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CITEAUX (ABBAYE). — CITEAUX (ORDRE

C'eût été grandiose, trop grandiose et trop vaste pour les quelque cinquante moines qui restaient alors.

Dans son Architecture cistercienne en France, Paris, 1943, M. Marcel Aubert a étudié ce que fut l'ancien Cîteaux : église, cloître, salle capitulaire, réfectoire, domus conuersorum, et la vaste enceinte englobant le tout.

Paris, Chambre, ms. 1221 : description des mausolées..., par dom Claude Vincent Guitto, religieux de 0. (1719). — Besançon, bibl. munie, ms. 1046, fol. 8 : ordonnance de la maison de C. (xv» s.). — Cambrai, bibl. munie, ms. 976, fol. 253 : tombeaux à C. (xvip s.). — Dijon, bibl. munie, ms. 119(86) : « Rituel propre de l'abbaye de Cisteaux » (1724). Il s'y trouve 12 « plans géométraux des lieux réguliers de l'abbaye de C. où il se pratique quelques rits et cérémonies »; église et parties de celle-ci, presbytère, choeur, nef, autels des piliers, chapelles, grand cloître, chapitre, réfectoire, infirmerie, cimetière, réfectoire (nouvelle disposition); à la p. 501, plan d'une nouvelle bibliothèque; ms. 1591 (ancien 375, suppl.), fol. 19 : élévation et corps de bâtiment du noviciat et des infirmeries de C. (7 janv. 1767); ms. 609 : description des anciens monuments de C, par Moreau de Mautour, avec des remarques de dom Cotheret, bibliothécaire (1727). — Louviers, bibl. munie, ms. 28, p. 1-232 : description des tombeaux; p. 359 : spatium et dimensio templi...

J. Calmette, L'esprit bourguignon dans la miniature cislerc. du XII' s., dans Soc. des biblioph. de Bourgogne, 1910, p. 9-17. — Chabeuf, Voyage d'un délégué suisse au chapitre général, Dijon, 1885. — H. Charrier, L'abbaye de C, Dijon, 1929; Invenl. des souv. et monum. actuellement conservés à C, dans Ann. de Bourgogne, 1931, p. 197 sq. — H. Drouot, Les meubles et objets d'art enlevés à C. pendant la Ligue de 1589-1595, dans Ann. de Bourgogne, 1930, p. 212 sq. — Une " Veue du cloître de l'abbaye de Cyteaux en 1613 », dessinée par Ét. Martellange, au Cabinet des estampes de la Bibl. nat. de Paris, sous le nom de François Stella.

X. Archives et bibliographie. — Archives. ■ — Dépôt départem. de la Côte-d'Or : un cartulaire en 3 tomes (xiii' s.) contenant un millier d'actes du milieu du xii" au xiii» s.; un autre cartulaire en 10 parties, ordonné par Jean de Cirey (t 1503) et continué ensuite, contenant près de 3 000 actes, de 1098 au début du xvii= s.; une dizaine de cartulaires locaux; environ 150 registres; une douzaine de registres de comptabilité du xiv« au xviii" s.; 90 cartons de titres, documents relatifs au temporel; un atlas de 42 plans sur parchemin : « plans géométriques des bois, rentes..., 1718 »; des papiers de justice seigneuriales; une série d'inventaires. Tout cela ne concerne que l'abbaye. Pour l'ordre lui-même, il reste peu de chose. Depuis que M. Claudon a fait cet exposé au congrès de Dijon en 1927, on a signalé (1929 et 1937) l'entrée aux archives de plusieurs pièces concernant C, notamment des titres de propriété d'un domaine à Ouges (1493-1617). — Les dépôts départem. du Jura, de l'Yonne, de Saône-et-Loire, de la Marne, du Nord (cf. Max Bruchet, Invent., p. 405), du Doubs conservent aussi quelques pièces. De même les .\rchives nat. à Paris, LL 988. Les Archives du Cogner ont publié un acte de déc. 1240. — Paris, Bibl. nat., mss. lat. 9003, 9004, 9750, 12665; nouv. acq. lat. 2297 : pièces 1285-1508; 2588 : chartes; ms. fr. 20892; coll. Moreau, mss. 785, 818, 859. — Beaune, bibl. munie, ms. 279, n. 3 : transaction..., 1287. — Besançon, bibl. munie, ms. 1428 : actes de 1262-1764. — Dijon, bibl. munie, ms. 43, fol. 28 : quelques notes des xiv«-xv« s.; ms. 184 : fragm. cartul. sur feuille de garde; ms. 598 : buUaire de C. (xiv«-xv« s.); ms. 942 : 11 docum., 1192-1519; ms. 1020 : recueil. — Gray, bibl. munie, ms. 12 : une charte..., 1255. — Lyon, bibl. munie, ms. 127, fol. 113 : fragm. acte, 1406.

F. Claudon, A propos des archives de C, dans S. Bernard et son temps, i, Dijon, 1928, p.113-20. — Gall. christ., iv, 980. — Tib. Hiimpfner, Archivum el bibliotheca Cistercii, Rome, 1933; l'auteur transcrit le récit de Jean Perret, témoin oculaire de la dévastation de 1636, puis donne un aperçu des archives de C. conservées à Dijon, etc. — Jaffé, n. 5842, 7537, 10 982, 11 151, 11 169, 11 290, 11 435, 12 236, 14 647, 14 952, 16 471, 16 821, 16 922. — L. Janauschek, Orig. cisterc. Vienne, 1878. — A. Luchaire, Louis VI, Annales de sa vie..., Paris, 1890, n. 554, 555, 593; Études sur les actes de Louis VII, Paris, 1885, n. 603, 675. — A. Manrique, ^rni. cisterc, Lyon, 1642, 4 in-fol. — Martène, Thésaurus..., 1, 1375 : testament de Jeanne de Bourgogne (1329). — Mém. de la Comm. des antiquités... Côte-d'Or, 1842 sq. — .A. Mille,

Abrégé chronol. de l'hist. eccl. et civile... Bourgogne, Dijon, 1771-73. — R. Molitor, Aus der Rechtsgeschichte benediktinischer Verbande..., i. Munster, 1928, p. 159-213 : Cîteaux. — Plancher et Merle, Hist. génér. et partie, de Bourgogne, Dijon, 4 vol. in-fol., 1739-81. — Potthast, Reg., n. 141, 266, 1093, 1409, 1435, 1439, 1660, 3454, 3652, 4252, 4313, 4645, 5382, 5389, 5954, 6113, 6362, 8376, 8469, 8473, 8528, 8645, 9370, 9371, 9479, 10 062, 11 289, 14 249, 14 690, 16 329, 16 336. — J. Richard, Citeaux vu à travers ses archives, dans Mém. de l'acad. de Dijon, Dijon, 1947, p. 21-222. — Statuta cap. gen. ord. cisterc., éd. Louvain, viii, 1941, p. 116-26 : synthèse des références concernant Cîteaux.

J.-M. Ganivez.

2. CITEAUX (Ordre). — /. La « Charte de charité », créatrice de l'ordre de Cîteaux. — //. Le siècle de S. Bernard (col. 888) : I. La diffusion de l'ordre de Cîteaux. II. L'action de l'ordre de Cîteaux dans l'Église au xii« s. III. La papauté, l'épiscopat et les cisterciens. Privilèges. IV. Vie intime de l'ordre. Le chapitre général et ses lois. V. Sainteté. Liturgie. Spiritualité. Écrivains. Études. VI. Domaine temporel. Convers. Architecture. — ///. D'Innocent III à Clément IV (1198- 1268) (col. 926) : I. L'action extérieure de Cîteaux. II. La papauté et les cisterciens. III. Le roi S. Louis et Cîteaux. IV. Situation intérieure de l'ordre. V. Les moniales cisterciennes. VI. Liturgie. Écrivains. Saints et bienheureux. — IV. De la bulle Clémentine (1265) aux articles de réforme de Jean de Cirey (1494) (col. 959) : I. Cîteaux et les événements politico-religieux. II. Cîteaux et ses monastères. — V. Du xvi^ s. à la Révolution française (col. 980) : I. Les erreurs des xvi" et xvii« s. II. Cîteaux et ses monastères. — VI. Les xix" et XX^ s. (col. 994).

I. LA « CHARTE DE CHARITÉ », CRÉATRICE DE L'ORDRE DE CITEAUX. — Avant que cette Charte ne fût rédigée (1118) et approuvée (1119), Cîteaux et les neuf monastères fondés par lui n'avaient pas de lien juridique les reliant ensemble. En vue de prévenir des divergences dans l'interprétation et la pratique de la règle fondamentale, le troisième abbé de Cîteaux, S. Étienne Harding, eut la pensée géniale de créer entre les monastères un lien souple et fort tout à la fois, qui aurait pour fonction de maintenir partout l'identité d'observance, en laissant cependant à chaque abbaye sa force naturelle de développement et d'expansion. Ce document, célèbre dans l'histoire du droit ecclésiastique, fut appelé Charte de charité, car le but dernier voulu par son auteur n'est autre chose que la sanctification des âmes par la pratique fidèle de la règle.

Dès les premières lignes, on écarte tout avantage temporel que la maison mère pourrait retirer de sa maison fille. L'abbé Père d'une abbaye filiale ne conserve sur cette dernière qu'une juridiction de surveillance et d'appel, au nom de laquelle il doit maintenir intacte l'observance régulière, telle qu'elle se pratique dans l'abbaye mère et modèle de toutes, Cîteaux. Par ailleurs, l'abbé local jouit de l'administration pleine et entière de son monastère. La Charte cite deux cas concrets d'exercice de ce droit : c'est l'abbé local qui reçoit les vœux de ses novices, même en présence de l'abbé Père, fût-il celui de Cîteaux; aucun sujet de son monastère ne peut lui être soustrait sans son consentement. Une fois par an, au moins, tout abbé Père visite ses maisons filles et y accomplit sa mission.

Le second rouage gouvernemental est la tenue annuelle du chapitre général. Cette réunion des abbés en la maison mère de tous les autres monastères vise à entretenir l'esprit de famille en resserrant les liens de cordialité entre les supérieurs; elle fournit l'occasion de redresser le zèle qui aurait pu fléchir chez quelques-uns d'entre eux, trop absorbés peut-être par les soucis matériels et moins attentifs à la pratique des vertus; elle permet éventuellement à tous de venir en

CITEAUX (ORDRE) Les abbayks de moines cisterciens, anciennes et actuelles

Abbayes anciennes

O en activité Abbayes fondées j A en activité

A supprimées depuis 1800 / A supprimées

CITEAUX (ORDRE

Fig. 111. — L'Angleterre cistercienne.

CITEAUX (ORDRE

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sde cistercienne.

CJTEAUX (ORDRE)

CITE AUX (ORDRE

Fig. 114. — L'Espagne cistercienne.

aide à telle abbaye dont on aura signalé la pauvreté extrême. Ce sont là les deux pièces maîtresses de l'organisation nouvelle et elles demeurent immuables : visite canonique annuelle de chaque abbaye et tenue annuelle du chapitre général de Cîteaux. Sont ensuite envisagés quelques cas spéciaux : les élections des abbés, toujours faites par les moines de l'abbaye vacante; les corrections et dépositions des supérieurs indignes. Dans cette dernière procédure, l'abbé de Cîteaux intervient pour faire les quatre monitions au coupable; si celui-ci récidive, son évêque est averti, ainsi que le chapitre cathédral; sur leur refus d'agir, l'abbé de Cîteaux et quelques autres supérieurs convoqués dans ce but viennent sur les lieux déposer le coupable. On envisage même le cas de l'abbé de Cîteaux méritant lui aussi correction : les monitions lui seront adressées par les trois premiers Pères de La Ferté, de Pontigny et de Clairvaux; l'évêque de Chalon sera averti et, au besoin, le coupable sera déposé de sa charge. En attendant l'élection d'un nouveau prélat, celui de La Ferté administrera la maison mère.

Telle est, dans ses points essentiels, la première rédaction de la Charte. On n'y pose pas en principe que l'abbé de Cîteaux soit infaillible et impeccable; certes non. Cependant on ne prévoit aucune visite canonique annuelle, ni pour lui ni pour sa communauté, et le chapitre général, qui est organisé sur le modèle de tout chapitre quotidien local, est pleinement sous la dépendance de l'abbé qui préside. Ces deux éléments de la nouvelle législation seront modifiés à brève échéance. Le successeur immédiat de S. Étienne, l'indigne Wido, sera déposé peu de mois après son élection, selon la procédure prévue par la Charte, et celle-ci, dans sa seconde rédaction, imposera désormais la visite canonique de Cîteaux, que feront annuellement les trois (puis les quatre) premiers Pères. D'autre part, le pouvoir suprême dans l'ordre passera des mains de l'abbé de Cîteaux à l'assemblée générale des abbés. Cette seconde rédaction est le textus receptus, très souvent édité (Nomasticon cisterc, 1892, p. 68; Statuta... cisterc., i, p. xxvi); l'ordre de Cîteaux en a vécu et continue d'en vivre, nonobstant quelques retouches de détail ajoutées dans la suite.

En déc. 1119, Calixte II approuvait la Charte et les Instituta de S. Aubri (Jafîé, 6795). Eugène III approuva la seconde rédaction de la Charte par sa bulle Sacrosanda du 1" août 1152 (Jafté, 9600), dans laquelle il résume les dispositions nouvelles, notant spécialement l'uniformité des observances et de la liturgie, excluant tout privilège contraire aux Instituts communs de l'ordre. Anastase IV en 1153, Adrien IV en 1156 et Alexandre III en 1165 donneront les mêmes approbations, reprenant en majeure partie les formules de la bulle Sacrosancta.

Les dispositions législatives de ce document initial parurent si favorables au développement des familles religieuses que plusieurs de celles-ci les empruntèrent pour elles-mêmes : telle la congrégation de Chalais (Martène, Thes., iv, 1211). Ailleurs l'emprunt littéral était fait, non pas au texte intégral de la Charte, mais à un résumé de celle-ci datant de 1123 environ. On le trouve dans le ms. lat. 4346 de la Bibl. nat. de Paris. La comparaison avec les coutumes de Prémontré, rédigées vers 1130, ou avec les constitutions des chanoines d'Arrouaise, même époque (ms. 562 de la bibl. d'Amiens), est bien concluante dans ce sens. D'ailleurs l'Église elle-même a parfois imposé ce mode de gouvernement aux ordres religieux; ainsi, au IV<= concile de Latran, sous Innocent III, 1215 (can. 12, Mansi, xxii, 999 ;-Decr., 1. III, tit. xxxv, c. 7, De statu monachorum; dont la teneur était rappelée encore au concile de Trente, sess. xxv, De regular. et monialibiis).

La Règle de S. Benoît, les Instituts de S. Aubri, la

Charte de S. Étienne Harding furent les trois documents constituant la législation primitive de Cîteaux.

Pour la bibliographie, cf. supra, art. Citeavx (Abbaye), col. 873-874.

il. LE SIÈCLE DE S. BERNARD. — l. La DIF- FUSION DE l'ordre de Cîteaux. — 1° Statistique de cette diffusion. — La statistique de la diffusion de l'ordre de Cîteaux à travers la chrétienté est aisée à établir, du moins pour les maisons d'hommes, depuis les travaux du P. Léopold Janauschek, Origines cistercienses. Réduisant à son chiffre authentique le nombre d'abbayes sorties de Cîteaux, cet auteur fixe le lieu, la date et les autres circonstances de la fondation des 742 monastères d'hommes créés depuis 1098 jusqu'en 1675. Le siècle de S. Bernard en réclame la plus grande part : 525. Le xiii^ s. en aura encore 169; mais le xiv n'en comptera plus que 18, le xv"? 20 et le xvii« 4. Ne sont pas comprises dans ces chiffres les maisons fondées par les congrégations issues de Cîteaux, Flore, Feuillants et autres. Les premières abbayes filles de Cîteaux s'établirent à peu de distance de leur mère, et la France tint toujours le premier rang pour le nombre : elle eut 246 abbayes de moines. La seule province de Champagne en posséda 24, la Normandie 14, ainsi que la Bretagne.

Dès 1120, on inaugure les lointains exodes. Une colonie de moines sortis de La Ferté passe alors les Alpes pour s'établir en Italie à Cîvitacula, appelée plus tard Tiglieto. Telle fut la première des 88 abbayes que possédera un jour la Péninsule. En 1123, avec Camp, issu de Morimond, les cisterciens posent le pied en Allemagne, dans le dioc. de Cologne. De là ils vont rayonner au loin et Camp aura une descendance de 62 abbayes (cf. D. H. G. E., XI, 621). L'Allemagne entière en comptera 111. En oct. 1129, quelques moines de l'abbaye de l'Aumône franchissent le détroit et fondent en Angleterre, au dioc. de Winchester, Waverley qui, quatre ans après, essaime déjà; 14 abbayes sortiront d'elle en peu d'années. Au total, la Grande-Bretagne aura un jour 123 abbayes, réparties comme suit : 66 en Angleterre, 10 au Pays de Galles, 11 en Écosse et 36 en Irlande. L'Autriche, qui devait avoir 48 abbayes cisterciennes, voit la première de ces fondations en 1130 : c'est Reun qui, depuis lors, n'a pas cessé d'exister. Bonmonl, en Suisse, s'ouvre le 7 juill. 1131.

Clairvaux, qui vient de fonder en 1132 Longpont, au dioc. de Soissons, et Rievaulx, en Angleterre, accepte encore d'aller occuper une vieille abbaye bénédictine en Espagne, Moreruela. Les moines blancs franchissent donc les Pyrénées et porteront plus tard à 58 le nombre des abbayes cisterciennes en Espagne. Le Portugal possédera parmi ses 13 abbayes la plus riche, la plus populeuse, la plus féconde en écrivains que l'ordre ait connue : Alcobaça (D. H. G. E., ii, 25-29), 53^ fille de Clairvaux et qui eut parfois jusqu'à 900 religieux. En 1 132 encore, Albert, comte de Chiny, et son oncle Albéron, le savant évêque de Verdun, priaient S. Bernard d'envoyer à Orval une colonie de ses moines. Un peu dépourvu de sujets, puisqu'il vient de faire quatre fondations en cinq mois, l'abbé de Clairvaux recourt à l'aînée de ses maisons filles, Trois-Fontaines, en Champagne, qui crée Orval, première des 18 abbayes d'hommes que comptera un jour la Belgique dans ses limites actuelles. La Pologne enfin aura 13 abbayes, et il s'en trouvera 3 jusque dans les glaces de la Norvège et 8 en Suède. « Le monachisme ne connut jamais de plus beau triomphe » (Wilmart, dans Rev. Bén., 1933.

Cette vaste pléiade de monastères était répartie en cinq filiations : Cîteaux, La Ferté, Pontigny, Clairvaux et Morimond. Avec son total de 355 abbayes filles et petites- filles, Clairvaux tenait le premier rang

CITEAUX (ORDRE). LE

SIÈCLE DE S. BERNARD

pour le nombre et occupait surtout la France, l'Irlande, les pays du Nord et l'Italie. Venait ensuite Morimond (193 abbayes), dont étaient sorties presque toutes les maisons d'Allemagne; la filiation de Cîteaux (109) était répandue particulièrement en Angleterre. Pontigny n'eut (pic 43 abbayes en sa dépendance et La Ferté 17.

Cette étonnante statistique n'enregistre cependant que les abbayes d'hommes. Les moniales nous occuperont au xiii^ s., époque de leur grande expansion.

De nombreux mss. conservés dans les bibliothèques publiques et privées donnent des listes plus ou moins complètes et exactes des abbayes cisterciennes : Auxerre, mss. 222- 224; Cambrai, mss. 971, 976, 1173; Chaumont, ms. 95; Dijon, mss. 604, 605; Douai, ms. 817; Lunéville, ms. 3; Lyon, bibl. munie, ms. 358; Montbéliard, ms. 56; Paris, .■Arsenal, ms. 92ô; Institut, ms. ,320; Mazarine, ms. 1756; Troyes, mss. 1450, 1526, 2002, 2045, 2422, 2764. Quelquesuns de ces mss. ont été utilisés par Janauschek, Orig. cisterc, I, Vienne, 1877, qui (Introd., p. Lxvii) cite la série des maisons fondées par les congrégations issues de Cîteaux.

Dom .Jean Petit, abbé de Cîteaux (1670-92), avait aussi, pour les besoins de sa charge, dressé un catalogue des abbayes cisterciennes des deux sexes; le total s'élevait à 2 509 monastères. Ce travail est resté ms. De même celui de Georg Wendschuh, de l'abbaye de Hohenfurt (Xenia bernardina, m, 348). — Marchese, La badia di Sambucina. Saggio storico sul movimento cisterciense nel mezzogiorno d'Italia, Lecce, 1932 (cf. Studien und Mitleilungen..., Munich, 1934, p. 236). — F. M. Powicke, Ailred of Rievaulx and his biographer Walter Daniel, Manchester, 1922, p. 29, estime que cette biographie fournit la meilleure relation du mouvement cistercien dans le nord de l'Angleterre. — P. Aubrey Gwynn, S. J., Monte Cassino and the European tradition, dans Studies, xxxiii, 1944, p. 1-11.

2° Causes de cette diffusion. — La première est évidemment intrinsèque au genre de vie que pratiquent les moines de Cîteaux. La teneur de cette vie monastique, ténor vitae (Exordium), en avait d'abord effrayé les témoins. Mais, une fois mieux connu, « l'idéal cistercien fut salué avec joie » (Berlière, L'ordre monastique, Maredsous, 1924, p. 273). La richesse du recrutement d'alors est attestée par Pierre de Roye, chanoine de Noyon, entré à Clairvaux (Epist., cdxcii, inter Bernardinas ; P. L., cLxxxii, 706). De même par les chroniqueurs du temps et par S. Bernard lui-même (Serm. de diversis, xxvii; cf. aussi Cesta S. Villarien., M. G. IL, SS., XXV, 220; Cartulaire de Silvanès, p. XIV ; Pia exhortatio..., de Jean de Cirey, dans Collecta priuilegiorum, Dijon, 1491).

Une catégorie spéciale demande une citation : celle des transfuges des ordres bénédictin et canonial (cf. Berlière, Reu. d'hist. eccl., i, 1900, p. 461). Plusieurs d'entre eux étaient des abbés, tels Simon de Chezy (S. Bernard, Epist., ccxciii; P. L., clxxxii, 498; Exordium magnum, m, 28; P. L., clxxxv, 1091), devenu moine à Clairvaux, ainsi que Gautier de S.-Amand {Gall. christ., m, 262). L'abbaye de Signy, dans les Ardennes, vit arriver Guillaume, abbé de S. -Thierry de Reims {ibid., ix, 187; Chronicon Signiac, dans Bibl. de l'École des Chartes, lv, 646), .\rnould, abbé de S.- Nicaise (ibid., p. 647), Gérard, abbé de Florennes (ibid.), suivi d'un groupe de ses moines. Et les mêmes faits se reproduisent encore bien avant dans le xiii^ s. (cf. Rev. d'hist. eccl., i, 1900, p. 463; Henri de Marcy, Epist., XII ; P. L., cciv, 225).

L'abbé de Clairvaux fut pour une grande part dans la diffusion rapide de son ordre; « il fit de la règle cistercienne le plus admirable instrument de propagande monastique que l'Église eût encore connu » (Luchaire, Louis VI le Gros, Annales de sa vie et de son règne, Paris, 1890, p. cl).

La constitution nouvelle, dont Étienne Harding avait doté son ordre, fut aussi un facteur essentiel de sa prospérité. La Charte de charité donna tous ses

fruits. Elle maintint partout à un niveau très élevé la régularité, la ferveur, l'unité d'observances. Aux dangers de l'isolement, dont avaient souffert jadis les anciens monastères, la Charte faisait succéder une bieur faisante union, une intense circulation de vie, un très réel esprit de famille, qui groupait en un corps compact les centaines d'abbayes sorties de Cîteaux. Chacune d'elles cependant se mouvait à l'aise, travaillait avec joie à son développement spirituel et temporel, car elle bénéficiait toujours de l'autonomie prévue par la règle, et que Cîteaux voulait respecter.

Les cas de transfuges isolés passant à l'observance nouvelle ne laissaient pas de soulever chez les moines noirs un certain émoi (P. L., cciv, 226). Ce fut plus bruyant encore quand on vit des communautés entières et même des congrégations d'abbayes imiter ce geste de conversion. L'attraction, cette fois, provenait surtout des bienfaits de la législation cistercienne, que des abbés étaient soucieux de procurer à leur famille religieuse. C'est ainsi qu'au chapitre général de 1147, présidé par le pape Eugène III, jadis moine à Clairvaux, deux abbés chefs de congrégations vinrent présenter leur requête d'agrégation à l'ordre. C'étaient Serlon, abbé de Savigny en Normandie, et Étienne, abbé A'Obasine au dioc. de Limoges (cf. les trois bulles d'Eugène III dans JalTé, 9139, 9235, 9351; Archives nat., Paris, fonds Savigny, L 960, dossier 5; Monasticon anglicunum, v, Londres, 1825, p. 246).

Savigny et les 29 abbayes qui en dépendaient furent reconnues filles de Clairvaux. Dans ce groupe important, la plus jeune était l'abbaye de la Trappe, que sa réforme du xvii"^ s. devait rendre célèbre. En ce même chapitre général, S. Étienne, abbé fondateur d'Obasine et des deux abbayes Valette et Bonnaigue, obtint son admission dans la filiation de Cîteaux. Gilbert de Sempringham aurait voulu obtenir la même faveur; sa demande dut être rejetée : Quod optavit, non obtinuit, écrit l'auteur de sa Vie (Dugdale, Monast. angl., Londres, 1830, VI, II» pars, p. xix). Quelques années plus tard, en 1162, la congrégation de Dalon fut admise dans l'ordre et devint fille de Pontigny, imitant en cela l'abbaye de Cudnuin, admise précédemment dans cette même filiation.

Longtemps avant ces agrégations en masse, on avait vu quelques monastères en particulier passer à Cîteaux. Clairvaux adoptait Balerne en mai 1136 et, au mois de juin suivant, S. -Jean d'Aulps, fondé vers 1092 par des disciples de S. Robert venus de Molesme. L'abbaye des Dunes (dioc. de Bruges) tut également constituée fille de Clairvaux en 1138, ainsi qu'Osera, en Galice, en 1141. Cerredo, fondé dans la Lombardie en 1079, sous les observances de Cluny, se rattacha à Clairvaux par Chiaravalle de Milan, en 1136, tandis que Cheminon, dans la Marne, s'y rattacha par Trois- Fontaines, en 1 138. Citons encore Leubus, en Pologne, Ruhckloster en Danemark, Ste-Marie d'Aguiar au Portugal, Mortemer en Normandie.

Il reste acquis cependant que la plus grande partie des monastères cisterciens furent des établissements nouveaux, bâtis par les moines blancs pour euxmêmes. Lin certain nombre furent des fondations royales. En France, dès la première année de son règne, Louis VII le Jeune transformait le petit prieuré bénédictin de Chaalis en abbaye cistercienne; il la dotait en souvenir de son cousin, Charles le Bon, comte de Flandre, lâchement assassiné à Bruges en 1127 (charte de donation : 10 févr. 1137). L'année suivante, il appelait les moines de Clairvaux pour occuper la Bénissons-Dieu, au dioc. de Lyon, et, en 1148, il créait avec des religieux de Preuilly l'abbaye de Barbeaux. C'est là qu'il avait choisi de reposer après sa mort. Philippe Auguste (1179-1223) fonde Ccrcanceaux (Sacra cella ^ en 1181. La tradition sera reprise encore au siècle

suivant par S. Louis IX. le créateur de Roymimont (1228).

Dans la péninsule hispanique, c'est à l'envi, diraiton, que les rois multiplient les fondations monastiques. Alphonse VII de Castille (f 1157) demande à Clairvaux jusqu'à sept contingents de moines pour peupler successivement Morermla (1132), Osera (1141), Sobrado (1142), Melon (1142), Meyra (1143), Espina (1147) et Valparaiso (1152). Entre temps, il s'était encore addressé à Morimond ou à ses filiales pour leur faire accepter Fitero (1141), Monsalud (1141), Sagramenia (1142), Valbuena (1143), Huerta (1144) et Rio-Seco (1148). Néanmoins ce fut Poblet, en Catalogne, qui attira le fils de ce roi cistercien; Ferdinand s'y fit moine. Son frère, Alphonse VIII de Castille (1158t 1214), continua la politique de son prédécesseur : on lui doit Bonaval (1164), Val-Verde (1169), Pcdazuelos (1169), Herrera (1171), Obila (1175), San Pedro de Gumiel (1194).

