CIRCONCELLIONS D'AFRIQUE (LES
si l'on s'en tient à l'étymologie du mot, n'étaient que des <' rôdeurs de celliers et poulaillers ruraux »; c'est d'ailleurs ce qui leur avait valu leur nom : ...vidus sui causa cellas circumiens rusticanas, unde et circumcellionum nomen accepil (S. Augustin, Contra Gaudentium, I, xxviii, 32; éd. Barreau, xxix, 466; P. L., xLiii, 725). Les polémistes catholiques et les historiens de l'Afrique chrétienne en ont fait, à la suite d'Optat (De schism. donat., III, iv; éd. Ellies du Pin, p. 60 sq.), des brigands de grands chemins, opérant sous le couvert de la religion et qui s'allièrent aux donatistes à partir de 347, pour répondre à l'appel de Donat de Bagaï.
P. Monceaux (Hist. liit. de l'Afr. chrél., iv, Paris, 1914, p. 178 sq.) s'écarte à peine de l'opinion traditionnelle, lorsqu'il les classe (p. 180) comme « ...des aventuriers sans feu ni lieu, vivant de maraude, aimant à rôder autour des fermes et des celliers..., des bandes recrutées dans la lie de la population, parmi les mécontents de toute race et de toute provenance, indigènes ne parlant que le punique, esclaves fugitifs, colons ruinés, catholiques excommuniés, banqueroutiers, repris de justice, sans parler des naïfs fanatiques ». Pour lui cependant, c'est le rassemblement des gens en rupture de ban avec la société, et non des détrousseurs de profession, déguisés en défenseurs de la religion.
C'est aussi l'avis d'Odette Vannier (Les circoncellions et leurs rapports avec l'Église donaliste d'après le |
texte d'Optat, dans Rev. afric, 1920, p. 13-28); mais elle se refuse à voir dans les circoncellions l'armée et la plèbe du donatisme. Partant de ce fait que les écrits d'Optat sont tendancieux et ses sources d'information, tradition orale, sujettes à caution, elle se livre à une analyse critique qui l'amène aux conclusions suivantes : bien loin d'être un produit du donatisme, les circoncellions, jusqu'en 347, sont combattus par l'autorité religieuse des partisans du schisme. Ce sont des gens révoltés contre l'ordre social; ils ne s'intéressent pas spécialement à la religion. Ils s'attaquent, en 347, à l'escorte de Paulus et de Macarius, envoyés par l'empereur Constant pour travailler à rétablir l'unité en Afrique, parce qu'ils ont entendu dire que ceux-ci transportaient des trésors. Le tort de l'évêque donatiste de Bagaï, c'est de se réjouir de cette intervention et de favoriser une action répondant aux intérêts de son parti. Il est possible, même, qu'à cette occasion, ou en d'autres circonstances, il y ait eu une véritable collaboration, passagère et fortuite, entre les donatistes du peuple et ces fauteurs de troubles sociaux, contre le gré des chefs religieux de la secte, dont la passivité obligée a pu souvent être prise pour une entente. C'est pourquoi l'article s'achève sur cette réflexion : « L'importance qu'on attribue aux circoncellions dans les affaires religieuses nous semble donc exagérée. La révolte des circoncellions est un épisode de la décadence économique de l'Afrique et elle devrait avoir sa place dans une histoire économique de cette province, bien plus que dans son histoire religieuse. »
Tout en admettant cette conclusion, Ch. Saumagne (Ouvriers agricoles ou rôdeurs de celliers? Les circoncellions d'Afrique, dans Annales d'hist. écon. et soc, 1934, p. 351-64) démontre, en s'appuyant sur des textes juridiques et en confrontant les sources historiques avec les coutumes actuelles d'une Afrique qui reproduit depuis des millénaires les mêmes façons de se comporter, qu'il ne faut pas considérer les circoncellions comme des « gens hors la loi », mais qu'ils sont à ranger quelque part dans l'échelle sociale, bien que leur manière de vivre ait vite découragé tous ceux qui avaient projeté de leur donner un statut juridique. Ces « ruraux qui ne possèdent pas de terres, qu'on rencontre soit sur les routes en déplacement, soit auprès des fermes qui leur fournissent de quoi subsister et où l'édit de 412 (Cod. Theod., 1. XVI, tit. v, lex 52; éd. Mommsen et Meyer, leg. 3-9) nous les montre soumis à un conductor ou à un procurator, quel Africain ne les reconnaît »? Ce sont les Bédouins, nomades et ouvriers agricoles. « Ils vont en troupes, périodiquement, remontant du Sud aux récoltes septennales vers le Sahel et la bienheureuse Ifriqiya. Ils apportaient jadis aux moissons de la Proconsulaire le concours de leurs bras et de leurs faucilles. Ils campent aujourd'hui aux abords des fermes. Les chefs de la caravane offrent leurs services au sédentaire. Ils s'arrêtent si on les autorise à moissonner un champ. Je les ai vus, miséreux, affamés, envahir d'autorité un carré d'orge ou de fèves, entasser les fruits ou les gerbes, et, la chose accomplie, menaçants, exiger du maître le juste salaire. Ceux qu'aucune entreprise ne fixe un moment abordent les villes; les femmes et les enfants mendient dans les rues, et quelques dérèglements rémunérés font parfois tomber très bas leur misère errante. » De temps en temps, comme aujourd'hui encore, les chefs d'équipe, ductores turmarum, enrichis par leur labeur, se fixaient au sol. Mais la plupart préfèrent la vie juridiquement libre du nomadisme. Ils sont prêts à se révolter contre toute espèce d'oppression et, en particulier, contre l'emprise de tout État qui, comme l'Empire romain, essaie de les refréner dans leurs déplacements, de leur imposer des impôts ou d'empêcher les vols qu'ils commettent par besoin ou par occasion. Dans les heures de disette ou de crise, éco-