau, qu'elle est destinée ë faire revivre, a trouvé les siens dans nos précédents paragraphes.
Forcé de nous résumer, malgré la rieliesse du sujet, nous croyons qu'il résulte, de l'ensemble de cet article, que tous les genres de beauté connue se rangent sous une loi
f principale, qui est une loi de bien-être pour es individus et de conservation pour les espèces. Ce principe de conservation domine toute la matière, de façon que, si la plus grande beauté organique est celle dans la* quelle chaque partie est suborbonnée au tout, la plus grande beauté morale provient aussi de l'immolation de l'individu à l'espèce, autrement du sacrifice libre de la partie oublieuse d'elle-même au tout qu'une sainte Providence veut perpétuer. C'est le plus haut degré de la beauté morale ; par conséquent ce sera le sublime dans Texécution comme dans la représentation, quels qu'en soient les moyens. O naturel ô vertu 1 je vous salue sousle titre de conservatrices ; car vous ne faites autre chose, ici-bas, que conserver l'œuvre de l'Eternel, soit que vous vous occupiez de la seule unité, soit que vous embrassiez un ensemble d'êtres dans votre bienveillance active! Ministres du Tout- Puissant, je vous salue ! La beauté marche à votre suite, et, couverte de votre manteau céleste, elle s'avance sans doute vers de meilleures destinées 1