Durant ce xii« s., le Portugal s'ouvre largement, lui aussi, aux cisterciens. Si toutes les abbayes ne sont pas exclusivement de fondation royale, toutes cependant bénéficient des largesses du roi Alphonse I" (1139t 1185) (cf. S. Bernard, Epist., cccviii; P. L., clxxxii, 512; l'épître cdlxiii est apocryphe). Sous son règne, les moines blancs occupent tour à tour Alafoês (1138), Tarouca (1140), Alcobaça (IU8), Salzedas (1159), Bouro (1169) et Tamaraës (1172). Dans l'Aragon, le même mouvement est dû à la bienveillance d'Alphonse II (1162, t 1196); et l'un de ses successeurs, Jacques I" le Conquérant, se fera cistercien à Poblet, après ses victoires et ses fondations monastiques (Martène, Thes., I, 1155).

En Hongrie, Béla II (1131, t 1141) mérite d'être appelé le grand propagateur de l'ordre cistercien. Béla III (1173, t 1196) fonde Egres (1179), Pilis (1184), Szent- Gotthard (1184) et Paszto (1191). Henri, fils du roi David II d'Écosse, fonde Holm-Cultram en 1151, avec des moines qu'il fait venir de Melrose; en 1164, le roi Malcolm IV (t 1165) demande encore à la même abbaye de Melrose d'accepter sa fondation de Coupar. Il faut signaler enfin, pour l'année 1191, deux fondations en terre française voulues par Richard l^', roi d'Angleterre, duc d'Aquitaine, comte de Poitou, etc. : Bonport, dans la Normandie, et N.-D. de Charron, un peu au nord de La Rochelle (E. Pfeifier, Die deulsche Gefangenschaft des Kônigs Richard Lôwenherz von England und die Cistercienser, Bregenz, 1937).

Imitant leurs princes, les familles nobles appellent aussi les moines sur leurs alleux. D'ailleurs une création cistercienne n'imposait pas toujours de lourds sacrifices aux donateurs et le titre de fondateur d'abbaye, si glorieusement porté au Moyen Age, s'achetait parfois à bon compte auprès de nos moines. Ceux-ci se contentaient de terrains sans valeur, de régions incultes, que leur travail obstiné parvenait à transformer en terres de rapport. Un roi de Bohême, Ottokar II, donne à l'abbaye de Goldenkron treize mille carrés de terrain marécageux et il voit s'y élever soixante-dix villages florissants (Janauschek, Orig. cisterc., p. 256). Mais ce jeu héroïque ne réussissait pas toujours aussi bien. Il y eut des fondations avortées (ibid., p. lxi); tel établissement, commencé avec le titre d'abbaye, descendait au rang de pauvre ferme dépendante de la maison mère. Clairvaux lui-même, fondé en 1115, ne pouvait encore se sufiire en 1125 (Vila Bernardi, l, X, 49; P. L., CLXxxv, 255). Pareille situation économique n'aurait pu se prolonger sans amener tôt ou tard la suppression de l'abbaye. Généralement, cependant, le régime pauvre et laborieux des moines parvenait à surmonter les crises financières du début.

En sept. 1152, le chapitre général de Cîteaux s'émut de l'extension prodigieuse que l'ordre avait prise. On

venait d'ouvrir dans le Languedoc l'abbaye de Chambons. Or La Ferté, première fille de Cîteaux, avait commencé en 1113. En moins de quarante ans, on était donc arrivé à fonder ou à affilier 338 monastères, et chacun d'eux comptait une population de plusieurs centaines de moines et convers. Les prélats responsables, craignant que cette trop rapide efflorescence ne préparât une décadence plus rapide encore, interdirent désormais toute nouvelle création d'abbaye et toute affiliation de monastère déjà existant. Ils permettaient simplement le transfert de certains couvents en des lieux plus favorables et l'achèvement des fondations récentes (Slatuta, 1152 : 1).

Le décret était sage. Les circonstances furent cependant plus fortes que lui. Si les années 1155, 1156, 1159 n'ont à enregistrer pour chacune d'elles qu'une seule fondation, par contre, l'année 1158 en a déjà cinq et 1162 en marque quatorze. C'est dire que le courant n'a guère pu être endigué et, tout le long de ce xii"= s., on verra chaque année encore la création de plusieurs abbayes.

T. A. M. Bishop, Monastic granges in Yorkshire, dans Engl. hist. rev., i.i, 1936, p. 193-214. — P. Boissonnade, Le travail dans l'Europe chrétienne au M. A., Paris, 1921 (voir compte rendu et réserves de F. Lot, dans Bibl. de l'Êc. des chartes, 1922, p. 387). — L. Dolberg, Die Cisterc. Mônche und Conversen als Landivirte und Arbeiter, dans Studien und Mitteil., 1892 , p. 216 sq. — Comte Goblet d'Alviella, Hist. des bois et des jorêts de Belgique, i, Paris, 1927, p. 159. — E. Lesne, Hist. de la propriété eccl. en France, vi. Les églises et les monastères centres d'accueil, d'exploitation et de peuplement, Lille, 1943. — W. Maas, Les moines défricheurs. Moulins, 1944, c. iv. Les modes de la mise en valeur à l'époque cisterc. — H. Pirenne, Hist. de Belgique, i, Bruxelles, 1909, p. 292. — H. Swoboda, Die Klosterwirtschaft der Cisterz. in Ostdeutschland, Nuremberg, 1925. — Les monographies d'abbayes signalent généralement le travail agricole comme l'un des aspects de l'activité monastique : par ex. abbayes de Muzan et de Chambons, par J. Régné, Ligugé, 1925; Morimond, par Dubois, Paris, 1852, c. xxiv, 222 sq.; Foigny, par Piette, Vervins, 1847, p. ix, 4; Fontfroide, par Cauvet, Paris, 1875, p. 15; La Bussière, par Fyot, Dijon, 1925, p. 7; Alcobaça, cf. D. H. G. E., n, 26; Benifaza, ibid., VII, 1311; Bukow, ibid., x, 1109; en Pologne, ibid., ix, 610.

3° Le conflit Cîteaux-Cluny. — Voir art. Bernard DE Clairvaux, dans D. H. G. E., viii, 616. — En outre, cf. Berlière, L'ordre monastique..., Maredsous, 1924, p. 188-310; D. Knowles, Cluniacs und Cistercians, dans Downside Review, lu, 1934, p. 48 sq.

II. L'action de l'ordre de Cîteaux dans l'Église AU xii« s. — Les fondateurs de Cîteaux n'avaient voulu établir qu'une école de perfection personnelle. En fait, l'ordre religieux fondé par eux eut, dans la chrétienté médiévale, une action profonde; quatre traits la résument. Cîteaux fut, pour les prélats et le peuple, une école de sainteté; il travailla à l'extinction des schismes; il combattit l'hérésie, le paganisme et lutta contre les ennemis extérieurs de l'Église.

1" La réforme dans l'Église. — On sait comment, avec le pape S. Léon IX (1048-1052), une réforme avait été inaugurée dans l'Église au milieu du xi« s. Sous Hildebrand, devenu Grégoire VII (1073-1085), le travail s'était nettement concrétisé; et pour cette œuvre de longue haleine, Cluny donna son plein concours à la papauté. On vit notamment bien des moines, devenus évêques ou légats romains, rangés autour du pape contre les évêques impériaux. Après Cluny, Cîteaux fournit des recrues. Il y eut un épiscopat cistercien (cf. Vita Bernardi, par Ernald, viii; P. L., clxxxv, 297 ; Rec. des hist. des Gaules, xiv, 368).

En 1130, Pierre, premier abbé de La Ferté, devient archevêque de Tarentaise; en 1141, il a pour successeur un autre abbé du même nom, le fondateur de Tamié (Statula, 1141; P. L., clxxxii, 782). Tous deux sont honorés comme saints. Non loin de Tarentaise, le

siège de Sion en Suisse est occupé, en 1 138, par S. Guérin, pris de l'abbaye d'Aulps (S. Bernard, Epist., cxlii; P. L., cLxxxii, 297). Lausanne allait avoir peu après (1145) S. Amédée, de la famille des comtes de Clermont, qu'on avait vu jadis entrer à Bonnevaux avec son père. En 1139, Clairvaux cède son prieur. Godefroid de la Roche, au chapitre de Langres qui le demande pour évêque. Fait identique à Valence, où Jean, premier abljé de Bonnevaux, vient remplir un fécond épiscopat de cinq années (1141-40). Le roi de France, Louis VII, dont le frère Henri est moine à Clairvaux depuis 1145, se félicite de le voir appelé à régir l'Église de Beauvais (1149), puis celle de Reims (1162).

Les sièges de Nantes, Tournai, Freising, Passau, Salzbourg, Schwerin, et tant d'autres, sont occupés par des moines. Dans les îles Britanniques, c'est l'Irlande surtout qui compte de nombreux moines évêques, tandis qu'en Angleterre le siège d'York est confié à Henri Murdach, jadis moine à Clairvaux (cf. S. Bernard, Epist., cvi, cccxxi; P. L., clxxxii, 241, 526). L'Espagne et la Suède ont aussi leurs évêques cisterciens. C'est d'ailleurs un fait constant : dans tous les royaumes de la chrétienté où se fondent des abbayes cisterciennes, bien vite on fait appel aux abbés et aux moines pour leur confier la charge épiscopale. Plus d'une centaine de promotions de ce genre ont lieu de 1130 à la fin du siècle; parmi ces prélats, quinze sont créés cardinaux. De son vivant, Bernard de Clairvaux voit cinq de ses fils élevés à cette dignité. Ce sont : Martin Cibo, de Gênes, légat en Danemark (cf. De consideratione, 1. IV; P. L., clxxxii, 782); Luc, moine de Clairvaux; Hugues, abbé de Trois-Fontaines (dioc. de Châlons); Baudouin, surnommé de Pise par Baronius, car il devint archevêque de cette ville, ainsi que primat de Corse et de Sardaigne (f 1145). Henri Moricotti, né à Pise, abbé des SS.-Vincent-et-Anastase, fut appelé au cardinalat en 1150. Des légations en Sicile et en Allemagne lui furent confiées. En 1159, il fit élire Alexandre III contre le gré de Frédéric II. Légat en France, il baptise la fille du roi Louis le Jeune, passe en Angleterre où il persuade Thomas Becket d'accepter le siège de Canterbury. Il meurt à Rome en

Henri de Marcy, moine à Clairvaux, abbé de Hautecombe puis de Clairvaux, est créé cardinal-évêque d'Albano et sacré par Alexandre III. Il meurt à Arras en juin. 1188 (P. L., cciv, 211). L'abbé de Fossa Nova, Jordan, des comtes de Ceccano, fut cardinal sous Grégoire VIII, en 1188. L'évêque de Paris, Eudes de Sully (1196-1208), avait un frère, Henri, moine cistercien qui devint abbé de Loroy, puis de Chaalis. En 1183, il est élu archevêque de Bourges et sacré par Hubert Crivelli, alors archevêque de Milan et futur Urbain III. Celui-ci le créa cardinal en 1186 et légat en Aquitaine. Henri mourut à Bourges, en sept. 1200. Les deux abbés de Pontigny élevés au cardinalat, Maynard (1188) et Gérard (1200), n'eurent qu'une carrière bien courte. Innocent III appela au cardinalat, en 1198, l'abbé de Cîteaux, Guy de Paray. Légat en Allemagne (1200), il confirma l'élection d'Othon IV à l'Empire (1201). En 1204, il devint archevêque de Reims et mourut à Gand le 30 juin. 1206. Enfin le siècle de S. Bernard eut aussi son pape cistercien en la personne d'Eugène III (1145- 1153).

Ernauld de Bonneval a célébré les vertus de tous ces moines évêques dans sa Vila Bernardi (P. L., clxxxv, 297; cf. S. Bernard, De considérai.; Vita Malachiae; deux sermons in transita Malachiae; Epist., xm, où se trouve tracé l'idéal d'une vie épiscopale).

Parallèlement aux leçons de sainteté parties de Clairvaux, les évêques cisterciens reçoivent toute une législation élaborée pour eux au chapitre général de

Cîteaux. « Ni abbé, ni moine ne peut accepter son élection à l'épiscopat sans l'assentiment de son propre prélat et du chapitre général, à moins que le pape n'ait manifesté sa volonté formelle » (Slatuta, 1 134 : xxxviii). Sorti de son cloître jiour gouverner un diocèse, le cistercien demeure essentiellement moine. Tous les droits découlant de sa profession religieuse lui sont garantis; mais on lui conserve aussi tout le poids de ses obligations monastiques : abstinences et jeûnes rigoureux, longs offices à réciter, sévère pauvreté dans le vêtement, silence à observer avec ses anciens confrères du cloître quand il est de passage dans une abbaye (ibid., Lxi). A titre de bienveillante concession — et elle fut appréciée — Cîteaux permet à chacun de ses évêques d'avoir auprès de lui deux moines et trois convers. Ils forment la famille épiscopale, partageant avec le prélat ses onéreuses obligations. Évêques, archevêques et cardinaux de la première génération furent fidèles à ces lois. Celles-ci datent du début de l'ordre; elles figurent déjà dans les Instituta capituli generalis, promulgués par Raynaud de Bar, abbé de Cîteaux, et sont approuvées par Eugène III dans la bulle Sacrosancla.

Cf. C. Eubel, I. — D. Willi, Pdpste, Knrdinale und Bi.ichôfe aii.i dem Cixt.-Orden, Bregenz, 1912.

2" Cileaux combat les schismes. — • Le schisme d'Anaclet (1130) avait rencontré, comme implacable adversaire, Bernard de (Clairvaux (cf. D. H. G. E., viii, 626). En 1159, nouveau schisme sous Alexandre III. Fastrède, alors abbé de Clairvaux, donnant le branle à tous les abbés de sa filiation, entra dans la lutte. Celleci devait durer dix-sept ans. La validité de l'élection du chancelier Roland Bandinelli paraissait cependant bien établie; la presque totalité était avec lui. Mais aucun texte législatif n'établissait alors l'irrécusable droit de l'élu des deux tiers; c'est Alexandre III lui-même qui le fera décréter au concile de Latran de 1179 (Mansi, XXII, 217). Se sentant soutenu par l'empereur Frédéric Barberousse, déjà ennemi du chancelier Roland, le cardinal Octavien se fit proclamer pape, revêtit les insignes pontificaux, qu'il s'était fait confectionner, et s'installa dans la chaire pontificale, avec le concours de bandes armées. Ces détails sont donnés par l'abbé de Clairvaux, Fastrède, dans une lettre adressée à l'archevêque de Vérone, qui lui avait demandé un exposé vrai de la situation, pour éclairer sa conscience (P. L., ce, 1363; Mansi, xxi, 1156).

Des graves événements d'alors, signalons ici la part prise par l'ordre de Cîteaux dans cette lutte politicoreligieuse. Cette part fut d'ailleurs considérable. Témoin le chroniqueur Helmold : « L'ordre cistercien tout entier s'est rallié à Alexandre; dans cet ordre, il y a des archevêques, des évêques en grand nombre, plus de 700 abbés, des moines innombrables. Chaque année, ils tiennent un concile à Cîteaux et décident ce qui leur est utile. Leur avis irrévocable apporta le plus grand appui à Alexandre » (C/iron;ca Slavorum, ann. 1159; AI. G. H., SS., XXI, 82). Les abbés cisterciens français travaillèrent puissamment dans leur s])hère d'action. Philippe, abbé de l'Aumône, père d'une nombreuse filiation en Angleterre, fut chargé de porter en ce pays les premières encycliques du nouveau pape au roi et au clergé. 11 en revint porteur des témoignages de soumission à Alexandre III (P. L., ce, 1359; Rec. des hist. des Gaules, xvi, 511, Epist. XXi Joann. Saresberiensis). Aelred, le saint abbé de Rievaulx, était déjà intervenu auprès du Plantagenet pour répondre à ses doutes et dissiper ses hésitations (Z. N. Brooke, The English Church and the papacy..., Cambridge, 1932).

L'un des premiers cisterciens auquel Alexandre écrivit après son élection était Henri de France, frère de Louis VII, évêque de Beauvais depuis 1149; il sera archevêque de Reims en 1 162. Alexandre eut soin de cul-

tiver la sympathie qu'il ressentait pour ce prélat princier (P. L., ce, 80-81). La correspondance touffue qu'il entretint avec lui montre à quel point il voulait partager avec lui la charge de gouverner l'Église. 11 se l'attachait indissolublement. Henri de France se dévoua pour la cause du pontife exilé, qui lui en témoigna sa reconnaissance (P. L., ce, 400). De même, à l'ordre de Cîteaux dans son ensemble, Alexandre sut dire plus d'une fois ce qu'il devait à l'action prudente et dévouée de ces religieux : Inler celeros religiosos causam Ecclesiae prudentius defenderunt, et calholicam foverunt magnanimiter unitatem (P. L., ce, 336). En 1169 encore, dans une lettre au chapitre général (Inter innumeras, dans Slaluta, i, 77), le pontife célébrait le dévouement des abbés de Cîteaux et de Clairvaux; il rappelait le courage de tous en face des périls et des menaces.

Ces dangers venaient du côté de l'Allemagne. Le caractère violent de Barberousse avait déclenché contre les partisans d'Alexandre une véritable persécution. L'archevêque Eberhard de Salzbourg fut chassé des terres d'Empire, ainsi que les cisterciens. Ce décret d'expulsion ne semble pas toutefois avoir été appliqué en toute rigueur. Cachés dans leurs solitudes, les moines allemands intensifièrent leur éloignement des luttes politiques, s'efiorçant de passer inaperçus, donnant même au besoin des marques de respect à l'empereur; par ailleurs, travaillant malgré tout au développement de leur ordre. Durant ces années troublées, on note trois fondations nouvelles en terre d'Empire : Rifïenstein (1162) et Arnsburg (1174) au dioc. de Mayence, Werschweiler (1172), dans celui de Spire. La situation cependant était douloureuse. Crudelis jam ordini nostro incumbit persecutio... trans Renum..., tel est l'aveu d'un abbé cistercien d'Allemagne (Collection d'Ebrach, cf. Rev. Bén., 1933, p. 312).

A dater de 1176, des revers s'abattent sur Frédéric, qui l'obligent bientôt à traiter avec son adversaire. Le 24 juin. 1177 marque l'entrevue des deux souverains. L'empereur prodigua les témoignages de respect au pontife suprême, et celui-ci l'admit au baiser de paix. En septembre de cette même année, deux lettres parvenaient au chapitre général de Cîteaux tenant ses sessions. L'une, d'Alexandre, rendait grâce à Dieu pour la paix désormais scellée entre le sacerdoce et l'Empire, reconnaissant que les derniers artisans de cette réconciliation étaient les deux cisterciens Ponce, évêque de Clermont, et S. Hugues, abbé de Bonnevaux (P. L., ce, 1132). L'autre lettre était de Frédéric, qui comptait parmi ses ascendants une gloire cistercienne : Othon de Freising, son oncle. Dans sa lettre, l'empereur dit sa joie de l'unité rétablie et de la paix si habilement ménagée par deux hommes de haute vertu et de grande prudence. Ponce de Polignac et Hugues de I3onnevaux : viri magnae sanctitatis et discretionis (Statuta, I, 85).

La situation en France du pape exilé s'était compliquée en nov. 1164, par l'arrivée d'un illustre proscrit, Thomas Becket. Jadis brillant chancelier d'Angleterre, il était devenu en 1162, de par la volonté royale, archevêque de Canterbury et primat du royaume. On sait comment s'évanouit l'espoir que nourrissait le roi d'asservir l'Église, en faisant monter sur le siège primatial le chancelier, dont il connaissait le dévouement à sa personne. Fuyant la persécution, Thomas trouva en France deux protecteurs : Alexandre IH, qui approuva sa conduite, et Louis VII, qui s'offrit à pourvoir à ses dépenses. Le futur martyr se retira à l'abbaye cistercienne de Pontigny, partageant la vie austère des moines, consacrant à la prière la plus grande partie de ses jours et de ses nuits. Bientôt, voulant des liens plus intimes avec cette communauté, il revêt à titre de familier la bure blanche qu'Alexandre III a bénie à son intention.

Entre temps, Guichard, abbé de Pontigny (1136- 65), avait été élu archevêque de Lyon (1165-81) ; échec pour l'empereur allemand et triomphe pour la partie adverse, car le traité avec le comte Guigne de Forez créa définitivement la puissance temporelle des archevêques de Lyon (Pouzet, Lci vie de Guichard..., Lyon, 1929).

En 1166, Henri II d'Angleterre écrivait au chapitre général de Cîteaux une lettre pleine de menaces :' c'était une mise en demeure d'expulser l'archevêque Thomas de chez eux, sous peine de voir la suppression de leurs abbayes anglaises. Des centaines de moines auraient été jetés sur les terres de France. D'autre part, ses relations diplomatiques avec l'empereur Frédéric, le mariage de sa fille aînée avec Henri de Saxe, schismatique comme Barberousse, des promesses d'amener l'épiscopat d'Angleterre aux pieds du pape impérial, toutes ces circonstances expliquent les hésitations momentanées d'Alexandre III et des autres prélats, blâmées parfois comme des faiblesses. Thomas lui-même les ressentit douloureusement; il s'acheminait ainsi vers son calvaire. Son martyre fut consommé le 29 déc. 1170.

Dès le 21 févr. 1173 (le 2 févr., ditBoson, Vita Alex., Watterich, ii, 420), Alexandre III canonisait le glorieux martyr; la bulle Redolet Anglia est datée du 13 mars. En 1185 et 1191, le chapitre général de Cîteaux décrétait que la fête de S. Thomas serait célébrée dans les abbayes de l'ordre; en 1214, un autre décret insérait son nom dans les litanies.

La route de Canterbury à Pontigny, tracée par la voie douloureuse de S. Thomas, restera marquée et sera reprise par deux de ses successeurs, Étienne Langton (t 1228) et S. Edmond Rich (f 1240).

M. Dietrich, Die Zislerzienser und ihre Siellung..., Salzbourg, 1934. — A. Dimier, Hugues de Bonnevaux, Grenoble, 1941. — Ermoni, art. Alex.\ndre III, dans D. H. G. E., Il, 208. — A. Fliche, Hist. de l'Église, ix, Paris, 1944. — R. Foreville, L'Église et la royauté en Angleterre sous Henri II, Paris, 1943. — Hefele-Leclercq, v, 916 (dans une note, p. 1000, dom Leclercq caricature « les quatre personnages en présence, Becket, Henri II, Alexandre III, Louis VII »). — É. .lordan, L'Allemagne et l'Italie aux XII' et XIII' s., Paris, 1939. — L'Huillier, S. Thomas de Canlorbéry, Paris, 1892. — S. Mitterer, Die Cistercienser im Kirchenstreit zivisclien Papst... und Kaiser Friedrich I., dans Cisterc.-Chronilt, 1922, p. 1 sq., excellent travail auquel celui de Preiss a peu ajouté. — Preiss, Die politische Tàtigkeit des Cisterc, Halle, 1934. — Statuta, éd. Louvain, 1933-41. — A. Wilmart, Nouvelles de Rome au temps d'Alexandre III, dans Rev. Bén., 1933, p. 62; La collection d'Ebrach, ibid., p. 312; publication du ms. 202 de Toulouse : De vera pace contra schisma... 1171..., Rome, 1938 (cf. Rev. du M. A. latin, 1945, p. 179). — Une bulle de protection pour l'abbaye de Marienthal, dioc. d'Halberstadt, fut délivTée par l'antipape Victor IV, Pavie, 2 mars 1160; éd. par Pllugk-Harttung, -4c/a pontificum rom. inedita, i,

3° Cîteaux combat l'hérésie, le paganisme. — Dans le domaine de l'orthodoxie à défendre contre l'erreur, Bernard de Clairvaux s'était distingué, notamment contre Abélard, contre les idées néomanichéennes des pays du Nord, contre l'hérésie henricienne dans le Languedoc {D. H. G. E., VIII, 630). En quittant cette dernière région, il avait compté sur l'abbé Bertrand et les moines de Grandselve, pour consolider l'œuvre de conversion si bien commencée. Cependant, le thaumaturge une fois disparu, l'hérésie, un instant muette, releva la tête et fit de nouvelles conquêtes. En 1177, Raymond V, comte de Toulouse, adressait au chapitre de Cîteaux une lettre — un vrai cri de détresse — pour supplier les Pères de l'aider, non pas seulement de leurs prières, mais par une action directe et efficace contre la fatale hérésie, qui avait grandi au point d'envahir le sanctuaire lui-même : des prêtres, des évêques s'étaient laissé séduire (Rec. des hist. des Gaules, xui.

CITEAUX (ORDRE). LE

SIÈCLE DE S. BERNARD

140). Le désir de Raymond était aussi de voir une délégation partir de Cîteaux pour aller solliciter l'appui du roi de France, car, pressentait-il, les hérétiques ne céderaient qu'à la force des armes.

D'autre part, en cette même année, une mission s'inaugure contre les albigeois : le cardinal de S.-Chrysogone, Pierre, légat d'Alexandre III, paraît en ces contrées, entouré des archevêques de Bourges et de Narbonne, des évêques de Bath, de Poitiers et de l'abbé de Clairvaux, Henri de Marcy. Ce dernier lance un manifeste à l'adresse de tous les fidèles (ibid., xiv, 479); il y dénonce les maux de toute nature causés par l'hérésie et rend compte des résultats de la mission. Ils sont plutôt minces : quelques rares conversions et l'excommunication de Roger, vicomte de Béziers et de Carcassonne.

En 1180, nouvelle mission. Henri de Marcy, devenu cardinal et légat pontifical, est à la tête d'une armée que le chroniqueur qualifie de considérable (ibid., xii, 448); il s'empare de Lavaur et obtient la soumission du vicomte Roger. Il réunit plusieurs conciles et dépose l'archevêque de Narbonne, Pons d'Arsac. Mais, à peine légat et prédicateur se furent-ils éloignés, que les hérétiques revinrent à leurs pratiques immorales (ibid., 449; P. L., cciv, 214, 234).

Entre temps, on avait demandé à maître Alain, le docteur universel, devenu moine à Cîteaux (f c. 1202), de fixer par écrit la teneur précise des dogmes catholiques les plus fortement battus en brèche par les hérétiques de l'époque. L'auteur adressa ses quatre livres De fide calholica (P. L., ccx, 305 sq.) à Guillaume VI, seigneur de Montpellier, qui devait plus tard terminer sa carrière à Grandselve sous l'habit monastique. Il faut attendre le pontificat d'Innocent III (1198-1216) pour voir les albigeois aux prises avec la croisade que le S. -Siège aura organisée contre eux, comme dernier moyen de les réduire.

Dans la bulle de canonisation de S. Bernard, le pape Alexandre III met en relief le zèle de l'abbé de Clairvaux à étendre au loin la fondation de ses monastères, comme des fdjrers de vie chrétienne destinés à transformer et à convertir des nations encore païennes : usque ad exteras quoque et bctrbaras nationes sanclae religionis instituta... (P. L., clxxxv, 622). C'était en effet une manière de combattre le paganisme. Quand l'archevêque d'Armagh, S. Malachie, vint à Clairvaux demander des moines pour sa patrie encore à demi barbare, S. Bernard y donna pleinement les mains, croyant travailler ainsi elficacement à la christianisation d'un peuple. L'Irlande s'ouvrit donc à l'influence cistercienne en 1142, par la création de Mellifont. Cette abbaye fut rapidement féconde; dès 1147, elle fondait Bedive; en 1148, elle menait de front trois fondations nouvelles, Boyle, Nenay et Baltinglass. Les années 1150 et 1153 verront encore se créer Shrule et Newry. Au début du xiii'= s., l'Irlande comptera 36 abbayes d'hommes.

