CHINE CENTRALE & MÉRIDIONALE
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sur un petit coin de terre ferme, Macao. Une fois ou deux par an, ils se rendirent à la foire de Canton. Mais s'ils purent croire un instant que la Chine s'ouvrait devant eux, ils furent rudement détrompés. Les injures les plus offensantes leur étaient prodiguées par le bas peuple, et les lettrés conservateurs dénonçaient périodiquement à l'empereur de Pékin cet établissement étranger comme un « cancer » de la province. Par la suite le port et la cité de Macao se développèrent rapidement au point de vue financier. Les Portugais, par leur mariage stable avec des Chinoises, y créèrent une race « macaïste » chrétienne et active. Mais tout se bornait à cela. Chaque fois qu'un missionnaire, entraîné par son zèle, cherchait à pénétrer sur le continent, il s'en voyait impitoyablement refoulé.
Macao se résigna donc à n'être qu'un point d'escale entre le Japon et l'Inde. En 1576 toutefois il se vit élevé au rang de siège d'un diocèse. Le premier évêque en fut Melchior Carneiro, jésuite, un des auxiliaires d'abord désignés pour l'entreprise manquée du patriarche d'Éthiopie. Les Espagnols, installés depuis peu aux îles Philippines (1565), voulurent contrecarrer cette décision qui confirmait les droits des Portugais sur ces régions; sur leur demande le S. -Siège éleva aussi Manille au rang de capitale ecclésiastique. Ainsi se créèrent en ces régions lointaines deux pôles de christianisme. La rivalité eut de fâcheuses conséquences. L'abaissement des Portugais se confirma par la mort désastreuse de leur roi Sébastien au Maroc (1578) et par l'accession de Philippe II de Madrid à la couronne de Lisbonne. Liés dès lors au destin de l'Espagne, ils subirent les contre-coups des luttes maritimes que l'Angleterre et surtout la Hollande devaient livrer sur mer à leur souverain commun. Cependant, avec un courage indomptable, malgré des divisions intestines trop fréquentes, les habitants de Macao maintinrent intrépidement jusqu'à nos jours leur commerce et leur vitalité.
L'ouvTage d'Henri Bernard, Aux portes de la Chine. Les missionnaires du XVI' s., paru à Tientsin en 1933, aurait besoin d'être retouché avec les documents publiés par le P. d'Elia (Fond Ricciane).
5» L'initiative du P. Alexandre Valignano (1578- 1606). - — Autant la mission du Japon, après de laborieux débuts, donnait de grands espoirs, autant celle de Chine végétait lamentablement quand débarqua au port de Macao (1578) celui qui, pendant près de trente ans, devait prendre la suite de François Xavier, comme visiteur général de la Compagnie de Jésus en ces contrées (jusqu'à sa mort, survenue le 20 janv. 1606). Du premier coup d'oeil, le P. Valignano vit qu'on avait fait fausse route en négligeant l'élite chinoise, et par suite en ignorant les sources de cette civilisation qui rayonnait sur le tiers ou la moitié de l'humanité d'alors. Le Napolitain Michel Ruggieri fut appelé de la côte de la Pêcherie pour se consacrer d'abord à l'étude rebutante de la langue distinguée; ce souci lui assura peu à peu la sympathie des mandarins de Canton et, quand le jeune Matthieu Ricci vint prendre la relève (août 1583), tous deux obtinrent l'autorisation de séjourner dans la capitale provinciale.
C'était un premier succès. Il paraissait insuffisant à ceux qui ne soupesaient les fruits de l'apostolat chrétien que par le nombre des baptêmes. Un autre jésuite, espagnol, venu de Manille afin de se concerter avec les autorités de Macao, ne cacha pas sa désapprobation; 11 se nommait Alonso Sanchez et devait entrer en controverse avec le grand théoricien des missions d'alors, José de Acosta : précurseur des avocats du protectorat par force armée, Sanchez ne croyait pas à l'avenir de la mission chinoise, aussi longtemps qu'elle serait fondée sur le seul prestige et sur la seule persuasion. Néanmoins, imperturbable, Valignano appuyait et
DicT. d'hist. et de géoor. ecclés.
