‹ Dictionnaire d'esthétique chrétienne, ouChapitre 86 sur 168 · SA · texte numérisé non relu

SA

laîTe) d'une école d'artillerie, d*une académie et de plusieurs autres importants éta« blissementSy est une place-forte de premier ordreet Tune des villes les plus importantes de la France. Sa population est cfe 75,795 AmeSé L'intérieur, qui est vaste et généralement bien bâti, est sillonné de nombreux canauxforméspar la rivière d'IU et la Bruesch, et couverts de distance en distance de ponts en bois ou en pierre.

Strasbourg a plusieurs places assez régulières. Ses deux principales sont la Place d'Armes, favorable pour les manœuvres, et celle deGuttemberg où l'on voit la statue en bronze récemment érigée au célèbre inventeur de l'imprimerie. Cette mémorable découverte, source de tant de bien et de tant Bial pour la société, et dont on pourrait dire ce que le fabuliste Esope disait de la langue, qu'il n'y a rien au monde de meilleur et de plus mauvais, selon le bon ou le mauvais usage qu'on en fait, est-elle convenablement exprimée par cette inscription fastueuse

Îu on lit sur le monument de son inventeur: U la lumière fut t Non sans doute, car oui {>rouve trop ne prouve rien. Quel est en enet e sens de cette emphatique inscription maladroitement empruntée au récit de là création dans la Genèse? Le voici rêvant l'invention de l'imprimerie, le genre humain était plongé dans les ténèbres ; mais après cette nouvelle découverte, il brilla désormais des plus vives clartés. Pardon, Messieurs les commissaires de la statue, vous vous 4tes évidemment moqué du public, en croj^ant, dans votre aveugle enthousiasme, lui faire accepter une telle exagération. Eh quoil il n'existait donc avant ik3% ni école, ni université, ni académie. Il fiiut donc regarder comme non avenus tous les chefs-d œuvre artistiques, littéraires de l'antiquité, des premiers siècles du christianisme et du moyen flge. Mais à propos de moyen flge, c'est même en face de c^tte merveilleuse cathédrale dont Térection suppose nécessairement dans ceux qui en furent les architectes des connaissances peu communes en géométrie, en optique, en perspective, en dessin linéaire, en histoire, en astronomie, que vous avez osé lancer 3i vos ancêtres cette sotte épigramme : Et la lumière fut! Savez-vous bien que Chflteaubriand vous déclare nettement dans ses Etudes historiques^ qu'il n y eut jamais de barbarie proprement dite. . Mais voyons si les siècles qui ont suivi la découverte de l'imprimerie ont été exempts d'erreurs? Voyons si cette lumière, que vous comparez modes^ tement à celle du soleil, n'a pas été obscurcie par de fréquents nuages? Hélas! les doutes, les contradictions, les changements et oppositions de svstèmes, les aberrations les plus étranges, les guerres de religion a?ec le sang qu'elles ont fait couler, sont tooyours allés leur train. LMmprimerie a mulliplié tout cela au centuple. Instrument indifférent en soi, bon ou mauvais selon Tapplication qu'on en a faite, il a propagé les /'lus s^alutaires vérités et les plus funestes erreur:?, les doctrines les ulus Duies et les

enseignements les plus cyniques, la Bible et l'AIcoran, la poésie mystique et le roman

Î;raveleux, les odes sacrées de Rousseau et es stances infâmes de la Pucelle, le panthéisme qui voit Dieu partout, et l'athéisme qui ne le reconnaît nulle part, l'autorité qui luBrme et l'incrédulité qui nie, Téclectisme qui n'admet que des yéirités relatives et le scepticisme qui doute de toutes, l'optimisme qui trouve que tout est bien et le pessimisme qui trouve que tout est mal, le spiritualisme et le sensualisme, le bon et le mauvais, le vrai et le faux dans tous les genres possibles. Que vous le vouliez ou que vous ne le vouliez pas, l'imprimerie n'a cessé da

[propager et ne cessera de propager jusqu'à a fin des temps tous ces doutes, toutes ces incertitudes, toutes ces éternelles ténèbres de l'esprit humain. Et vous appelez cela lumière 1 Quelle lumière, grand Dieu 1 Peuton déraisonner à ce point ? Si vous nous disiez que l'imprimerie est devenue dans les sociétés modernes, le facile et rapide interprète de la pensée humaine ; qu elle a produit dans le domaine des sciences, des arts et de la littérature une de ces révolutions dignes de tout l'intérêt et de toutes les investiffations des esprits supérieurs ; que ses conséquences, comme celles des nouveaux véhicules mus par la vapeur, sont incalculables au point de vue de l'homme et de la société; nous prêterions volontiers l'oreille à un tel langage, parce que nous y verrions l'empreinte de la raison et de la vérité.

Mais dire que dès l'instant'de cette découverte, la lumière fit place aux ténèbres chez les nations modernes; c'est vouloir trop prouver, c'est mentir à l'histoire, qui nous enseigne qu'avant comme après, l'esprit de l'homme a été ballotté par le doute et l'erreur, par les théories les plus extravagantes et les plus opposées en philosophie, en religion, en politique, en littérature, etc. Pourquoi insulter ainsi gratuitement aux générations (jui nous ont précédés ? Pourquoi vouloir diviser l'humanité en deux castes, celle d'avant et celle d'après? Ne dites-vous pas vous-même tous les jours que cette humanité, comme la nature, marche silencieusement vers son but, sans soubresaut et sans convulsion? Pourquoi vous mettre ainsi en contradiction avec vous-mêmes? Mais vous visiez au trait, & l'effet, et vous n'avez fait que de l'emphase.