En 1148, un essaim de moines quittait Clairvaux pour aller fonder au Portugal l'abbaye d'Alcobaça (P. L., CLXxxii, 312; Jaffé, 9255). Alphonse Henriquez, premier roi de ce pays (1128-85), avait négocié

i cette fondation et commencé la construction du monastère (D. H. G. E., II, 691). Ici, l'ennemi redoutable était les Sarrasins. En 1195, ils s'emparaient de l'abbaye, la détruisaient de fond en comble et en mas-

i sacraient la plupart des habitants. On reconstruisit. Dans la suite, les abbés prirent solidement position contre les ennemis du nom chrétien. Sarrasins, Maures et Castillans. Ils entretinrent des troupes et les moines assuraient le service religieux.

La conversion des Slaves (A. Hauck, iv, c. vu) était commencée depuis plus d'un an, quand les cisterciens firent leurs premières fondations au delà du Rhin.

C'étaient de nouvelles recrues que les évêques ne manquèrent pas d'appeler auprès d'eux, pour les aider dans leur œuvre gigantesque. Berthold, évêque de Hildesheim (1119-30), favorisa beaucoup la création de monastères. Il aurait voulu des cisterciens. Ceux-ci ne purent venir de l'abbaye de Camp qu'en 1135, pour occuper Amelungsborn. Là, ils déployèrent une grande activité, travaillant avec zèle à évangéliser les Obotrites. C'est à un moine de cette abbaye, Bruno, devenu évêque de Schwerin, que les deux grands-duchés de Mecklembourg doivent leur conversion au christianisme (D. H. G. E., II, 1195).

Ce même zèle se retrouve dans les autres abbayes allemandes qui dérivaient de Morimond par Camp. Citons spécialement Lehnin, commencée en 1180 par Othon I", margrave et électeur de Brandebourg, Riddagshausen (1145) et Doberan (1171; M. G. H., SS., XVI, 105), toutes deux maisons filles d' Amelungsborn, et qui dans la suite furent fécondes à leur tour. Doberan a écrit une page glorieuse au martyrologe. En 1179, après la mort du prince Pribizlaw, fervent néophyte et fondateur du monastère, le peuple et ses maîtres revinrent à leurs superstitions. Ils se firent une cause sacrée d'anéantir la religion nouvelle et les moines qui la propageaient. Ce fut une journée de 78 martyrs. Même événement à l'abbaye de Zinna, qui avait été fondée par Allenberg en 1171. Le premier abbé, Rizon, fut martyrisé par les infidèles en 1179. Ceux-ci mirent tout à feu et à sang; quelques religieux cependant purent échapper et continuer ensuite l'œuvre entreprise.

L'évangélisation de la Livonie avait été commencée par le Bx Meynard, chanoine prémontré. Après la mort de cet apôtre, le cistercien Berthold, abbé de Loccum, voulut le remplacer dans sa mission périlleuse. Il se fît autoriser par le pape et partit avec quelques-uns de ses moines, à la tête d'une petite troupe qu'il avait rassemblée (M. G. H., SS., xxi, 81; xxiii, 241). En 1196, il était devenu évêque de Brème. Le 24 juill. 1198, lors d'un combat contre les infidèles, Berthold tomba entre leurs mains. Il fut massacré. Dans la région, on l'honora ensuite comme martyr, mais ce culte fut plus tard interrompu (Zimmermann, Kalend. bened., II, Metten, 1934, p. 493).

A. Fliche, Hist. de l'Église, ix, p. 25, 91, 182. — Hefele- Leclercq, v, 747. — Leuckfeld, Antiqiiiiates Micliaelstein et Amelungsborn, Wolfenbilttel, 1710. — Winter, Die Cistercienser des nordôsllichen Deulschlands..., Gotha, 1868, i-ni.

4° Cîteaux lutte contre les ennemis extérieurs. Croisades. Ordres militaires. — Cîteaux était né à l'époque de la première croisade (1096-99) et c'est un écho de l'enthousiasme chevaleresque d'alors que nous entendons dans l'appellation que se donnent les fondateurs, en tête de leur document initial : Nos, pauperes milites Christi (Exordium). Pour eux, la croisade fut la conquête de la Jérusalem céleste, par les chemins raccourcis d'une vie monastique austère et pénitente (S. Bernard, Epist., lxiv; P. L., clxxxii, 169). Lors de la seconde croisade, un demi-siècle après la première, Cîteaux avait grandi, ses moines s'étaient multipliés à travers la chrétienté; Eugène III gouvernait l'Église et Bernard était le prédicateur de la croisade. D'où le qualificatif de « cistercienne » donné parfois à la seconde croisade (cf. récit abrégé dans D. H. G. E., viii, 633).

Malgré l'échec de cette croisade, le souvenir de Jérusalem flottait toujours un peu dans l'atmosphère cistercienne. Moines et convers résistaient mal à l'attirance des Lieux saints. Il fallut un décret du chapitre général pour leur interdire le pèlerinage à Jérusalem, sous peine d'un transfert à perpétuité dans un lointain monastère (Statuta, 1157 : 53). En cette même année, Morimond fondait en Syrie, au dioc. de Tripoli, l'abbaye de Belmonl; l'année 1160 voyait encore la

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création de Salvatio, en cette même région, et Belmont allait créer bientôt deux filiales, S.-Jean in Nemore (1169) et la Trinité de Refech (1187), toutes deux dans l'île de Chypre. Ces dates restent cependant douteuses, puisqu'elles sont antérieures à la reconquête de l'île par Richard Cœur de Lion (21 mai 1191). Le siècle suivant verra encore les fondations de S.- Georges in Jubino (1214), de Beaulieu près Nicosie (1235) et de S.-Serge dans le patriarcat d'Antioche (1235).

Ces abbayes n'ont guère laissé de souvenirs; leur existence fut assez précaire, sans cesse au gré des événements politiques de ces contrées. Elles disparurent vers la fin du xiii<= s. Le silence des décrets capitulaires paraît significatif dans ce sens; il confirme la conclusion de C. Enlart au sujet de Belmont : « La dernière mention de l'abbaye se trouve en 1287 et il semble certain que les derniers moines latins durent évacuer Belmont deux ans plus tard, s'ils n'y furent massacrés, à la suite de la prise de Tripoli par Kelaoùn en 1289 » (Les moniim. des croisés dans le royaume de Jérusalem, ii, Paris, 1925, p. 46). Le même auteur a retrouvé et étudié les restes de Belmont; il note cette particularité, exceptionnelle pour une abbaye cistercienne, d'avoir été bâtie sur un sommet abrupt, sur la crête d'un contrefort du Liban, qui domine la mer de deux cents mètres environ.

Grégoire "VIII, durant son pontificat éphémère de cinquante-sept jours, fut préoccupé d'une nouvelle croisade. Il ne put que lancer son appel à la guerre sainte : Audita tremendi (Mansi, xxii, 527; P. L., ccii, 1539), puis rédiger une série de lettres aux fidèles, aux prélats, à l'empereur Frédéric et à son fils Henri (Mansi, xxii, 531). Clément III continua la même politique.

Guillaume de Tyr prêcha la croisade, ainsi que le cardinal d'Albano, Henri de Marcy, jadis abbé de Clairvaux. La lettre de ce dernier adressée à tous les prélats de l'Église (Publicani el peccalores, Mansi, xxii, 540) insiste sur la réforme des mœurs comme préparation nécessaire à l'expédition en Terre sainte. D'autre part, il fallait aussi reconcilier ensemble les rois de France et d'Angleterre. Ce fut pour les légats pontificaux la laborieuse opération de Gisors (21 janv. 1188). Henri Plantagenet meurt avant l'accomplissement de son vœu; mais son fils et successeur, Richard Cœur de Lion, reprend l'engagement paternel. En 1189, il est présent au synode tenu dans l'abbaye cistercienne de Pipewell, où se trouvent réunis tous les archevêques d'Angleterre, quelques-uns de Normandie, du Pays de Galles et d'Irlande. Baudouin, archevêque de Canterbury, ancien abbé cistercien de Ford, préside l'assemblée. En dehors des décrets qu'il fait signer, il prêche la croisade et prend lui-même la croix pour accompagner son monarque en Palestine. Sous sa bannière, qui portait l'image de S. Thomas Becket, Baudouin entretenait cinq cents soldats à ses frais. Il mourut en oct. 1190, à Tyr, en Syrie, léguant tout son avoir pour subvenir aux nécessités de la guerre sainte.

En Allemagne, le cardinal d'Albano avait eu une action efficace. Après avoir célébré à Liège un concile (2 févr. 1188), dirigé particulièrement contre les simoniaques, il avait ensuite déterminé bon nombre de personnes à prendre la croix. Le 27 mars, il était à la diète de Mayence, où 13 000 fidèles s'enrôlèrent (M. G. H., SS., xvi, 649; xxi, 555). Frédéric Barberousse paraissait plein de zèle. « Dès le 11 mai 1189, il quittait Ratisbonne avec une armée remarquablement organisée et disciplinée » (R. Grousset, Hist. des croisades, ui, Paris, 1934, p. 10), qui fit la terreur du monde musulman. Hélas, la mort accidentelle de l'empereur, dans les eaux du Selef (10 juin 1190), jeta le désarroi dans les contingents allemands, dont une partie, démoralisée, rentra en Europe (M. G. H., SS., xx, 496).

Ce n'est que le 4 juill. 1190 que Vézelay vit partir pour la Terre sainte Philippe Auguste et Richard Cœur de Lion. Ce dernier s'était d'abord assuré les prières des moines de Cîteaux. Au mois de mai précédent, il leur avait fait donation de l'église de Scarborough, avec ses dépendances et ses revenus, dans le but marqué de subvenir aux frais du chapitre annuel des abbés (texte dans Collecta privilegiorum, de Jean de Cirey, 1491, fol. 181; approb. par Clément III, Jaffé 16471). L'ordre répondit à cette générosité en édictant des prières et œuvres pénitentielles en vue de la croisade, et en fondant un anniversaire à perpétuité pour le roi Richard (Statuta, ann. 1190). Lors de son séjour à Messine, le monarque désira avoir un entretien avec le célèbre Joachini, abbé de Flore. Estimait-il les prophéties du mystérieux personnage, ou celui-ci payat-il d'audace? Manrique n'ose se prononcer. Il nous assure seulement que les deux souverains enrôlèrent des cisterciens dans leurs armées; ils les voulaient comme prédicateurs et comme orantes.

Philippe Auguste, croisé malgré lui, s'empressa de rentrer en France au lendemain de la prise d'Acre. Les intérêts majeurs de la patrie exigeaient sa présence. Richard continua la lutte. Il s'était d'abord emparé de l'île de Chypre, en mai 1191; en juin, il était devant S.-Jean-d'Acre; de là il fit la conquête du littoral. Luimême a raconté ses exploits dans une lettre adressée à l'abbé de Clairvaux, Garnier de Rochefort. Il n'omet rien dans son récit, pas même le meurtre de 2 600 captifs musulmans, que nos modernes historiens qualifient d'acte de barbarie inouïe, perpétré de sang-froid et contraire à toute bonne politique (R. Grousset, op. cit., III, 61). Nous sommes vainqueurs de Saladin, dit le roi en concluant son message, mais nous sommes au terme de nos ressources. Nous ne pourrons pas tenir au delà de la prochaine Pâques. Et il supplie l'abbé Garnier de reprendre ses prédications pour que se lèvent de nouveaux croisés et qu'abondent de nouvelles aumônes (Baronius, ann. 1191; Manrique, m, 248).

Cette lettre est du l^' oct. Dès le 20 du même mois, une politique de rapprochement s'inaugurait entre le roi d'Angleterre et Saladin. Elle devait aboutir finalement à la paix générale du 2 sept. 1192, paix qui ressemble à une « liquidation assez sommaire de la croisade » (R. Grousset, op. cit., m, 117). Richard qui, d'Angleterre, recevait des nouvelles alarmantes, avait hâte de quitter la Syrie. Durant son voyage de retour, au mépris de l'immunité garantie à tout croisé, il fut fait prisonnier par le duc d'Autriche, Léopold V, et tenu enfermé à Diirrenstein, sur le Danube. Aux environs de Pâques 1193, Léopold céda son captif à l'empereur Henri VI pour la somme de 20 000 marcs d'argent. Exhortations et menaces de Clément III furent inutiles. Richard ne recouvra sa liberté qu'en févr. 1194, moyennant une rançon de 150 000 marcs d'argent et la reconnaissance de la suprématie de l'empereur.

Rentré sur ses terres, le roi songea tout de suite à faire face à la dette énorme qui pesait sur lui. Dans ce but, il fit appel aux moines cisterciens. Cette fois, comme gage d'amitié, raconte le chroniqueur Guillaume, le monarque retint toute la production de laine de l'année, principale richesse des abbayes anglaises. Encouragé par la docilité de ses amis, il retint ensuite la production de laine de l'année à venir. Dispensés jadis de la dîme saladine, nos moines supputèrent que ce second impôt à retardement dépassait dix fois le taux du premier. En cette même année 1194, le chapitre général envoya au roi Richard une délégation de quatre abbés chargés de lui présenter des lettres rédigées au nom du chapitre. Nous en ignorons la teneur; seules les circonstances permettent quelques présomptions {Slatutn, 1194 : 50).

L'Europe eut aussi ses croisades, c.-à-d. ses guerres saintes contre les infidèles, armées et expéditions bénies par la papauté. Ici encore, Cîteaux intervint, notamment par les milices religieuses espagnoles qui se firent incorporer à l'ordre illustré par S. Bernard. Ce dernier avait ébauclié jadis la règle des Templiers (1128) et avait chanté les gloires de la nouvelle milice (De lande novae militiae, P. L., clxxxii, 921 ; Henriquez. Régula, constilutiones..., Anvers, 1630, p. 41 : Régula pauperum commililonum sanclae ciuitatis).

La plus célèbre des milices espagnoles fut Calatrava. Elle était née au sein même de l'abbaye cistercienne de Fitero, en vieille Gastille (cf. D. H. G. E., xi, 351). D'autres milices furent créées sur le modèle de Calatrava. En 1162, le cistercien Jean Cirite, abbé de Tarouca, ajouta à une « Nouvelle milice » le caractère religieux qui fit de la fondation d'Alphonse Henriquez, roi de Portugal, un ordre militaire et monastique sous la dépendance de Cîteaux et Clairvaux. L'acte de fondation du nouvel ordre, appelé ensuite d'Evora, puis d'Avis, fut signé par l'évêque de Braga au nom du royaume, par l'évêque de Coïmbre au nom des seigneurs de la cour, par l'évêque de Lisbonne au nom du clergé, par le premier grand maître, Pierre, proche parent du roi et pair de France, et sept autres chevaliers (Manrique, op. cit., ii, 358). L'ordre militaire d'Alcantara, confirmé par Alexandre III en 1177, tut aussi sous la règle et vêture de Cîteaux (D. H. G. E., ii, 6). La milice de Turgel fut placée par le chapitre général de 1190 sous l'autorité de l'abbé de Moreruela. En 1215, l'ordre militaire de Monte Frago demanda au chapitre de Cîteaux et obtint son incorporation à celui de Calatrava (Statuta, 1215 : 61). Il en fut de même des milices d'Avis et de S.-Julien-du-Poirier (Jalïé, 12744). Ainsi renforcé, Calatrava apparut aux yeux de Grégoire IX comme « l'espoir d'Israël, le boulevard et le salut de l'arche sainte ». Ce pontife entra alors en négociations avec le patriarche d'Antioche à l'effet de préparer un établissement similaire en Orient, où les armes de Calatrava auraient combattu là aussi le mahométisme {D. H. G. E., xi, 352).

Le xiii" s. verra encore l'incorporation de la milice de Ste-Marie (Statuta, 1273 : 37), et le xiv« celle de la milice du Christ, fondée par le roi de Portugal (ibid., 1320 : 2), ad defensionem sacrosanctae fidei et violentias infldelium propellendas, sous la paternité d'Alcobaça. Montesa, au royaume de Valence, fut approuvé par Jean XXII en 1316 et placé sous la juridiction de l'abbé cistercien des Saintes-Croix, et parfois de celui de Valdigna.

Jusqu'à la fin de l'Ancien Régime, quand les abbés de Cîteaux déclinaient leurs titres, par ex. dans les lettres d'indiction pour la célébration du chapitre général, ils avaient soin de noter qu'ils étaient les chefs suprêmes des cinq milices de Calatrava, d'Alcantara, de Montesa, d'Avis et du Christ. Les statuts capitulaires de Cîteaux ont conservé les textes de délégations adressées à certains abbés et leur enjoignant de faire les visites canoniques dans ces ordres militaires, qui ne laissaient pas de créer parfois de sérieuses difficultés aux supérieurs majeurs. D'ailleurs ces milices ne surent jamais se maintenir longtemps dans l'idéal qui avait présidé à leur création. Il y avait un si violent contraste entre les deux genres de vie que l'on voulait conjuguer, que l'un devait tôt ou tard en être amoindri et succomber. Ce fut l'élément religieux qui disparut. Alcantara eut des destinées glorieuses durant le premier siècle de son existence. Il en fut à peu près de même chez les autres milices sacrées. Puis les ambitions, les dissensions firent leur œuvre néfaste. Pour sauver encore quelques restes, on dut finalement annexer la grande maîtrise à la couronne royale. Innocent VIII le fera en 1486 pour Calatrava, en 1492 pour .\lcan-

tara; Jules III, en 1550 pour Avis. De toutes ces gloires passées, il reste un titre honorifique.

Bibliographie abondante dans les auteurs déjà cités. — Cf. D'.\rbois, L'ordre teutonique en France, dans Bibl. de l'Êc. des chartes, 1871, p. 63. — L. Bréhier, L'Église et l'Orient au M. A., Paris, 1907. — Cari Erdmann, Papsturkunden in Portugal, Berlin, 1927, p. 51. — De la Ville le Roulx, L'ordre de Montjoie, dans Rev. de l'Orient lat., i, 42-57. — G. Drioux, Geoffroi de la Roche et la seconde croisade, dans Cahiers des Hauts Marais, 1948, p. 166-72. — F. Lot, L'art militaire... au M. A., i, Paris, 1946, p. 124-65. — Martène, Thésaurus, i, 113.3; ii, 171; m, 627, 628. — PfeifTer, Die Cisterc. und der Kreuxzugsgedanke in den Jahren 1192-1197, dans Cisterc. Chronik, 1939, p. 1 sq. — M. Villey, La croisade, Paris, 1942.

III. La papauté, l'épiscopat et les cisterciens. Privilèges. — Bernard de Clairvaux avait donné à sa famille religieuse l'exemple du dévouement au S.- Siège; il fut imité. Le S. -Siège, de son côté, utilisa volontiers les services de cet ordre jeune, vertueux, débordant de dynamisme; il en fit l'instrument de sa politique. Voulant le tenir fermement dans sa main, il s'attacha à le soustraire progressivement à la juridiction des évèques, lui créant ainsi une situation privilégiée. Tel fut le processus de l'exemption cistercienne. Certains privilèges, d'ailleurs, se trouvaient déjà en germe dans la Charte de charité. La première rédaction de la Charte connaissait encore l'intervention de l'évêque diocésain dans certains cas exceptionnels de correction; la seconde est désormais muette sur ce point. C'est que Cîteaux possède dans sa législation les rouages nécessaires pour faire face à toutes difficultés internes.

Les privilèges des abbayes avaient cependant rencontré un adversaire dans l'abbé de Clairvaux. Mais le grand réformateur ne blâmait que l'excès de certaines exemptions : les mobiles qui les font demander; les conditions pécuniaires invoquées pour les obtenir; l'utilisation hautaine que l'on en fait (De offtciis episcop., P. L., clxxxii, 830; De considérai., III, iv; P. L., ibid., 766). A côté d'abus réels toujours possibles, l'exemption apporte à un ordre religieux un avantage considérable : celui de posséder une organisation et une règle désormais intangibles. Or ce bienfait avait été envisagé déjà par les fondateurs de Cîteaux; ils ne concevaient d'union durable entre leurs monastères que sur la base d'une homogénéité parfaite (cf. supra, col. 874). Il fallait donc obtenir des évêques diocésains l'engagement de ne prétendre modifier en rien la règle, les statuts, les coutumes des cisterciens installés dans leur diocèse. C'était la condition préalable à toute fondation d'abbaye (Prologue de la Charte; Statuta, 1134, n. xxxvi).

En 1100, le second abbé de Cîteaux, S. Aubri, demande et obtient du S. -Siège la bulle de protection spéciale Desiderium (Jafïé, 5842). Ce privilegium Romanum, selon l'expression de YExorde (c. x), ne concède pas l'exemption; le texte le dit assez, de même que plusieurs décrétales commentant les concessions de ce genre (Decr., 1. V, tit. xxxiii, c. 8, 18; I. VH, tit. x, in VI°). Mais on fait droit à la demande du fondateur, en insérant la formule inlerdicimus ne cuiquam omnino personae liceat statum vestrae conversationis immutare.

Avec Innocent II et la bulle Aequitatis ratio de 1 132, qu'il adresse à S. Bernard, nous sommes franchement en présence d'un privilegium remuneratorium. Le pape rappelle que, pour le bien de l'Église, l'abbé de Clairvaux s'est dressé comme un mur inexpugnable contre le schisme; déférant ensuite aux « justes désirs » exprimés par son défenseur, il place Clairvaux sous le patronage du S. -Siège et en approuve les possessions. Il concède en outre le privilège de ne pas devoir assister au synode diocésain, ce qui incluait la dispense d'y apporter l'impôt cathedraticum et libérait d'avance

CITEAUX (ORDRE). LE

SIÈCLE DE S. BERNARD

l'abbé de toute accusation, reproche et injonction qu'éventuellement cette autorité diocésaine aurait pu formuler contre lui. La dernière concession d'Innocent II aux moines de Clairvaux est l'exemption de payer les dîmes de leurs travaux (JafTé, 7544).

A la même époque, des concessions similaires étaient envoyées à l'abbé de Cîteaux dans la bulle Habitantes et elles valaient pour toutes les abbayes de l'ordre (Jaffé, 7537). C'était une réponse aux « demandes justifiées » d'Étienne Harding, qui avait eu soin d'exposer ses raisons pour l'exemption des dîmes. Pascal II (bulle du 21 janv. 1118) avait déjà fait des concessions semblables. Avant 1132, on avait vu plusieurs évêques favorables aux cisterciens les dispenser de cette redevance, et ils le pouvaient en tant qu'administrateurs de la dîme dans leur diocèse respectif.

Cependant, dans cet ordre de choses, bien des difficultés se présentèrent. La première objection que l'on fit aux cisterciens émana de Pierre le Vénérable (cf. Statuta, ann. 1132). Dans la suite, des protestations vinrent de la part des décimateurs. Ceux-ci voyaient avec inquiétude leurs revenus diminuer dans les régions où se fondait une abbaye cistercienne. En 1156, le pape Adrien IV faisait droit en partie à leurs réclamations (Jaffé, 10189 a), introduisant une distinction entre les dîmes anciennes et les novales. Mais cette restriction disparut avec lui. Son successeur, Alexandre III, rendit au privilège sa première ampleur. Le 6 févr. 1162, il adressa à Clairvaux une bulle sur le modèle d' Aeqiiitatis ratio, accordée par Innocent II à S. Bernard (ms. 591 de Troyes); il y rappelle le dévouement des cisterciens à sa propre cause, puis concède le priuilegium remuneralorium introduit par la formule Porro laborum, qui englobe tous les travaux et cultures sans distinction.

Il eut à vaincre, dans la suite, l'opposition de nombre d'évêques qui préféraient conserver le précédent état de choses; aussi les bulles du type Non ignorât (Jaffé, 12358) et du type, plus nerveux encore, Audivimus et audientes (Jaffé, 13006) sont-elles fréquentes dans ses registres.

Le privilège de célébrer les divins offices malgré l'interdit local eut pour raison la situation des abbayes cisterciennes, éloignées de tout centre populeux; leurs églises n'étaient d'ailleurs pas accessibles aux personnes du dehors; celles-ci trouvaient une chapelle près de la grand-porte d'entrée. La première concession fut faite par Eugène III (bulle Sacrosancta, d'août 1152; Jafïé, 9600) et renouvelée par les pontifes qui reprirent dans la suite le texte de cette même bulle : Anastase IV (1153), Adrien IV (1156), Alexandre III (1163). Lucius III (1185), Urbain III (1186) firent la même concession (cf. Statuta, 1181 : 8).

La loi ecclésiastique voulait que tout abbé nouvellement élu reçût de son évêque diocésain la bénédiction solennelle. Certaines fonctions abbatiales ne pouvaient s'accomplir avant la réception de ce sacramental, telle par ex. l'admission des novices à la profession, car celle-ci comportait l'entrée dans la cléricature (Liber iisuum, 102). D'où difficultés si l'évêque diocésain, dûment requis pour la bénédiction abbatiale, y mettait des conditions pécuniaires, c.-à-d. simoniaques, ou contraires aux lois régissant l'ordre de Cîteaux. La papauté intervint, donnant une solution aisée : la dispense de cette loi ecclésiastique. « Si l'évêque humblement sollicité trois fois refuse, l'élu pourra nonobstant exercer toutes les fonctions abbatiales » (Alexandre III, Sacrosancta, 1165; Attendantes, 1169; Jaffé, 11632). Une autre solution fut donnée par Lucius III {Cum ordo, 1185) et renouvelée par Urbain III l'année suivante : on accorde à l'abbé le privilège de s'adresser aux évêques voisins pour en obtenir ce que l'Ordinaire du lieu a indûment refusé. En

cas de vacance du siège épiscopal, l'abbé peut utiliser les services de tout évêque de passage à l'abbaye.

A l'époque qui nous occupe, l'excommunication était une arme dont les prélats usaient facilement — trop facilement — dans leurs conflits. Les pontifes romains voulurent mettre les cisterciens à l'abri de ces sentences parfois indues. Lucius III, dans sa bulle du 21 nov. 1184 {Monasticae ; Jaffé, 15118), dit aux abbés réunis en chapitre général : » Bien que vous fassiez profession de demeurer soumis aux évêques, nous leur défendons de porter contre vous aucune sentence d'excommunication, suspense ou interdit. Nous les annulons dès maintenant. » Urbain III reprendra les mêmes expressions en 1187 (Jaffé, 15800). Mais, pour que ce privilège puisse produire tous ses effets, il fallut l'amplifier encore, en défendant à l'épiscopat d'excommunier les voisins, les ouvriers, les bienfaiteurs, toutes personnes avec lesquelles les moines devaient forcément traiter, car ils auraient été englobés dans la même sanction, pour la seule communication civile avec des excommuniés. Lucius III fit face à cet inconvénient par sa bulle Cum ordo uester d'avr. (et mai) 1185 (Jaffé, 15422).

Le privilège de mention nominale fut, lui aussi, une conséquence nécessaire des précédentes concessions pontificales. Accordé d'abord par Alexandre III (Cum ordinem, 1169; Jaffé, 13846), par Grégoire VIII (1187; ibid, 14294) pour des cas particuliers, il s'amplifia ensuite au point de signifier qu'aucune loi, aucun induit, aucun décret émanant de Rome ne pourraient atteindre les cisterciens, s'ils n'y étaient cités nommément. C'est en lui donnant cette portée que Grégoire I\ l'insérera dans ses Décrétâtes au siècle suivant (1. I, tit. III, c. 6).

Ce court aperçu de la condition juridique privilégiée faite aux cisterciens par la papauté, au xii« s., montre assez la bienveillance des pontifes romains pour l'ordre monastique illustré par S. Bernard. En juill. 1182, Lucius III rappelait au chapitre général que, jadis, il avait été admis par le saint abbé de Clairvaux à la fraternité de prières et de mérites de son abbaye (Jaffé, 14683).