dirigeait les efforts de Matthieu Ricci, en même temps que les accroissements de la mission du Japon. Ricci, comme François Xavier et Ruggieri l'avaient fait, s'était laissé assimiler aux bonzes venus de l'Occident (l'Inde). Il profita de ce qu'on l'expulsait une seconde fois de sa résidence pour changer de costume et se présenter comme « lettré du Grand Occident ». Toujours encouragé par Valignano, il s'était mis à l'étude des livres classiques de la Chine; il modifia dans ce sens la présentation du christianisme. Par étapes, le long de la voie fluviale qui mettait Canton en communication avec Pékin, il se rapprocha de la capitale et, après une première tentative infructueuse, fut reçu à Pékin comme « client » de l'empereur Wan-li (janv. 1600); mais ce n'était pas avec cet empereur, falot et inaccessible, qu'il devait compter, c'était avec les plus distingués représentants de la civilisation chinoise d'alors, entre autres le converti Paul Siu Koang-k'i : ce dernier, par une divination étonnante des vrais besoins de son pays, travailla jusqu'à sa mort (1633), avec un ami intime Léon Li Tche-tsao, à traduire en chinois les meilleurs ouvrages de l'Europe, entre autres la géométrie plane d'Euclide publiée par le P. Clavius.
Valignano appréciait beaucoup ces premiers succès; malgré le petit nombre d'adhérents déclarés du christianisme (2 000 au plus, lorsqu'il mourut, en janv. 1606), il aurait même voulu que la mission du Japon, incomparablement plus nombreuse, prît exemple sur celle de Chine. Ce fut l'origine de la « question des termes », qui devait dégénérer plus tard en « discussion des rites ». Plusieurs des Pères du Japon redoutaient de se servir des vocables chinois pour exprimer les idées chrétiennes, ils préféraient fabriquer des expressions calquées sur le portugais : le premier concile de Chine, en 1924, leur donnera finalement tort. Voir l'art, suivant, Chinois (Rites).
A défaut de la biographie du P. Valignano, Schutte, Valignanos Missionsgrundsàtze fur Japan, t. i, part. I, 1951, Introduction et liste de ses écrits. L'ouvrage du P. H. Bernard, Le P. Matthieu Ricci et la société chinoise de son temps (Tientsin, 1937, 2 vol.), était fondé sur la première édition des œuvres du P. Ricci, eftectuée par le P. Tacchi-Venturi (Macerata, 1910-1911); le P. Pasquale d'Elia, reprenant ce travail sous une forme considérablement amplifiée, a donné déjà 3 volumes : Fonti Ricciane. Documenti originali concernenti Matteo Ricci e la storia délie prime relazioni tra l'Europa e la Cina (1570-1615), Rome, 1942-1949.
6" L'héritage du P. Matthieu Ricci. — Le P. Ricci s'était acheté une résidence à Pékin (connue sous le nom de Nant'ang). A sa mort (11 mai 1610), l'empereur fit don du cimetière de Chala à ses successeurs jésuites. Ricci avait donc réussi à ouvrir une première brèche dans le bloc chinois. Il fut imité dans l'Inde tamoule du Sud (Maduré) par le Père Robert de Nobili. En Chine, le nouveau supérieur de la mission, Longobardo, avait tout d'abord réprouvé les lenteurs presque infinies de cet apostolat indirect; il y avait été ramené par de dures expériences. Sur son ordre, et malgré le peu d'encouragements de certains Pères, le Douaisien Nicolas Trigault s'en alla chercher en Europe les instruments de travail indispensables. Entre autres fruits de cette quête laborieuse, il faut compter la bibliothèque qu'il réunit, sur le modèle de l'Ambrosiana de Milan. Il en sortira, par traductions ou adaptations, une littérature chrétienne chinoise, consacrée pour moitié aux sciences profanes et pour moitié aux sciences religieuses (plus de mille titres).
Trigault ramenait en outre avec lui un ancien médecin d'origine suisse, ami de Galilée et de Képler, le P. Jean Terrentius, qui eut le temps de jeter les premières bases d'une encyclopédie astronomique avant sa mort prématurée (1630). Il eut pour principal successeur Adam Schall, originaire de Cologne. Les premiers let-
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très chrétiens auraient voulu assurer à ces nouveaux venus une situation officielle dans l'Empire en collaborant à la réforme du calendrier et à la prévision des éclipses; ils n'y réussirent point sous les derniers Ming, mais d'autres ouvrages philosophiques ou religieux commencèrent à établir le prestige des missionnaires parmi les lettrés les plus cultivés, malgré l'opposition de certains bonzes et fonctionnaires.