Qu'on me pardonne cette petite diversion contre une parodie du célèbre fiât lux et faeta est lux. Je ne me la serais pas permise, si je n'avais encore sur le cœur les discours philosophiques ou sophistiques qui furent prononcés %sur le même thème, lors de l'inauguration de la statue,en face du chef-d'œuvre d'Ërwin de Steinbach, comme un déU iïisultant lancé contre le génie d'une autre époque. £h Messieurs, déclamez un peu moins et donnez-nous quelques petits chefs-d'œuvre comme en a créés par milliers ce moyen flge que vous appelez barbare^ dans votre superbe outrecuidance, vous barbares lettrés.

Strasbourg a quinze églises, sept luthé-

STR

ncnoNNAiNE::

sw

ma

riennes, sept catholiques ti ahe réformée. Celle des églises catholiques, autres que la cathédrale, que j-ai pu visiter, m'ont paru généralement pauvres et mesquines. Le

»"'"-'«^'»'^ ■"-— - -— — ' ___^-— ^ ~ — — .- ^ — — — g — — — pureté de se$ lignes et la régularité de se$ proportions. Après la cathédrale^ c*est incontestablement la plus belle église de Strasbourg. Personne n'ignore que c'est dans cette église, au chevet du choeur^ au'on voit le fameux tombeau du maréchal de oaxe» chef-d'œuvre de Pigale. 11 m'a paru digne de la célébrité dont il jouit. Néanmoins, j*ai -▼u> dans mes voyages, plusieurs tombeaux

{dus remarquables, qui ne jouissent pas de a même réputation. Je ne parlerai pas davantage de celui-ci, attendu qu'il en existe un grand nombre de descriptions. Mais^ dans une chapelle latérale de la même église, on voit deux autres tombeaux dont on ne p^rle

Suère,' et qui* m*ont autant impressionné, ans leur genre, que celui du maréchal. de Saxe. Ce sont deux cercueils découverts^ garnis seulement de lames de verre et pUr ces en face l'un de Taûtre. Quand vous •vous approchez de ces deux cercueils, et ^ue vous considérez, à travers le verre, deux €orps embaumés avec une partie de leurs chairs et de leurs: vêtements, vous éprouvez cette surprise mêlée d'une certaine fr&yeur qu'inspire toujours l'image inattendue de la mort. Ce chevalier que vous voyez étendu «dans son cercueil diaphane et dont vous .pouvez distinguer encore les principaux traits ainsi que le costume et l'armure cher Taleresques, est un ancien duc de Nassau, iDort au XIV* siècle. Dans le cercueil en face est couchée une jeune princesse sa fille» .iporte à l'Age de seize ans. Quoiqu'elle soit l)ien moins conservée que son père (car la •mort s'acharne avec plus de rage sur le ^exe le plus faible, le plus délicat), on remarque un air de fratcheur sur la figure et •les mains de cette jeune fille qui succomba dès le printemps.de ses joues, et ne vécut .que ee que vivent les roses, «l'espace d'un matin ^4 Sur sa Mte cépose encore une cour ronne qui fut bientôt flétrie^ Néanmoins., à combien d'autres qui paraissaient plus solir dément assises n^-^-eUe pas .survécu? On •se met à rêver sur l^ corps de cette jeune enfaiit, k côté duquel sesontdéjà.écouléesdan^ toette* bruyante cité^ tant de générations et parmi tant de vicissitudes I Repose en paix, gracieuse enfant, jusqu'au jour de la cfélivrance qui secouera les faibles liens qui te tiennent encore è la terre, et rendra à ton corps sa fraîcheur et son angéliquo beauté 1

Quant aux environs de Strasbourg, il est peu de places -fortes qui en aient d'aussi . agréables. On remarque, entre autres belles promenades publiques, celle des Contades, ombiragée de tilleuls taillés en quincotice. Celte promenade, située près de la vilICf hors la porte des Juifs, est, dans les soirées d'été, Je rendez-vous du monde élégant. Si vous vous avauoez un peu plus dans la cam-

pagne, les bords de l'IU, de la Bruesch et. du Rhin, vous offriront des sites charmants et variés et de belles promenades d'oà la vue s'échappe sur les Vosges et sur les monta-,

5 nés Noires.: La flèche de la cathédrale, qui omine ce vaste et beau panorama, lui im-. prime autant de mouvement que de grandeur. Un soir, je vis, par un ciel sqrein et un superbe clair de .lune, cçtte gigantesque silhouette se mirer dans l'IIl et y. prcgefer son ombre, sur une longueur de plus de SOO mètres. C'était véritablement Quelque chose de grand et d'étrange à considérer. ^

Passons maintepan^ à la description de notre cathédrale.

