‹ Dictionnaire d'esthétique chrétienne, ouChapitre 73 sur 168 · REP · texte numérisé non relu

REP

d'avoir usé de leur droit de légitime défense ils eussent supporté avec un calme stoîque les odieuses atteintes portées à leurs intérêts les plus chersy les plus sacrés? Qu'en défendant ces intérêts si outrageusement violés, les catholiques aient dépassé plus d'une fois les limites ; qu'aigris, exaspérés à la vue des profanations et des cruautés de )eurs ennemis, ils aient été à leujr tour injustes et cruels envers eux, nous le confessons et le déplorons, sans nous en étonner beaucoup; car, après tout, ces catholiques n'étaient pas des anges ni des saints : ils étaient hommes. Mais ce que nous ne comprenons nullement, c'est que nos auteurs, dans leurs livres, et nos orateurs, dans leurs cercles ou académies, affectent à qui mieux mieux de représenter les protestants comme de timides agneaux toujours innocents et

J persécutés, tandis qu'ils nous dépeignent es catholiques sous la forme de loups furieux occupés sans cesse à poursuivre et à dévorer ces pauvres hérétiques, métamorphosés, sous leur plume complaisante, en autant- de victimes du fanatisme et de la su-

f>erstition. Telles ont été, jusqu'à ce jour, es singulières appréciations de nos philosophes et de nos historiens, pendant les trois siècles précédents, durant lesquels l'histoire n'a été, selon la remarque juste et profonde d'un célèbre écrivain, (Qu'une conspiration flagrante contre la vérité. Tel est, particulièrement aujourd'hui, l'esprit qui dirige les écrits de nos grands penseurs, aux idées progressistes et humanitaires. A les entendre, c'est la réforme (jui, en poussant le premier cri de l'émancipation, a délivré l'Europe de rhumiliante servitude où l'avait ré'Juite la tjrrannie dogmatique de l'Eglise, et lui a ouvert de nouvelles destinées de bien-être et de liberté. Nous dirons à ces révélateurs modernes : Prenez au hasard tel ou tel Etat parmi* ceux qui, de catholiques, se sont faits protestants; examinez-en la constitution avant la réforme, au point de vue de la l-it)erté religieuse, civile et politique, des franchises communales, des mœurs publiques, de l'ordre et du bien-être général; comparez ensuite cette constitution à celle qui a suivi la réforme, et vous verrez tout ce que le protestantisme lui aura fait

Eerdre en franchises, en bien*être et en lierté; et si un ou deux de ces Etats paraissent avoir gagné plutôt que perdu à la réforme, soyez certains que ces bien rares exceptions s'expliquent naturellement par des circonstances locales tout è fait en aehors de l'influence de l'élément protestant. Oui, le protestantisme a été, pour cette grande fraction de la société européenne qui Pa embrassé, un véritable instrument d'absolutisme, de centralisation et de tyrannie, soit qu'on le considère par rapport aux nations qu'il a soumises au despotisme civil et spirituel des souverains, soit qu'on le considère par rapport aux villes auxquelles il a ravi leurs antiques franchises et libertés. Cette conclusion, prouvée d'ailleurs par une masse de faits écrasants, se déduit rigott*