La prospérité apparente de l'Empire chinois masquait de profondes faiblesses qui, avec le temps, devaient ruiner les efïorts désintéressés des meilleurs patriotes. L'empereur, invisible à son peuple, menait dans son immense palais de Pékin une vie oisive au milieu de ses concubines et de ses eunuques. Ces derniers contrecarraient les mandarins des grands tribunaux. Le désordre politique, aggravé par la crise des propriétés et par plusieurs famines, favorisa l'ascension, en Mandchourie, d'une tribu encore seminomade qui peu à peu menaça la sécurité de la capitale. Les lettrés chrétiens, ou sympathisants au christianisme, assistèrent avec désolation à l'écroulement progressif de la dynastie. Au milieu de troubles croissants, une vingtaine de missionnaires européens, dispersés dans presque toutes les immenses provinces, constituèrent patiemment de petits noyaux chrétiens, dont les plus florissants étaient situés dans la région du Centre, près de l'embouchure du Yang-tse ou fleuve Bleu, à Shanghaï, Hangchow...; ils comptaient tout au plus quelques dizaines de milliers de baptisés. Qu'était ce chiffre en comparaison de ceux que les Espagnols pouvaient aligner dans leurs colonies d'Amérique latine ou des îles Philippines? Mais en d'autres milieux et d'autres circonstances, la méthode se révélait efficace : par ex. le P. Alexandre de Rhodes, originaire d'Avignon, chez les populations de l'Annam etduTonkin, gagnait à l'Évangile des dizaines de milliers de nouveaux chrétiens, au moment où la mission du Japon, qui avait près d'un million de fidèles, était en train de sombrer dans la persécution.
Le Catalogue de la bibliothèque du Pél'ang, comprenant 4 101 ouvrages préservés, a été publié par la mission catholique des lazaristes à Pékin (1944-1949). C'est de cet ancien fonds qu'est sortie la littérature chrétienne chinoise; cf., pour la période de 1514 à 1688, Les adaptations chinoises d'ouvrages européens, par H. Bernard, dans Monumenta Serica, x, 194.5, p. 1-57, 309-388; la seconde partie, de 1689 à 1860, n'a pas encore été publiée. Le meilleur ouvrage d'ensemble sur la Compagnie de .Jésus demeure celui du P. Louis Pfister, Notices biographiques et bibliographiques sur les jésuites de l'ancienne mission de Chine, Shanghaï, 1932-1934, 2 vol. La monographie partielle de Mgr Noël Gubbels, Trois siècles d'apostolat. Hist. du catholicisme au Houkwang (1587-1870), Pékui, 1934, a utilisé les sources imprimées.
1° L'arrivée des missionnaires de Manille (1631). — Jusqu'en 1631, les seuls missionnaires stables de la Chine appartenaient à la Compagnie de Jésus. A la faveur de la désorganisation croissante de l'empire des Ming, les consignes policières se relâchèrent de plus en plus, surtout dans les provinces excentriques, comme le Foukien. Grâce aux émigrants chinois, qui s'étaient fixés assez nombreux aux Philippines, surtout dans un faubourg de Manille, les religieux espagnols continuaient à caresser l'espoir de se servir de leurs établissements, en particulier de l'île Formose, comme de tremplins pour aborder le continent. Il est vrai que les privilèges de la couronne portugaise paraissaient s'y opposer et, pour ce motif, les membres de la Compagnie de Jésus s'étaient vu interdire par leur général Acquaviva (à la suite des démarches imprudentes du P. Alonso Sanchez en 1582-83) de s'y rendre par une autre voie que celle de Lisbonne, Goa et Macao; mais les Espagnols, en général, contestaient le bien-fondé de cette exclusive portugaise et la Con-
grégation de la Propagande, fondée à Rome en 1622, s'efforçait de restreindre des monopoles qui gênaient la liberté de l'évangélisation.
En 1631 le dominicain Ange Cocchi, puis peu après en 1633 le dominicain Juan Morales et le franciscain Antonio a Sancta Maria purent se faire déposer sur la côte chinoise. Ils trouvèrent asile dans certaines chrétientés du jésuite Aleni. Celui-ci était d'origine italienne. A ce titre, avec beaucoup de ses confrères, il devait tenir grand compte des susceptibilités des autorités civiles portugaises qui avaient (comme les Espagnols d'ailleurs dans leurs domaines), à plusieurs reprises, manifesté leur intention de renvoyer chez eux tous les missionnaires originaires d'autres nations. Le siège épiscopal de Macao était vacant depuis longtemps : les vicaires généraux, ou administrateurs, s'y remplaçaient fréquemment et ignoraient presque tout de l'intérieur de la Chine. Quant aux jésuites de l'Empire, extrêmement dispersés et soumis à des obédiences politiques diverses, ils venaient seulement de conclure péniblement de longues controverses sur les termes à employer dans la présentation du christianisme (conférence de Kiating). Voir l'art, suivant, Chinois (Rites).