C'est par le grand portail, déjà ébauché,au début de cet article, qu^il convient de; commencer notre description. Goethe, . ce, roi de la .poésie moderne allemande, lui a consacré dans ses Mémoires une véritable dissertation. Cette dissertatioi),' toute en laveur du monuipent qui y a âonné lieu,e6t d'autanV pliais curieuse à hjre,.que le grand écrivain qui était en même temps archéologue, dessinateur et mathèpaaticien très-distingué, s'est trouvé naturellement sur $on terrain. Et ce qui igoute un nouveau, poids au juffement de Goethe, et en garantit l'impartialité, c'est qu'avant été élevé dès son enfance, comme on l'était alors, dans des •idées hostiles à l'architecture gothique, il ne lui a rien moins fallu que l'évidence de$ faits et la force de la logique, pour changer .entièrement ses id^es çiir ce point. Mais ce qui me fâjt la plus grfuîd plaisir, c'est de retrouver chez le poète allemand mes propres .idées sur l'architecture gothiaue considérée uniquement sous le rapport de l'art. Quant |aux beautés d'un ordre plus relevé, je veux dire d'esthétique chrétienne, on en cher-^ cberait vainement l'appréciation dans le travail de Goethe. On ne s'en occupait guère lorsqu'il a écrit sîis Mémoires^ surtout dans la sphère au milieu de laquelle il vivait. Je ticherai d'y suppléer dans une deuxième description dii portail, uniquement considéré sous le. rapport de la beauté oude l'esthé^ tique chrétienne. Dans celle-ci, je vais commencer par donner les détails matériels, mais indispensables,sur le monument.Goethe vieib* dr/i ensuite les développer à sa manière.

On peut diviser le portail de la cathédrale de Strasbourg en trois zones principales, soit qu'on le considère dans sa hauteur, soit qu'on le considère dans sa largeur. Si nous le considérons dans sa largeur, nous remarquerons qu'il est coupé en trois parties égales par les quatre contre-forts çigantesaues, qui, uartant du sol, s'élèvent jusqu'à la plateforme sur une échelle de 230 pieds. Deux sont au milieu de la façade, et les deux 'autres, à ses deux extrémités. Ils sont ouvragés, festonnés et ornés de colonnes en filigrane, sur leur immense surface et sûr les trois intervalles, encore phis vastes, qui les séparent. Ce portail, d'une teinte rûuge doré, appartient presqu'entièrement au style gothique fleuri du xiv* siècle. Impossible, si l'on ne l'a vu, de se figurer ta richesse et le

fini

d*estiii;tique chrétienne.

fini de ses innombrables détails ; Tiuirmonienx agejncement des lignctis droites et deç lignes courbes, qui se rencontrent sans sç heurter; ces dispositions admirables» et plu$ souvent répétées ici qu'ailleurs, dés. creux et des vides, qui donnent à Tédifice un^ transparence d'un effet ravissant; enfin, une variété inépuisable dans les diverses parties, dont il se compose, s'alliant toujours avep là simplicité et Tunité de Tensemb^e.

Considéré dans sa hauteur, le portail se dirise, en allant de bas en haut, en trois zones, dont la ptemière aboutit à la grande rosace; la seconde, delà grande rosace aux combles de l'église ; et la troisième, des combles à la plate-forme. Chacune de ces zones est séparée de celle qui la suit par unegalerie a jour, ouvragée en dentelle, avec unp délicatesse inexprimable, surtout la galerie supérieure qu'on dirait brodée en points de Ifalinfss.

La première zone comprend dans sa largeur, trois parties principales, séparées les unes des autres jpAr les deux contre*forts du milieu, savoir : la grande porte et les deux petites, dont chacune néanmoins formerait un beau portail d*église. La grande porte du milieu, presque aussi haute que les plus hautes maisons de la ville, est qrnéede cinq voussures ou archivoltes superposées, qui fbrmeni cinq magnifiques et immenses cordons de niches richement sculptées et renfermant une multitude de sujets historiques de l'Ancien Testamieut, dont nous ferons plus tard i'énumération r^isonnée.

Au-dessus de cette porte s'élance à une très-ffrande hauteur, un fronton triangulaire des plus hardis, tout è jour, et armé, dans tout son pourtour, d'aiguilles de pierre encore plus toutes, dont plusieurs supportent des statues qui paraissent suspendues dans les airs. Le tympan, merveilleusement ou- .vragé, offre trois grands sujets de sculpture chrétienne dans des dimensions colossales, savoir : le Père représenté p^r une tète vénérable ; la Vierge, tenant 1 enfant Jésus sur ses. genoux, et le roi Salomon patron des anciens maîtres maçons, constructeurs d'églises, environné de lions. Les deux intervalles, compris entre les deux bords du fronton et les deux contreforts du milieu, sont ornés de fenêtres ogivales lancéolées, d'un fini incroyable d'exécution. Quand aux deux petites portes d'entrée, elles offrent le même .système d ornementation que celle du milieu^ à la différence du fronton triangulaire qui est beaucoup moins élancé. Cette première ^one . est séparée de la seconde par une frise à jour, admirablement dentelée, qui règne sur toute jki largeur du portail, et n'est coupée que par les quatre grands contre,fortsetles quatre statues équestres de CI07 •vis, de Chariemagne, de Rodolphe de Hapsbourg et de Louis XIV, qui, placées dans les quatre fenêtres ogivales pratiquées dans l'épaisseur même des contre-forts, se détaxent en relief de la façadje et étonnent par là hardiesse et le naturel de leur pose. Là seconde zone du portail comprend d'a-

bord, au milieu, et entre les ^eux contreforts, la magnifique rosace de 130 pieds de circonférence et de hS pieds dé aia.m^ticé (la hauteuf d'une église ordinaire). Cette meryeilleuse rose, dont les détails si gracieuxet si légers exigeraient une description à part, est environnée, daris.jtoute sa circonférence, d'un immense cercle fleuronné en pierre, gui détaché du mur, et pâip conséquent à jour, ne repose que sur quatre autres petites et délicieuses rosaces, placées à chacun des angles du grand carre au milieu duque^ rayonne la belle rosace flamboyante comme le'soleil. Chacun des deux autres carrés, formés par les contre-forts, et correspondants aux deux petites portes d'entrée, est rempli par une immense fenêtre ogivale, à vide, de 60 pieds de haut, et recouverte elle-même de cinq autres fenêtres plus étroites et plus longues, qui, exécutées en filigrane, aboutissent à la galerie qui sépare la seconde zone de la troisièmç. Dans l'espace compris entre cette galerie et la grande rosace, on aperçoit un rang de douze belles niches ren- .fermant les statues des douze ^p6tres.

