CISNEROS
la familia au maximum prévu par les statuts : 12 moines, 12 ermites, 12 chapelains, 12 « donnés », 12 petits chantres; il posa la première pierre d'un nouveau monastère et fut le premier à parler de réforme. Il manquait cependant de religieux, car fort peu voulaient le suivre. On chercha ailleurs : d'abord à Ste-Justine de Padoue, puis à Valladolid. La congrégation italienne ne voulait pas envoyer de moines, fût-ce même pour peu de temps; Valladolid exigeait de trop grands sacrifices : l'annexion pure et simple. Finalement le roi accepta les conditions de Valladolid. La bulle d'Alexandre VI, qui annexait le Montserrat à Valladolid, est datée du 19 mars 1493. On venait de la recevoir à la cour, qui séjournait à ce moment à Barcelone, quand Cisneros et Tudela, en route pour Rome, y arrivèrent en vue d'y traiter avec les rois de quelques affaires. Ferdinand, qui depuis longtemps attendait des moines de Valladolid, les envoya aussitôt prendre en mains l'administration du Montserrat (23 avr.). Le 28 juin, le prieur de Valladolid prenait personnellement possession du monastère, avec 14 moines; le 3 juill., Cisneros en était élu prieur.
Comme prieur d'abord, comme abbé à partir de 1499, Cisneros présida aux destinées du Montserrat pendant dix-sept ans, c.-à-d. jusqu'à la fin de sa vie. Il ne saurait être question de détailler ici son activité de prélat; de dire comment il poursuivit la construction de nouveaux bâtiments, redressa le temporel de l'abbaye, créa une communauté nombreuse, porta le pèlerinage et la confrérie de N.-D. à l'apogée de sa splendeur. Au moment le plus critique de l'histoire du Montserrat, Cisneros eut l'immense mérite de faire face à une situation toute nouvelle, sans rien changer à la physionomie séculaire de l'abbaye-sanctuaire. Il y parvint en perfectionnant et en élargissant ses vieilles institutions. Afin de les fixer à jamais, il donna aux diverses sections de la familia du Montserrat des constitutions spéciales. Les premières en date sont celles des ermites (éd. A. M. Albareda, dans Analecta Montserratensia, m, 126-40); alors qu'auparavant ils ne faisaient que le vœu d'obéissance au supérieur de l'abbaye, Cisneros les transforma en véritables religieux, selon l'esprit de S. Benoît. Des statuts, courts mais précis, déterminèrent les obligations des « donnés » (Montserrat, ms. 39, fol. 19-21) et des chapelains {ibid., fol. 22-23). Les petits chantres de la Vierge attirèrent spécialement l'attention du législateur, qui leur consacra sa Régula puerorum et le coutumier qui y fait suite (éd. H. Plenkers, dans Reu. bénéd., xvii, 1900, p. 371-78). Dans les Constitidions des moines (Montserrat, ms. 39, fol. 1-18), il condense les traditions de la maison et toutes les particularités de son idéal monastique. Insérées dans le coutumier de Valladolid avec certaines additions se rapportant à des cérémonies particulières, elles formèrent le Liber caeremoniarum Montisserrati, dont on conserve une version latine (Escurial, ms. Q. III, 3, fol. 1-58 v°) et une autre castillane (Montserrat, ms. 46, fol. 1-73 v"). C'est dans les Constitutions des moines qu'il faut chercher la pensée qui anime toute l'activité de Cisneros. Le moine est appelé à la vie spirituelle, contemplative : telle est sa vocation. Pour progresser dans cette voie, il doit connaître les réalités spirituelles; Cisneros acheta des livres et installa au Montserrat même, sous la direction de Jean Luschner, une imprimerie (1499-1500), d'où sortirent des livres liturgiques et des traités spirituels, entre autres l'Exercitatorio de la vida spiritual et le Directorio de las horas canonicas, composés par Cisneros lui-même. En même temps, il organisait de véritables cours de culture spirituelle théorique et pratique, fixant les manuels et déterminant l'horaire des études et des cours.