Durant ce siècle, bon nombre de délégations quittèrent la Chancellerie pontificale pour atteindre moines ou abbés cisterciens et les créer juges, arbitres ou conseillers dans des causes soumises au tribunal suprême de l'Église. Cîteaux et Clairvaux sont connus à Rome, évidemment, mais aussi leurs plus lointaines abbayes filles : Ebrach (Jaffé, 8477, 9231), Altenberg (ibid., 16973), Walkenried (ibid., 17231), Salem (ibid., 13652), enAfiemagne; Ford((7)id., 13932, 13933, 13954,13955), Fountains (ibid., 13937), Rievaulx (ibid., 13984), Stratford(i6(rf., 14102, 14103),Newbattle(i7)id., 15654), Mailros, Val-Ste-Croix (ibid., 16125), en Angleterre, et tant d'autres. Ces délégations touchent à tout dans la vie de l'Église : le spirituel aussi bien que le temporel y annexé, lois divines et lois humaines, canoniques ou liturgiques, querelles de moines ou procès contre prélats indignes, la paix à rétablir entre princes temporels, etc.

Le siècle suivant verra la création du « cardinal protecteur » pour certains ordres religieux; mais, avant cette institution officielle, Cîteaux jouissait à Rome de la protection efficace des cardinaux qui avaient été pris parmi ses abbés ou ses moines. A dater de 1130, la Curie romaine compta toujours des cardinaux blancs, ce qui mettait les cisterciens en bonne posture pour l'obtention et la défense de leurs privilèges.

L'épiscopat, dans son ensemble, fut favorable aux cisterciens. Bien des évêques demandèrent spontanément des fondations monastiques dans leur diocèse, ou se montrèrent généreux bienfaiteurs des abbayes naissantes. Guy de Bourgogne, archevêque de Vienne et

ÎMJ5

CITEAUX (ORDRE). LE

SIÈCLE DE S. BERNARD

futur Calixte II, fonde Bonnevaux (1117); Pierre de la Châtre, archevêque de Bourges, fait venir à Fontmorigny (1149) des moines de Clairvaux; Henri de Leyen, évêque de Liège, fait de même pour l'abbaye d'Auhie (1146), qu'il remet aux mains de S. Bernard; Odon, évêque de Beauvais, favorise selon son pouvoir la fondation de Froidmont (1134); Alsaur, évêque de Cavaillon, fait venir à Sénanque des moines de Mazan; en 1 126, l'archevêque de Reims fonde Igny avec un essaim monastique venu de Clairvaux, etc.

Les bulles concédées à l'ordre de Citeaux n'ont pas encore fait l'objet d'un recueil complet. On ne possède que des buUaires systématiques. Outre quelques séries de bulles authentiques conservées dans des dépôts d'archives ou des bibliothèques, on connaît bon nombre de bullaires mss. La bibliothèque de Dijon conserve celui de Citeaux, ms. â98 (xiv et xv« s.) : recueil systématique débutant par un Index alphabétique des matières, groupant ensuite les documents de même objet et les faisant précéder d'un sommaire; fol. 12-63 : 85 bulles, privilégia generalia... universo ordini concessa; fol. 63-106 : bulles concédées à l'abbaye de Citeaux. Furent transcrites plus tard (fol. 107-148) les bulles de Sixte IV contre les commendes. — Clairvaux a laissé un travail similaire : ms. 2617 de 'a bibliothèque de Troyes (xvi«s.);mêmebibl., mss. 591, 2025, 20<«; Paris, Bibl. nat., mss. lal. 9003-9005, 9749-9751, 10947; Épinal, bibl., ms. 90; bulles, d'Anastase IV à Boniface VIII; Tonnerre, bibl., ms. 39 : bulles, d'Innocent II à Martin V; Troyes, Arch. départ., 3 H 44-90.

Le premier buUaire imprimé est celui de Jean de Cirey, Collecta qaorumdam privilegiorum..., Dijon, 1491. Il contient 126 bulles, de Pascal II à Innocent VIII. François Portés en édita un à Alcala en 1574. L'abbaye d'.\lcobaça édita le sien à Venise en 1593. Celui de Nicolas Boucherat est de 1620. Plantin d'Anvers édita celui de Chrysostome Henriquez en 1630. lîn 1713, parut celui de dom Louis Meschet; il s'annonce comme voulu et approuvé par le chapitre général. Cependant une réponse sévère lui fut faite par le procureur de l'abbaye de Clairvaux, dom François-Gabriel de Montanbon; elle parut à Liège en 1714, sans nom d'auteur, sous le titre Éclaircissement des privilèges de l'ordre de Cisteaux... Ce travail fut condamné par le chapitre général de 1738 (n. 178). De nombreux cartulaires d'abbayes ont été publiés, qui contiennent toujours des bulles de portée générale.

A. Benz, Die cisterc. Bullarien, dans Cis/erc.-C/ironi/c,1914, p. 257. — Bona-Sala, Epist. selectae, Turin, 1755, p. 136. — H. Burgoff, Elucidatio exemptionis... O. C, Prague, 1654; Waldsassen, 1729. — .1. Canivez, art. Cîteaux (Législation de l'ordre de), dans D. D. Can., m, 745. — Henri de Marcy, Lettre à Alexandre III (sur les dîmes), P. L., cciv, 222. — E. Hofimann, Die Stellungnahme der Cisterc. im XII. Jahrh., dans Studien und Mitteil., 1912, p. 421. — R. Kôndig, Elenchus privilegiorum..., Cologne, 1729. — R. Latrémoille, Les origines de l'exemption des religieux, u, dans Rev. univers. Ottawa, VII, 226-38. — J.-F. Lemarignier, Études sur... l'exemption..., Paris, 1937. — J.-B. Mahn, L'ordre cistercien et son gouvernement, Paris, 1945. — W. Reichert, Das Verhàltnis Papstes Eugens III. zu den Klôstern, Greifswald, 1912. — G. Schreiber, Kurie und Kloster im XII. Jahrh., Stuttgart, 1910; Studien zur Exemptions gesch. der Cisterz., dans Zeitschr. der Savigny-Stift., Kan. Abt., xxxv, 1914, p. 74-116. — Statuta cap. gen. ord. cisterc, éd. Louvain, viii, 1941, Indices, au mot Episcopus, p. 180. — Van Hove, Étude sur l'hist. des exemptions, dans Rev. d'hist. eccl., i, 1900, p. 85. — P. Viard, Hist. de la dîme eccl. en France, aux XII' et XIII' s., Paris, 1912. — G. VVieczorek. Da.'S Verhàltnis des Papstes Innocents II. zu den Klôstern, 1914.

IV. Vie intime de l'ordre. Le chapitre général ET SES LOIS. — Le rôle des cisterciens dans les difïérents domaines ci-dessus marqués (§ III) inclinerait à faire classer Cîteaux parmi les ordres religieux qualifiés d' « actifs », en notre langage moderne. Il n'en est rien cependant. Dans l'immense armée des moines blancs, une minorité fut appelée à l'action extérieure; le grand nombre menait la vie cachée, telle qu'on l'avait inaugurée au « Nouveau monastère «, telle qu'elle fut décrite par S. Bernard dans- son épître cxlii (P. L., CLxxxii, 297), et telle que les décrets capitulaires s'ef-

forçaient de la maintenir (cf. D. D. Can., lu, 765 sq. : législation de Cîteaux sur les points suivants : noviciat, obéissance, pauvreté, chasteté, clôture, stabilité).

L'horaire d'une journée cistercienne a été décrit par plus d'un historien, tel Vacandard (Vie de S. Bernard, II, Bernard à Citeaux; cf. aussi M. Aubert, Archilect. cisterc, i, Paris, 1943, c. m; D'Arbois, Éludes... abbayes cisterc, Paris, 1858; J.-B. Mahn, L'ordre cisterc, Paris, 1945, p. 57; G. Pérouse, Hautecombe, Chambéry, 1926, p. 25). Cette vie monastique rigoureusement menée fut louée par bon nombre d'écrivains du xii" s. (cf. lettre lxxi d'Étienne de Tournai, dans P. L., ccxi, 362-70; Philippe de Harveng, De inslilulione clericorum, cxxv; P. L., cciii, 836). Alexandre III l'a louée sous la métaphore de la Vinea Dumini Sabaolh, au lendemain de son triomphe sur l'antipape impérial (Statuta, i, 78; cL bulle de Lucius III, Cum ordo vester, 1" avr. 1185; Epist. Ricliardi Cantuar. archiep., dans Statuta, i, 79; J. Paris, Nomasticon, Paris, 1664, Praefatio).

Cîteaux eut aussi ses détracteurs. On connaît les railleries et accusations formulées contre Clairvaux par Guiot de Provins, qui y avait séjourné quatre mois avant de passer à Cluny (cf. sa Bible, satire des mœurs de la fin du xii'' s.; les vs. 1202-12). En Angleterre, c'est Gautier Map, archidiacre d'Oxford en 1196, qui amuse son entourage avec ses plaisanteries et insinuations méchantes contre les moines, les blancs surtout (cf. Rithmi de malis monachorum, éd. Londres, 1841, 1850). Au début de sa carrière d'ofTicial, il s'engage par serment à rendre à chacun son droit, excepté aux Juifs et aux cisterciens, « ses bêtes noires ».

Giraud le Cambrien est plus durement accusateur encore; et cependant « grand vaniteux », déclare de lui M. Boutemy, qui nous le montre puisant à pleines mains dans les écrits de Pierre le Chantre, pour se parer des plumes d'autrui (cf. Rev. du M. A. latin, 1946, p. 45; Adam de Dore répondit à Giraud: cf. A necdota Oxoniensia, Oxford, 1902, p. 4). C'est aussi l'Angleterre, et probablement l'abbaye de Reading, qui produisit une réponse à VApologia de S. Bernard — tissu de mots plaisants qui n'avait laissé aucun souvenir dans la littérature du xii« s. Ce n'est qu'en 1934 que dom Wilmart exhuma de la Bodléienne (fonds Ashmole, n. 1285, fol. 198 sq.) cette pièce rare (Rev. Bén., xlvi, 296).

Il faut reconnaître cependant que, vers la fin du siècle de S. Bernard, l'idéal héroïque des premiers cisterciens subissait quelques retouches. Pour ne rien exagérer en ce point, soyons en défiance vis-à-vis des emportements oratoires d'un Hélinand de Froidmont, par ex. ; voulant faire œuvre de moraliste, il pousse au noir son tableau, à l'effet de convaincre ses auditeurs de la nécessité d'une réforme (P. L., ccxii, 676 sq.). Soyons plus défiants encore quand nous ouvrons certains ouvrages lancés par le camp adverse. Ils dissimulent d'ailleurs assez mal leurs allures d'engins de guerre. Les travaux du prof. G. C. Coulton sont remarquables dans ce sens (cf. Fives centuries of religion, i [ann. 1000-1200], Cambridge, 1923; The médiéval village, 1925; contre lui : H. Thurston, Some inexactitudes of M. G. C. Coulton, Londres, 1927).

Les textes simples et juridiques des chapitres généraux sont exempts de toute passion. Il convient de les écouter dans leur teneur intégrale. En 1199 (Statuta, n. 56), une constatation est faite : en Italie, cinq abbayes, Falera, S. -Juste, S. -Martin, S. -Sébastien et Sala, sont en train de dépérir, les communautés se trouvent réduites à un nombre infime de personnes. Aussi les abbés de la Colombe et de Fossa Nova sontils délégués pour aller enquêter personnellement; il s'agit de repérer la racine du mal pour y porter remède. De même, on signale qu'à l'abbaye S.-Anastase, près

de Rome, la clôture n'est plus rigoureusement observée; l'hospitalité due aux membres de l'ordre n'est pas en honneur; le silence du cloître n'est plus respecté. Une délégation de quatre abbés ira donc demander au pape de fortifier cette loi de clôture par des sanctions ecclésiastiques, et l'assurera que des mesures sont prises pour ramener la vie et la prospérité dans les monastères ci-dessus nommés.

La passion d'acquérir sans cesse des immeubles fait tache dans l'administration de nombreux prélats de cette époque (Slaiuta, 1180 : 1 ; 1190 : 1). Ce sujet reparaîtra au chapitre vi«, à propos du domaine monastique.

En 1189 (n. 4), des sanctions sont portées contre les conspirateurs. Le mot est sinistre, et c'est avec cette teinte excessive que l'historien Luchaire l'utilise quand il décrit « la décadence des ordres religieux à la fin du xii<= s. » (m, 350, de E. Lavisse, Hist. de France). Le texte complet du décret dit cependant qu'il ne faut voir sous cette expression qu'une entente entre moines ou convers à l'effet d'obtenir une modification dans les règles austères de l'institut. Et ceci est autrement symptomatique que les faits isolés de désobéissance, violence, cruauté et autres qu'on peut toujours glaner dans les chroniques des monastères. En effet, des conspirations du genre cité plus haut sont signalées à Fontenay en 1190, à Signy et Valmagne en 1191, à Salem et Fitero en 1197, à La Creste l'année suivante, ainsi qu'à Lieu-Dieu en Picardie. En 1196, le chapitre général avait dû reprocher aux abbés de Camp et de Volkenrode de ne pas avoir fidèlement observé, lors de leurs visites canoniques, les lois portées par le chapitre contre les conspirateurs. Ces faits sont révélateurs d'une tendance, dont les effets se feront bientôt sentir dans tout ce qui touche à la vie monastique : vêtement, nourriture, habitation, relations avec le siècle, et même l'architecture.

Une autre tendance également fâcheuse se fait jour : plus facilement les abbés se dispensent de venir au chapitre général. Mais les Pères de l'ordre réagissent aussitôt avec énergie contre ce laisser-aller qui conduirait à la désagrégation la grande famille cistercienne {Statuta, 1190 : 42, 64; 1193 : 16, 44, 48; 1194 : 54; 1196 : 41...). L'union, en effet, ne pouvait se maintenir que sur la base d'une homogénéité parfaite entre les abbayes. Or cette base se trouvait garantie par la tenue annuelle des chapitres généraux et les visites canoniques faites annuellement par les supérieurs de monastères dans leurs maisons filles.

Auxerre, bibl. munie, ms. 222 (189) : notice hist. sur l'ordre de C. et tableau de son gouvernement, par dom Robinet, moine de Chaalis. — [J. A. Macusson], Traité hislor. du chap. gén. dans l'ordre de C, s. 1., 1737, ouvrage condamné par le chapitre général de 1738 (n. 328). — J. Hourlier, Le chap. gén. jusqu'au moment du Grand Schisme, Paris, 1936. — Martène, Thésaurus, i, Praefatio, p. iii-iv; t. v, 1641. — G. Millier, Studien tiber dem Generalkapitel, dans Cisterc.-Chronik, 1900-1908. — J. Paris, Du premier esprit de Cisteaux, Paris, 1668. — Cf. D. D. Can., art. Cîteaux, m, 745.

V. Sainteté. Liturgie. Spiritualité. Écrivains. Études. — Après la naissance de l'enfant royal qui devait s'appeler Philippe Auguste, le « miracle » de cet événement se racontait dans les cloîtres (Rec. des hist. des Gaules, xii, 133; A. Luchaire, Hist. des institutions monarch. en France, i, Paris, 1891, p. 64). Légende ou fait historique, il témoigne au moins de la haute estime où l'on tenait alors la vertu des moines fils de S. Bernard. Dès le xii" s., on rédige à Cîteaux des annales de la sainteté, des Vitae et miracula, des catalogues de saints ou pieux personnages, dont la vie et les vertus méritent d'être citées en exemple aux générations à venir. Les siècles suivants reverront souvent la reprise

de semblables rédactions, avec des amplifications notables, parfois aussi sujettes à caution, et la critique historique devra intervenir. D'ailleurs, si le chapitre général estime qu'il convient d'entretenir le souvenir des saints, comme il le déclarera en 1325 {Statuta, n. 2), il n'est nullement disposé à pousser fiévreusement à la canonisation formelle.

Le premier cistercien canonisé par Rome fut Bernard de Clairvaux en 1174 (P. L., clxxxv, 622). Avant lui, cependant, Cîteaux avait vu disparaître les saints fondateurs Aubri (1109), Robert (1111), Étienne Harding (1134), son successeur Raynaud de Bar (1151), dont la douce figure a été esquissée par les contemporains (Baluze, Miscell., iv, 117 sq.).

Clairvaux eut aussi sa moisson de saints et de bienheureux. En 1139, s'éteignait Gérard, le cellérier actif et dévoué de Clairvaux, frère du grand abbé (fête le 31 janv.). LTn an après, mourait l'abbé de San Pastore, Baudouin, jadis moine à Clairvaux. L'année 1153 est marquée par les décès du pape Eugène III (8 juill.), de S. Bernard (20 aoiît), et du Bx Odon, sous-prieur de Clairvaux. L'année 1155 inscrit ceux de Goswin, abbé de Cîteaux; d'Arnoul, abbé bénédictin de S.-Nicaise, devenu moine à Signy; de Gérard de Farfa, moine de Clairvaux. L'année 1157 retient les noms de Robert de Bruges, second abbé de Clairvaux; Guerric, abbé d'Igny ; Guillaume de Montpellier, abbé de Grandselve, et Barthélémy de Vir, évêqiie de Laon, devenu moine à Foigny. En 1158, Diego de Calatrava; Étienne, cardinal, disciple de S. Bernard; Hugues, cardinal-évêque d'Ostie; Serlon, abbé de Savigny, moine à Clairvaux. En 1159, S. Étienne d'Obazine, fondateur de la congrégation de ce nom; S. Robert, abbé de Newminster; S. Amédée de Lausanne et Waltheof de Melrose. En 1163, Fastrède, abbé de Clairvaux, puis de Cîteaux; S. Raymond de Fitero; les abbés Nicolas de Vaucelles et Adam d'Ebrach. En 1164, Godefroid de la Roche, prieur de Clairvaux, évêque de Langres, et Jean Cirite, abbé de Tarouca. En 1165, S. Aelred, abbé de Rievaulx; en 1167, Idesbald des Dunes; en 1170, Roger d'Élan; en 1174, S. Pierre de Tarentaise; en 1183, S. Hugues de Bonnevaux. Et tant d'autres que l'on pourrait citer encore.

Retenons que le xii« s. fournit les noms d'environ une centaine de cisterciens dont l'Église a autorisé le culte public.

S. Lenssen, Aperçu hist. Saints cisterciens..., Tilbourg, 1946. — Zimmermann, Kalend. bened., Metten, 1933.

Le procédé de sanctification de ces moines est d'ailleurs bien simple. L'âme est nourrie par la pratique des sacrements, de la liturgie, des saintes lectures, et elle se sent libérée d'autant mieux que le corps est soumis à une discipline sévère par le travail manuel, les jeûnes et autres austérités.

Les abbés et les moines pratiquent la confession sacramentelle au moins une fois la semaine. Les communions sont plus rares; elles n'ont lieu qu'une fois par mois, à moins que l'abbé, pour une cause spéciale, ne juge bon d'élargir ou de restreindre la loi (Statuta, 1134 : 12). La célébration des offices liturgiques est l'occupation primordiale du moine, au dire de S. Benoît (Reg., 43). Aussi les législateurs cisterciens ont-ils mis tous leurs soins à la rédaction des lois liturgiques. Appliquant rigoureusement à ce domaine le principe générateur de leur ordre, c.-à-d. le retour pur et simple au texte de la Règle, seule norme authentique à leurs yeux, ils aboutirent à une réforme d'un radicalisme très poussé; cf. supra, art. Cîteaux (Abbaye). Cette œuvre fut critiquée, notamment par Abélard (P. L., CLXxviii, 339), et ses remarques eurent peut-être une certaine infiuence sur les modifications introduites peu après, par ex. la mémoire quotidienne de la Sainte

Vierge, rétablie aux offices de laudes et de vêpres dès 1152 (Slatuta, 1152 : 6, 7). D'autre part, une loi formulée dans la Charte de charité (§4; Statuta, 1134 : m) exige l'uniformité parfaite en matière liturgique dans toutes les abbayes cisterciennes; les textes, le chant, les cérémonies doivent être partout identiques. En vue de l'accomplissement de cette loi, deux travaux importants furent rédigés. Le premier contient l'ensemble des rubriques à observer, tant pour la célébration des messes que pour la disposition de l'office; il prévoit et règle les cas de concurrence et d'occurrence; il indique aux moines les cérémonies à observer au chœur, selon le rite des fêtes, etc. (Consuetudines, I" pars, Ecclesiastica officia; cf. Nomasticon, 84 sq.). Le second contient tous les textes liturgiques nécessaires. Nous les trouvons dans le ms. type provenant de Cîteaux, écrit entre 1173 et 1191, et conservé à la bibliothèque de Dijon, n. 114 (82). On lit en première page le motif de cette composition, ainsi que la table du contenu. Avant cette rédaction ne varietur du Liber usuum, d'autres avaient été réalisées qui sont témoins des tâtonnements du début (cf. Statuta, 1119 : 3); on en possède encore quelques-unes : le ms. de l'ancienne abbaye de Matallana, actuellement au monastère de S.- Isidore de Duenas (Espagne); les mss. lat. 4221 et 4246 de la Bibl. nat. de Paris; le ms. 31 de la bibl. universitaire de Ljoubljana (Laybach).

Trilhe, art. Cîteaux, dans D. A. C. L., ni, 1779-1811. — A. Malet, La liturgie cistercienne, Westmalle, 1921. — J. Canivez, Le rite cistercien, dans Epliem. liturg., Rome, 1949, p. 276-311.

La lectio dioinu a repris à Cîteaux toute l'importance que lui donnait la règle bénédictine, de même que le travail manuel, ce salutaire contrepoids au travail de l'esprit. Les lectures saintes occupaient les moines durant deux à cinq heures, selon les saisons, et le travail des mains durant quatre à sept heures. C'est sur cet équilibre rationnel et ces exercices pratiqués avec ferveur que vint s'épanouir la spiritualité cistercienne. Elle a ses racines dans la Sainte Écriture, dans les textes liturgiques et les commentaires des Pères de l'Église. Il Les écrits de spiritualité cistercienne du xn« s. doivent être considérés comme les meilleures productions de l'ascétisme monastique » (Berlière, Les origines de C, dans Rev. d'hist. eccl., ii, 1901, p. 272). En tête de la lignée de nos spirituels, S. Bernard, évidemment. L'abbé de Clairvaux fit école. Il fut le maître qu'on désirait imiter en sa doctrine et ses vertus. Comme lui, plusieurs cisterciens commentèrent le Cantique des cantiques; comme lui, ils s'imprégnèrent tellement du langage biblique que leurs pensées revêtaient d'instinct les expressions du texte sacré; comme lui, ils laissèrent aux générations futures des écrits qui sont les témoins toujours écoulés de la piété cistercienne. Dans cette pléiade, remarquons particulièrement S. Amédée de Lausanne (f 1159; P. L., CLxxxviii, 1277; Dict. de spir., i, 469); S. Aelred de Rievaulx (f 1166; P. L., cxcv, 209; Dict. de spir., 1, 225); Serlon de Savigny (t 1158; Tissier, Bibl. Patrum cisterc, vi, 108) ; Guilïaume de S.-Thierry (f 1 148 ; Tissier, op. c(7., IV, 1-237; Dechanet, G. de S.-Thierry, Bruges, 1942); Thomas Cistercien (P. L., ccvi, 17- 362; Bull, de théol. anc. et méd., 1942, n. 1044-45); Isaac de l'Étoile (t 1159; P. L., cxiv; Tissier, op. cit., VI, 1-107; cf. les travaux de F. Bliemetzrieder, cités dans Rech. de théol. anc. et méd., 1932, p. 134); Philippe de l'Aumône (f 1180; P. L., cxc, 1045; ce, 1359; Tissier, op. cit., III, 238; Bibl. de l'Éc. des chartes, lv, 632; A. Bail., XII, 291); Baudouin de Ford (t 1151 ; Tissier, op. cit., V, 1-159; D. H. G. E., vi, 1415; Dict. de spir., I, 1285); Guerric d'Igny (t 1151; P. L., clxxxv, 9; Beller, Le Bx Guerric..., Reims, 1890; de Wilde, De Beato Guerrico, Westmalle, 1935); Arnoul de Bohé-

ries (P. L., clxxxiv, 1175; Tissier, op. cit., vi, 138; Dict. de spir., i, 894); Gérard de Liège (Wilmart, dans Rev. d'asc. et de myst., 1931, p. 349; Anal. Reginensia, Rome, 1933, p. 181-247); Adam de Perseigne (P. L., ccxi, 579-780; Dict. de spir., i, 198); Gilbert de Hoyland (P. L., clxxxiv, 11-288; D. N. Biogr., vu, 1194); Odon, 8« abbé de Morimond (f 1161 ; P. L., clxxxvih, 1643).

En outre, nos spirituels sont hommes de beau langage. Ils font bonne figure dans la renaissance littéraire du xii« s. « Tous les représentants de l'école cistercienne qui viennent d'être nommés [Bernard, Guillaume de S.-Thierry, Aelred, Gilbert de Hoyland, Isaac de l'Étoile] écrivent avec soin. Ce sont des stylistes. Nourris de Cicéron et de S. Augustin, ils ont renoncé à tout, sauf à l'art de bien écrire. S. Bernard a su se faire un latin très personnel, fleuri, mais non surchargé, de citations bibliques, harmonieux et d'une sonorité tout intime... » (É. Gilson, La théologie mystique de S. Bernard, Paris, 1934, p. 19). On retrouve même chez lui et chez ses moines des réminiscences d'Ovide, qui témoignent à leur manière que Cîteaux et Clairvaux avaient conscience de vivre dans Vaetas ovidiana, selon l'appellation de L. Traube (S. Bernard, Episl., Lxxiv; Serm. de diversis, xli). Une lettre d'Adam d'Ebrach est farcie de citations de Sénèque {Rev. Bén., 1933, p. 324).

Sans doute, parmi les écrivains cisterciens, il en est qui ont apporté au cloître une formation littéraire déjà complète; mais tous n'étaient pas dans ce cas. Il fallait alors utiliser soigneusement les heures destinées aux lectures. La matière en était habituellement la Sainte Écriture, la règle, les ouvrages des Pères, la vie des saints. Destinée d'abord à nourrir l'âme du moine, cette lecture prolongée devenait facilement, pour les intelligences mieux douées, une véritable étude, synthétisant les connaissances acquises.

Fondateur de Clairvaux, Bernard eut le grand souci de créer pour sa communauté une bibliothèque abondante et variée. C'est avec persévérance qu'il en poursuivit la réalisation durant son long abbatiat de trentehuit ans. Une vigoureuse impulsion était donnée; aussi, « à la fin du xii« s., la bibliothèque de Clairvaux se composait, pour le moins, de 340 mss. Nous avons encore en effet 340 mss. environ du xii« s., portant la marque de Clairvaux, c.-à-d. 340 mss. copiés à peu près tous à Clairvaux, dans le style simple et net qui convenait à l'ordre ». Dom Wilmart, qui présente cette honorable supputation, avait dit plus haut, en signalant la présence de 8 volumes d'Origène : « Cette série d'oeuvres du vieux docteur alexandrin est la meilleure preuve que l'on entendait former à Clairvaux une vaste bibliothèque patrologique, et que le plus large esprit présida à sa composition. Jusqu'au Périarchon, dont l'abbé de Clairvaux prit soin de procurer une copie à ses religieux » (L'ancienne biblioth. de Clairvaux, Troyes, 1917; cf. Roserot, Dict. hist. Champagne méridion., Langres, 1942, p. 391).

La création d'une bibliothèque devait d'ailleurs entrer dans les jjréoccupations de tout abbé fondateur de monastère. Une lettre, entre autres, de Jean, premier abbé de Baugerais, nous montre en acte cette sollicitude (P. L., ccv, 847). D'autre part, les restes des bibliothèques cisterciennes médiévales parlent bien haut dans le même sens. Ce sont de glorieux restes; ils enrichissent mainte bibliothèque publique actuelle. Celles de Troyes et de Dijon possèdent bon nombre de mss. et de livres provenant de Clairvaux et de Cîteaux (Catal. des mss. des bibl. publiques de France, ii, iii-4°, "Troyes; v, in-8", Dijon; D'Arbois, Etudes... abbayes cisterc, Paris, 1858, p. 74-114). Après le fonds de Clairvaux, vient en importance celui de Signy, à la formation duquel avait tant contribué l'activité de Guil-

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laume de S. -Thierry. La bibliothèque de Charleville (Ardennes) conserve 110 mss. venant de Signy, dont 47 du xii« et 48 du xiii« siècle.