Avant d'aborder la troisième zone du portail, qui commence par la galerie dont nous venons de parler, il importe d'observer que cette galerie corresponde peu près aux combles de la cathédrale, et représente par conséquent la hauteur dé la voûte de l'édifice. Primitivement, la façade devait s'arrêter Ik cette hauteur, comme cela a lieu pour les autres cathédrales. Pourquoi celle de Stras- .bourg a-t-elle été exhaussée d'une troisième zone qui dépasse l'éçlise de 130 pieds ? £n voici la raison. Dans le premier plan de l'édifice, la flèche que le spectateur voit maintenant à sa saunne devait, en partant du niveau du sol, faire corps avec 1^ portail jusqu'à sa plus grande hauteurqui n'était alors que celle de la galerie au-dessus de la rosace, cest-a-dire celle même de la voûte principale de l'église. Arrivée à ce point, elle devait s'élever au-dessus des combles, sous la forme d'une tour carrée, à une hauteur de 190 pieds, affecter ensuite la forme octogone sur une même hauteur, et enfin se terminer en flèche, comme on le voit aujourd'hui. Sur le côté droit de la façade devait s'élever une autre tour surmontée d'une flèche, et parfaitement semblable k celle qui a été terminée^ dont elle aurait fait le pendant. Cette seconde tour fut commencée et poussée jusqu'à 130 pieds au-dessus du comble dé 1 église, c'est-à-dire jusqu'au point oik, perdant sa forme carrée, elle allait devenir octogone. Mais, soit défaut de ressources suffis sautes, soit i>ar l'effet de cette révolution intellectuelle qui allait bouleverser Tart chrétien, et qui était déjà en germe dans les esprits, les travaux de la seconde tour furent suspendus à l'eudroit que nous venons d'indiquer. Or, entre cette tour inachevée, du reste exactement conforme jusqu'à sa hauteur à la première, et celle-ci, il existait un vide considérable provenant de Texhaussement de 130 pieds dt la seconde tour au-dessus du portail, qui s'arrêtait alors à la ha^-

STR

STR

leur de la voûte. 11 en résultait un effet désa-

Sréable à ToBil, à cause de rinégalité des eux tours. Pour y obvier, au moins eq ])artie, on imagina d'exhausser le frontispice de la caknédrale iusqu*au fahe de la tour inachevée» et de la relier ainsi avec l*autre, de manière que ces deux tours» qui faisaient déjè corps avec le portail Jusqu'à sa hauteur primitive, continuassent àfaire corps avec ce massif qui les reliait et qui, en ex* haussant la façade de 130 pieds environ» lui donnait cette hauteur gigantesque à laquelle jamais nul autre portail n'avait pu atteindre ]usque-là. Il est vrai que la tour achevée y a perdu et de sa hardiesse et de ses belles proportions; car au lieu de se détacher du portail» au comble de l'édifice» elle ne s'en détache plus maintenant qu'à 130 pieds plus haut. D'un autre côté, bien que le massifqui relie les deux tours dissimule le vide disgracieux qui existait entre elles, il n'obvie pas entièrement au défaut d'harmonie» disons mieux, à l'irrégularité choquante qui résulte de l'inégalité des deux tours. C'est une observation que ma conscience d'observateur ne me permet pas de taire» malgré l'admiration profonde que m'inspire un tel chefd'œuvre.

Ainsi» la troisième zone du portail se compose de deux tours carrées» sur ses deux c6tés„ e( du massif qui les relie à 130 pieds au-dessus de la voûte. Sur la face occidentale de chacune de ces deux tours carrées se développé une immense fenêtre ogivale» et sur celle du massif même on eu a pratiqué deux jumelles d'une même proportion. Enfin loute cette dernière zone du portail est couronnée d'une galerie à jour» plus ravissante encore que les deux autres par la finesse de ses découpures qu'on dirait avoir été exécutées par le ciseau le plus habile et le plus délicat.

Maintenant deux mots sur la tour de gauche et sur la fameuse flèche qui la surmonte. Après avoir fait corps avec le portail» ainsi que nous l'avons rémarqué, elle quitte la forme carrée pour prendre la forme octogone. Or» cette tour octogone de plus de 100 pieds d^élévation est percée à jour du haut en b^^ et ne se soutient que sur la maçonnerie de ses angles. Mais ces angles sor\t eux-mêmes extrêmement légers » puisque la tour,, sur chacune de ses faces» est percée d]une immense fenêtre ogivale à jour de 100 pieds de hauteur» ce qui I^ rend véritablement transperente. Ce qu'il y a de plus merveilleux dans cette tour» c'est que dans toute sa hauteur elle est iDianquée dé quatre escaliers en spirales» hors d'œuvre, qui ont la forr me de tourillons exa^ones» et qui» percés de toute part» dans toute leur élévation qui est de 100 pieds» et n'ayant d'autres maçonneries que celles des angles et de la rampe en ferde l'escalier» paraissent suspendus dans Jes airs. C'est l'effet qu'ils produisent, surtout quand on prend la peine do les monter. Il faut observer qu'un de ces escaliers est (Jouble » en sorte que deux personnes peu- Ycnt y monter en même temps et se parler

sans se voir. J'oubliais de dire oue cette tour était» aux trois quarts de sa nauteur« entourée d'une riche galerie sculptée à iour et soutenue elle-^même par quatre fenêtres ogivales entièrement évidées et correspondant aux quatre grandes fenêtres dont j'ai parlé plus haut.