reusement du principe bien connu de la réforme, qui, en niant l'autorité divine et modératrice de l'Eglise sur les princes et sur les sujets, a fait, des uns, autant de tyrans qui ne peuvent gouverner que par la force brutale, et des autres, quand ils parviennent à secouer le pouvoir absolu, autant de fauteurs et de victimes de la tyrannie démocratique, la pire de toutes i En vain ferat-on sonner bien haut ce fameux libre esMf men introduit, dit-on, par les chefs de la réforme. D'abord, ce libre examen n'a été inventé par personne. Dans tous les temps, les hérétiques, en reniant l'autorité de llsglise quant à l'interprétation des livres saints en général, ou de tel passade en particulier, ont mis en pratique ce libre examen^ qui n'est autre chose que la substitution de l'autorité individuelle à l'autorité universelle, c'est-à-dire l'abus de la liberté, la violation d'un principe constitutif, sans lequel tout gouvernement devient radicalement impossible. Qu'on laisse en. effet, à chaque citoyen, la libre interprétation des codes; à chaque soldat, la libre interprétation des statuts militaires; à chaque enfant, la libre interprétation du quatrième précepte du Déccuogue^ et l'on verra si la société, si l'armée, si la famille, peuvent subsister pendant vingt -quatre heures. Qu'on appelle cela tant qu'on voudra liberté,, progrès; nous l'appelons, nous, misère, anai^ chie. Dans tous les temps aussi, les hérétiques prétendirent trouver, dans qfuelques textes de là Bible, la justification de leurs erreurs. 11 n'était pas nécessaire que Luther et Calvin vinssent nous apprendre toutes ces belles choses : l'orgueil et les passions les avaient imaginées depuis longtemps. Mais quand môme les deux chefs du protestantisme auraient découvert et enseigné les premiers le libre examen, on devrait leur savoir fort peu de gré d'avoir introduit, dans la société religieuse et. ci vile, ce double prin cipe de despotisme et d'anarchie, qu'elle doit se hâter de répudier, si elle ne veut tomber dans Tabtme qui menace de l'engloutir. N'oublions pas, d ailleurs, que Luther et Calvin ont formellement nié la li-* berté humaine; le premier, dans un traité ad hoc intitulé De servo arbitrio; le second, par son abominable doctrine de la prédestination, d'après laquelle la trahison de Judas fut aussi bien le fait de Dieu que la conversion de saint Pierre ; doctrine qui anéantit d'un seul coup le mérite des bonnes œuvres, la liberté et la dignité de l'homme, qu'elle transforme en une espèce d^automate qui exécute en aveugle les mouve^ ments divers qu'il ()laît à une impulsion étrangère de lui imprimer. Et ce sont de tels docteurs et de telles doctrines que nos pro^ gressistesy que nos écrivains à la mode, prétendent nous avoir initiés à la liberté et à tous les genres de libertés I Une telle aberration de leur part ne peut s'expliquer que par l'orgueil qui les pousse, eux et leurs trop nombreux et bénévoles lecteurs, dans une voie qu'ils croient nouvellCi et la seule

Rcr

D*ESTHETIQl]£ CUAETIENNE.

REF

ho$

digne d*ètre suivie par les hommes avancés et les esprits supérieurs de l'époque. Maintenant, passons aux belles lettres et aux boaux-arts.

Est-il vrai que la Réforme ait ressuscité les lettres ? et que Luther» en particulier, ait ^té envoyé du ciel pour régénérer Tentcndement, agrandir la sphère de rinielliscence et briser les chaînes qui arrêtaient le libre essor de la pensée humaine ?

Pendanttrois cents ans, Torgueil littéraire, artistique, philosophique à répondu oui à ces divers points. En plein xix* siècle, l'Institut de France a couronné comme un œuvre de philosophe et d'artiste le mémoire dans lequel M. Charles de Villers (576} avait résumé les sophismes et les paradoxes débités avant lui avec tant d'assurance contre les catholiques à propos de la question que nous venons de poser. Deux mots sufQront pour renvlerser tout cet échaffaudage de pré* jugés et de calomnies.

Est-il| possible, à moins d'avoir renoncé «u simple bon sens, d'affirmer l'heureuse influence de la réforme sur les arts, par exemple, en présence de ces immenses débris de chefs-d'œuvre de peinture, de sculpture, <l*arcfaitecture, dont les nouveaux iconoclastes, plus fanatiques encore que leurs prédécesseurs (ceux-ci ne s'attaquaieiU qu'aux i mages), ont jonché le sol de l'Europe 7 Peut-on desang^-froid, avancer un tel paradoxe en fa- Teur d un culte tel que celui des protestants, dont la sécheresse, la nudité, est, par essence, antipathique aux œuvres d'art et d'imaginaiioaf

En ce qui concerne Ja prétendue salutaire influence du protestantisme sur les bellesiettres, ce sont les chefs de la réforme euxmêmes, ou ceux qui furent leurs patrons, qui ont voulu se charger de répondre par anticipation aux sophismes, passés, présents, et à venir que nous réfutons ici. Ecoutons d'abord Erasme (dans son épitre ^7, liv. xxxi, sur les nouveaux évangélistes) : « Ils m'en veulent à moi, dit-il, parce que je ne cesse de dire que leur Evangile refroidit l'amour pour les lettres, et ils me citent Nuremberg où les protestants sont largement rétribués, soit. Mais consultez les habitants : ils diront que ces professeurs n'ont presque pas d'écoliers; que le mallre est aussi paresseux pour enseigner que l'écolier pour écouter la leçon, en sorte qu'il serait nécessaire de salarierl'écolier autant que le maître. Je ne sais ce que produiront toutes ces écoles de Tilles et de bourgs, mais jusqu'à présent, connaissez-vous quelqu'un qui en soit sorti avec une teinture des lettres? »

« Qu'étaient devenues, i» dit M. Audin, dans son Histoire de Luther (lU* vol. pag. lU),

