‹ Dictionnaire d'histoire et de géographie ecclésiastiquesChapitre 2 sur 282 · CAUCHON · texte numérisé non relu

CAUCHON

pat, et qui, d'ailleurs, n'est acceptée qu'après avoir subi des remaniements, et sous les plus expresses réserves. En 1426, Cauchon négocie avec le chapitre de Rouen, au sujet des difTicultés que soulevait la promotion au cardinalat de Jean de la Rochetaillée, archevêque de cette métropole. En 1428, il préside une commission générale instituée par Bedford en Champagne pour rallier les capitaines bourguignons. Enfin, plus délicate est la mission que lui confie Bedford de lever sur tout le clergé de la province de Normandie trois décimes, un pour le pape et deux pour Bedford qui devait les employer « à la défense du pays... ». Cette « corvée » le met en conflit avec les contribuables et lui vaut des inimitiés.

En 1429, Jeanne d'Arc intervient dans sa vie : la marche victorieuse de l'armée qu'elle conduit à Reims l'oblige à déguerpir de la Champagne où il se trouve alors et même de Beauvais; il se réfugie à Rouen. L'année suivante, on le trouve en Angleterre, en compagnie du cardinal de Winchester et de l'abbé du Mont-S. -Michel, Robert Jollivet. Survient la capture de Jeanne, aux portes de Compiègne. 11 est maintenant établi, de façon indiscutable, que l'endroit où Jeanne a été prise était situé sur le territoire du diocèse de Beauvais.

Tous les historiens de Jeanne d'Arc racontent son procès et portent une appréciation du rôle de Cauchon dans cette affaire. Elle est généralement très sévère : la thèse de M. de Rigné, qui s'est efforcé de réhabiliter Cauchon, n'a guère trouvé d'écho. Personnellement, nous avons cru pouvoir plaider en sa faveur des circonstances atténuantes; mais nos arguments n'ont sans doute pas convaincu M. Calmette car, tout en citant notre travail, il s'en tient à l'opinion traditionnelle. Nous estimons que le procès fut régulier en la forme, qu'on ne doit pas imputer à Cauchon la responsabilité des institutions et des mœurs du temps et surtout que, pour un personnage rallié à l'État anglo-français issu du traité de Troyes, Jeanne d'Arc ne pouvait être qu'une rebelle et, comme elle se prétendait inspirée de Dieu, une sorcière fréquentant le démon. Avant de condamner Cauchon, il faut tenir compte du grand nombre d'avis dont il s'entoura, des interventions pressantes de l'université de Paris, qui fut l'âme du procès, de l'attitude de Jeanne d'Arc et surtout de ses réponses qui esquivaient les diflBcultés et étaient bien faites pour « indisposer le tribunal ». Lors du procès de réhabilitation, Cauchon était mort; on sait que dans les procédures criminelles les absents et les morts ont toujours « bon dos »...

On a dit que Cauchon avait déployé un grand zèle dans le procès de Jeanne d'Arc pour obtenir le siège de Rouen. Or, il n'eut pas Rouen, mais Lisieux, qui ne valait guère mieux que Beauvais et où il ne fut transféré que le 8 août 1432.

Après sa nomination, Cauchon résida plus souvent à Rouen qu'à Lisieux (il existait d'ailleurs au sein de la ville de Rouen une enclave du diocèse de Lisieux : S.-Cande-le-Vieux). Il se montra zélé dans la répression de l'hérésie et poursuivit inlassablement son activité politique et diplomatique. En 1433, il fut désigné pour assister à l'entrevue de Calais, que le duc d'Orléans, prisonnier des Anglais depuis la bataille d'Azincourt, avait préparée secrètement avec Henri VI en vue de la paix et dans l'espoir d'obtenir sa libération, mais l'entrevue n'eut pas lieu, les ambassadeurs de Charles VII ne s'étant pas présentés. En août 1434, il fut chargé par Henri VI de soutenir les intérêts anglais au concile de Bâle; il ne fit que paraître à Bâle et on ne voit pas qu'il se soit jamais prononcé publiquement en faveur de l'antipape : il avait sur la papauté les idées de l'université de Paris.