Immédiatement sur cette tour merveilleuse repose la célèbre flèche qui est une pyramide octogone évidée de toute part, toute recouverte d'une multitude de dais et de clochetons superposés en retraite, et dont les arêtes sont autant d'escaliers toornaots

1>ar où l'on monte extérieurement jusqu'à la anterne» chefnd'œuvre d'élégance et de légèreté » de là à la boule et à la croix, au moyeu de crampons en fer. Depuis quelque temps» cette ascension de la flèche est interdite» à cause du danger d'étourdissement auquel elle exposait certaines personnes. C'est là aussi que je me suis arrêté et que j'ai pu contempler de très-près cette immense sculpture pyramidale à jour 1 Quant au magnifique panorama dont on y jouit, Goethe nous le décrira lui-même bientôt. Mais avaut de quitter la tour et d'en donner la dimension, n'oublions pas de remarquer que les différentes voûtes qu'on y a pratiquées intérieurement sont percées de telle sorte» que depuis le haut de la lanterne les regards peuvent plonger en ligne perpendiculaire jusque sur le parvis deTéçiise.

La hauteur de cette tour merveilleuse fat mesurée en 1666 , par l'architecte Hekler, qui la trouva de 494 pieds, mesure de Strasbourg. ( Ce pied est moins grand d'un 13* environ que celui de Paris). Selon Eisenschmidius» la tour aurait 500 pieds de Strasbourg, c'est-à-Kiire environ 445 de Paris. D'après Tes calculs d'Angelo Rom» elle ne serait que de 15 pieds plus haut que le dôme de Saint-Pierre» et de 25 pieds moins haute

Sue la plus élevée des pyramides d'Egypte, ous donnerons plus tard les calciils les Elus récents en pieds et eu mètres sur la auteur de cette tour et sur les hauteurs comparatives des monuments les plus célèbres de l'univers.

En voilà assez» je pense, pour la première description matérielle du fameux portail et de s£^ tour. Maintenant qu'il s'agit de l'apprécier au point de vue de l'art en général, je vais laisser la plume à l'éloquent et savant poète allemand. Voici comment il nous raconte ses premières impressions; c'était la première fois quMl se trouvait à Strasbourg» où il était venu» ^rhs avoir <{aitté la maison paternelle |i Francfort» continuer ses études universitaires.

te J'étais descendu à l'hôtel del'Bs-

Srit. Je sortis aussitôt pour contenter mon ésir le plus ardent et pour m'approcher de la cathédrale» qui m'avait été montrée de loin par mes coiïipagnons de voyage» et sur laquelle mes yeux étaient demeurés fii^^és dans une longue étendue de chemin. Loirs* que de la petite rue qui y conduisait j'apen* çns ce colosse» et que je me trouvai ensuite tout auprès, sur la place peu spacieuse où il

STR

D'ESTHETIQUE CHRETIENNE.

STR

s^élète, il produUit sur moi une impression

Se je fus incapable de débrouiller sur-lesmp, et qui me resta pour Tinstant obscure, pendant que je montais en hâte au tilte de rédifice pour ne pas manquer le moment précieux d'un soleil brillant, è la fa- ?6ar duquel j'allais découvrir, en un seul coup d'œil, re vaste et riche pays.

« Je vis du haut de )a plate-forme cette belle contrée qui était devant moi, et dans laquelle ie devais séjourner et vivre quelque temps, le; prés d'alentour remplis, entremêlés d'arbres suv^rbes et touffus, cette richesse surprenante de végétation, qui, suivant le cours du Rhin, en marque les rives, les ties et les bas-fonds. Le terrain plat qui descend du côté du sud et qui est arrosé par riU; est également décoré d'une verdure brillante; même du côté de l'ouest, près de la montagne se trouvent beaucoup de vallons, où des bois et des prairies présentent un aspect attrayant, tandis que la partie septentrionale, plus accidentée, est coupée ae petits ruisseaux, en nombre infini, qui hAtent partout la végétation. Si l'on se représente, entre ces plaines qui s'étendent délicieusement , entre ces bois agréablement parsemés, cette terre si bien cultivée...., ce grand espace k perte de vue, sorte de nouveau paradis préparé pour la race humaine, terminé à des distances diverses par des monta.4nes, moitié cultivées, moitié couvertes de forêts, on comprendra ie ravissement avec lequel je bénis ma destinée, qui m'avait assigné pour un certain laps de temps une aussi belle résidence.

