CHARLES LE BON
et l'agriculture. Lors de la grande famine de 1125, il édicta encore une série d'édits pour combattre le marché noir. C'est donc à juste titre qu'il a été célébré par ses contemporains comme défenseur des pauvres et comme gardien de la justice et de la paix.
La renommée de son courage et de sa prudence faillit deux fois le faire entrer dans la politique européenne. En 1123, il refusa la couronne de Jérusalem. En 1125, à la mort de l'empereur Henri V, il s'opposa à ce qu'on présentât sa candidature à l'Empire.
Les qualités humaines et surnaturelles de Charles, sa bonté surtout, ses convictions religieuses, ses multiples formes de dévotion sont abondamment décrites par Gautier et Galbert (ce dernier ne lui attribue d'autre péché que la transgression de la loi ecclésiastique défendant les tournois). Ses largesses et ses interventions au profit des institutions religieuses sont nombreuses. Les 32 chartes qu'on connaît de lui sont toutes délivrées en leur faveur. C'est dans ces milieux aussi que sa mort provoqua le plus d'émotion et une abondante littérature.
De sa vie familiale on ignore à peu près tout. Marié à Marguerite, fille de Rainaud, comte de Clermont, on ne rencontre son épouse qu'une seule fois dans un acte, ce qui ne laisse pas d'étonner quand on constate que Clémence de Bourgogne est mentionnée de nombreuses fois dans les actes de son mari. Toujours est-il qu'aucun enfant n'est né de ce mariage. Faut-il incriminer la nature ou voir là un effet d'une forme d'ascétisme, prêchée par les milieux dévots?
Le 2 mars 1127, Charles fut assassiné à l'église S.- Donatien de Bruges. Les circonstances de ce meurtre ont permis à l'Église de vénérer en Charles le Bon un martyr et un bienheureux (culte immémorial reconnu en 1882). Elles méritent qu'on s'y attarde un instant. Voulant sauvegarder les intérêts de son domaine, le comte ordonna d'établir la liste complète de ses serfs. Un incident fortuit lui apprit que la famille des Erembaud, une des plus éminentes du comté, — elle avait comme chef Bertoux, prévôt de S. -Donatien, et elle était, par les nièces de celui-ci, alliée à six familles de la meilleure noblesse, — était elle aussi d'origine serve. Charles se crut obligé, pour ne pas infirmer une politique domaniale suivie un peu partout à ce moment, de poursuivre son droit et de faire reconnaître par les Erembaud qu'ils n'étaient pas d'origine libre. Il leur permit cependant de produire en justice la preuve de leur liberté, par serment prêté par l'un d'eux avec douze cojureurs nobles. Les Erembaud ne purent trouver les cojureurs, ni donc aussi olîrir cette preuve. Se sentant déshonorés, ils en conçurent une haine tenace contre le comte.
A ce conflit vint s'en ajouter un autre, qui allait provoquer la mort de Charles. Un neveu de Bertoux, Bourchard, menait une guerre privée contre Tancmar de Straten, son voisin. De nombreuses fois déjà le comte avait enjoint aux deux partis de respecter la trêve de Dieu. Après une nouvelle violation du serment de paix, commise au détriment de Tancmar et restée elle aussi impunie, voilà qu'en l'absence du comte, Bourchard organise, en temps de paix encore une fois, une incursion armée dans le domaine de Tancmar. Une série de crimes, tombant manifestement sous les défenses de la législation de la paix de Dieu, sont commis : effractions de demeures, déprédations, pillages des paysans, meurtres mêrne. Cette fois Charles, revenu de l'ost, décide de punir cette injure faite, comme il s'exprime, « moins à lui qu'à Dieu t, dont l'Église a lié le nom à sa législation de paix. Il convoque ses barons à Ypres. On y décide de descendre sur les lieux. Impressionné par le spectacle qu'il y voit et cédant aux instances de ses grands, le comte fait appliquer le droit d'arsin sur la demeure