I L'excommunication qu'il encourut n'a aucun rapport avec son attitude à Bâle : c'est parce qu'il n'avait pas payé les 400 florins d'or dont il était redevable envers le S. -Siège, au titre des annales, à l'occasion de son transfert à Lisieux, qu'il fut frappé de cette peine, qui semble bien, d'ailleurs, être restée lettre morte. En 1435, il prend part aux négociations d'Arras. En 1436, on le trouve à Paris, où il organise la défense de la ville, assiégée par les troupes de Charles VII. Cette même année, il est de nouveau candidat au siège de Rouen, mais il essuie un nouvel échec : le clergé ne lui pardonnait pas son rôle dans l'affaire de la collation des bénéfices et dans celle de la perception des trois décimes. En 1439, il est encore chargé de missions diplomatiques. Avant de mourir, il assista aux progrès de l'armée royale qui resserrait son étreinte autour de la capitale normande : prise de Louviers et de Couches, fin de 1440; prise d'Évreux, 11 sept. 1441.

Ces événements changèrent-ils les dispositions de Cauchon? On a prononcé à son sujet le mot de repentir, et une tradition — assez récente — prétend voir dans la chapelle de la Vierge que Cauchon fît ériger à cette époque (1441), à la cathédrale de Lisieux, le gage de ses sentiments nouveaux. Cette tradition repose, selon toute vraisemblance, sur une formule de style qui se trouvait sans doute dans la charte de fondation (« ayant piteux regard et considération de son âme »), mais cette formule passe-partout ne suffit pas pour justifier la thèse du repentir du prélat. Cauchon mourut le 18 déc. 1442 (et non 1444, comme

I l'indique, par erreur, la Gallia), en son hôtel S.-Cande de Rouen, et fut inhumé à Lisieux dans la chapelle de la Vierge. Il laissait à sa mort de nombreuses fondations pieuses et d'importantes libéralités.

A sa mort, Cauchon était un prélat bien considéré. Après le procès de réhabilitation, l'opinion tourne et il joue le rôle de bouc émissaire, au point qu'on a fait de lui une « figure de gargouille » (M. Champion) et qu'on a été jusqu'à soutenir que son nom était devenu celui du porc (Intermédiaire des chercheurs et des curieux, 1865, col. 711). Cependant, G. Hanotaux reconnaît que « le rôle de Cauchon n'a pas été étudié dans son ensemble ». Il reste beaucoup d'inconnues dans sa personne : nous ne savons rien de sa vie sacerdotale; si l'on n'a jamais rien trouvé contre ses mœurs. Champion lui reproche (Introduct. au Procès, p. xxxix) de n'avoir pas été dans son diocèse de Beauvais un « strict réformateur des mœurs »; mais les faits qu'il cite (et qui ne compromettent pas personnellement l'évêque) ne prouvent pas grand'chose et on les retrouve à l'époque en bien des endroits. Quant à Hanotaux, il lui fait grief d'événements qui se passèrent à Compiègne, alors que cette ville ne faisait même pas partie du diocèse de Beauvais. De tous les historiens qui l'ont jugé, Quicherat nous paraît le plus équitable. A notre avis, Cauchon fut, à sa façon, un « collaborateur » qui, pour justifier sa conduite, put invoquer bien des circonstances atténuantes.