Dès la fin du xn« s., l'abbaye de Chaalis possédait une bibliothèque considérable (cf. le catalogue, datant du xii<'-xiii^ s., publié au t. vin, Arsenal, de la coll. précitée). De l'abbaye de Fontenay, 38 mss. sont conservés à la bibliothèque de l'Arsenal; ils ont été écrits au xii« s., saut trois, et sont d'une exécution remarquable (ibid., VIII, 243). Les abbayes des Vaux-de-Cernay et de Cheminon ont encore leurs catalogues du XII'' s.; le premier se lit dans le ms. 209 de la biblioth. de l'Arsenal et a été publié en 1886 (Bull, de la Soc. hist. de Paris, 36-42); le second se lit dans le ms. 70, fol. 136, de la biblioth. de Vitry-le-François. La Bibliothèque de l'École des chartes (l, 1889, p. 571 sq.) a publié également le catalogue des livres qui se trouvaient à Haute-Fontaine, non loin de S.-Dizier (Hte-Marne). Datant du xii'' s., cet écrit se trouvait à la fin d'un recueil en cinq volumes des Moralia de S. Grégoire, actuellement sous le n. 53 à la biblioth. Ste-Geneviève à Paris.

La bibliothèque de la ville de Bruges (Belgique) s'est enrichie des opulentes dépouilles de l'abbaye des Dunes, devenue séminaire diocésain depuis 1841. Ce dernier a conservé encore environ 175 mss.; 610 autres constituèrent le premier fonds de la bibliothèque de la ville (A. De Poorter, Catal. des mss. ...Bruges, Gembloux, 1934; De Bruyne, Un ancien catal. de mss. Dunes, dans Rev. Bén., 1928, p. 364). On peut également parler d'opulence quand on cite la bibliothèque de l'abbaye de Heilsbronn (Fons salutis), en Bavière, maison fille d'Ebrach fondée en 1133. Les mss. de la bibliothèque universitaire d'Erlangen ont été inventoriés par Hans Fischer; c'est là que nous retrouvons les éléments composant jadis la bibliothèque de l'antique abbaye (Katalog der Hss. der Univ. Erlangen, i, ii, Erlangen, 1928-36). Même cas pour Heinrichau, en Silésie (cf. G. H. Rother, Aus Sclireibstube und Biicherei des ehemaligen Zisterzienskloster Heinrichau, dans Rev. d'hist. eccl., 1929, p. 361). Les mss. et incunables de l'abbaye ont passé à la bibliothèque universitaire de Breslau. Pour l'abbaye de Rievaulx, en Angleterre, cf. M. R. James, Descriptive Catalogue of mss. in Jésus Coll. library, Cambridge, 1895, p. 43-56; Médiéval Hbraries of Great Britain, a list of surviving books, éd. par N. R. Ker, Londres, 1941 ; F. S. Merryweather, Bibliomania in tlie Middle Ages, Londres, 1933, p. 184; L. Gougaud, The remains of ancient Irish monastic libraries, dans Essays and sludies, Dublin, 1940, p. 319-

Dans Mittelallerliche Bibliothekskatalogen (1918), Paul Lehmann a donné le fruit de ses recherches sur les abbayes cisterciennes de Giinterstal, de Salem, de S.-Urban et de Wettingen. En 1932, Paul Ruf traitait le cas de l'abbaye de Kaisheim ou Kaisersheim, en Bavière. Ajoutons à cette liste trop courte la bibliothèque d'Alcobaça (Portugal), que travailleurs anciens et modernes vantent à juste titre et dont les collections enrichissent actuellement la bibliothèque de Lisbonne (cf. Fortunatus a D. Bonaventura, Comment, de Alcobacensi mss. bibliotlieca libri III, Coïmbre, 1827; C. Erdmann, Papsturkunden in Portugal, 1927, p. 119). .\lcobaça, d'ailleurs, s'est distingué par le nombre considérable d'écrivains formés dans son cloître. Une remarque qui n'a pas échappé à dom J. Leclercq, c'est que « beaucoup d'écrits bénédictins ne nous sont parvenus que par l'intermédiaire de bibliothèques cisterciennes; c'est le cas, par ex., pour les ouvrages de Pierre de Celle et d'Hervé du Bourg-Dieu » (Rech. de théol. anc. et méd., 1946, p. 42, note).

C'est que les scriptoria de Clairvaux et autres fonctionnaient intensément {Statuta, instituta, 1134,

Lxxxv; 1154, n. 31; Liber usuum, 72, 75). On a retenu les expressions de joie de Nicolas de Clairvaux entrant dans sa cellule de copiste, pour reprendre sa besogne aimée : Domuncula mea . . . mihi tradita ad legendum, ad scribendum, ad diclandum, ad meditandum, ad orandum et adorandum... {P. L., cxcvi, 1627). Elles se multiplièrent bien vite, ces cellules, et leur ensemble forma une annexe du grand cloître, se prolongeant généralement du côté est, dans la direction du chevet de l'église. De là sortirent non seulement des copies d'ouvrages anciens, mais aussi les travaux variés des écrivains cisterciens. Ceux-ci ont touché bon nombre de branches du savoir humain à leur époque.

Les études d'Écriture sainte sont représentées par S. Étienne Harding, 3« abbé de Cîteaux (f 1134), avec son Correctoire de la Bible (mss. 12-15 de la bibl. de Dijon; A. Lang, Die Bibel Stephan Hardings, dans Cisterc.-Chronik, 1939, p. 247; 1940, p. 6 sq.; Inaugural- Dissertation, Bonn, 1939); un peu plus tard (vers 1150), par Nicolas IManjacoria, moine de Trois-Fontaines près Rome. « Cet homme du xii^ s., excité par les travaux du solitaire de Bethléem, ne craignit pas de se mettre à l'école des rabbins et d'entreprendre une nouvelle édition de l'A. T. d'après l'hébreu. Il y a peu d'années que son œuvre a commencé d'être connue, encore que la réputation de sa science n'ait jamais été tout à fait abolie » (dom Wilmart, N. Manjacoria, cisterc. à Trois- Fontaines, dans Rev. Bén., 1921, p. 136). .Ses ouvrages sont : 1. Suffraganeus bibliothecae, sorte d'introduction critique à la Bible (éd. P. INIartin, Introd. à la critique génér. de TA. T., i, Paris, 1887, p. cii-cviii; J. Van den Gheyn a une note sur le ms. 211 (4031-4033) de la Bibl. royale de Bruxelles, dans Rev. bibl., 1899, p. 289- 95); — 2. Un livre « sur les offices ecclésiastiques », où se trouvait indiqué notamment la correspondance des épîtres, des évangiles et des stations liturgiques; — 3. B. Hieronymi Vita... (P. L., xxii, 183-202), qui se présente comme anonyme, mais que le P. Alberto Vaccari a restitué à notre moine, dans Miscellanea Geronimiana, Rome, 1920, p. 14-18 : Le antiche Vite di S. Girolamo (cf. B. H. L., n. 3873); — 4. Libellus de corruptione psalmorum et aliarum quarumdam scripturarum, qui se lit dans les fol. 144-159 V du ms. 294 de Montpellier (École de médecine). Ce ms. fut copié à Clairvaux vers la fin du xii'' s. Le Libellus est anonyme, mais dom Wilmart propose de l'attribuer à Nicolas, d'après des indices qui lui paraissent valoir pratiquement une certitude.

Faut-il citer ici Joachim de Flore ? Moine calabrais de Sambucina, puis abbé de Corazzo, très instruit, mais emporté par une imagination débridée, il se sentait comprimé sous les lois cisterciennes. En 1192, cité à comparaître par le chapitre général de Cîteaux (Statuta, 1192 : 41), il eut hâte de fonder une congrégation nouvelle. Entre temps, il composait ses ouvrages : Exposilio in Apocalypsim (ou Apocalypsis nova); Concordia Novi et Veleris Testamenti; Psatterium decem cliordarum, et autres. Sans vouloir prendre rang parmi les prophètes, Joachim s'adjugeait cependant l'art d'interpréter les textes sacrés chargés de sens prophétiques. C'est encore beaucoup; c'est ce qui fit le succès de ses écrits. Sous son nom, parurent dans la suite bon nombre d'apocryphes poussant son système aux dernières limites. Ce fut le joachimisme {D. T. C, viii, 1425, art. de É. Jordan, avec une bibliographie assez touffue; depuis lors [1925], cette littérature a crû notablement; cf. Bull, de théol. anc. et méd., 1931, n. 573-576; 593, 594; 1946, n. 183; 1947, n. 444, etc.).

Garnier de Rochefort, 9'' abbé de Clairvaux (1186- 93), puis évêque de Langres durant dix ans, retiré ensuite à Clairvaux (t vers 1216), y rédige un volumineux répertoire onomastique de la Bible, de Angélus à Zona. La bibliothèque de Troyes en possède quatre mss. dif-

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féreiits : ii. 32 (xii» s.), 392 (xii"^ s.), 1697 (xiii^ s.), 1704 (xni« s.)- On en trouve trois à la Bibl. nat. de Paris : mss. lat. 5SS (xii» s.), 589 (xiii" s.), ^09 (xiii« s.)- Cet ouvrage ne fut pas édité et ne le sera sans doute pas (cf. Wilmart, op. cit., p. 182, note sur V Angélus de Garnier). De Robert Bridliiigton, on a une Exposilio in XII prophetas (ms. 25-3 de la Bibl. royale de Bruxelles), et une compilation de textes patristiques sur les sept, visions de l'Apocalypse (ms. .56,? de Troyes).

Pierre le Chantre, avant son entrée à l'abbaye de Longpont (t 1197), avait réalisé des travaux de glossateur sur le N. T.; ils sont restés inédits. Alain de Lille, le doclor universalis, avant son entrée à Cîteaux (t 1202) et durant sa carrière professorale à Paris, avait rédigé son Elucidatio in Cantica et son De sex alis cherubim (P. L., ccx, qui reproduit l'édition de Ch. de Visch, prieur des Dunes, 1653).

Le climat cistercien fut fécond en auteurs spirituels. Nous avons cité les plus notables d'entre eux en parlant de la spiritualité de S. Bernard, leur maître (cf. de Ghellinck, L'essor de la litt. lai. au xii^ s., i, Bruxelles, 1946, p. 175-90). C'est dans leurs sermons, principalement, qu'ils ont mis le meilleur de leur âme. Chez eux, nulle préoccupation, d'ailleurs, de se conformer au De arle praedicandi d'Alain de Lille (premier traité en la matière, P. L., ccx, 111), pas plus que chez ceux de ses disciples qui ont laissé une (Euvre oratoire pleine de chaleur et d'onction, comme Aelred de Rievaulx, Geoffroi d'Auxerre, etc., et plus tard Hélinand de Froidmont.

En dehors de ce groupe, les sermons latins de l'époque, coulés dans le moule conventionnel, deviennent un exposé monotone de la doctrine, dépourvu de dynamisme conquérant. Cependant on prêche beaucoup au Moyen Age; les cloîtres cisterciens entendent aussi beaucoup de sermons. Au nombre des fêtes liturgiques, il en est une série dénommées fêtes de sermon, car en ces jours un sermon se donnait dans la salle capitulaire. Seuls les moines trouvaient place dans cette salle de dimensions relativement exiguës; les convers se tenaient dehors, dans le cloître. Ils entendaient la prédication, car on gardait ouvertes la porte du chapitre et les deux fenêtres qui la flanquaient. Détail architectonique qu'expliquent la liturgie et les usages monastiques. L'œuvre oratoire des abbés fut considérable. Bon nombre de leurs sermons se trouvent édités dans les patrologies; bon nombre aussi sont encore manuscrits.

Remarquons en outre que quelques abbés ont élaboré des travaux d'allure plus particulièrement dogmatique, tels les traités de S. Bernard : De gralia et libero arbilrio; Contra capitula errorum...; De baptismo (Epist., Lxxxvii); le De sacramento altaris de Baudouin de Ford (P. L., cciv, 571). Le De ofjicio missae d'isaac de l'Étoile est surtout allégorique. Ce même auteur a laissé un De anima (P. L., cxciv, 1875-90) où, en fin psychologue, il analyse l'âme et ses facultés. Aelred fera de même dans son De natura animae laissé inachevé. C'était en effet un problème qui préoccupait volontiers les philosophes de l'époque.

Le genre épistolaire fut largement cultivé par les cisterciens. Dans ce qui nous reste de leur correspondance, historiens, théologiens du dogme, de la morale, de l'ascétisme, liturgistes puisent des renseignements de tout premier ordre pour leurs travaux. Les lettres de S. Bernard, par ex., fournissent une contribution précieuse à l'histoire religieuse et civile du xii^ s., à la spiritualité, au gouvernement de l'ordre de Cîteaux, etc. Les lettres de Nicolas de Clairvaux sont également une source importante (57 lettres; P. L., cxcvi, 1593). Celles d'Adam de Perseigne sont surtout des lettres de direction spirituelle, dont plusieurs revêtent l'ampleur de véritables traités (35 lettres; P. L., ccxi, 583-694). Citons encore

Henri de Marcy, abbé de Clairvaux, puis cardinalévêque d'Albano (32 lettres; P. L., cciv, 215-51); Philippe de l'Aumône, avec ses 40 lettres intéressantes (Tissier, op. cit., m, 238; Rec. des hist. des Gaules, xvi, 128, 179, 195, 196, 311; ms. 444 de Troyes); Isaac de l'Étoile; Gilbert de Hoyland; Jean deBaugerais (P. L., ccv, 827); Gérard, abbé de Barbeaux (Martène, Thésaurus, 1, 773); Baudouin de Ford; Étienne Harding; Fastrède; Hugues, cardinal-évêque d'Ostie. N'oublions pas la charmante lettre de Pierre de Roya, novice à Clairvaux, ni les consultations adressées à Ste Hildegarde. 11 lui en vint d'Ebrach, d'Eberbach, de S.- Anastase, de Kaisheim, de Neubourg, de Villers-en- Brabant, de Maulbronn, de Salem, de Zwettl, des abbés de Bellevaux, de Cherlieu, de Clairefontaine, de la Charité, de Bitaine (P. L., cxcvii, 190, 194, 196, 197, 200, 259, 283, 285, 290, 292, 357, 359). Ajoutons les regrets souvent entendus au sujet de la correspondance de S. Aelred, presque totalement perdue. Même regret pour les écrits philosophiques et les lettres d'Othon de Freising. De ce dernier, on possède surtout des travaux historiques.

En histoire, Othon est le premier qu'il faut citer. Fils du duc S. Léopold d'Autriche, frère utérin de Conrad III, le jeune Othon étudiait à Paris, quand, au cours d'un voyage en Allemagne, il entra à l'abbaye de Morimond. Devenu moine, il retourna à Paris achever ses études commencées. Plus tard, il devint abbé de Morimond (1136), puis évêque de Freising (1138); il mourut à quarante-cinq ans, en 1158. « Il est le premier, déclare F. X. Kraus, qui écrivit avec méthode l'histoire de son temps, dans un ouvrage dont S. Augustin a inspiré le plan comme le titre : Chronica sive historia de duabus civitalibus » (Tissier, op. cit., viii; Hofmeister, dans M. G. H., S. R. G. in usum schol., 1912). A cet ouvrage capital, Othon ajouta les Gesta Frederici; il eut pour continuateurs un prêtre de Freising, Radewin, et plus tard Othon de S. -Biaise (sur la personne et les écrits d'Othon, voir F. Fellner, The « Two ciliés » of Otto of Freising and ils influence on the catholic philosophy of history, New- York, 1936; P. Brezzi et A. Passerin d'Entreves, dans Bull. Isl. stor. ilal., liv, 129-328, et Riv. intern. fllos. dir., xx, 360; dom Cassien Haid, dans Cisterc.-Chronik, 1932-33).

Hélinand de Froidmont rédige, vers 1194, une histoire universelle en 49 livres; c'est une compilation d'extraits empruntés à des ouvrages antérieurs, auxquels il ajoute ses propres données (Tissier, op. cil., vu, 72-205; P. L., ccxii, 771-1082). Gunther, moine de Pairis en Alsace, auteur du traité De oralione, jejunio et eleemosina (P. L., ccxii, 97-221), écrit aussi une Historia caplae a lalinis Constanlinopoleos, document précieux pour l'histoire de la IV'' croisade, solidement appuyé sur des récits de Martin, abbé de Pairis, témoin oculaire des faits (ibid., 222-56). Le poème intitulé Ligurinus sive de rébus gestis Frederici Aenobarbi, qu'on imprimera dès 1507, semble bien pouvoir être attribué à Gunther {ibid., 256-476; éd. Riant, 1877). Certains critiques font difTiculté de le reconnaître comme auteur du Solymarius, histoire versifiée de la première croisade. Wattenbach en a édité quelques extraits (Arch. de l'Orient lat., i, 551 sq.).

En Angleterre, Raoul (Radulphus, Ralph) de Coggeshall, près Norwich, compose son Chronicnn anglicanum (1066-1216). Le Libellas de expugnalione Terrae sanctae per Saladinum, édité à la suite du précédent par J. Stevenson, en 1875, a rencontré plusieurs objections relatives à son attribution au moine Raoul. Dom Morin, qui nie la valeur de ces objections, a restitué de plus, à cet écrivain, les Distinctiones monasticae (bibl. Mazarine, Paris, ms. 3475), qui avaient stimulé la curiosité de plusieurs savants : dom Pitra, Paul Lehmann et dom Morin lui-même (Rev. Bén., 1935, p. 348).

En llGl, dans le Danemark, au dioc. de Roskilde, l'évêque Absalon confiait aux cisterciens le monastère de Soroe. Il leur marquait comme but : Ut in eo viri erudilione praesiantes alerentur, qui regni annales resque poslerorum memoria dignas chartis quotannis mandarent (cf. D. H. G. E., i,'200).

Quelques chroniques d'abbayes furent élaborées par des moines écrivains, telle, par ex., celle de Signy (Bibl. nat. de Paris, nouv. acq. lat., 58-j), que L. Delisle édita en 1894 (Bibl. de l'Éc. des chartes, lv, 644). A Silvanès, Hugues de F'rancigena prit soin de narrer la conversion de Pons de Léras et la fondation de Silvanès due aux générosités du converti (ms. 611 de Dijon, éd. par Baluze, Miscell., m, 206, et par Verlaguet, Cartul. de Silvanès, Rodez, 1910, p. 371). A Clairvaux, plusieurs ciironiques de genres différents furent rédigées. Les quatre premiers livres de V Exordium magnum y furent composés par Conrad d'Eberbach (P. L., clxxxv, 993- 1198). Le Chronicon Clarevallense embrasse les années 1147-92 {ibid., 1247-52); les trois livres De miraculis de Herbert, ancien abbé de Mores et futur évêque de Torrès (aujourd'hui Sassari), en Sardaigne (ibid., 1271- 1382), peuvent rentrer dans la même catégorie.

Viilers-en-Brabant eut ses chroniqueurs et ses hagiographes, dont les travaux, qui ne sont plus connus que par des copies, créent un véritable problème pour l'historien (cf. de Moreau, L'abbaye de Villers... Bruxelles, 1909). Le Dialogus inter cluniacensem et cisterciensem, écrit entre 1153 et 1165, par un moine qui avait quitté Cluny pour l'observance cistercienne, contient nombre de détails de nature à expliquer et légitimer les us monastiques des uns et des autres (Martène, Thésaurus, v, 1569 sq.).

Les hagiographes cisterciens trouvaient autour d'eux ample matière à leurs travaux. A la demande des communautés cisterciennes d'Irlande, S. Bernard consentit à se faire le biographe de son ami, S. Malachie, archevêque d'Armagh, légat en Irlande. L'abbé Congan d'Inislounagh se chargea de transmettre à Clairvaux la documentation requise, et Bernard écrivit la Vita Malachiae, œuvre parfaite au point de vue littéraire, qui emporta l'admiration de Giraud le Cambrien lui-même (P. L., CLXXXii, 1073-1118). Aelred de Rievaulx, qui avait fait œuvre d'historien dans le De bello standardi et la Genealogia regum Anglorum, a laissé aussi quelques ouvrages hagiographiques : Vita S. Ednardi; De sandimoniali de Wattun; De sanclis Ecclesiae Hagulstadensis (P. L., cxcv, 209-790). Sa biographie fut écrite par Walter Daniel, qui nous assure avoir vécu dix-sept ans sous le gouvernement d'Aelred. Son ms. est actuellement à la bibliothèque de Jésus Collège, à Oxford (Q. B. 7; cf. F. M. Powicke, Ailred of Rievaulx and his biographer Walter Daniel, Manchester, 1921- 22). Roger, moine de Pontigny, demeure l'auteur supposé d'une Vita Thomae Cantuariensis (P. L., cxc, 55); il parle en témoin oculaire. Hugues de Francigena, cité plus haut comme biographe de Pons de Léras, était contemporain de son héros. Un moine anonyme de Signy écrivit la Vie de Guillaume de S. -Thierry (Bibl. nat. de Paris, ms. lat. 11782; quoique fragmentaire, ce ms. fut édité par le P. Poncelet, dans les Mélanges G. Kurth, I, Liège, 1908, p. 86). Dans cette même abbaye de Signy, il se trouva plusieurs biographes dont les travaux ont enrichi la collection des bollandistes (cf. Calai, des mss. Bibliolh. royale, v, Bruxelles, p. 491, 524, 562, 609, etc.). L'abbé de l'Aumône, Reynold, envoya à l'abbé de Cîteaux le récit de la vie sainte du moine Christian (A. Boll., lu, 1934, p. 5, texte du Clm 14682 publié). Un moine anonyme des Echarlis écrivit, après 1180, la Vie de Ste Alpais, née à Cudot (Yonne), non loin de l'abbaye précitée. Deux mss. sont connus, qu'ont utilisés les biographes de la sainte : le 84(131 ) de Chartres, le 328 de la Bibl. nat. de Rome,

provenant du monastère cistercien de Ste-Croix (A. S., nov., II, 167; Bibl. de l'Éc. des chartes, xlvi, 1885, p. 507; Z). H. G. E., u, 673).

Ce qui semble moins en faveur à Cîteaux, c'est la poésie. On cite dans ce sens un texte d'Aelred (P. L., cxcv, 573), puis un statut capitulaire de 1199 punissant certains auteurs de rylhmi. Mais ces compositions proscrites étaient de celles que condamnaient déjà les lois de la charité et du respect des personnes; pointes acérées, satires méchantes. Les Prémontrés avaient également condamné dans leurs statuts ce mauvais genre littéraire (dist. III, c. vi). Autre chose était la grande et belle poésie. On le vit bien quand parurent Les vers de la mort d'Hélinand, le trouvère de famille noble, devenu moine à Froidmont vers 1194. « Beaux vers, dit E. Faral, et qui peuvent être mis en parallèle avec ce qui fut jamais écrit de plus beau sur la mort • (Hist. littér. fr., éd. Bédier-Hazard, i, Paris, 1923, p. 66; éd. F. Wulfî et E. Walberg, Paris, 1905; J. Coppin. avec trad. en français moderne, Paris, 1930).

Même cas pour Les vers de Thibaud de Marly, poème didactique du xii^ s., publié intégralement pour la première fois par Herbert King Stone, Paris, 1932. Ce moine poète de l'abbaye de N.-D.-du-Val, près Paris, figure parmi les ascendants du Bx Thibaud de Marly, abbé des Vaux-de-Cernay (f 1247). Le cas d'Hélinand appelle au moins la citation d'autres troubadours devenus, comme lui, cisterciens à la même époque, en l'abbaye de Dalon : Bernard de Ventadour, protégé de la reine de France, Éléonore d'Aquitaine, petite- fille elle-même de Guillaume I" le Troubadour (D. H. G. E., VIII, 765); Bertrand de Born (ibid., 1044) et surtout Foulques ou Folquet de Marseille. Ce dernier, entré à Grandselve en 1196, devint abbé de Thoronet, puis de Grandselve, pour être évêque de Toulouse en 1205 (Le troubadour Folquet de Marseille, éd. critique par Stanislaw Stronski, Cracovie, 1910).

Au nombre des poètes et versificateurs de l'époque, il faut citer encore le nom d'Alain de Lille, avec son A;iticlaudianus (P. L., ccx, 482); de Serlon de Fountains abbey, dans le Yorkshire, avec son De bello inter regem Scotiae et barones Angliae, comportant une soixantaine de vers rimés (éd. Twysden, Hist. Anglic. script., i, Londres, 1652, p. 331). Ch. de Visch le nomme Jean Serlon et cite la série de ses ouvrages (Bibl. script, cist., 1656, p. 230). Le ms. nouv. acq. lat. 217, de la Bibl. nat. de Paris, contient aussi des Versus magistri Serlonis; l'auteur y fait notamment l'éloge de la vie monastique. L'abbaye anglaise de Fountains créa une filiale en Norvège, Lyse Kloster, en 1146; elle y envoya le moine Ranulf comme premier abbé. Celui-ci, malgré les travaux d'une fondation nouvelle, sut composer en vieux norvégien un poème mystique, le fameux Draumkvroedel, bien connu en ces régions.

Serlon de Wilton, Anglais devenu abbé de l'Aumône en 1171, se distingua dans la poésie rythmique; de Visch reproduit, dans son Auclarium, des Versus de contemplu mundi (cf. autres compositions dans Th. Wright, Anglo-latin. ...Chron. memor., lix, 232-58). Un ms., passé à Charleville sous le n. 222, contient une séquence en l'honneur de S. Thomas Becket, que composa, dit le texte, domnus Philippus, Leodiensis quondam archidiaconus, poslca prior Clarevallis, deinde abbas Elemosinaris. Le Carmen de laude Clarevallis et de religiosa ibidem disciplina, du moine Richard de Grandselve (c. 1160), parut pour la première fois à la suite des œuvres de S. Bernard, en 1536 (cf. ms. 205 d'Auxerre). Ytier de Waschey composa, en 336 vers, un Carmen pia monita monachis praebens (ms. 215 de Troyes). Citons aussi Jean de Haute-Seille, dont le Dolopathos fut édité en 1873 i)ar Oesterley.

Enfin le Jésus dulcis memoria, longtemps attribué à S. Bernard, est en réalité sorti d'un cloître cistercien

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d'Angleterre, vers la fin du xii" s. (Wilmart, Le Jubilus sur le nom de Jésus, Rome, 1943; le P. de Ghellinck a signalé 70 traductions allemandes du Jésus dulcis, op. cit., II, 288).

Au terme de cette rapide chevauchée à travers l'histoire littéraire de Cîteaux au xii« s., nous rejoignons dom Wilmart qui, après avoir inventorié la bibliothèque de Clairvaux, dénonce la légende d'un Cîteaux dépourvu d'intellectualité. Légende, puisqu'on son premier siècle Cîteaux fournit les noms d'une centaine d'écrivains, en tête desquels figure un docteur de l'Église. Mais la légende a la vie dure; en 1929, un historien écrivait encore qu' « à Cîteaux tout travail intellectuel était banni » (La chrétienté médiévale, Paris, 1929, p. 372).

Aucun texte législatif ne permet de voir chez les fondateurs ou premiers Pères une attitude hostile au travail intellectuel. Ce qu'ils excluent positivement de leurs cloîtres, ce sont des écoles tenues par les moines pour instruire les enfants du dehors. Mais l'étude est prévue pour les novices et les jeunes moines (Instituta, 1134 : Lxxxviii). Le résultat de ce régime, nous venons de l'entrevoir. G. Schreiber, étudiant l'attitude des premiers prémontrés et cisterciens vis-à-vis du travail intellectuel, conclut que les fondateurs de ces deux ordres ont laissé largement ouvertes à leurs descendants les portes de la science (Anal. Praemonstr., 1940, p. 41 sq.).