En réformant le Montserrat, les rois Catholiques avaient espéré que les autres abbayes de Catalogne et
même celles d'Aragon allaient suivre cet exemple. Il n'en fut rien. Cependant les rois persévérèrent dans leur dessein, et Cisneros fut chargé de poursuivre la réforme. Nous connaissons deux tentatives faites par lui en vue de l'introduire dans l'abbaye de Sant Cugat (4 mai 1503 et 17 juill. 1504). Le 8 févr. 1505, les rois obtinrent une bulle de Jules II qui transférait à l'évêque d'Avila et aux abbés de Valladolid et du Montserrat les pouvoirs de visiteurs et de réformateurs de tous les monastères dépendant des couronnes d'Aragon et de Castille, pouvoirs confiés jadis par Alexandre VI à l'archevêque de Messine et aux évêques de Coria et de Catane. Le rôle de Cisneros fut de réformer la congrégation bénédictine, dite des Claustraux (D. H. G. E., VI, 206), mais il se heurta à une résistance acharnée. On fit appel à Rome, où le délégué de Cisneros, Pedro de Burgos (D. H. G. E., x, 1357-59), voyant de quelles influences disposaient les abbés commendataires, les moines claustraux et leurs amis, donna prudemment le conseil de céder. Cependant, par crainte du roi, les claustraux consentirent à une transaction avec Cisneros, bien qu'au moment de la réaliser ils en eussent appelé de nouveau à Rome.
L'action de Cisneros fut bien plus elTicace sur la congrégation de S. -Benoît de Valladolid. Au chapitre général de 1497, il fut nommé membre d'une commission chargée de l'unification des livres liturgiques, qu'il fit par la suite imprimer au Montserrat. Au chapitre général de 1500, il eut comme définiteur une large part dans l'élaboration des constitutions — on peut dire définitives — promulguées par ce chapitre. Bien que de santé toujours précaire, on ne lui permettait pas de s'absenter des chapitres généraux, où il était régulièrement élu définiteur ou visiteur, ou les deux à la fois. On avait confiance dans son expérience, dans son intégrité, peutêtre aussi dans son opposition déterminée aux empiétements de la communauté de Valladolid. En fait, on constate que Cisneros devient de plus en plus indépendant à l'égard de l'hégémonie et de la centralisation excessive que S. -Benoît de Valladolid tendait à maintenir. En 1497, une bulle pontificale autorisa les supérieurs des monastères affiliés à Valladolid à reprendre le titre d'abbés. Cisneros ne le fît pas, mais, de son côté, il obtint une bulle particulière qui rendait au Montserrat le titre abbatial supprimé par Valladolid. Au chapitre général de 1500, il lutta vaillamment pour faire approuver les constitutions des moines du Montserrat. Au sujet de la réforme elle-même, ses vues diffèrent de celles du roi et de l'abbé général, Pedro de Najera. Cisneros ne partage pas le zèle outré de ceux-ci; il n'est pas partisan de la force; il prêche la modération. On remarque cette modération et cette compréhension dans la transaction conclue entre Cisneros et l'abbé claustral de Valvanera, en 1509. La différence des points de vue se manifesta, au contraire, quand, à la suite d'abus de pouvoirs commis par l'abbé de Valladolid — surtout dans la réforme de Najera — Jules II sévit et frappa de censures l'abbé général et, ce semble, la congrégation tout entière. On parlait même à Rome de supprimer celle-ci. Il paraît bien aussi que Cisneros fut particulièrement frappé par les censures, comme collègue de l'abbé de Valladolid. Le 25 mars 1510, au chapitre général extraordinaire de Valladolid, le père Pedro Muiïoz signait une lettre adressée au roi comme abbé du Montserrat (cf. E. Pacheco y de Leyva, La politica espanola en Italia..., i, Madrid, 1919, p. 180). Cependant, ayant démontré à Rome son innocence, Cisneros fut rétabli dans sa charge et, le 10 oct., par un acte public, se soustrayait avec toute sa communauté à l'obédience de l'abbé de Valladolid.
Ce fut la dernière épreuve, et combien amère. Le zèle mis à ses réformes et ses austérités avaient miné sa santé. Il mourut le 27 nov. 1510, et l'on grava sur son
CISN