DE L'ARRIVÉE DES PORTUGAIS A CANTON
A LA FIN DES MING (1644). — 1" Le plan des Portugais (début du xv^ s.-milieu du xvi<' s.). — Avec la
chute de l'Empire mongol (1368), les liens fragiles qui avaient uni durant quelque temps l'Extrême-Orient et l'Occident se rompirent à nouveau. La Chine, régie par la dynastie autochtone des Ming, conserva jusqu'au début du xv s. une certaine prééminence dans l'océan Indien, mais, après l'empereur Yong-lo (1403- 25), elle se rétracta pour ainsi dire dans ses limites traditionnelles, en laissant libre champ aux musulmans, Arabes ou Persans, qui, appuyés sur Venise, s'adjugèrent le monopole du commerce des épices des Moluques (en Indonésie).
Les Portugais, plus vite affranchis de l'Islam que leurs voisins espagnols, projetaient, surtout depuis Henri le Navigateur (1394-1460), de découvrir les lieux mystérieux où se récoltaient ces précieuses denrées; tout le xv s. se consuma en efforts patients pour contourner l'Afrique. Ils y réussirent enfin en 1498 avec Vasco de Gama. En débarquant dans l'Inde à Calicut, celui-ci prenait à revers la puissance musulmane. Il ne soupçonnait point alors l'existence de l'empire d'Extrême-Orient. C'est en 1511, à Malacca, qu'Albuquerque rencontra les premiers marchands chinois, et, dès lors, le courant commercial des Portugais se subdivisa en deux directions : d'une part vers l'Indonésie, par le Sud-Est; d'autre part vers la Chine (et, à partir de 1542 environ, vers le Japon), en remontant vers le Nord-Est.
Au même moment, mais pour de tout autres motifs, les Espagnols avaient pris eux aussi leur élan à la découverte. Ce que Christophe Colomb recherchait, c'étaient, sur la foi de vagues traditions (surtout de Mandeville, plagiaire de Marco Polo), les richesses fabuleuses du Cathay (Chine) et de Zipangu (Japon). Une erreur, fort commune alors en géographie, lui fit croire qu'il les avait trouvées quand il débarqua aux Antilles (1493); cette erreur ne sera corrigée que vers 1513 lorsque Balboa, de l'isthme de Panama, découvrira les immenses étendues du Pacifique.
Cette dualité de découvertes devait avoir sur l'évangélisation de la Chine les conséquences les plus importantes. Espagnols et Portugais, en effet, après avoir sollicité l'arbitrage de la papauté, avaient tracé, non sans peine, dans l'océan Atlantique une ligne de démarcation entre leurs zones respectives d'influence. Aussi longtemps qu'ils ignorèrent que la terre était ronde, leurs discussions n'eurent point de répercussion en Extrême-Orient; mais dès que la flotte de Magellan eut achevé la première circumnavigation du globe (1522), il fallut aussi départager les territoires dans l'océan Pacifique. La solution la plus simple était sans doute d'y tracer une ligne symétrique de celle de l'océan Atlantique; mais dans l'ignorance où l'on était alors des véritables longitudes, où fallait-il la tirer? Les Espagnols la plaçaient à Malacca; les Portugais, à l'est des Philippines. C'est à ces derniers que la cartographie moderne donne raison. Au xvi« s., comment auraient-ils pu prouver leurs droits? Dès lors, tous les pays situés entre ces deux lignes supposées, 30 à 40 degrés de longitude, demeurèrent en zone contestée.
Les effets de cette ignorance ne se firent vraiment sentir qu'après l'occupation de Manille par les Espagnols (1565). Jusqu'à ce moment, les Portugais étaient restés presque totalement libres de développer leur plan sans interférence de concurrents européens.
L'ensemble du problème du Padroado portugais a été étudié, d'après les documents ofTiciels, par A. Jann, Die katholischen Missionen in Indien, China und Japan. Ihre Organisation und das portugiesiscli Patronat vom 15. bis ins 18. Jahrhundert, Paderborn, 1915. Pour le Patronato espagnol, en tant qu'il touche à l'Extrême-Orient, F. J. Montalban, El patronato espaftol y la conquisia de Filipinas..., Biirgos, 19.30.