Chevalier, B. B., i, 819. — Quicherat, Aperçus nouveaux sur l'hist. de Jeanne d'Arc, Paris, 1850, p. 98 sq. — Formeville, Hist. de l'ancien évêché-comié de Lisieux, ii, Lisieux, 1873, p. 172. — Longnon, Paris sous la domination anglaise, Paris, 1878, passim. — De Beaurepaire, Notes sur les juges et assesseurs du procès de Jeanne d'Arc, dans Précis de l'académie de Rouen, 1890. — A. Coville, L'ordonnance cabochienne, Paris, 1891, Introd., p. m. — Denifle et Châtelain, L'université de Paris et le procès de Jeanne d'Arc, dans Mémoires de la Soc. d'Mst. de Paris, XXIV, 1897, p. 14. — Chan. Cerf, Pierre Cauchon de Sommièvre..., son origine, ses dignités, dans Travaux de l'acad. de lieims, ci, 1898, p. 363. — A. Sarrazin, Pierre Cauchon, Rouen, 1901 ; Notes complémentaires, dans Précis

7 CAIT. IION

de l'académie de Rouen, 1904-1905 (paru en 1908), p. 171. — j Ch. Engelhard, Pierre Cauchon, son prétendu repentir... j Réfutation de la tradition lexovienne, dans Bulletin du ; congres des sociétés savantes de Normandie tenu au Havre en juin. 1905, Le Havre, 1906, tiré à part. — Ph. Dunand, De l'évêque de Beauvais, Pierre Cauchon, « schismatique et excommunié », dans Rev. pratique d'apologétique, l" avr. 1910, p. 41. — E. Deslandes, Deux fondations de Pierre Cauchon à la cathédrale de Lisieux, dans Recueil Baiocana, 1910, p. 210. — G. Hanotaux, Jeanne d'Arc, Paris, 1911, passim. — Mirot, Autour de la paix d'Arras, dans Biblioth. de l'Ecole des chartes, 1914, p. 25.S sq. — V. Hardy, La cathédrale S.-Pierre de Lisieux, Paris, 1917, p. 93-96. — P. Champion, Procès de .Jeanne d'Arc (longue introd.), Paris, 1921. — R. de Rigné, La clef de l'erreur judiciaire de Mgr P. Cauchon, Paris, 1928 (cf. compte rendu dans Rei). histor., CLXi, 1929, p. 160); Jehanne d'Arc, héroïne du droit; les véritables causes de son abandon et de sa condamnation, Paris, 1928; La vraie hist. de Jehanne la Pucelle, Paris, 1929-1930, 2 vol. — Chan. Gauroy, Jeanne d'Arc à Chàlons-sur-Marne, Châlons, 1929. — P. Chirol, Rouen, ville de Jeanne d'Arc, dans Le Correspondant, 10 juin 1931. — P. Le Cacheux, Rouen au temps de Jeanne d'Arc, Paris,

1931, passim. — Coville, Jean Petit, Paris, 1932, passim. — Colonel Billard, Jehanne d'Arc devant ses juges, Paris,

1932. — H. Labrosse, Compte rendu des fêles du centenaire de Jeanne d'Arc à Rouen, Rouen, 1932, p. 46, 85-99, 100. — Pellerin, Découverte de la sépulture de Cauchon, dans Bull, de la Soc. des antiquaires de Normandie, xxxix,

1932, p. 490. — P. Marie-Cardine, Lisieux, Grenohle,

1933, p. 34, 35 (favorable à Cauchon). — Mlle L. Annet, La condamnation de Jeanne d'Arc, Paris, 1935. — .J. Béreux, art. Beauvais, dans D. H. G. E., vu, 277 (renvoie à abbé Delettre, Hist. du dioc. de Beauvais, 1842, 3 vol.). — C. Laplatte, Le procès de Jeanne d'Arc vu par les juristes, dans Bull, de la Soc. d'émul. des Vosges, Épinal, 1936, p. 45 sq. — D'Avoust, La querelle des Armagnacs et tles Bourguignons, Paris, 1943, passim.

Communication de M. P. Marie-Cardine. — Archives de la Côte-d'Or, Dijon : B 1570; B 1594, fol. 216.

Page 1