de Bourchard, coupable d'infraction à la paix. Charles considère donc comme un devoir de religion la punition sévère de cette violation exorbitante de la paix de Dieu. Il admet les risques que son action peut comporter pour sa personne. Par deux fois, le 27 févr., il en parle devant témoins et il exprime l'avis, partagé par le canoniste Gautier, archidiacre de Térouanne, qui assiste aux entretiens, que périr dans ce différend serait tomber pour une cause religieuse et accéder au martyre. Deux jours après l'arsin, Bourchard, furieux d'une punition sévère mais légale, assassine le comte. Le jour même les ecclésiastiques brugeois émettent l'avis que leur comte, mort dans l'exercice d'un devoir de religion, incombant à sa tâche, est un martyr et ils engagent déjà, contre l'abbé de S. -Pierre de Gand, une lutte pour la sauvegarde du pretiosum thesaurum qu'est son corps, devenu une relique insigne. Le même sentiment se retrouve exprimé d'innombrables fois chez tous les auteurs contemporains qui ont traité du meurtre de Charles le Bon. M. F. L. Ganshof, ne considérant que la querelle domaniale qui mit aux prises 1 le comte avec une famille de chevaliers serfs, n'a pas ' assez souligné les motifs de vengeance qui ont armé la main de Bourchard : coupable d'avoir violé l'institution ecclésiastique de la paix de Dieu, ce dernier ne fut puni par le comte que pour cette seule raison et ce fut de cette seule punition qu'il prétendit se venger, farouchement, deux jours après. N'ayant relu ] les sources que dans la perspective du remarquable j travail de M. Ganshof, le P. de Moreau (Hist. de l'Église en Belgique, m, Bruxelles, 1945, p. 9-17) n'a pas exposé le véritable caractère du meurtre de Charles le Bon ni la théologie du martyre qui se dégage des ; sources.
Parmi les sources narratives, citons : Galbert de Bruges, Hist. du meurtre de Charles le Bon, comte de Flandre (1127- 28), suivie de poésies httines contemporaines, éd. H. Pirenne, Paris, 1891; éd. ancienne, dans A. S., mars, i, 179-219. — Gautier de Térouanne, Vita Karoli comitis Flandriae, dans A. S., mars, i, 163-79. — Anonymi passio Karoli, dans ' M. G. H., SS., XII, 619-23. — De nece Karoli, dans Neues \ Archiv, xv, 1890, p. 448-52. — Hériman de Tournai, Hist. restaurationis ecclesiae S. Martini Tornacensis, dans M. G. H., SS., XIV, 274-327.
I Pour les actes du règne : F. Vercauteren, Actes des comtes j de Flandre, 1071-1128, Bruxelles, 1938, n. 93-124 (à con- I sulter avec les remarques de Eg. I. Strubbe, dans Revue i belge de philol. et d'hist., xviii, 1939, p. 1017-1123, et de J. Gessler, dans son livre Critica latina, Louvain, 1941, p. 161- 72).
On trouvera cités dans P. Allossery, Gescliiedkundige Boekenschouw, i, Bruges, 1912, n. 3502, les anciennes biographies. Le seul travail digne de retenir l'attention paru depuis cette date est celui de F. L. Ganshof, Étude sur les ministeriales en Flandre et en Lotharingie, Bruxelles, 1926, qui contient (p. 343-51) un exposé intéressant, mais à notre avis incomplet, des mobiles du crime. Précieux aperçu du règne de Charles dans F. L. (ianshof, La Flandre sous ses premiers comtes, Bruxelles [1943].
J. M. De Smet.
CHARLES BORROMÉE (Saint), cardinal, archevêque de Milan (2 oct. 1538-t 3 nov. 1584). I. Premières années (1538-60). II. Période romaine (1560-66). III. Période milanaise (1566-84). i. Borromée à Milan, ii. Borromée hors du Milanais. IV. l\Iort et survie.
I. Premières années (1538-60). — Deuxième fils et troisième des sept enfants du comte Giberto Borromée et de Margherita de Médicis, Charles naquit au château de Rocca d'Arona, en vue du lac Majeur, dans la nuit du 2 oct. 1538. Cette naissance aurait été accompagnée de phénomènes merveilleux. (Détails généalogiques dans F. Caivi, Famiglie nolabili milanesi. II, Milan, 1881, tableau vin; G. Galbiati, Albero genealogico délia famiglia principesca Borromeo di Milano in cinque tavole. Milan, 1935.)
CHARLKS BORROMÉK
Ses premiers biographes le dépeignent volontiers comme un enfant prédestiné, donnant des indices manifestes de vocation. Chez un fils cadet, de telles dispositions étaient de bon augure.