CHINE
2" La fermeture de la Chine (1514-44). — L'Empire chinois des Ming, qu'abordaient les Portugais par le Sud, se trouvait alors dans un tel état de prospérité qu'il provoqua la stupéfaction chez les premiers Occidentaux. Se suffisant entièrement à lui-même sans avoir besoin d'aucun concours étranger, voyant venir à son empereur sous forme de pseudo-ambassades presque tous les peuples voisins, muni d'un gouvernement fort et d'une police bien organisée, il ne se sentait aucun besoin d'une religion ni à fortiori d'une civilisation nouvelles. Les Chinois rencontrés dans les mers du Sud n'étaient que des corsaires ou hors-laloi, cherchant leur vie dans la contrebande avec la connivence des autorités locales.
Les premiers actes des Portugais furent tels qu'ils parurent vite confondus avec ces contrebandiers. Sans doute, en 1517, le premier ambassadeur, le botaniste Tomé Pires, obtint-il des mandarins de Canton l'autorisation d'aller porter à Nankin, puis à Pékin, l'hommage d'une ambassade, interprétée d'ailleurs comme un tribut apporté du dehors. Mais très vite, certains ofTiciers portugais, trop enclins à « planter du canon », provoquèrent, au Sud, de terribles représailles contre les « Falangkis » (Francs, suivant le terme employé par les musulmans). Les mémoires romancés de Mondes Pinto évoquent, avec une étonnante intensité, l'existence de ces pionniers du commerce européen, exposés à tous les risques des tempêtes.
Une circonstance imprévue modifia leurs conditions de vie. Vers 1542, une de leurs jonques, partie du Siam, fut dérivée jusqu'aux îles du Japon, alors divisé en, une multitude de factions féodales. Les Japonais admirèrent fort l'armement des nouveaux venus. Les Portugais, qui jusque-là avaient surtout limité leur commerce avec la Chine à celui du poivre, virent à l'usage qu'ils avaient encore plus de bénéfices à monopoliser le trafic de la soie entre la Chine et le Japon. Après avoir tâtonné auprès de divers seigneurs de l'île de Kyushiu, ils finiront par créer le port de Nangasaki (vers 1570) qui, même après leur expulsion (1639) et durant toute la période de fermeture (jusqu'en 1853), demeurera la seule porte ouverte du Japon sur le dehors.
Cette expansion commerciale et financière rendit plus urgente la nécessité de se constituer un relais au moins sur la côte de Chine, car l'alternance des moussons ne permettait pas à leurs bateaux (de 700 tonnes au plus) d'accomplir en une seule année le trajet depuis leur capitale de l'Inde (Goa) jusqu'au Japon. Le terrain de Macao, enfin concédé vers 1554 ou plutôt 1557, devint ainsi le poste indispensable à la présence portugaise en Extrême-Orient, et par contrecoup à la diffusion de l'Évangile.
Le major C. R. Boxer a publié de nombreux articles sur ces premiers contacts des Européens et de l'Extrême-Orient (R. Streit, doc. cit., x, 172-178). L'ouvrage du P. Teixeira, Macuu e sua diocèse, Macao, 1940, 2 vol., rassemble ce que l'on sait de plus clair sur l'histoire ecclésiastique, si mouvementée, du diocèse de Macao.
3° Les deux manières de S. François Xavier (1542- 52). — Bien avant la fondation de la Compagnie de Jésus (1540), des prêtres, surtout franciscains, avaient accompagné les premières flottes qui se rendaient aux Indes portugaises. Très vite, ils avaient corrigé leur première méprise de croire que tous ceux qui n'étaient pas musulmans, à Calicut ou dans le voisinage, étaient des chrétiens. En fait, les chrétiens dits de S. -Thomas, ou nestoriens, ne formaient qu'une colonie minuscule sur la côte du Malabar.