Ul), « ces lettres dont Dalberg, Scultet, Albeit, Lang, prenaient un soin si mcux dans leur diocèse, avant la réforme ? Elles étaient ou négligées ou proscrites. Il faut un moment écouter les lamentations de auelquesnns des disciples de Luther sur le délaissement universel des muses, provoqué par toutes ces luttes sociales et religieuses que le nouvel Evangile promenait en Allemagne. C'est Eoban Hess (Hessusj qui déplore avec ses amis la chute des études classiques ; c*est Glaréanus qui reproche aux théologiens de son école d'abandonner l'antiquité païenne et de faire parade de leur ignorance ; c'est Cuspinien qui, désolé de voir que Nuremberg autrefois la ville des artistes, ne pense plus qu'au poivre et au safran, écrit à Pirkeimer : « Je vous le dis en vérité, etje suis prophète: encore un peu de temps, et le culte des lettres s'éteindra. J'avais espéré c[ue vos patriciens auraient quelque souci des lettres antiques, mais je m'étais trompé. Je veux dormir comme Ëpiménide; je veux jeter au feu toutes mes poétiques inspirations. Votre gymnase, élevé par Hélanchton, ne restera pas longtemps debout. »

A tant de témoignages nous pourrions ajouter celui de ce même Mé]anchton;seplai-

fnant de la désertion de plus en plus sensiie qui s'opérait autour de sa cnaire d'humanités, il s'écriait: «Triste temps! où Homère lui-même serait contraint de mendier des auditeurs. »

Que l'on compare les plus grandes célébrités <}ue, depuis son origine, la Réforme a f>roduites dans la controverse, la littérature, a théologie, l'éloquence et les arts, aux célébrités que, pendant la même époque, le catholicisme offre à notre admiration, et l'on verra de quel côté penchera [la balance, et quant au nombre et quant à l'importance des hommes qui se sont distingués par leur science ou par leur génie. Nous pourrions, à Tappui de notre assertion , dérouler une liste bien imposante de noms célèbres dansThistoire, sans préjudice des contemporains, si les limites que nous avons dû nous tracer le permettaient.

En deuxième et dernier lieu, est-il vrai, ainsi que l'affirment certains écrivains, que Luther ait imprimé un mouvement d'amélioration et de progrès à la musique et particulièrement au chant religieux dont il aurait été le réformateur, comme de tout le re^te ?

M. Audin, l'historien des deux chefs de la Réforme, m'ayant demandé une réponse à cette question, pour l'insérer dans la troisième et dernière édition de son Histoire de Luther^ je vais la reproduire telle qu'on peut la lire au tome 111 de ladite édition, chap^ 26, pag. 525-28.

(676) Yillerg, né dans la Lorraine allemande, étail officier d'artillerie lorsqu'il ém'iKra pendant la preoiiére révolution. \\ se maria âi Cœttmgne avec une prolestante, quoiqu'il fût catholique; on dit même qu'il chaugea de religion. Ce fut le 2 avril 4^04 que son uiérooire remporta le prix, bien qu'in-

férieur en style et en raisonnement âi celui d'un de ses concurrents nommé Malleville, qui avait traité le sujet dans uu sens entièrement contraire, mais qui aux yeux de l'aréopage incrédule, avait ététr»p religieux et pas asçcx philosophe*

REF

DICTIONNAIRK

REH

«On peut envisager la question du mouvement de progrès que Lutherimprima, dit-on, au chant religieux, sous le double rapport de l'harmonie et de la mélodie.

« Comme harmoniste, Luther, qui n'était, de Taveu même de ses biographes, qu'imparfaitement initié à la science du contrepoint, ne saurait être mis en parallèle avec tes compositeurs catholiques qui furent ses contemporains ou ses prédécesseurs immédiats..En Belgique, Josquin Desprez ou des Prés, qui mourut en 1515, et Roland de Lassus ou Orlando di Lasso qui vécut jus- 3 n'en 1593 ; en France, Claude Goudimel , epuis maître de Palestrina , qui mourut en 1572; en Espagne, Cristophe de Morales, chanteur de la chapelle papale, qui florissait vers 15ii>0, sont, sous le rapport delà science harmonique, infiniment supérieurs au père de la Réforme.

a Luther, on le sait, s'entendait si peu à rharmonie que la plupart de ses chorals ont été misen'partiesparJeanWaUher,son ami, et par Louis Selnf, maître de chapelle du duc Louis de Bavière.