« Descendu de la hauteur je demeurai encore assez longtemps en face du vénérable édifice; mais ni la première fois, ni dans les premiers temps, je ne pus parfaitement m'expliquer la sensation que cette œuvre merveilleuse produisit sur moi;, elle me fit l'effet d'une masse monstrueuse, qui m'eût effrayé, si elle ne m'avait pas paru en même temps compréhensible par sa symétrie , agréable même par le fini de ses détails. Cette contradiction pourtant ne me préoccupa nullement, et je laissai ce monument prooigieux agir sur moi par son seul asi)ect.... »

Voilà pour la première impression de Goethe. Mais le jeune étudiant ne se borna pas là. 11 so livra à une étude sérieuse et persévérante du monument. En homme de génie, il ne tarda pas à en reconnaître Tineffabje beauté et àrevenir sur les préjugés dont on l'avait nourri dans son enfance ooutre Tart gothique; et son admiration profonde et sans réserve pour un de ses pi us beaux chefis-d'œuvre ne fit que s'accroître avec l'âge bien loin de s'affaiblir. C'est ce qu'il va nous raconter lujrmême, dans les intéressantes pages de ses Mémoirtè^ qui suivent :

« Plus je considérais la façade de cette cathédrale , poursuit Goethe, plus se fortifiait et se débrouillait en moi celte première impression que le sublime y est uni k l'agireable« Pour que le gigantesque, en se présentant cooime masse a nos yeux , ne nous Qfraie i>a« > pour que nous ne nous y per-

dions pas en cherchant à pénétrer ses détails , il faut qu'il contracte une alliancecontre nature et en apparence impossible ; il faut qu'il s'unisse a l'agréable. Comme nous ne pouvons exprimer l'effet que produit la cathédrale qu'en supposant l'union de ces deux qualités incompatibles, nous voyons par là la haute estime que nous devons faire de ce vieux monument , et nous nous mettons sérieusement à expliquer comment des éléments contradictoires peuvent se pénétrer et s'associer paisiblement.

« Laissant pour le moment les tours, toutes nos réflexions se porteront sur la façade, dont l'aspect est imposant, sous la forme d'un carré long, élevé sur son plus petit côté. Quand nous nous en approchons pendant le crépuscule, au clair de la lune, dans une nuitétoilée, dans un moment, enfin, où les parties deviennent plus ou moins indistinctes et finissent par s'effacer, nous no voyons qu'un mur colossal dont les proportions sont de l'effet le plus satisfaisant. Quand nous considérons ce monument pendant le jour et que, par la force de notre esprit, nous faisons abstraction des détails, nous y reconnaissons une façade qui nonseulement clôt les espaces intérieurs de l'édifice, mais cache aussi ses diverses parties latérales. Les ouvertures de cette immense surface se rapportent aux besoins de l'intérieur de l'édifice; d'après ces besoins, nous pouvons la diviser en neuf parties. La grande porte du milieu , qui est située visa-vis de la nef principale, se présente tout d'abord à nos yeux; a ses deux côtés s'en trouvent deux plus petites , appartenant aux deux nefs latérales ; au-dessus de la porte principale , notre regard rencontre l'ouverture circulaire destinée k répandre dans l'église et sous ses voûtes une lumière mystérieuse. Sur ses faces, on aperçoit deux grandes ouvertures obliques, en forme de carrés longs, qui contrastent d'une manière frappante avec celle du milieu, et qui laissent voir qu'elles appartiennent à la base des tours qui s'élèvent de chaque côté. Au troisième étage sont rangées les unes k côté des autres trois ouvertures destinées au beffroi et k d'autres besoins du culte. Le tout est terminé horizontalement en haut par la balustrade de la galerie', au lieu de l'être par un entablement. Quatre piliers qui partent du sol soutiennent les neuf espaces que je viens de décrire, les terminent et les séparent, en trois grandes sections perpendiculaires.

«De même qu'on ne peut contester de belles proportions k la- masse tout entière, ces piliers et les compartiments déliés qu'ils forment entre eux donnent aux détails de la fiiçade un aspect symétriquement léger.

cSi nous poursuivons notre abstraction, si nous nous figurons ce mur gigantesque nu, avec de fermes contre-forts, percé de toutes les ouvertures nécessaires , mais de celles-lk seulement ; si nous reconnaissons enfin k ces grandes divisions des pro|)ortions convenables, Tensemble, sans doute»

STR

MCTKWNAIRE

STR

sera grave et noble ; mais il sera toiqours triste et sévère, et, dans sa nudité» il paraîtra sans art ; car une œuvre dont Tensemble se compose de parties grandes, simples et bar* monieuses, produit bien une impression de noblesse et de majesté ; mais la véritable puissance , celle que la satisfaction engendre, ne peut résulter que de l'harmonie de tous les détails dans leur développement.

«En cela justement, Tédifice que nous considérons nous satisfait au plus naut degré , car nous voyons tous ces ornements entièrement en narmonie avec la partie qu'ils décorent ; ils y sont subordonnés et semblent en dériver. Une pareille variété cause toujours un vif plaisir quand elle s'appuie sur les convenances de l'art, et que, f)ar conséquent, elle éveille en même temps 'idée de 1 unité ; et ce n'est que dans de pareilles conditions que l'exécution est estimée comme la cime de l'art.

te Par de tels moyens, une muraille solide, impénétrable, qui doit s'annoncer comme la nase de deux tours se perdant dans les nues, apparaîtra reposant sur elle-même et se soutenant par elle-même, mais en même temps légère et gracieuse ; et, bien que percée en mille endroits, elle donnera l'idée d'une inébranlable solidité.