N. Antonio, Bibl. Hispaii. nova, iiettis, Madrid, 1788. — Barbosa, Bibl. Lusilana, Lisbonne, 1759. — Br. Griesser, Der rhytmische Salzschliiss bei den Cisterciensern, Bregenz, 1919. — Henriquez, Phoeni.x rei)ivi.<scen.i, sive ord. cisterc. script. Angliae et Hispaniae, Bruxelles, 1626. — .1. Leclercq, Le genre épistolaire au M. A., dans Reo. du M. A. latin, 1946, p. 63. — Manitius, Gesch. der lat. Lit. des Mittelallers, Munich, 1911-31. — R. Muùiz, Bibliot. cisterc. espafiola, Burgos, 1793. — ■ Paré-Brunet, La renaissance du XII' s., Paris, 1933. — .1. Pitseus, Relat. hist. de rébus Angliae, Paris, 1614, p. 971 : Index Ht. script, cisterc. — Stevens, The tiist. of Ihe anciens abbeys..., ii, 1723, p. 31. — K. Strecker, Zur latein. Lit. des XI. und XII. Jahrh., dans Hist. Vierteljahrsclir., xxvii, 1932. — Ch. de Visch, Bibl. script, ord. cisterc. Douai, 1649; Cologne, 1656; Auctarium, Bregenz, 1927. — Bruges, bibl. du grand séminaire, ms. Varia curiosa, III, 120-60 : Collecta quaedam de scriploribus. — Les mss. 25.52, 'J5S1 de Troyes et S17 de Douai ne donnent que peu de renseignements inédits.

VL Domaine temporel. Convers. Architecture. — Si exclusivement surnaturel que puisse être le but poursuivi par des moines, ceux-ci ne sont pas pour autant dispensés des nécessités temporelles. Au xii^ s., « se créer un domaine aussi vaste, aussi compact que possible, était de première nécessité pour une abbaye. Car la terre constituait alors l'unique source de richesse » (de Moreau, Villers-ei^-Brabant, Bruxelles, 1909, p. 18).

Les premiers législateurs de Cîteaux avaient cependant porté des décrets restrictifs en cette matière. En conformité avec la règle bénédictine et pour remettre en honneur le travail manuel, celui-ci est imposé à tous les membres de l'ordre comme seul moyen légitime de pourvoir à leur vie temporelle. Les moines pourront donc acquérir ad proprios usus, aquas, silvas, uineas, prata, terras. Mais on exclut nommément la possession d'églises paroissiales, d'autels, de sépultures, d'exploitations aux mains de serfs attachés à la glèbe, de rentes foncières et de revenus de moulins; enfin le droit de percevoir les dîmes, décimas alieni laboris, dont le cluniste cité par Martène disait : nullas possessiones libentius habemus quam décimas (Thes., v, !594). Cette législation, élaborée déjà au début de Cîteaux par S. Aubri (Exordium, c. xv), est promulguée à nouveau en 1134 dans les Instituta: c. v, Unde monachis debeat provenire victus; c. ix, Quod redditus non habeamus.

Dans de telles conditions, la création d'une abbaye comportait, particulièrement à ses débuts, une période de travail intense, d'autant plus que le terrain concédé par les donateurs, rois, princes, comtes ou chevaliers, était rarement de qualité, les parties cultivables étant déjà occupées. Beaupré, en Lorraine, s'élève sur une squalentem eremi solitudinem; Grâce-Dieu de Besançon n'était, avant l'arrivée des moines, qu'un lieu de ronces et d'épines; à Tamié, les nobles fondateurs n'avaient cédé qu'un désert inculte. Benifaza en Espagne s'élève sur un sol jusque-là pauvre et délaissé. A Bonnevaux de Vienne, les cisterciens, à leur arrivée, trouvent des landes desséchées, plus loin des marais putrides dans une épaisse forêt. Les titres de fondation de Cercamp ne parlent que de terres en friche; Eaunes (Elnae) reçoit à ses origines de vastes étendues boisées sur les bords du Durpont; Feniers, patronné par les comtes d'Auvergne, est fondé en un lieu désert. Dans le bassin du Danube, des forêts entières furent concédées pour la création des abbayes qui s'appelèrent Waldsassen, Raitenhaslach, Alderspach, Fiirstenfeld. En Angleterre, l'enquête menée par l'historien dans ce sens conclut : The earlier cislercian houses in England, such as Fountains, ivere founded in desolate spots (R. Graham, p. 261).

Mais le travail obstiné des moines transforma ces solitudes, les rendit fécondes, bienfaisantes. Le sinistre "Val d'Absinthe devint la Claire "Vallée, Clara vallis; on eut aussi Clarus locus, Clarus campus, duras Ions, Mira vallis, Bellus locus, Bellus mons, Bella aqua, Bella landu, Jucunda vallis. Bonus locus. Bonus fons, Bona vallis, etc. (cf. J. Laurent, Les noms des moiutsl. cisterc..., Dijon, 1928; A. Dimier, Les beaux noms des monast. cisterc. de France, Lyon, 1944).

De Langonnet, le récent historien a pu dire : les moines blancs arrivant ici « trouvèrent un désert. Ils en firent une oasis, ou plutôt une cité » (A. David, Langonnet, Paris, 1936, p. 15). Et ainsi partout. On admire avec raison les emplacements choisis : Vaux-de-Cernay, Ulmet, Flaran, Senanque, Lescale-Dieu, Valcroissant; en Angleterre, Rievaulx, Fountains, Furness, Melrose, Tintern. Ne commet-on pas là, cependant, une erreur d'optique ? Est-ce bien le site primitif qui nous ravit ? C'est plutôt le site modifié, transformé par le travail monastique, tel qu'il s'offre aujourd'hui encore à nos yeux.

Cette incroyable plus-value donnée à des terres, jadis de nul rapport, occasionna, chez certains descendants des premiers donateurs, la tentation de reprendre les libéralités de leurs ancêtres. On le vit à Boulancourt; on le vit à Aunay, vers 1263; on le vit aussi à Fontfroide, où la lutte se prolongea jusque dans le xiv« s. A l'opposé de ce geste, nous voyons des fondateurs ou bienfaiteurs se faire moines. Bloemkamp fut fondé par trois frères Wommels : Tétrard, Herdrad et Sibold. En 1191, ils font don de leurs biens à l'abbaye de Claircamp et entrent au noviciat. Un an après, ils émettent leur profession religieuse et sont envoyés fonder Bloemkamp. Tétrard devint abbé, Herdrad prieur, Sibold demeura frère convers. Le prince Gunnar, roi ou juge de Torrès en Sardaigne, après avoir fondé dans ses domaines l'abbaye Cabuabbas (Caput aquae ) vint à Clairvaux et vécut encore un quart de siècle sous le froc blanc. A Aunay, Guillaume de Hommet, qui commandait toute la province de Normandie, termina ses jours sous l'habit monastique, imitant en cela son propre père. A Ourscamp, les familles nobles donnèrent non seulement leurs biens, mais aussi leurs fils; Valeran de Baudemont fut le premier abbé et son successeur Hervé était issu de la famille royale.

Outre des concessions territoriales, les abbayes naissantes reçoivent aussi des donations de droits et des libérations d'impôts. Louis VII concède à l'abbaye de

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Barbeaux des droits de pêche dans les eaux de la Seine; de même Preuilly, en 1154. Concession identique à la Cour-Dieu, sur les viviers de Nibelle, près d'Orléans. En 1164, le roi abandonne aux moines d'Ourscamp ses droits sur la chasse dite Fugatio ferarum, dans la forêt de S.-Wandrille (Cart. d'Ourscamp, I, 140). Un droit d'usage est concédé à l'abbaye des Echarlis sur toute la forêt d'Othe, en 1131. Pontigny obtient le même avantage en 1139. En 1171, Cîteaux est exempté de tout droit de péage dans le royaume (Arch. de Cîteaux, H. 167, fol. 97).

Au moment mar([ué pour la fondation d'une abbaye nouvelle, un groupe de douze moines, avec un abbé à leur tête, se détache de la maison mère (Instituta, 1134 : XII); c'est la cellule initiale, indispensable pour célébrer les divins offîces dans une autre église, le monastère étant avant tout une église, selon l'expression de la Charte de charité. Aussi les moines fondateurs ne pouvaient-ils partir que munis de tous les livres liturgiques nécessaires.

A ces treize choristes on joint un groupe de convers, selon les possibilités de la maison mère et les besoins de la maison fille. Villers-en-Brabant vit venir de Clairvaux, en 1147, cinq convers avec l'abbé et les moines fondateurs. On construisit en hâte un oratoire et quelques masures pour s'abriter. Moins d'un siècle plus tard, un couvent magnifique se dressait sur les bords de la Thyle. Cent moines et trois cents convers l'habitaient (de Moreau, op. cit., 17).

Évidemment, les dilhcultés matérielles étaient moindres là où d'abondantes donations suivaient de près l'arrivée des moines. Ce fut le cas de l'abbaye de l'Aumône, nommée d'abord Petit-Cîteaux, mais l'abondance des aumônes qui lui furent faites amena le changement de vocable.

De même encore, quand il s'agissait d'incorporer une abbaye déjà existante. Des questions juridiques se posaient ici : cette affîliation ne blesse-t-elle aucun droit possédé par des tiers, l'évêque du lieu, les fidèles de la contrée, ou autres personnages ? Les bâtiments sont-ils bien adaptés à la pratique des règles cisterciennes ? La situation économique repose-t-elle sur des bases solides ? Plus d'une fois, des abbayes en détresse désirèrent fusionner avec Cîteaux, pour bénéficier de la vie jeune et intense qui circulait ici.

Un autre moyen d'arrondir le domaine était de faire des acquisitions à titre onéreux. C'était légitime et ce fut souvent une nécessité pour les supérieurs qui voyaient grandir avec rapidité le nombre de leurs sujets. La peur de manquer, la crainte des crises économiques, l'obligation de secourir les pauvres et d'héberger les pèlerins, toutes circonstances qui expliquent, sans les excuser pleinement, les excès où tombèrent nombre d'abbés. Et d'abord, les lois rigides du début, rappelées plus haut, cédèrent à une inévitable poussée. La position première prise par Cîteaux était en effet tellement à rencontre de l'organisation économique régnant partout alors, que ce fut bientôt intenable. On avait été trop radical.

En 11.52, Eugène III invite lui-même le chapitre de Cîteaux à user d'indulgence à l'endroit de l'abbaye des SS.-Vincent-et-Anastase, en lui permettant de conserver certaines propriétés qu'excluaient les lois rigides de l'ordre (cf. texte de la lettre pontificale dans Statuta, I, 43). En 1157, l'évêque de Langres, Godefroid de la Roche, cousin de S. Bernard et ci-devant prieur à Clairvaux, donne une église et ses, revenus à l'abbaye de Quincy, qui l'accepte sans protestation (ms. 40 de Tonnerre). La brèche est ouverte. Pour le xn'= s., une série d'infractions de ce genre peuvent se lire dans les cartulaires d'abbayes; citons Silvanès, Orval, Villelongue. En 1196, on constate que Clairvaux possède l'église de Bologne (Hte-Marne); en 1231, elle possé-

dera trois villages entiers avec leurs habitants, et ainsi de suite (cf. D'Arbois, Études... abbayes cist., Paris, 1858, p. 295). D'ailleurs, même en s'en tenant aux acquisitions d'immeubles permises, il reste possible de dépasser toute mesure. La passion d'acquérir, dûment constatée chez bon nombre d'abbés, inquiéta le chapitre général, qui s'empressa de légiférer. L'important statut De non acquirendo, rédigé une première fois en 1180, reparaît en 1190, 1191, 1205, 1206, 1229, 1230, 1239, 1240, 1242. On a beau lui infuser des énergies nouvelles, il fléchit en 1248 et finit par succomber; omnino expirât, dit le statut de 1249. L'assemblée capitulaire, en tant que telle, légifère dans le sens de l'intérêt général de l'ordre; mais, dans la pratique, chaque abbé poursuit aussi son avantage particulier. Cîteaux et Clairvaux donnent l'exemple.

Le statut De non aediftcando eut un sort identique (Statuta, 1188 : 10; 1190 : 1 ; 1191 : 90; 1192 : 4). Les grandia et sumptuosa aedificia, sévèrement interdits, continuent de s'élever. Certaines abbayes en arrivent ainsi à étouffer sous le poids des dettes (ibid., 1175 : 5), comme les Sellières en 1190. Dans un sermon demeuré célèbre, Étienne de Tournai a flagellé les vices du clergé régulier. Contre les moines blancs, il met ces paroles sur les lèvres du tentateur : « Les cisterciens ont horreur de tout ce qui est impur; mais nous essaierons de les entamer par l'avarice... » (Paris, Bibl. nal., nis. lat. 14592).

Un nouveau statut est élaboré à Cîteaux en 1 182 et complété dans la suite par de multiples sanctions : toute abbaye, dont le passif atteint 50 marcs ou 100 livres provins, doit s'abstenir de tout achat et de toute construction. Pour sortir d'une situation obérée, on propose la dispersion du couvent en d'autres maisons de l'ordre {Statuta, 1189 : 18; 1196 : 56), la vente de biens meubles et même d'immeubles (ibid., 1184 : 13; 1204 : 37), ou la suppression de l'abbaye.

Entre temps, toute réception de novice, moine ou convers, est interdite (ibid., 1196 : 56); l'abbé subit une peine qui peut aller jusqu'à la déposition (ibid., 1199 : 23; 1278 : 25); s'il veut se décharger de l'abbatiat, on l'astreint d'abord à acquitter les dettes (ibid., 1260 : 21). Si l'abbé endetté et ses officiers montrent peu d'empressement à sortir de leur situation, le chapitre général dispose des censures ecclésiastiques, excommunication et interdit, et inflige des pénitences qui soient une leçon profitable pour les autres (ibid., 1182 : 9; 1268 : 54). Il est d'ailleurs bien entendu que, les monastères étant tous sui iuris, chacun n'est responsable que de lui-même; on ne peut donc, en stricte justice, obliger les monastères voisins, ni ceux de la même filiation, à acquitter des dettes auxquelles ils sont complètement étrangers (ibid., 1203 : 30). Les échos des statuts capitulaires laissent entendre que les détresses financières sont assez fréquentes au xiii^ s. : multae domus in ordine in multis terris et speciatiter in régna Franciae multis debitis sunt oppresssae (ibid., 1227 : 6).

Les décrets restrictifs élaborés en chapitre général et cités ci-dessus peuvent être considérés comme une réponse aux suggestions du pape Alexandre III. Ému des plaintes que lui adressaient nombre d'évêques, et spécialement Richard, primat d'Angleterre, le pape, qui aimait sincèrement les cisterciens, ne voulut rien amputer de leurs privilèges. Il fit appel à leur sens religieux pour qu'ils s'interdissent tout achat et retenue de dîmes causant scandale ou mauvaise édification (lettres d'Alexandre III, dans P. L., ce, 1004, 1329; Decr., 1. ni, tit. xxxv, c. 3; lettre de Richard, dans Manrique, Ann. cisterc, ni, 76 et P. L., ccvii, 252; les décrets du concile de Latran en 1179, dans Mansi, xxii, 236, pars XI II : De religiosis viris décimas ex privilégia non praestantibus et de privilégia abutentibus).

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La plus étonnante et peut-être la plus abusive des acquisitions cisterciennes fut le droit de percevoir les dîmes. Dispensés jadis (1132) de l'obligation commune de payer cet impôt, parce qu'ils cultivaient eux-mêmes leurs terres dans la pauvreté du début, voici qu'avant la fm du xn« s. tels monastères deviennent eux-mêmes décimateurs. Vers 1170, Bois-Groland lève la dîme sur les terres, salines et autres biens d'abbayes voisines et de seigneurs (P. Viard, op. infra cit.). L'abbaye de Colbaz, en Poméranie, diocèse de Cammin, fut fondée en févr. 1175. Dix ans après, l'évêque diocésain, Conrad, lui transfère le droit de toucher les dîmes de quelques villae voisines (Ann. Colbazienses, dans M. G. H., SS., XIX, 715). Boulancourt en possédait depuis 1120; elle les conserva en passant à Cîteaux en 1150. Les exemples se multiplient ensuite; finalement, en 1230, après de longues discussions, le chapitre général sanctionne de son autorité ce genre d'acquisitions (Statuta, 1230 : 3).

P. Gagnol, La dîme ecclésiastique en France, Paris, 1911.

— J.-B. Mahn, L'ordre de C. et son gouvernement, Paris, 1945, 11' part., 3, Les cisterc. et la dime. — C. Meyer, Die Kloslergriindung in Bayern und ihre Quellen..., Weimar, 1931. — G. Schreiber, Kurie und Kloster im XII. Jahrh., Stuttgart, 1910; Studien zur Exempt, der Cisterc... Synode Dom 1184, dans Zeitschr. der Savigny-Slift., Kan. Abt. xxxv, 1914. — P. Viard, Hist. de la dîme eccl. en France..., XII' et XIII' s., Paris, 1912; S. Bernard et les moines décimateurs, dans S. Bernard et son temps, i, Dijon, 1928, p. 292. — B.-J.-JI. Vignes, Les doctrines économiques et morales de .S. Bernard sur la riches.<ie et le travail, ibid., i, 295.

Le domaine de certaines abbayes atteignit parfois des proportions considérables : celui de Clairvaux, par ex. Fondée en 1115, l'abbaye ne reçut d'abord que de maigres donations; mais, à dater de 1121, et durant plus d'un siècle, 1771 donations furent faites par des personnes de toutes conditions : aumônes en terres, rentes et droits utiles. Avec le second abbé, commencent les acquisitions à titre onéreux. « La partie la plus considérable des propriétés se trouvait sur les territoires qui forment aujourd'hui les départements de l'Aube, de la Côte-d'Or et de la Hte-Marne. Elles étaient groupées autour de quatorze centres principaux d'exploitation, savoir douze granges et deux celliers » (Roserot, Dict. hist. de lu Champagne méridion., Langres, 1942, p. 392; D'Arbois, Ëtudes... abbayes cislerc, 303).

Pour la mise en valeur du domaine monastique

— propriétés terriennes parfois très éloignées — l'abbé dispose des travailleurs que sont les moines et les convers; au besoin, on prend des ouvriers à gage (Exordium, c. xv; Statuta, 1134 : xxiv; 1195 : 15). Trois officiers nommés librement par l'abbé se divisent la tâche : le cellérier, qui est pratiquement à la tête de toute l'exploitation agricole et a soin de tout le temporel de l'abbaye (ibid., 1134 : lxvih; 1152 : 2); le boursier, qui est chargé de la comptabilité; les maîtres de grange qui, avec un groupe de convers, vont s'installer dans les fermes distantes de l'abbaye. Le cellérier a donc une fonction de grande importance; on doit trouver chez lui, comme chez le prieur, assez de qualités pour l'élever éventuellement à l'abbatiat (ibid., 1238 : 76). Cependant il peut être tellement nécessaire à une communauté que l'abbé a le droit de le conserver nonobstant le choix qu'on ferait de lui pour gouverner une autre abbaye (ibid., 1 185 : 30). Afin de le soulager dans son emploi, qui pourrait être écrasant et nuire à sà vie religieuse, on lui adjoint des sous-cellériers (ibid., 1152 : 2). Chaque mois, et plus souvent si l'abbé le demande, le grand cellérier et ses aides rendent compte de l'état des choses au point de vue temporel (ibid.). L'avoir du monastère, en espèces, est tout entier remis aux mains du boursier, et on recommande à l'abbé de n'être pas le seul à connaître la vraie situation finan-

cière de son abbaye; il doit se choisir à cet effet un conseil composé de ]>lusieurs religieux (ibid.).

Les granges exploitées par les convers sont le facteur principal de la prospérité matérielle de Cîteaux. Pour qu'elles ne se nuisent pas mutuellement, on exige entre elles la distance minima de deux lieues (ibid., 1134 : xxxii). Bien que l'essentiel d'un monastère se retrouve dans ces établissements, les moines n'y peuvent habiter de façon continue (ibid., 1134 : vi); occasionnellement, ils y viennent pour travailler aux époques de moisson et de vendange (ibid., 1160 : 3), mais ne peuvent y passer la nuit (ibid., 1157 : 3), sauf en des cas qui doivent rester exceptionnels (ibid., 1157 : 66). Comme dans les abbayes, le silence est de rigueur; seuls le maître de grange et l'hôtelier sont autorisés à parler (ibid., 1134 : lxxi). La clôture est strictement prescrite; aucune femme n'est admise (ibid., 1134 :

vii) ; on n'y sert ni vin ni bière (ibid., 1180 : 10; 1184 : 9, 15; 1186 : 10). Cette dernière privation exaspère les convers des maisons anglaises et, nonobstant les sanctions, ils demeurent incorrigibles (ibid., 1192 : 16; 1195 : 18; 1196 : 51). Au spirituel, les convers reçoivent d'un moine prêtre de pieuses exhortations et instructions; ce maître des convers vient une fois la semaine, ou môme y est à demeure, pour entendre les confessions et célébrer la niesse. Si la grange n'est pas trop éloignée, tout le personnel va passer les dimanches et les fêtes à l'abbaye (ibid., 1182 : 7). Vers 1180, des doutes s'élèvent sur la légitimité des autels et chapelles qui avaient été érigés dans les granges et où l'on célébrait parfois la messe et les offices (ibid., 1157 : 1, 67; 1180 : 6; 1204 : 11; 1215 : 8; 1228 : 1). Alexandre IV trancha la question par une bulle favorable à cette pratique (Devotionis veslrue, févr. 1255) et l'on vit des communautés entières s'installer pour tout l'été dans leur principale grange (ibid., 1270 : 23; 1271 : 64); la vie régulière y était alors menée fidèlement.

Il faut ici rappeler les mercatores (hommes d'affaires), moines ou convers que l'on charge des achats et ventes, et qui, pour cette raison, vont aux foires ou marchés publics. Dans les Institutiones, ces personnages ont mérité six chapitres, sous la dist. XII, intitulée De venditione et emptione. Déjà en 1134 (n. li), on se plaint hautement de ces fonctionnaires : M alla de mercatoribus nostris quereln est, nmlta confusio, et le chapitre général légifère de son mieux en présence de ce mal nécessaire (cf. D. D. Can., m, 760).

L'institution des frères convers remonte aux Instiluta monachorum cisterciensium de Molismo venientium (Exordium, c. xv), qui sont les premiers décrets de la réforme cistercienne élaborés sous S. Aubri (t 1109). Tout de suite la condition juridique des convers est fixée : ils sont de vrais religieux, mais ils restent laïcs, ne participant pas au monachat, ni aux droits et devoirs qui en découlent (Statuta, 1134 :

viii) . Le motif de cette institution est de permettre aux moines de vaquer plus pleinement à la prière, et de les dispenser de quitter le cloître pour aller s'occuper de travaux agricoles dans les granges éloignées de l'abbaye (ibid., 1134 : v). La troisième partie des Consuetudines, intitulée Usus conversorum, contient déjà tout un ensemble de lois concernant la vie des convers, et dans les codifications des statuts promulguées dans la suite, la partie intéressant les convers sera toujours traitée à part, formant la XIV'' dist. (cf. D. D. Can., III, 773).

Incidemment, au c. vi des Usus, on donne une énumération non exhaustive des métiers divers exercés par les frères; on y cite les cordonniers, les boulangers, les tisserands, les tanneurs, les forgerons, les maçons, les tailleurs, les bergers, les bouviers, etc.

Les groupes installés dans les granges ont mérité les éloges de tous les économistes qui ont étudié le Moyen

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Age sous cet angle spécial. Foigny, dans la Thiérache, opéra une transformation avantageuse du pays. Moines et convers de Fontfroide ont su associer à leur piété un travail productif, dit l'historien; ils en ont compris l'utilité avec une intelligence des besoins sociaux qui les place, à ce point de vue, bien au-dessus de tous leurs contemporains. Ceux de Mazan furent, « pour les hautes Cévennes, de vaillants pionniers, qui ont défriché avec un égal succès le sol et les âmes..., forestiers avisés » (Régné, La civilisation cist. en Vivarais..., Privas, 1925). Pirenne rend hommage aux moines défricheurs du nord de la Belgique et de la P'iandre {Hist. de Belgique, i, 292). Les granges d'Alcobaça et leurs ateliers étaient autant d'écoles d'agriculture et de métiers. En outre, à Vallado, il y avait une école d'agriculture qui dura jusqu'à la suppression de l'abbaye. C'est dans ce centre actif que le Portugal vit naître les premiers ateliers de métallurgie (D. H. G. E., II, 26). En France, l'abbaye de Fontenay possédait dès 1140 des hauts fourneaux et des forges (Aynard, La bourgeoisie française, Paris, 1934). Morimond exploita les mines de fer de Chaligny, à l'époque (xii^ s.) où les chartreux étaient maîtres de forges et méritaient l'appellation de pères de la métallurgie moderne (A. Bouchayer, Les chartreux maîtres de forges, Grenoble, 1927).

Les convers cisterciens inscrivirent plusieurs de leurs noms dans les annales de la sainteté : le Bx Alexandre de Foigny; le Bx Vital de S.-Sulpice en Bugey. Villers-en-Brabant peut en citer une série : Francon de Laeken, Eberhard, Egbert, Jacques, Nicolas, Reinier, Arnould de Bruxelles, qui eut un office liturgique complet. Le Bx Simon à Aulne, le jeune Ladislas de Pologne, Gerekin à Alvastra; en Italie S. Albert de Sestri, S. Jean de Caramola. En Allemagne, Heisterbach et Himmerode comptèrent les Bx Conrad, Cunon, Eberhard, Henri, Remi, Lisfard, Herman, etc.

On sera loyal en ajoutant que, dans les rangs des convers, on trouve aussi quelques individus d'une autre spécialité, des natures féodales indomptées, rebelles et violentes (Statuta, 1190 : 75; 1192 : 19, 26; 1259 : 34; 1260 : 25), qui expliquent assez l'existence des prisons monastiques (ibid., 1206 : 4; 1229 : 6) et les excommunications prononcées le dimanche des Rameaux contre les « conspirateurs, incendiaires, voleurs... » (ibid., 1183 : 11). Le cas d'homicide eut sa sanction (ibid., 1187 : 2; 1196 : 48; 1200 : 28; 1203 : 50; 1226 : 23). Là où les convers ont commis de graves excès, il est interdit de faire désormais des réceptions au noviciat (ibid., 1261 : 26, 32). La condition juridique des convers fut mise en doute sous le pontificat de Benoît XIV, qui, pour l'examen de la cause, créa une congrégation particulière composée de quatre cardinaux et du secrétaire de la Congr. des Év. et Réguliers. La réponse unanime des consulteurs fut de reconnaître la solennité des vœux des convers cisterciens depuis l'origine (cf. Analecta furis pontiflcii, XIV^ sér., n. 1301, du 21 mars 1747).

Bishop, Monastic (/ranges in Yorkshire, dans English hist. rev., 1936, p. 193. — P. Boissonnade, Le travail dans l'Europe chrél. au M. A., Paris, 1921. — Gauvet, Hist. de l'abbaye de Fonifroide..., Paris, 187.), p. 66, suppute que cette abbaye aurait compté près d'un millier de convers au xii'-xiii" s. L'abbaye des Dunes, en Flandre, en avait plus de 1 200 en 1250. — L. Dolberg, Die Cisterc. Manche und Conversen als Landwirte und Arbeiter, dans Studien und Mitteil., 1892, p. 216, 360, 503. — O. Ducourneau, De l'inslitution et des us des convers dans l'ordre de C, dans S. Bernard et son temps, ii, Dijon, 1928, p. 139-201. — J. Estienne, L'agriculture en Picardie au XW s. (thèse Éc. des chartes, 1946). — A. Fliche, Rôle économique des abbayes cisterc, dans Ilist. de l'Église, ix, Paris, 1944, p. 114. — J.-M. Gatheron. Sur la continuité du rôle agraire des cisterc, dans S. Bernard et .son temps, ii, Dijon, 1928, p. 89-94. — Génes-

tal. Rôle des abbayes comme établissements de crédit du XI' à la fin du XIU' s., Paris, 1901. ~ Comte Goblet d'AIviella, Hist. des bois et des forêts de Relgique, i, Paris, 1927, p. 159- 84 : les cisterc. défricheurs. — R. Grahani, English eccl. studies, Londres, J929. — Kb. Hofîmann, Das Konverseninstitut der Cisterc..., Fribourg, 1905 (cf. Rev. Bén., 1906, p. 289; Rev. Mabillon, 1906, p. 83-93); Die Entwickelung der Wirtschaftsprinzipien im Cist. Ord. wàhrend des XII. und XIII. Jahrh., dans Hist. Jahrbuch, xxxi, 1910, p. 699-727. — CI. Laufkôter, Die utirtscliaftl. Lage d. ehemnl. braunschw. Zisterzienserkloster, Michaelstein, Mariental... (Beilr. f. d. Gesch. Niedersachsens u. Westfalens, IX, 1), Gœttingiie, 1919. — E. Lesne, Hist. de la propriété ecclésiastique en France, vi. Les églises, monastères, centres d'accueil, d'exploitation et de peuplement, Lille, 1943. — Martène, Thésaurus, IV, 1647, Régula conversoruni. — G. Molteni, // contralto di masseria in alcuni fondi milanesi..., Pavie, 1914. — .J. L. Morgan, The économie administration o/ Coupar Angus abbey, Glasgow, 1929. — F. A. MuUin, A history of the work of Cistercians in Yorkshire ( 1131-i:i00 ), Washington, 1932. — H. Pirenne, Hist. du M. A., t. viii de la coll. Glotz, Paris, 1941, p. 64 : les domaines cisterciens. — Eleen Power, The wool trade in English médiéval history, Londres, 1941. — Statuta cap. gen. ord. cisterc, viii, éd. Loiivain, Indices, au mot Conversi. — Svoboda, Die Klosterwirtschaft der Cisterc. in Ostdeutschland, 1935. — H. Vérité, Belle fontaine..., Paris, 1883, p. 409 : les moines cisterc. et l'agriculture.