« Quant à la mélodie, les titres de Lu* ther, moins contestables à cet égard, sont cependant inférieurs à ceux de ses rivaux. D'abord, le prétendu réformateur n'est l'auteur que d'un petit nombre de phrases mélodiques parmi toutes celles qu on lui attribue gratuitement. Il en puisa plusieurs dans la liturgie catholique elle-même et s'inspira souvent de^ chants populaires que l'enfant allait, h cette époque, répétant sous les fenêtres des riches, pour gagner son pain quotidien. C'est un de ces chants empreints d'une douce mélancolie qu'il entendit un jour sous ses fenêtres, etqu'il fit entrerdans son cantique insérée dans le recueil de Mortimer. (Berlin, 1521, in-4% pag. 3.)

« Mais l'antique gravité du chant religieux gagnet-elleà Tinlroduction dansle culte divin de ces airs profanes adaptés à des paroles pieuses 7 Nous ne le pensons pas, et nous ne saurions partager l'opinion dequelques écrivains, qui voient un progrès dans une innovation malheureuse qui, de nos jours encore, imprime au service luthérien une physionomie différente de celle de notre office divin.

« Mous avons dit que la plupart des mélodies de Luther étaient des réminiscences de musiciens qui Tavaient précédé. Qui ne sait, en effet, que Rupf, Selneccer, Speratus, Uermann, et d'autres encore, lui ont fourni de nombreux motifs qu'il introduisit dans ses chants laïques, sans même en remercier les compositeurs ? Il n'est pas jusqu'à son ami Walther, qui ne régularisât les mélodies que composait et que lui chantait Lu-ther, avant d'y adapter une harmonie fort soignée, du reste.

« Ile tout ce qui précède, il résultte i* que Luther n'était point en! état d'imprimer un mouvement heureux à l'harmonie chorale; 2* qu'il avait emprunté la plupart des mélo* dies qu'on lui attribue ou à des chants catholiques déjà eiiitauts, ou à des airs popu-

laires, ou aux inspirations personnelles d'autres compositeurs. Ajoutons que par une conséquence forcée de son système religieux, il supprima, au détriment de la musique chrétienne, un çrand nombre de chants, d'une beauté réelle, notamment ceux des oflices)des Morts et du Saint-Sacrement, et qu'il en remplaça d'autres par des cantiques en langue vulgaire.

« Or, on se demande si, à de telles conditions, Luther peut passer pour le restaurateur du chant religieux ?

« Pour être juste, il faut reconnaître que, doué d*une belle voix, il avait étudié avec quelque succès la musique sacrée ; et que, plus d'une fois on rencontre dans ses mélodies d'heureuses inspirations. Il avait fréquement à son couvent des réunions musicales où l'on exécutait les œuvres des plus, célèbres compositeurs catholiques, entre autres de Josquin Desprez.

« Mais on peut assurer que, sans la vogue extraordinaire qui s'attat;hait à toutes les œuvres du réformateur, sa réputation, comme musicien, n'eût pas dépassé les limites de la Haute-Saxe. Et même, en faisant à ses admirateurs enthousiastes toutes les concessions possibles, en supposant que Luther ait été un musicien de génie, son influence sur les destinées de l'art religieux, et sa gloire» comme compositeur, auraient-elles jamais é^alé celles d'un Palestrina, d'un Allegri, et d autres grands maîtres, dont les inspirations toutes romaines n'ont rien eu de commun avec les siennes?

« Placé entre les grands compositeurs religieux catholiques qui l'ont immédiatement précédé et suivi, et dont les œuvres, ayant entre. elles une liaison intime, offrent une succession graduée de transformations et do progrès, il ne pouvait ni arrêter ni accélérer ce mouvement qui se faisait sans lui, et au-

3uel il n'aurait coopéré que pour sa part inividuelle, quand même il aurait été de force à se mesurer avec ses rivaux. Par conséauent, la régénération de la musique, qu on lui attribue, est une de ces nombreuses erreurs historiques qui se sont propagées de nos jours à la faveur des préjugés hostiles au catholicisme, mais qui ne peuvent, néanmoins, soutenir un examen tant soit peu solide et consciencieux. »

On pourra consulter, pour l'intelligence de cet article, celui intitulé Musique chrétienne, dans lequel nous traçons une esquisse historique et philosophique des principales écoles de composition musicale qui ont fleuri en Europe, du xiv* au xvur siècle

REGINA COELI. Antienne de la Vierge, caractéristique du cinquième mode. Yoy.

Modes.

KEGINON. Abbé de Prum au ix* siècle, auteur d'un Traité sur les huit tons ^église.

Yoy. TONAUTÉ.

U£HABlLlT\TION DE LA CHAIR. Voy.

Page 1