« Ce nroblème est résolu avec un bonheur infini. Les ouvertures du mur, ses parties solides, les piliers, chaque chose enfin a son caractère spécial qui résulte de sa destination particulière ; ce caractère se communique par degré aux subdivisions. De la sorte , tout est décoré harmonieusement ; le grand comme le petit se trouve à la place qui lui appartient, peut être saisi aisément, et le gigantesque devient agréable. Je me borne a mentionner les portes s'enfonçant en perspective dans l'épaisseur du mur, et dont les piliers et les ogives sont chargés d'une multitude d'ornements ; l'ouverture de la rosace qu'elle forme par sa grandeur , le pro£l de ses baguettes ainsi que les délicates colonnettes des sections perpendiculaires. Représentez-vous les piliers s'enfuj^ant par degrés avec leurs petits édifices pointus , élancés, s'élevant aussi dans l'air, disposés en manière de dais pour protéger les statues d^ saints et soutenus par des colonnes légères ; et finalement, chaque nervure^ chaque chapiteau, apparaissant sous la forme d un bouton de fleurs , d'une rangée de feuilles ou de quelque autre image naturelle façonnée d'après les convenances de la pierre. Examinez maintenant, sinon l'édifice lui-même, au moins les copies de l'ensemble et des détails, afin d'apprécier et d'animer ma description. Elle pourra pa-r raltre exagérée à beaucoup de personnes; car moi-même , bien que je fusse enthousiasmé dès le premier coup d'œil par ce monument, il me laliut beaucoup de temps pour me pénétrer profondément de sa beauté.

^ « A^'ant vécu parmi les détracteurs de l'architecture gothique, je ressentais une antipathie profonde pour cette prodigalité etpour cette confusion d'ornements , dont

le désordre donnait un aspect désagréable à'des monuments d'un caractère religieiix et sombre ; ce qui m'avait confirmé dans cette disposition hostile, c'était que les omvres de ce genre qui s'étaient présentées à ma vue étaient toutes des œuyres sans génie, n'offrant ni beauté des proportions ni harmonie véritable. Mais cette fois une non* velle révélation sembla luire à mes regards; car, loin de retrouver ces défauts dans le monument, je ne pus qu'admirer sans réserve.

« A mesure que je regardai et que je réfléchis darantage, ie fis de nouvelles déooi^ vertes. J'avais déjà aperçu l'harmonie des parties principales, le goût et la richesse des ornements jusque oans les plus petits détails ; mais alors je reconnus l'enchaînement de ces divers ornements entre eux , la liaison entre les parties principales, l'unité des détails similaires , il est vrai , mais extrêmement variés dans leur forme , depuis le caché jusau'au gigantesque, depuis la feuille jusqu'à la pointe ; plus j'examinais, et plusj*étais frappé d'étonnement ; plus je m'amusais et je me fatiguais k mesurer et à dessiner, et plus mon admiration croissait ; de sorte que j'employai beaucoup de temps , soit à étudier l'édifice tel qu'il exis* tait , soit à rétablir dans ma pensée et sur le papier ce qui manquait, ce qui était inachevé, notamment dans les tours

« Trouvant cet édifice bAti avec tant de perfection sur une ancienne terre allemande et dans une époque tout allemande, apprenant de plus que le nom de l'architecte, qu'on lisait sur une tombe modeste , était allemand par la consonnance et par l'origine, j'entrepris, dans mon enthousiasme pour cette œuvre d'art, de changer le nom mal famé de gothique, donné jusqu'alors à cette architecture, et de la revendiquer pour mon pays en lui donnant celui d'architecture allemande, oralement d abord; puis, dans un petit mémoire adressé au doo* teur Erwin de Steinbach, je mis au jour mes sentiments patriotiques. »

Suivent des réflexions philosophiques intéressantes, mais que nous omettons, parce qu'elles nous mèneraient trop loin et qu'elles ne se rattachent d'ailleurs qu'indirectement au sujet qui nous occupe. L'auteur y rentre par des observations trèsjustes et qui ont aujourd'hui un véritable mérite d'à-propos« sur le flux et le reflux des opinions en fait d'art, et sur la solidarité de l'humanité tout entière pour l'exécution définitive des œuvres du génie de l'homme, n'îm[)orte l'époque plus ou moins reculée à laquelle elles ont été commencées.

« Si dans le cours de notre vie, nous voyons accomplir par les autres une œuvre pour laquelle nous nous sommes senti antérieurement une vocation, mais à laquelle nous avons été obligés de renoncer comme à tant d'autres; alors surgit ce noble sentiment, que c*e6t l'humanité collective seulement qui eM l'homme véritable, et que l'individu ne peut être content et heureux que

STR

D^ESTHETIQDE CHRBTIENiNE.

STR

s'il a le courage de se sentir datis rénsembfe'. Cette réflexion est opportune ici; car, c[uand je songe au penchant qoi m'entraînait vers ces yieux édifices, quand je calcule ie temos que j'ai consacré à la seule cathédrale dé Strasbourg, le soin avec lequel j'ai étudié