Des événements plus sérieux aiguillèrent l'avenir du jeune cadet vers la cléricature : âgé de huit ans, Charles reçut la tonsure (15 oct. 1545); en 1550, son oncle, Giulio Cesare Borromée, lui céda son premier bénéfice : le monastère des SS.-Gratiniano-et-Felino, situé à Arona. Charles aurait demandé d'en pouvoir consacrer les revenus — 13 000 livres — aux bonnes œuvres comme étant « le bien de Dieu et par conséquent des pauvres » (Bascapè, 4).
Charles fut envoyé à Milan, pour y suivre les leçons d'un précepteur, sous la direction du prévôt de S.- Ambroise, Bonaventura Castiglioni. Le jeune élève avait une intelligence i^lus solide que brillante. Bascapè (4) déplore que le manque de promptitude de son esprit l'eût empêché de faire des progrès insignes dans les lettres. Pourtant, dès l'âge de treize ans, son bagage de latiniste était suffisant pour lui permettre — fût-ce avec l'aide de son précepteur — d'adresser à son père une lettre correcte, émaillée de réminiscences classiques et lui demandant comme cadeau des ouvrages de Pline, Salluste et d'Aristote (1 déc. 1551; texte et trad. dans Sylvain, i, 15-16).
A l'automne de 1552, Giberto Borromée envoya son fils faire ses études de droit à l'université de Pavie. Charles promit d'y suivre à la lettre les recommandations de son père (28 oct. 1552; fac-similé dans S. C. B., 26). Il arriva à Pavie le 2 nov. La vie du jeune étudiant fut studieuse, retirée, peu expansive, fidèle à toutes les obligations incombant à un tonsuré et éprouvée par de continuels embarras financiers causés par la parcimonie avec laquelle son père lui ouvrait les cordons de sa bourse. Il manifesta aussi sa nature scrupuleuse à propos de la licéité canonique de certains cours figurant au programme de ses études (Sylvain, i, 25-27).
A plusieurs reprises, Charles fut obligé d'interrompre ses études pour de longs séjours à Milan et à Arona; il passa de nombreux mois dans la propriété paternelle, à diriger les vendanges, à surveiller les hommes de la garnison et à restaurer diverses constructions. En août 1558, par suite de la mort de son père (27 juill.), il eut à porter le poids des afi'aires successorales : en particulier, il dut négocier avec les autorités espagnoles désireuses d'entrer en possession de la forteresse d'Arona. Il révéla ainsi ses talents d'administrateur et de diplomate.
Le 6 déc. 1559, Charles fut promu docteur in utroque jure (fac-similé du diplôme dans L. Gramatica, Diploma di laurea in diriito canonico e civile di S. Carlo Borromeo, Milan, 1917). L'éloge académique du nouveau lauréat fut prononcé par son maître et ami Francesco Alciati.
Les régestes de cette partie de sa vie furent reconstitués par A. Rivolta, Epislolario giovanile di S. C. B., dans Aevum, xii, 1938, p. 253-67; Corrispondenti di S. C. B. (1550-59), ibid., 556-619. La première liste contient 199 lettres écrites par Ch. B. avant son départ de Milan; l'autre indique 6.52 lettres qui lui furent adressées à la même époque.
Trois deuils déterminèrent la carrière de S. Ch. B. : la mort du pape régnant, Paul IV; celle de Frédéric Borromée, son frère aîné; et celle de son oncle maternel, devenu pape à son tour. .
Le mois même où Charles venait de recevoir ses lauriers à Pavie, son oncle maternel, le cardinal Gian Angelo de Médicis, succéda (25 déc. 1559) à Paul IV qui venait de mourir. Dès le lendemain de son élection (Pastor, VII, 80), le nouveau pape. Pie IV, qui considérait son neveu « comme son œil droit » (rap-
port de Ricasoli à Florence, 12 janv. 1560; Pastor, VII, 80), le fit venir à Rome. Frédéric, son aîné, l'y avait précédé; arrivé à temps pour assister au couronnement de Pie IV (6 janv. 1560), il sera promu capitaine général de l'Église, le 2 avr. 1561.
Charles quitta Milan, le 3 janv. 1560, faisant route à une allure de sept postes par jour, par des chemins couverts de neige, et vivement acclamé dans les localités situées sur son passage. Venu par la Romagne, les Marches et l'Ombrie, il arriva à Rome au plus tard le 13 janvier.
II. PÉRIODE ROMAINE (1560-66). — 1» Charges, titres et honneurs. — Dès son arrivée à Rome auprès de son oncle et durant tout son séjour. Ch. B. en fut comblé. Voici les principaux :