Depuis un demi-siècle et plus, de nombreuses études ont été publiées sur l'architecture cistercienne. Or les fondateurs de Cîteaux n'avaient nullement songé à faire école dans cette branche du savoir humain. En leur temps, pour élever leurs bâtiments conventuels et leurs églises, ils empruntent simplement l'art de bâtir tel qu'ils le trouvent autour d'eux en Bourgogne, mais en l'interprétant selon les principes ascétiques qui gouvernent toute leur existence. Ils éliminent donc ce qu'ils estiment superflu, de nul secours pour eux dans la poursuite de leur idéal. Leurs églises, notamment, ne seront pas de dimensions insolites; on n'y verra briller ni or, ni argent, ni vitraux aux couleurs variées, ni ces sculptures « singulières et complexes que S. Bernard définit avec une exactitude surprenante dans son Apologie, en fulminant contre cette beauté qui prend sa source dans la déformation et cette déformation qui aspire à la beauté » (H. Focillon, Art d'Occident, Paris, 1947, p. 157).

Les statuts capitulaires de Cîteaux précèdent, accompagnent et suivent les déclarations de S. Bernard. Ils ne contiennent d'ailleurs que des prohibitions : pas de tours ou clochers en pierre (Statuta, 1157 : 16); pas de peintures ni de vitraux historiés (ibid., 1 134 : lxxx; 1159 : 9; 1182 : 11); rien qui respire la somptuosité (ibid., 1188 : 10); rien qui soit curiositas, superfluitas (ibid., 1205 : 10; 1213 : 1). C'est de ce programme tout négatif qu'on vit s'élever, dans les replis cachés des vallées, l'architecture cistercienne. « Luxe ou simplicité dans l'architecture ? » questionne E. De Bruyne dans ses Études d'esthétique médiévale (u, Gand, 1946, p. 133). « Il existe, répond-il, un art cistercien...; c'est lui qui élève ces églises solides, simples, austères, mais d'une proportion parfaite...; c'est lui qui introduit les vitraux incolores, simples morceaux de verre d'un blanc verdâtre réunis par une armature de plomb..., décoration austère et d'un goût exquis u (cf. A. Michel, Hist. de l'art, u, 300, 384). C'est ainsi que, « en sacrifiant tout ce qui était secondaire, les cisterciens ont rejoint l'art monumental de leur siècle, dans ce qu'il avait de meilleur » (marquise de Maillé, Abbayes cisterc, Paris, 1943, p. viii).

Et ces belles créations architecturales furent semées à travers toute l'Europe, au même rythme accéléré où les moines blancs se multipliaient dans la chrétienté des xii^ et xiii" s. Ils trouvaient d'ailleurs parmi eux des maîtres d'œuvre, des ouvriers spécialisés, qui, avec l'aide des moines et des convers de l'abbaye naissante, savaient mener l'entreprise à bonne fin (P. L.,

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cLxxxviii, 041, témoignage d'Orderic Vital). Les abbayes françaises n'ont guère conservé que les noms d'Achard et de Geoffroi d'Ainai; celles de l'Europe centrale citent en plus grand nombre les noms de leurs moines architectes et constructeurs (M. Aubert, L'architecture cistercienne en France, i, Paris, 1943, p. 98). Parfois aussi l'abbaye faisait appel à des collaborateurs du dehors. Au xiii'= s., Viliard de Honnecourt travaille pour eux, tout en s'inspirant des constructions cisterciennes qu'il a vues lors de son voyage en Hongrie vers 1240 (C. Enlart, Viliard de Honnecourt et les cisterc, dans Bibt. de l'Éc. des chartes, 1895, p. 1-20).

Le 21 sept. 1147, le pape Eugène III consacrait l'église nouvellement bâtie de l'abbaye de Fontenay, fille de Clairvaux. Aujourd'hui, cette « église est encore intégralement ce qu'elle était en 1 147 » (L. Bégule, Fontenay et l'architect. cisterc, Paris, 1912, p. 17). C'est elle qu'il faut visiter, ainsi que les bâtiments claustraux annexes, pour apprécier à sa juste valeur l'œuvre des bâtisseurs cisterciens du xii"= s. Le plan généralement adopté plaçait l'église du côté nord, son chevet se trouvant orienté. Le carré des cloîtres, mettant en communication facile les différents services, venait s'appuyer sur la paroi sud de l'église. En quittant celle-ci, on trouvait dans le bâtiment est, qui prolongeait le transsept, la sacristie (petite, car les prêtres s'habillaient alors à l'autel), la salle capitulaire, l'auditorium, un passage pour atteindre les jardins, une salle de bonnes dimensions à l'usage de la communauté. Au-dessus de cette aile, s'étendait le dortoir des moines. L'aile du côté sud comportait le réfectoire et ses annexes, cuisine et chauffoir; l'étage servait de bibliothèque. Afin de donner moins de longueur à cette aile, le réfectoire était disposé perpendiculairement au cloître et le pavillon de la fontaine trouvait place dans le préau. L'aile occidentale était réservée aux convers; ils y trouvaient dortoir et réfectoire, ainsi que le cellier, où ils avaient à conserver les provisions alimentaires. Le quatrième côté du cloître, qui longeait l'église, était celui de la lecture. Il bénéficiait de la lumière et de la chaleur, quand cette disposition des lieux réguliers avait été respectée; mais, en plus d'un cas, on dut élever les bâtiments conventuels sur le côté nord de l'église, le terrain, le cours d'eau ou d'autres causes l'exigeant ainsi (cf. M. Aubert, op. cit., i, 112).

A distance de cet ensemble qui constitue le monastère proprement dit, s'élèvent les ateliers, l'hôtellerie, l'infirmerie, « l'enfermerie », etc., le tout entouré d'une vaste enceinte. Fondation, développement, construction sont des étapes qui exigeaient parfois bien des années, et la première génération de moines fondateurs devait souvent se contenter de pauvres baraquements élevés en hâte, à leur arrivée sur le terrain concédé. Fontenay, que nous venons de citer, attendit plus de vingt ans avant de pouvoir commencer la construction de son église définitive; ce qui fut entrepris grâce aux dons considérables d'un évêque anglais, Ebrard de Norwich, venu en ces lieux demander paix et solitude contre ses persécuteurs. C'était alors « la période de l'architecture cistercienne que l'on peut appeler romane, mais du roman le plus dépouillé » (H. Focillon, op. cit., 157).

D'autre part, les variations restèrent possibles, en effet, sans que la pensée directrice de l'ensemble dût céder en aucun point. Les églises de Cîteaux, Fontenay, des Vaux-de-Cernay, de Chiaravalle de Milan, San Galgano, Maulbronn, Camp, d'Eberbach et Ebrach sont à chevet plat; celles de Clairvaux, Chaalis, Villers, Clairmarais, Cherlieu, Veruela, Beaulieu abbey, Croxden, Bronnbach, Chorin, Heisterbach, Kaisheim, Lehnin se terminent en hémicycle. Beaugerais et l'Étoile n'ont qu'une nef sans bas côtés; ailleurs, on trouve généralement des collatéraux. Partout dans les abbayes

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d'hommes, un large transept contient plusieurs autels et chapelles prévus pour la célébration des messes privées. Mais, ici encore, la variété reste possible dans la manière de réaliser ce transept : carré ou en hémicycle. Et ainsi, pour bien des points secondaires (cf. M. Aubert, op. cit.. Il, 211). Ces variantes étaient d'ailleurs conditionnées par les matériaux dont on disposait, par les habitudes des ouvriers pris sur place et qui utilisaient leurs connaissances acquises. La bibliographie suivante montre jusqu'à quelles régions de l'Europe médiévale les cisterciens ont porté l'art ogival.

On consultera les ouvrages généraux de : A. de Dion, Études sur les églises de l'ordre de C, Paris, 1889. — Dehio- Bezold, Die kirchliche Baukiinst des Abendlandes, Stuttgart, 1892. — A. Dhnier, Recueil de plans d'églises cisterciennes, Paris, 1949. — L. Dolberg, Die Kirchen und Klôster der Cisterc, dans Studien und Mitleil., xii, 1891, p. 29. — H. Focillon, L'art cistercien, dans Hist. du M. A. (coll. Glotz), vin, 1941, p. 537. — Le Grand, L'œuvre architecturale des moines cisterc, dans Bull, de la Soc. arch. du Gers, 1936, p. 199. — Matthei, Beitràge zur Baugescinchte der Cisterc. Frankreichs und Deutschlands..., Darmstadt, 1893. — E. Michael, Ueber geistliche Baumeister im Mittelalter, dans Zeilschr. fur kath. Theol., xxxii, 1908, p. 213. — Hans Rose, Die Daukunst der Cisterc, Munich, 1916; Die Frûhgothik im Orden von C, Munich, 1915. — H. Rïittimann, Der Bau-und Kunstbetrieb der Cisterc, Bregenz, 1911.

Pour les études se limitant à un pays ou à quelques abbayes, voir A. Dimier, op. cit., p. 53-62.

III. D'INNOCENT III A CLÉMENT IV (1198- 1268). — Par la force des choses et les volontés nettement marquées de la papauté, les cisterciens sont amenés à élargir leur programme. Innocent III les lance dans la croisade contre les albigeois, les dirige aussi vers le N.-E. de l'Europe, pour convertir des peuples nouveaux. Innocent IV les installe en plein Paris, où ils bénéficieront de l'enseignement universitaire. Ce même xiii« s. assiste étonné à une abondante floraison de moniales relevant de Cîteaux.

I. L'action extérieure de Cîteaux. — 1" La croisade de 1202. — Arrivé au pontificat suprême en janv. 1198, Innocent III cherche autour de lui des collaborateurs. Sa lettre Dum non solum, du 21 mai, est adressée à Cîteaux, à Clairvaux, à Prémontré et à S. -Victor de Paris (Potthast, Reg., 207). Le pontife y demande instamment des prières, en raison de la charge ardue qui lui est imposée. En juill. suivant, une autre lettre. In naui nostri Piscatoris, datée de Rieti, veut atteindre le chapitre général de Cîteaux, où doivent siéger plus de cinq cents abbés (ibid., 335). Dans cette missive, le jeune pontife renouvelle sa demande de prières; mais déjà il est pleinement dans l'action. Préoccupé de la future croisade en Terre sainte, il se charge d'excuser auprès des capitulants de Cîteaux l'absence de l'abbé de Sambucina, car il utilise actuellement ses services comme prédicateur de la croisade. Plorans ploravit Ecclesia, avait-il écrit à l'évêque de Syracuse et à l'abbé Luc de Sambucina, futur archevêque de Cosenza (1203- 24) : c'était l'acte de délégation donnée à ces deux prélats, leur enjoignant de visiter les cités, les places fortes, les châteaux, afin d'allumer au cœur des nobles et du peuple entier de Sicile le saint enthousiasme pour la reconquête des pays du Christ (ibid., 320).

D'autre part, il décrétait pour toutes les maisons cisterciennes l'impôt du cinquantième (ibid., 913; P. L., ccxiv, 82fi). Il y eut bien quelques difficultés dans l'exécution (Stututa, 1203 : 27); mais le chapitre général avait promis la somme globale de 2 000 marcs et, en juill., le pape remerciait le chapitre du don promis pro suhsidio Terrae sanclae (Potthast, Reg., 1435). En outre, ordre était donné de laisser partir avec les croisés les abbés des Vaux-de-Cernay, de Perseigne, de Loos, de Cercanceaux, qui pourraient s'adjoindre aussi du

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OCENT III A CLÉMENT IV

personnel et du matériel de chez eux (ibid., 1409; Siatuta, 1201 : 37).

On sait comment sombra dans le mercantilisme la croisade dite des Vénitiens (Luchaire, Innocent III et la question d'Orient, Paris, 1911 ; R. Grousset, Hist. des croisades, m, Paris, 1936, p. 169; F. Lot, L'art militaire... au M. A., I, Paris, 1946, p. 169-77).

2° La croisade des albigeois. — Entre temps, le regard d'Innocent III s'attardait sur le midi de la France, où le peuple fidèle était rongé par l'hérésie. Les efïorts tentés au xii^ s. n'avaient guère produit de résultats (cf. supra, col. 896 sq.). Le comte de Toulouse, Raymond VI, en était venu à protéger la secte qui, au début du xiii« s., régnait triomphante, ayant conquis presque toute la noblesse du Haut-Languedoc. Celleci, en efîet, trouvait facilement son compte dans les nouvelles doctrines. L'Église n'a pas le droit de posséder, proclamaient les « parfaits » ou cathares; ce faisant, elle va à rencontre de la pensée divine, et c'est faire œuvre pie que de la dépouiller.

L'invitation n'était pas restée sans réponse. Les seigneurs s'étaient jetés à la curée des biens ecclésiastiques. En 1196, le pape Célestin III reprochait à Raymond VI de n'avoir « aucun respect pour les droits des églises et des monastères » (P. L., ccvi, 1155). Le peuple avait suivi ses princes. Ce qui le fascinait surtout, c'était la vie hypocritement austère des parfaits : violent contraste avec les habitudes relâchées d'une grande partie du clergé. Les prédicants du nouvel évangile avaiént ainsi fanatisé les foules.

Que faire pour extirper l'hérésie ? Ne pouvant compter sur les évêques, dont plusieurs sortaient des familles nobles du pays, ni sur le clergé paroissial manquant de zèle et de science, la papauté fait appel aux abbayes cisterciennes. Nombreuses et prospères dans le midi de la France, elles font figure de rempart de l'orthodoxie. Avec elles. Innocent III prétend agir énergiquement. Dans une lettre adressée à l'abbé de Cîteaux et aux moines de Fontfroide choisis comme légats, le pape trace un tableau de la situation, puis se console à la pensée qu'il trouve des religieux capables de lutter par la parole et par l'exemple contre les hérétiques : Gaudemus autem quod in ordine vestro muiti reperiuntur habentes zehim Dei secundum scientiam, patentes in opère et sermone... (Potthast, Reg., 2229; P. L., ccxv, 358).

Il lance dans le Languedoc une mission dont les chefs, Raynier et Guy, moines cisterciens, sont munis de très amples pouvoirs. C'est le début de l' Inquisition. Raynier, bientôt malade, est remplacé par Pierre de Castelnau, jadis archidiacre de Maguelonne et récemment religieux profès de Fontfroide, près de Narbonne. Puis c'est l'abbé de Cîteaux lui-même, Arnaud Amaury, issu d'une noble famille du Midi, qui vient comme légat apostolique prendre la direction de la mission pontificale. Ils sont dès lors une douzaine d'abbés et un bon nombre de moines (Pierre des Vaux-de-Cernay, Hist. albigensium, P. L., ccxiii, 554; Rec. des hisl. des Gaules, xix, 10).

Leurs premiers efforts vont à épurer l'épiscopat; on l'ampute des parties gangrenées. L'archevêque de Narbonne, déposé, en appelle au pape; les évêques de Béziers, de Toulouse et de Viviers sont déposés. Les missionnaires multiplient ensuite leurs prédications; ils acceptent des conférences contradictoires, se maintenant ainsi dans la ligne tracée par Innocent III, qui voulait « la conversion des pécheurs et non leur extermination ».

Leurs efforts à tous, abbés et moines, demeurent stériles cependant, au point que Pierre de Castelnau, le futur martyr, supplie le pape de le relever de ses fonctions (en 1204, lettre d'Innocent à Pierre; P. L., ccxv, 525). Innocent III les maintient tous dans l'œuvre

commencée. Entre temps (1203), Diégo, évêque d'Osma, et S. Dominique étaient venus renforcer le personnel de la mission. Il leur parut que le train seigneurial des prélats cisterciens annulait le fruit de leur prédication. Tous alors essayent d'une vie vraiment apostolique : marchant à pied, vivant d'aumônes, ils parcourent la région qu'ils veulent reconquérir au Christ. Il y eut, de ce fait, quelques conversions, mais si peu, que le pape dut se rendre à l'évidence : les hérétiques ne se soumettraient qu'à la force des armées catholiques.

Une croisade fut donc décidée. La première victime en fut Pierre de Castelnau. Le 15 janv. 1208, au moment où il allait passer le Rhône, il était assassiné par une main inconnue. « Que Dieu te pardonne, puisque je te pardonne », s'écria-t-il en mourant. Le comte Raymond VI de Toulouse fut rendu responsable du crime et il semble bien que l'opinion publique ne s'était guère trompée sur ce point. La lettre d'Innocent III, adressée à la chrétienté du midi de la France, fait le récit de ce martyre et prononce un vibrant appel aux armes contre le comte de Toulouse (Potthast, Reg., n. 3355, 3356? P. L., ccxv, 1354, 1361 ; Hist. albig., c. viii; lac. cit., 556).

D'autre part, les abbés cisterciens de Pin et de Perseigne (P. L., ccxv, 1360; Rec. des hist. des Gaules, xix, 500), ainsi que l'archevêque de Tours, reçurent mission de négocier une trêve de deux ans entre la France et l'Angleterre, pour enlever à Philippe Auguste tout prétexte d'abstention. La croisade, cependant, se fit en dehors de lui.

Aux appels du S. -Siège, que les légats répétaient partout en France, on vit se lever une armée considérable. Au milieu des évêques et des seigneurs partant pour la guerre sainte, on distinguait plusieurs abbés et moines de Cîteaux, notamment Guy, abbé des Vauxde-Cernay, et son neveu, Pierre, l'historien de ces événements {Hist. albig., c. vi; loc. cit., 555). Il fallut de nouveau épurer l'épiscopat, déposer les prélats suspects, ou qui avaient franchement pactisé avec l'hérésie. C'est alors que le siège de Narbonne fut confié au chef religieux de la croisade, Arnaud de Cîteaux (1212). Guy, abbé des Vaux-de-Cernay, fut nommé à l'évêché de Carcassonne, tandis que Foulques (ou Folquet), l'ancien troubadour, devenu moine et abbé de Thoronet, occupait en 1206 le siège épiscopal de Toulouse.

A la tête des armées, Simon de Montfort fit des conquêtes, avec des alternatives de recul. Par malheur, les violences de ses soldats et des bandes qui les suivaient ternirent souvent ses victoires, et lui-même, finalement, parut préoccupé de ses intérêts personnels plus que du but essentiel de la croisade. C'était méconnaître les directives pontificales. Le 25 juin 1218, Simon succombait, frappé à mort sous les murs de Toulouse assiégée depuis neuf mois. Avec lui finit, peuton dire, la croisade contre les albigeois. Son fils Amaury, conscient de son impuissance, remit aux mains du roi de France la cause de la croisade, dont le caractère religieux s'estompe dès ce moment pour prendre l'allure d'une expédition politique. Le Languedoc fut réuni à la couronne de France. On était en marche vers l'unité française et un grand pas venait d'être fait.

Pierre de Castelnau n'avait pas été le seul à verser son sang pour la bonne cause. Étienne, l'abbé cistercien d'Eaunes (Elnae), voyageant avec deux moines et un convers, fut attaqué par Guillaume de Roquefort, frère de l'évêque déposé de Carcassonne. L'abbé et le convers Hildebrand furent tués; l'un des deux moines fut laissé à demi mort, tandis que son confrère parvenait à fuir {Hist. albig., c. xxx; Teulet, Layettes du Trésor des chartes, i, n. 968 : lettre des consuls citant le meurtre de l'abbé Étienne et les tortures infligées à des moines de Boulbonne).

CITEAUX (ORDRE). D'INN

OCENT IH A CLÉMENT IV

Les décrets des chapitres de Cîteaux nous ont conservé quelques échos de ces graves événements. En 1216 (Statula, 1216 : 4), on est plein de vénération pour le chef militaire de la croisade, et l'on défend de dire ou de faire quoi que ce soit contre Simon, « le chevalier du Christ ». Cette même année cependant, le chapitre général délègue deux des plus vénérables abbés pour aller réconcilier, si possible, les deux chefs de la croisade : Arnaud, archevêque de Narbonne, et Simon de Montfort, que divisent des vues différentes et une pénible incompréhension (ibid., 1216 : Cl).

En sept. 1218, trois mois après la mort de Simon, le chapitre général enjoint aux abbés de Bithaine, de Noirlac et de Chalivoix d'aller examiner sur place la conduite des abbés et moines prédicants. Ils auraient à faire rentrer dans leurs abbayes ceux qui ne donneraient pas satisfaction, ou qui se trouveraient là sans une autorisation très spéciale du chapitre général (ibid., 1218 : 35). L'enthousiasme polir la croisade est désormais bien éteint. Par ailleurs, selon la demande du comte Amaury, le service anniversaire pour son défunt père fut fidèlement célébré dans l'ordre de Cîteaux, le 25 juin de chaque année (ihid., l'2.36 ; 8; 1230 : 15; 1250 : 16).

Entre temps, Arnaud Amaury avait fait une diversion en Espagne, à l'effet de réparer le désastre subi par la milice sacrée de (^alatrava. Emmenant avec lui un détachement d'armée et réunissant là-bas toutes les milices sacrées d'Espagne, dont l'abbé de Cîteaux est le supérieur suprême, Arnaud, chef militaire autant que prélat, pousse si énergiquement les choses que Calatrava est reprise sur les Maures et rendue à ses anciens occupants. Alphonse, roi de Castille, en écrivit longuement à Innocent III. Arnaud fit également le récit de cette étonnante victoire de Navas de Tolosa (juin. 1212), dans une lettre adressée au chapitre général de Cîteaux, en septembre de cette même année (Manrique, Ann. cisterc, iri, 562; Gatl. christ., vi, instr., 53; Ughelli, i, 164).

La bibliographie sur ce sujet est surabondante. Nous donnons ci-dessous un choix limité.

1° Doctrine des albigeois. — P. Belperron, La croisade contre les albigeois, Paris, 1946, l" partie, p. 1-118. — Dondaine, O. P., a publié le Liber de duobus principiis, récemment retrouvé, dans Instiluio stor. dominicano, Rome, 1939 (cf. Rev. des se. pliil. et théol., xxviii, juill.-oct. 1939); Les actes du concile albii/eois de S.-Félix de Caraman, dans Miscellanea G. Mercali, vol. y, Storia eccles., Rome, 1946. — Y. Dossat, Le clergé méridional à la veille de la crois, des albigeois, dans Hev. du Languedoc, 1944, p. 263. — J. Guiraud, art. Albigeois, dansD. H. G. E., i, 1619-.52, réf. col. 1693. — F. Vernet, art. Albigeois, dans D. T. C, i, 677-87. — L. De Lacger, L'Albigeois pendant la crise de l'albigéisme, dans Hev. d'hist. eccl., 1933, p. 272 sq. — A. W'ilmart, Une lettre sur les cathares du Nivernais, dans Rev. Bén., 1935, p. 72.

2» .Sources contemporaines. — Pierre des Vaux-de-Cernay, Jlistoria albigensium, de très haute valeur historique, affirment Ch. De Smedt, A. Molinier; Paul Meyer déclare : t Chez cet auteur, tout est à prendre, tout est historique »; éd. dans Rec. des hist. des Gaules, xix et P. L., ccxiii; l'édition a été reprise de manière très scientifique par P. Guébin et E. Lyon, 3 vol., Paris, 1926-39. — Guillaume de Puylaurens, qui se trouvait dans l'entourage de l'évêque Foulques, a laissé une Historia albigensium, éd. Rec. des hist. des Gaules, xix-xx. — Potthast, Reg., mentionne les nombreuses lettres d'Innocent III relatives aux albigeois, dont plusieurs ont passé dans le Corpus juris : Decr., 1. I, tu. VI, c. 26; tit. x, c. 4; 1. V, lit. i, c. 18; tit. vu, c. 10. — Statuta cap. gen. ord. cisterc, ann. 1207-1240, passim.

3» Travaux. — P. Belperron, op. cit., proteste contre les déformations qu'on a fait subir à cet épisode historique; il n'y a pas eu, chez les vainqueurs, un plan bien arrêté dès le début pour écraser la civilisation démocratique prête à s'épanouir dans la France du Midi. — P. Breillat, Le Graal et les albigeois, dans Reu. d'hist. litt. du Languedoc, 1947, p. 207. — P. Courrent, Rôle de Montségur au cours de la croisade des albigeois, dans Bull, de la Soc. d'études de l'Aude,

DICT. d'hist. et de GÉOOn. ECCI-ÉS.

Carcassonne, 1931. — A. Fliche, La chrétienté romaine, 1198-1274 (= t. X de Vllist. de l'Église, Paris, 1950). — J. Guiraud, dans D. H. G. E., i, 1656-94. — F. Lot, L'art militaire... au M. A., i, Paris, 1946, p. 211-10. — A. Luchaire, La croisade des albigeois, Paris, 1905. — De Vic- Vaissete, Hist. gén. de Languedoc, Paris, 1730. — Césaire d'Heisterbach a inséré dans ses Historiae memorabiles, 1. V, c. xxi, le récit bien connu du massacre de Béziers, et c'est de lui que date la légende du : « Tuez-les tous; Dieu reconnaîtra les siens. » Il fait endosser la responsabilité de cette prétendue consigne au légat Arnaud Amaury, dont il connaissait sans aucun doute le tempérament autoritaire et violent. Légende inconciliable avec la série des faits racontés par les témoins; légende abandonnée depuis 1866 (cf. liev. des questions hist.). — L.-J. Thomas, Quelques aspects peu connus de la croisade... albig., dans Cahiers d'hist. et d'archéol., i, Nîmes, 1931, p. 257. — A. Villemagne, Bullaire du Bx Pierre de Castelnau, Montpellier, 1917.

4° Inquisition. — J. Guiraud, Hist. de V Inquisition au M. A., Paris, 1935-1938. — H. Maisonneuve, Études sur les origines de l' Inquisition, Paris, 1942; Un conflit juridique dans la chrétienté du XII I' s., dans Mélanges de se. relig., ii, 1946, p. 35-74. — C. Molinier, L' Inquisition dans le midi de la France, Paris, 1880.

5° Montjort. — • A. Molinier, Catalogue des actes de Simon et d'Amaurg de Monlfort, Paris, 1874. — Y. Renouard, Les Montjort, dans L'information hist., 1947, p. 85. — A. Varagnac. Croisade et nuirchandise, dans Annales, Écononnes..., 1946, p. 209. — Lettres d'Innocent IV concernant Montfort, cf. E. Berger, Les Reg. d'Innocent IV, n. 2791, 3475, 5016, .5017, .501 9, ,')020, 502S, 5159, 6.500-6.503, 0747, 7045, 7046, 7618.