Elus tard celle de Cologne et celle de Frioarg, en appréciant toujours davantage le mérité de ces monuments, je suis tenté de me reprocher de les avoir perdus de vue plus tard, et attiré comme je Tétais par un art plus vaste, de les avoir même complètement négligés. Mais quand je y(tis de nos jours l'attention se diriger de nouveau sur ces objets, le goût pour eux,' la passion même renaître et refleurir; c^uand je vois des jeunes gens do mérite, 'Saisis par cette iMLssion, consacrer sans réserve leurs forces^ leur temps, leurs soins, leur fortune à ces monuments d'un monde qui n'est plus, je me dis avec plaisir que ce que je voulais et ce que je désirais avait son prix. J'ai la satisfaction de voir que non-seulement on sait apprécier ce qui a été exécuté par nos âncê-* très, mais ou'on essaie même ae rétablir, au moins par le dessin, le plan primitif des œu* vres existantes, mais inachevées, afin de nous familiariser avec l'idée, qui est toujours le commencement et la fin de toute en^ treprise, et qu'on s'efforce d'écl&ircir et d'a-^ nimer par une méditation sérieuse un passé où l'on n'aperçoit d'abord e^ue confusion. Je ferai ici un éloge particulier du brave Sulpice Boisserée, occupé sahs relâche à reproduire dans un magnifique ouvrage, enrichi de gravures, la cathédrale de Cologne,commé un modèle de ces gigantesques conceptions qui voulaient atteindre jusqu'au ciel, à la manière des monuments deBabylone, et qui étaient tellement disproportionnées avec nos moyens terrestres, qu'elles durent nécessairement s'arrêter dans l'exécution. Si nous nous étions étonnés jusqu'ici de la grandeur de ces édifices, ce sera avec la plus grande admiration que nous apprendrons ce qu'on projetait.

« Puissent cependant des entreprises artistiques et littéraires de cette espèce être dignement encouragées par tous ceux qui possèdent pouvoir, fortune et influence, afin que la grande et gigantesque conception de nos ancêtres nous soit révélée, et que nous nous formions une idée de leurs projets. Les lumières qui en résulteront ne de- . meureront pas stériles, et nous pourrons prononcer sur ces œuvres un jugement équitable. Ce jugement sera plus élevé, si l'activité de notre jeune ami, indépendamment de la monographie consacrée à la cathédrale de Cologne, poursuit jusque dans ses déiails l'histoire de l'architecture pendant notre moyen flge. Si l'on publie tout ce qu'il est nécessaire de savoir sur la pratique régulière dé cet art; si on le ffliit connaître sous tous les points de vue, en le comparant atecl'archiiecture gréco-romaine et avec l'architecture orientale égyptienne, ii ne restera que peu de chose à faire dans Cette direction. Quand les résultats de ces

efforts patriotiques seront livrés ft la publia cité,' je pourrai,, commente fais aujourd'hui dans les épanchements intimes de l'amitié; répéter, avec une vériteble satisfaction^ en le prenant dans raeceptiou la meilleure, ce mot, que les vo^x du jeune ^dgé sent eomblésl dans! la vieillesse. »

Ces vtBUÎL dé^ l'illustre poëte se sont accomplis. Il a pu lui*même en' Voir l'entfèré réalisation avant'de mourir. C'était en 1813, à l'âge desoixante ans, qu'il les formait; et vingt ans après, en- 1833, année de sa mort; on était déjà en pleine réaction enfaveur du moyen Age, et l on> s'apprêtait à mettre la dernière main à ses conceptions gigàntés^

3ues inachevées^' parmi lesquelles la cathé*^ ralë de Cologne tient inôontestableinent lé premier i^ang. Goethe, en homme de géilie; avait devancé son siècle, en se* mettant dès sa jeunesse' au-dessus des opinions cotiran-^ tes sur la prétendue barbarie dû jfothiquef' ce que n'avait pu faire Féneldn, qui,' n'étant qu'un homme de beaucoup d'esprit, n'avait pas cette espèce d'intuition que donne le

t;éniè. Voilà pourquoi se laissant traîner à a remorque de l'opinion générale <)e son temps, au lieu de la . diriger, il déclame, comme ses contemporains, t^oiltre ce qu'il appelle 1^'incohérence, le désordre, le maUp vais goût d'une- architecture qu'il -n'avait

Sas pris la peine d'étudier sérieusement, ossuet, au contraire, supérieur à Fénelon de toute la hauteur qui élève le génie audessus du talent, n*a eu garde de donner dans ce travers, et je ne sache pas qu'il se soit jamais permis la moindre invective con^tre ces œuvres sublimes de l'art et de la foi, auxquelles enfin est rendue une entière

mais si tardive justice.

Maintenant que vont dire, après la curieuse dissertation de Goethe, les détracteurs passionnés du gothique, qui forment encore de nos jours la vieille queue du classicisme quand même? Que diront surtout nos honorables de l'Académie des beaux -arts (c'està-dire de l'art grec, de l'art égyptien, de l'art chinois, excepté de l'art national), que vontils dire, après cette dissertation a'un homme du métier y qui s'y entend pour le moins aussi bien qu'eux? Ce qu'il y a de curieux, c'est que le grand homme les blit jusqoe dans leurs derniers retranchements. £n effet, ces 'messieurs veulent bien parfois nous faire la grftce à nous pauvres hères, étrangers aux secrets de l'art, de nous accorder- que le gothique^ malgré sa barbarie, n'est* pas dénué de l'expression religieuse et même d*une certaine grandeur résultant de ses vastes proportions. Mais ils ne manquent pas d'ajouter, pour atténuer la portée d'une si large concession, qu'en ce qui concerne le goût dans les détails, l'harmonie dans le plan et l'unité dans l'ensemble, cette -architecture n'en est pas une et qu'elle ne vaut pas même la peine d'être cHée, quand il s'agit de l'art proprement dit. Par malheur, mes(sièurs, e'ést pi'écisément sotis ce dernier rapport que Goelne tranche fa question contre vous. Or, Geeihe n'était ni un sémina-

Page 1