Le problème s'était donc posé de christianiser ces masses populaires qui ignoraient tout de l'Évangile. Or dès le début les brahmes et les gens de caste supérieure n'eurent que mépris pour ces Occidentaux, qui
violaient leurs coutumes les plus sacrées, comme celle de ne pas manger la viande de vache. En général, l'apostolat dut donc se cantonner dans les petits postes portugais disséminés sur le pourtour de l'Océan. Autour d'eux le paganisme faisait la haie. Cependant, en 1537, l'initiative hardie d'un prêtre zélé de Goa fit donner le baptême, dans des conditions d'ailleurs très brusquées, à un groupe compact de Paravers, pêcheurs de perles, sur la côte méridionale du Deccan. Leur instruction chrétienne fut presque totalement négligée. Le péril était grand de les voir retourner insensiblement à ce qu'ils ne savaient peut-être pas même avoir abjuré. Ce fut pour y remédier que le roi de Portugal Jean III, sur l'avis du principal du collège Ste-Barbe de Paris, Diogo de Gouveia l'ancien, fit demander au pape Paul III quelques-uns des prêtres réformés, maîtres ès arts, qu'Ignace de Loyola venait de grouper pour se mettre au service total du Souverain pontife. Ainsi fut choisi François Xavier, qui reçut en même temps des pouvoirs étendus de nonce apostolique. Après l'Inde, Xavier passa en Insulinde, puis au Japon, et enfin il allait pénétrer en Chine quand son apostolat fut interrompu par une mort prématurée à Sancian, en face de la côte chinoise, dans la nuit du 2 au 3 déc. 1552. Sa trop courte carrière apostolique a été souvent retracée par les historiens; elle revit d'une manière intense dans ses lettres.
On n'a peut-être pas assez remarqué que Xavier n'a pas toujours procédé de la même manière. Déjà chez les Paravers, plus tard au Malabar ou aux îles du More, il avait commencé à corriger autant que possible la hâte excessive avec laquelle on entreprenait l'évangélisation de ces populations assez simples. Les encouragements qu'il donna à l'institution du collège de Ste-Foi de Goa montraient bien qu'il ne limitait pas ses fonctions à celle de « baptiseur des âmes ». Néanmoins, dans l'Inde, il ne se différenciait pas essentiellement de ceux qui l'entouraient; il tirait aussi parti de l'influence portugaise pour faciliter sa tâche de convertisseur. Tel fut le François Xavier première manière, pas très différent de ses collègues de l'Amérique latine.
iMais le 15 août 1549 il débarquait à Kagoshima, sur la côte japonaise; avec les renseignements, souvent tendancieux, de son premier converti Angiro, il s'était construit une interprétation très différente de la réalité. Il ne tarda pas à s'apercevoir, en outre, qu'en plein pays neuf, avec une race aussi aflinée que celle des Japonais, toutes les ressources autrefois acquises durant ses études à l'université de Paris ne lui seraient pas de trop. La pauvreté héroïque de ses débuts devait céder le pas au respect de toutes les convenances sociales : c'est en costume honorable, avec accompagnement des marchands, qu'il se présenta aux daïmyos. Ce qu'il apprit plus tard de la Chine, et de son rayonnement intellectuel dans tout l'Extrême-Orient, le persuada d'accentuer encore plus cette méthode d'approche. Ainsi s'ébaucha la seconde manière de P'rançois Xavier, que ses successeurs dans l'Empire chinois devaient mettre au point.
Rien ne vaut ici la lecture indéfmiment reprise des Epistolae S. Francisci Xaverii... (rééditées par les PP. Schurhammer et Wicki, Rome, 1945, 2 vol.), éclairées par les Documenta Indica du P. Wicki (Rome, 1948 et 1950, 2 vol. parus), dans le contexte des innombrables sources contemporaines d'information (Schurhammer, Die zeitgenôssischen Qtiellen zur Geschichte Portugiesisch-Asiens... zur Zeii des I hl. Franz Xaver (1538-1552), G 080 documents, Leipzig, |'1 1932).
4° Aux portes de la Chine. — Presque immédiatement après la mort solitaire de Xavier, les Portugais entrèrent en composition avec les autorités locales (1554); bientôt même, ils purent s'installer à demeure
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