Il faut reconnaître que les apparences extérieures des chrétientés chinoises, encore plus que celles des chrétientés japonaises, devaient sembler étranges à ceux qui venaient des Églises occidentalisées de l'Amérique latine ou des Philippines. Comme déjà Alonso Sanchez et plusieurs jésuites de Manille vers 1583, les premiers franciscains et dominicains débarqués sur le continent ne cachèrent pas leur surprise. Par la suite leurs objections se concentrèrent principalement sur les rites envers les esprits protecteurs des cités, les morts et Confucius, mais au début ils remirent en question une multitude de points qui leur faisaient difficulté : le port du costume chinois, l'adoption d'un nom chinois, la réserve dans l'exposition du crucifix en public, les usages de civilité, les présents aux mandarins, la tolérance des taux d'emprunt usuraires, les fêtes du calendrier traditionnel, etc., en un mot tout un ensemble d'usages nationaux, aisés à supprimer quand on pratiquait la politique de la « table rase » comme en Nouvelle-Espagne, mais difficiles à éliminer quand on croyait devoir « s'adapter • à une antique civilisation.
L'entente était donc malaisée, même entre les membres de la Compagnie de Jésus. Certains jésuites de Macao, ainsi que l'avait constaté le P. de Rhodes, n'étaient guère plus favorables aux coutumes chinoises que d'autres de leurs confrères de Goa aux coutumes indiennes. Et même parmi les missionnaires jésuites de l'intérieur de la Chine, il y avait des sources profondes de dissentiments : tous par ex. acceptaient que les Pères de Pékin collaborassent à la réforme du calendrier; mais, quand le P. Schall sera sollicité par les Mandchoux d'accepter la charge officielle du Tribunal d'astronomie, il rencontrera une opposition déterminée de plusieurs de ses confrères, entre autres du P. Aleni, un des chefs pourtant des " sinicisants » : on lui reprochera de collaborer à des superstitions, et la controverse ne sera définitivement résolue en faveur de son successeur, le P. Ferdinand Verbiest, que par un bref du pape.
Ainsi peut-on s'expliquer pourquoi et comment surgit la discussion des rites chinois. Les premiers « adversaires » des rites, pour la plupart religieux des Philippines, avaient le droit et le devoir de faire examiner la question, une fois celle-ci posée à leur esprit, par les autorités compétentes : sur place d'abord (ce qui était absolument impossible), à Macao ensuite (ce qui n'était guère plus praticable), à Manille après cela (où l'intervention maladroite du jésuite Robe-
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redo vint tout gâter), enfin à Rome même (avec les mémoires du dominicain Juan de Moralès, répondant à l'apologie du jésuite espagnol homonyme Diego Moralès, aidé par le P. Rubino, visiteur de Chine et futur martyr du Japon).
L'on aurait tort d'ailleurs de croire que cette controverse ait eu, dès l'abord, de sérieux effets sur la marche d'ensemble de la chrétienté. Les réactions défavorables à l'entrée des missionnaires des Philippines se limitèrent presque exclusivement à la province du Foukien, par suite des troubles politiques et économiques, et même en ces points les attaques de corsaires, tels que Coxinga, donnaient aux lettrés chinois bien d'autres soucis. Les progrès du banditisme dans presque toutes les autres provinces, les batailles des Mandchoux à la frontière septentrionale, les troubles causés par les eunuques de la cour accaparaient l'attention. Enfin, les événements d'Europe vinrent, momentanément du moins, interrompre les discussions en Extrême-Orient : la révolution nationale de Lisbonne, en 1640, rompit les liens qui rattachaient les Portugais de Macao aux Espagnols de Manille, tandis que les Hollandais, installés en Indonésie depuis 1605, acquéraient progressivement la maîtrise effective de l'océan Indien et succédaient aux Portugais pour ce qui restait du monopole commercial des Occidentaux à Nagasaki (1639).
Avec le répertoire d'Arthur W. Hummel, Eininent Cliinese
01 the Ch'ing Period (1644-1912), Washington, 1943-1944,
2 vol., l'on peut reconstruire l'histoire de la Chine sous la dynastie mandchoue. I^es documents des franciscains sont publiés par le P. Van den Wyngaert, loc. cit., ii-iv, 1933- 1940; l'histoire de leur retour en Chine a été écrite par le P. O. Maas, Die Wiederôffnimg der Franziskanermission in China in der Neuzeil, Miinster-en-W., 1926. Le Père B. M. Biermann a donné l'histoire de la venue des dominicains. Die Anjânge der neueren Dominikanermission in China, Miinster en W., 1927. Pour les augustins, v. B. Martinez, Hisioria de las misiones augitsiinianas en China, Madrid, 1918. Parmi les innombrables écrits restés manuscrits, il faut signaler le mémoire justiiicatif composé en 1640 à Manille par le jésuite Moralès, d'après les explications du visiteur Rubino.