3° Évangélisation du N.-E. de l'Europe. — En juill. 1198, Berthold, abbé de Loccum, puis évêque de Brème (D. H. G. E., vni, 967), subissait le martyre en Livonie, où il était allé prêcher la foi chrétienne avec un groupe de ses moines. Ce fut l'occasion pour Innocent III d'adresser une lettre aux chrétiens de Saxe et de Westphalie, pour les engager à défendre, par tous moyens possibles et légitimes, les convertis que comptait la Livonie (Potthast, Reg., 842; P. L., ccxiv, 739). Peu d'années après, en 1206, une autre lettre du même pontife raconte la démarche faite par l'abbé de Lekno pour délivrer ses moines retenus prisonniers par les infidèles de Livonie, et veut donner à cette mission lointaine une impulsion nouvelle. Qu'on y envoie, dit la lettre, des cisterciens et autres prédicateurs de bonne volonté, qui évangéliseront, baptiseront, feront la liturgie des morts, etc. (Potthast, Reg., 2901; P. L., ccxv, 1009). Christian, moine d'Oliva, se distingua par son zèle. En 1215, il devint le premier évêque de Prusse, évêque régionnaire, semble-t-il. Son plan d'apostolat était de créer un clergé indigène; mais il fut peu secondé dans ses efforts (Potthast, Reg., 4573; Statuta, 1213 : 52). La population païenne le retint captif durant six ou sept ans. Il mourut en 1245, retiré, croit-on, à l'abbaye de Sulejow (Hauck, iv, 656 sq.).

Un procédé d'évangélisation était de prendre pied au milieu des infidèles en y créant des abbayes, postes avancés d'où rayonneraient les prédicateurs, renforcés de milices sacrées. C'est ce que tenta de réaliser Albert, premier évêque de Riga {D. H. G. E., i, 1440). On réunit donc dans une enceinte fortifiée les moines prédicants qui se trouvaient là-bas depuis une dizaine d'années. Aux environs de 1204, l'installation était devenue l'abbaye de Dûnamunde, gouvernée par Thierry venu de l'abbaye de Pforte, et qui allait être créé premier évêque de Leale, en Estonie. Dïmamunde eut alors (1213) pour abbé Bernard de Lippe, chevalier westphalien entré jadis à l'abbaye de Marienfeld. Après quatre ans d'abbatiat, il était sacré évêque de Scmgallen par son fils Othon, évêque d'Utrecht; plus tard il sacra lui-même un autre de ses fils, Gérard, archevêque de Brème. Il mourut en 1224.

L'abbaye était prospère; mais, en 1228, les infidèles se ruèrent en masse sur ses murs, saccageant les édi-

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fices et immolant les religieux. En 1263, nouveau désastre et incendie. Trente ans plus tôt, une colonie de moines venue de Pforte était montée plus haut encore dans le Nord et avait jeté les fondations de l'abbaye de Falkenau, non loin de Dorpat, dans l'Estonie.

Honorius III fut également préoccupé de la conversion de ces peuples du Nord. En 1221, une bulle était adressée à bon nombre d'archevêques et d'évêques, leur demandant de choisir des hommes doués de vertu et de science, prêts à sacrifier leur vie dans les labeurs de l'apostolat. Prenez notamment, disait-il, des religieux de l'ordre de Cîteaux qui se trouve répandu sous toutes les latitudes, cui Dominus benedixit a mari usque ad mare ipsius extendens palmites (Potthast, Reg., 6599; Martin, Bullaire... Lyon, Lyon, 1905, n. 780). Est-ce pour répondre à cet appel que le moine Baudouin quitta son abljaye d'Aulne (Belgique) et commença la vie voyageuse qu'il termina en 1243 ? On le trouve d'abord dans les régions du Nord, puis à Rome, où le pape le consacre évêque de Semgallen, lui confiant la charge de légat apostolique en Livonie, Gotland, Finlande et autres pays adjacents. Mais son plan d'évangélisation n'eut pas la faveur des missionnaires allemands. Baudouin obtint cependant gain de cause à la Cour romaine et devint ensuite archevêque de Bizya en Thrace (Potthast, Reg., 8852, 8856, sq.; cf. D. H. G. E., VI, 1409).

Les missionnaires allemands ne manquaient pas dans ces provinces. Ils arrivaient des abbayes déjà fondées au xii'' s. ; une série en avait été disposée en bordure de la Baltique : Oliva, Bukow, Stolpe, Eldena, Dargun, Neuenkamp, Hiddensee, Doberan, Reinfeld et, en Danemark, Ruhekloster.

Bertram, Gesch. des Bistum Hildesheim, 1899. — A. Fliche, dans Hist. de l'Église, x, Paris, 1950, p. 86 sq. — J. D. Gruber, Origines sacrae et civiles, Leipzig, 1740. — • A. Hauck, IV. — Innocent III, lettre au chap. gén. de 1212, P. L., ccxvi, 668; Potthast, Reg., 1.323, 4573. — Leuckfeld, Antiquitates Michaelsleinenses et Amelunxbornenses, Wolffenbûttel, 1710. — A. Manrique, Ann. cisterc., iii-iv, passim. — F.Winter,£)ie Cistercienser des nordôstlichen Deutschlands. Gotha, 3 vol., 1868-71.

4° Croisades en Terre sainte. — Jean de Brienne gouvernait l'État franc de Jérusalem en 1218, quand se forma une nouvelle croisade. Dès 1213, elle était réclamée par Innocent III (Luchaire, Innocent III et la question d'Orient, 282), qui l'exigea ensuite impérieusement au concile de Latran de 1215. Sa volonté de croisade l'aurait même porté à se mettre lui-même à la tête de l'expédition; mais la mort le devança (16 janv. 1216). Honorius III voulut, lui aussi, la croisade, sans y mettre toutefois le même emportement que son prédécesseur. Jacques de Vitry, nommé évêque d'Acre, fut chargé de prêcher la croisade en Syrie. C'était un prélat ami des cisterciens. Ceux-ci autorisèrent le duc de Brabant à demander à l'abbé de Villers de l'accompagner en Terre sainte (Statuta, 1217 : 73). Déjà en 1212, le chapitre de Cîteaux avait permis au roi de Hongrie d'avoir à ses côtés deux moines et un convers {ibid., 1212 : 66).

Par ailleurs, l'ordre n'eut guère à fournir que des contributions en numéraire. Elles ne s'obtenaient parfois qu'avec lenteur; les abbés de la filiation de Morimond furent notés comme retardataires en ce point {ibid., 1214 : 32). A l'occasion de cette expédition d'outre-mer, aussi bien que de toutes les autres, des seigneurs en partance pour la Terre sainte font des donations aux abbayes. Les cartulaires abondent en ce genre de concessions; on y trouve des dons faits de manière absolue; d'autres sont conditionnels : si le seigneur revient, il reprendra sa terre; parfois, c'est une vente voulue par le propriétaire, afin de se créer des ressources immédiates. D'autres s'engagent par

vœu à prendre l'habit religieux, si la Providence les ramène en leur patrie (cf. Cisterc.-Chronik, 1935, p. 345, 373). Cette croisade, qualifiée de hongroise en raison de la présence d'André II, roi de Hongrie, ne fut en somme qu'une « imposante démonstration militaire à travers la Galilée, qui n'aboutit à rien » (R. Grousset, Hist. des croisades, m, 206). A leur retour au pays, quelques chevaliers quittèrent éperons et armure pour revêtir le froc monastique. Villers-en-Brabant accueillit alors Robert d'Aspremont et Francon d'Archennes (M. G. H., SS., XXV, 226).

Les croisades de S. Louis intéressèrent davantage les cisterciens. En déc. 1244, Louis IX, au cours d'une grave maladie, avait fait vœu de croisade. Il l'accomplit en juin 1248; deux mois auparavant, la Ste-Chapelle avait été consacrée par le cardinal Eudes de Châtauroux, légat prédicateur de la croisade. Celle-ci fut essentiellement française, bien qu'au concile de Lyon, en 1245, Innocent IV eût fait un appel général à la chrétienté. En cette même année, le chapitre de Cîteaux décrétait pour tout l'ordre des prières solennelles à célébrer au cours de la messe conventuelle. Le psaume Deus venerunt gentes in haereditatem tuam était suivi de prières pour les chrétiens captifs en Terre sainte, et la série des oraisons se clôturait par une invocation spéciale pour le roi : Famulum tuum regem nostrum... (Statuta, 1245 : 2). En 1247, la même autorité imposait une procession de pénitence, à accomplir chaque vendredi pro domino papa, pro stcdu Ecclesiae... pro domino rege Franciae... pro bono statu regni Franciae... et omnibus cruce signatis... (ibid., 1247 : 4).

La question des impôts fut réglée par le roi lui-même. Il avait demandé à Innocent IV d'exempter les cisterciens aussi bien que les chartreux, les templiers, les hospitaliers et l'ordre de Fontevrault (Berger, Les Reg. d'Innocent IV, n. 2053). C'est ce qui explique le silence des statuts de Cîteaux sur ce point. Ils reprennent la parole en 1265, en présence du cardinal Simon de Ste- Cécile, mandaté pour la levée du décime en faveur de l'afTaire de Sicile. Urbain IV, ne goûtant pas la proposition qu'on lui fit de transformer Manfred, roi de Sicile, en un allié du S. -Siège, avait invité le frère de S. Louis, Charles d'Anjou, à venir recevoir cette couronne. Les conditions imposées étaient onéreuses et, en premier lieu, il s'agissait d'éliminer l'occupant. On s'efforça de donner à cette lutte une teinte de croisade. Clément IV, successeur d'Urbain IV (t 2 oct. 1264), « supplia le roi de France d'avancer le décime. S. Louis refusa; il réservait sans doute ses ressources pour sa propre croisade » (É. Jordan, Hist. du M. A., iv, L'Allemagne et l'Italie aux Xii^ et Xrii^ s., 1939, p. 363).

Cîteaux se remua nerveusement pour conserver sa situation privilégiée en ce point. Privilégié parce qu'agent dévoué de la politique pontificale, Cîteaux, en ces conjonctures, hésita à suivre les directives venant de Rome. En 1267, le chapitre général donna pleins pouvoirs à l'abbé de Cîteaux et aux quatre premiers Pères pour s'entendre avec le cardinal Simon sur une solution acceptable. L'année suivante, le roi de France reconnaissait avoir reçu de l'abbé de Cîteaux 20 000 livres parisis à titre gracieux et défendait en conséquence de taxer ses monastères, exempts en principe de tout subside et de toute taxe (Huchet, Cartul. ancien de Fontmorigny, 1939, p. 277, acte du 4 juill. 1268). Cependant, en 1269, Charles d'Anjou se plaignait des cisterciens et imputait à leurs tergiversations l'impossibilité où il se trouvait de faire face à ses énormes dettes.

La deuxième croisade de S. Louis a été intitulée par l'historien Grousset « l'erreur de Tunis » — erreur non imputable au roi, mais à son entourage et aux circonstances. Ce fut d'ailleurs de courte durée. Quittant la

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France à x\igues-Mortes, le 1" juill. 1270, Louis IX succombait à l'épidémie le 25 août suivant.

É. Jordan, Les origines de la domination angevine en Italie, 1909. — F. Lot, L'art militaire... au M. A., i, 178-210.

— J.-B. Mahn, L'ordre cisterc. et son (louvernement, p. 160 sq.

— Martène, Thésaurus, u, 6, 7, 8, 47, 111, 118. — Statiita cap. gen. ord. cisterc., éd. Louvain, 19.3.3-41, passim.

II. La p.\pauté et les cisterciens. — 1° Au moment où Innocent III prend en mains le gouvernement de l'Église universelle, il trouve au nombre des vingtsept cardinaux alors existants un seul cistercien, Jordan, des comtes de Ceccano, ci-devant abbé de Fossa Nova, cardinal du titre de Ste-Pudentienne depuis 1188. De la première promotion de cardinaux, célélDrée par le nouveau pontife, sortent son neveu Hugolin, le futur Grégoire IX, et Gérard, abbé de Pontigny (t 1200). La seconde promotion, également de 1198, n'appelle à Rome que Guy de Paré, abbé de Cîteaux. Ce dernier a pour successeur Arnaud Amaury; c'est à lui qu'Innocent III adresse ses sermons précédés d'une lettre, dont la confidence finale est un long gémissement sur les conditions de vie qui lui sont faites. Il voudrait se livrer parfois à la contemplation; mais, accablé d'affaires, il peut à peine respirer; il est dévoré, il ne s'appartient plus : Sic tradilus aliis ut pene penitus mihi videar esse suhtractus. La continuelle présence de Nicolas, « mon chapelain et votre moine, notre fils à tous deux », lui est utile et agréable (P. L., ccxvii, 309).

Dans la sixième promotion cardinalice (1212), on distingue l'abbé de Fossa Nova, Étienne de Ceccano, du titre des XII-Apôtres (f 1227), et dans la septième (1216) Rainier Capocci, abbé de Trois-Fontaines près de Rome, du titre de Ste-Marie in Cosmedin (f 1252). D'autres témoignages de la bienveillance et de l'estime du pontife pour les cisterciens furent aussi la mission dans le nord-est de l'Europe et la croisade des albigeois déjà citées. Pierre de Castelnau avait bien objecté qu'il avait voué la vie cloîtrée. Sans nier la valeur de son argument, le pape l'invitait à prendre en patience la situation exceptionnelle qui lui était faite, réclamée d'urgence pour le bien des âmes, et d'ailleurs momentanée. Ce double considérant, exigenie necessitate... ad tempus... (P. L., ccxv, 525), sera la base d'un concept nouveau de vie religieuse qui est bien près de s'épanouir dans l'Église. Les ordres mendiants vont inaugurer sous peu une vie mixte, composée de prières et d'austérités claustrales, avec fonction intermittente du ministère extérieur. En les attendant, la papauté utilise les services des moines.

La lecture des Registres d'Innocent III nous met en présence de plusieurs centaines de délégations adressées à des abbés et moines cisterciens. Le pape les constitue juges de causes évoquées à son tribunal suprême. Le plus grand nombre de ces délégations atteignent les abbayes de France. Les abbés italiens de Casamari, de Locedio, de Sambucina et autres sont également délégués, comme aussi ceux des abbayes créées jusqu'aux confins de la chrétienté : Alcobaça en Portugal; Rievaulx, Melros en Angleterre; Cara Insula et Vitae scola en Danemark; Czikador et Viktring en Hongrie et Carinthie; même la lointaine Dilnamunde, près de Riga. Distinction honorable sans doute; mais cette charge fréquemment renouvelée se faisait sentir bien lourde parfois. Très considérables d'ailleurs étaient les inconvénients causés par les absences forcément prolongées des abbés, prieurs, cellériers partis pour accomplir les mandats reçus de Rome. En 1208, par ex., l'abbaye d'Altzelle f Velus cella) s'était vue privée pour un temps de l'abbé, du prieur et du Père chantre, constitués juges collégiaux dans une affaire des chanoines de Meissen contre les nobles chevaliers de Nozim, de Zobor, de Krivitz, de Kiinsbach et autres (Potthast, Reg., 3434).

En 1211, la fatigue est à son comble. Le chapitre général charge l'abbé de Cîteaux d'aller « supplier le Seigneur Pape de nous épargner; qu'il s'abstienne au moins de déléguer les prieurs, les sous-prieurs, les cellériers..., dignetur parcere, si placet « (Statuta, 121 1 : 34). L'humble formule ne paraît pas avoir ému beaucoup Innocent III. A peine peut-on entrevoir une atténuation dans le chiffre des délégations parties de Rome à l'adresse des cisterciens. Il faut attendre 1219 pour recevoir une réponse à la demande de 1211. Mais alors, Honorius III aura remplacé Innocent III depuis juill. 121G.

Rien ne fut changé par Innocent III dans les conditions juridiques dont jouissait alors l'ordre de Cîteaux. Celui-ci fut atteint cependant par une décision du IV« concile de Latran (1215). Le can. 55 restreignit l'exemption des dîmes aux novales et à celles des terres acquises antérieurement au concile (Mansi, xxii, 1042; Decr., 1. III, tit. xxx, c. 34). D'autre part, le régime gouvernemental de Cîteaux paraissait aux législateurs ecclésiastiques comme tellement salutaire que le concile inséra, au can. 12, l'obligation pour les autres ordres religieux de tenir désormais un chapitre général tous les trois ans, à l'instar de celui de Cîteaux. Pour s'initier à cette pratique, on demanderait la présence de deux abbés cisterciens du voisinage, qui dirigeraient les débats (Decr., 1. III, tit. xxxv, c. 7, In singulis; Mansi, xxii, 999; ce décret sera repris encore au concile de Trente).

Innocent III n'a donné aucune bulle générale à l'ordre cistercien dans son ensemble, pour confirmer ses privilèges. Mais ceux-ci se trouvent confirmés dans des bulles particulières à certaines abbayes — celle de Cîteaux en premier lieu. L'abbaye obtint, le 5 mai 1198, la bulle Religiosam vilam eligentibus (ms. 598 de Dijon; Dullaire de Cîteaux, fol. 76-79), qui énumère et confirme les propriétés de l'abbaye à cette date, puis rappelle les privilèges communs alors en usage. L'abbaye de Loos, en Flandre, obtint en 1204 une bulle de la même teneur (Potthast, Reg., 2325; P. L., ccxvii, 120); en 1213, l'abbaye Bénissons-Dieu de Lyon l'obtenait aussi.

S'il n'a concédé aucun privilège nouveau, Innocent III eut la main ferme pour faire respecter ceux que ses prédécesseurs avaient accordés, et qui avaient créé la situation juridique privilégiée des cisterciens. En matière de dîmes, par ex., on relève les bulles du type Non absque dolore, ou Audivimus et audienles, ou encore Gravem dilectorum, adressées aux archevêques, évèques et autres prélats des provinces, oii les droits des cisterciens étaient battus en brèche (Bull, de C, fol. 92; Bull, de Clairvaiix, ms. 591, 4°, de Troyes; Arch. dép. de l'Aube, 3 H 50; Cartul. de Bonnecombe, p. 138; Carliil. des Dunes, p. 129).

Même dans les rigueurs de sa parole, quand il s'élève contre les défaillances, les abus, les erreurs dont il apprend l'existence parmi les cisterciens, le pape leur prouve encore sa bienveillance et son estime. Cet ordre monastique est pour lui un auxiliaire puissant et dévoué de sa politique, et il entend qu'il soit irréprochable aux yeux de tous (Nomaslicon de 1670, 371; Potthast, Reg., 1772 : contre la mésintelligence entre les premiers Pères; 3686 : au sujet de l'interdit en Angleterre. De même, jadis, la lettre d'Alexandre III (Jafïé, 8914; Decr., 1. III, tit. xxxv, c. 3).

A Clairvaux, l'idée de prières liturgiques nouvelles en l'honneur de S. Bernard occupait les esprits. On désirait des oraisons rédigées par le pape lui-même, qui s'était distingué dans ce genre de compositions : A candis, Veni Sancle Spiritus, Ave mundi spes. Maria sont de lui. Les moines en causèrent à Jean de Belmeis, autrefois archevêque de Lyon, maintenant devenu moine. Ami personnel du pontife régnant, il engagea la

demande, qui fut appuyée par Rainier Capocci, abbé de Trois-Fonlaines et futur cardinal. Sans tarder, une lettre parvenait à Clairvaux. Le pape, accédant aux vœux transmis, présentait trois oraisons à insérer dans la messe de S. Bernard. C'est encore celles qui se récitent aujourd'hui {P. L., ccxiv, 1032).

Les relations d'Innocent III avec Cîteaux eurent un épilogue d'outre-tombe, qu'on peut lire dans la Vita Lutgardis {A. S., iv, 197, 16 juin).

2° Honorius III (1216-1227), avant d'être élevé au souverain pontificat, se plaisait dans l'intimité des cisterciens. Dans la suite, il leur garda toujours cette sympathie. Deux jours après son couronnement, il adresse à l'abbé de Cîteaux et aux premiers Pères de l'ordre une lettre où il témoigne de son affection, déjà bien ancienne, pour cette famille religieuse qu'il estime entre toutes, et qu'il souhaite voir se maintenir dans sa première intégrité (Sinceritatis affectas, dans Potthast, Reg., 5322). Innocent III avait une prédilection pour Fossa Nova (16, 17, 18, 19 juin 1208 : ibid., n. 3465); son successeur favorise Casamari. Il se réserve de consacrer lui-même l'église abbatiale. « Je l'ai fait construire à mes frais, déclare-t-il, à l'époque où je remplissais des fonctions moins élevées : quam in minori officia feceramus propriis sumptibus fabricari (ibid., 5594, 5602, 5689). La consécration eut lieu en sept. 1217. Le 27 avr. 1222, il y consacre encore un autel et profite de cette circonstance pour incorporer à l'abbaye le monastère S. -Dominique de Sora (ibid., p. 591, n. 6849, 6867).

Il réalise d'ailleurs plusieurs incorporations ou afTiliations de cette nature, monastères d'hommes ou de moniales (Pressutti, Reg. d' Honorius III, 3659, 3804, 3914, 4873, 5588). Là où il n'est pas expédient de tenter une aussi radicale transformation, le pape délègue les moines blancs pour la visite canonique de monastères à réformer (iftirf., 751, 840, 1202, 1636, 1637,2263, 3225, 3639, 4499, etc.). Les délégations pontificales continuent, en effet, de faire sortir de leur solitude moines et abbés. La supplique du chapitre général de 1211 semble bien oubliée à la Cour romaine. Gauthier d'Ochies, abbé de Cîteaux (1219-34), la renouvelle et obtient une réponse favorable datée du 5 déc. 1219. Elle est conservée dans le Bullaire de Cîteaux (ms. 598 de Dijon, fol. 102), qui la résume en disant : Ne causae committantur abbati Cislercii... En somme, ce n'était que de l'eau bénite de cour. A rencontre de cette promesse rassurante, les délégations continuent d'affluer. L'abbé de Cîteaux, notamment, fut chargé, comme par le passé, de missions diplomatiques parfois bien délicates (Potthast, Reg., 5382, 5698, 5901, 5954, 6335, 6362; Manrique, Ann. cisterc, iv, 227).

Plusieurs bulles d'Honorius III ont nettement pour but la prospérité de la famille cistercienne. Pour permettre aux abbayes de continuer l'abondance habituelle de leurs aumônes, le pape maintient leur dispense des dîmes (Potthast, Reg., 7031, 7313). La bulle Cum praeler pauperem victum va plus loin encore. Elle donne aux abbés le pouvoir de se soustraire aux exigences des légats apostoliques relativement aux procurations pécuniaires et aux réceptions seigneuriales de leur personne et de leur suite. Ces visiteurs doivent se contenter de la nourriture commune du couvent (ibid., 5944, 6170, 6678, 6929). S'ils brandissent l'excommunication, c'est bien en vain, car leurs coups sont annulés d'avance par le S. -Siège (ibid., 5950, 6171, 6935). Un cas fut excepté : celui du cardinal Grégoire de Crescentio (ibid., 6756).

Une coutume s'était introduite pour l'installation de tout abbé nouvellement élu : l'archidiacre du diocèse ou un autre dignitaire venait présider cette cérémonie et recevait ensuite le don d'un palefroi ou des espèces sonnantes. Le pape fait cesser ce procédé qu'il

juge simoniaque (ibid., 7339; Decr., 1. V, tit. m, c. 43).

Deux cisterciens furent créés cardinaux en 1219 et reçurent le sacre des mains d'Honorius III : Conrad d'Urach, successivement abbé de Villers-en-Brabant, de Clairvaux, de Cîteaux, fut évêque de Porto; Nicolas Chiaramonti fut évêque de Tusculum. Le pape leur confia différentes légations. En 1220, il dut consoler et encourager son légat Conrad aux prises avec des difTicultés de toute nature (epist. Exhibitas, dans Rec. des hisl. des Gaules, xix, 707; Potthast, Reg., 6363). Conrad était en France au moment de la mort de Philippe Auguste à Mantes-sur-Seine (14 juill. 1223). Le lendemain, le cardinal légat célébra les funérailles royales dans l'église abbatiale de S. -Denis.

A l'élection qui suivit immédiatement le décès d'Honorius, Conrad refusa l'honneur suprême qui lui était offert; il fît choisir Grégoire IX, alors âgé de quatrevingts ans. Six mois après, en sept. 1227, Conrad quittait ce monde, disant son regret de n'être pas toujours demeuré dans la condition d'humble moine de Villers. Honorius III avait porté le titre cardinalice des SS.- Jean-et-Paul; en 1218, il fit introduire dans le calendrier de Cîteaux la fête de ces deux saints; leurs noms prirent place aussi dans les litanies. A l'exemple de son prédécesseur, Honorius III adressa le recueil de ses sermons à l'abbé de Cîteaux et ses religieux; la lettre d'envoi est reproduite dans Manrique (Ann. cisterc, iv, 240; ms. 597 de Troyes). Cîteaux pleura la mort de ce pontife qui avait été pour lui un père doux et pacifique. Le chapitre général de 1227 décréta un anniversaire solennel à célébrer chaque année, le 18 mars; on en lit encore la mention dans les bréviaires et missels du xiv s. En Angleterre, le moine poète de Rievaulx chanta :

Honorio pape sil honos et laurea multa : Splentlet plus solito per eum Cistercius onlo.

C'est sous ce pontificat que fut créée la charge de procureur en Cour de Rome. En 1220, on choisit deux clercs qui résideront près le S. -Siège, ad impetrandum et contradicendum (Statuta, 1220 : 49). Les abbés de Casamari et de S. -Martin de Viterbe sont mandatés pour fixer les honoraires, qui restent à la charge de l'ordre (ibid., 1229 : 8; 1230 : 11). On peut conclure de certains textes qu'un ou deux abbés voisins de Rome avaient mission du chapitre général annuel pour le choix de ces procureurs (ibid., 1232 : 12; 1233 : 49; 1238 : 39).

3° Grégoire IX (1227-1241), par certains côtés, ressemble à Innocent III, son oncle. Mais il est « beaucoup plus autoritaire encore, plus partisan de la manière forte » (É. Jordan, L' Allemagne et l'Italie aux Xii" et Jiii^ s., 214). Il le prouve dès le début de son règne, en excommuniant Frédéric II, empereur d'Allemagne. Celui-ci part cependant à la croisade, toujours promise et toujours remise; mais son but en Terre sainte est d'éliminer l'influence de la papauté pour lui substituer la puissance impériale. En 1230, il se rapproche de Grégoire IX et conclut avec lui le traité de San Germano.

Entente éphémère, car bientôt le monarque prétend doter son fils naturel, Enzio, avec le royaume de Sardaigne, fief incontesté du S. -Siège. D'où nouvel anathème et nouvelle guerre. Malgré les circonstances défavorables, Grégoire IX, en août 1240, convoque à Rome un grand concile pour Pâques 1241. « Frédéric annonça à la chrétienté qu'il ne tolérerait pas la réunion du concile » (Jordan, op. cit., 264; Reg. de Grégoire IX, n. 5686). Bon nombre de prélats entreprirent le voyage par voie de mer. Les vaisseaux génois qui les transportaient furent détruits par la flotte pisane, | lancée par l'empereur. Plusieurs prélats périrent alors; \ d'autres furent faits prisonniers et livrés au vainqueur. Dans ce nombre, on distingue Guillaume de Montaigu, abbé de Cîteaux; Guillaume de Dongelberg, abbé de

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Clairvaux; Jean, abbé de l'Épau (ou Piété-Dieu), ainsi que leur suite, moines, convers, familiers. Il faut signaler surtout le cardinal Jacques de Pecoraria. « Ce dernier fut non seulement retenu prisonnier, mais maltraité ; de dramatiques entrevues opposèrent le prélat et le i)rince qui se haïssaient profondément » (Jordan, loc. cit.). L'autre cardinal cistercien, Rainier Capocci, était demeuré en Italie. Originaire de Viterbe, il allait sous peu arracher cette ville des mains de l'empereur et la faire passer dans le parti du S. -Siège. Frédéric l'estimait comme l'ennemi le plus acharné qu'il eût à la Curie romaine (E. von Westenholz, Kardinal Rainer Don Viterbo, 1912).

A Cîteaux, on fut consterné. Les chapitres généraux de 1241 et 1242 se célébrèrent malgré l'absence des abbés de Cîteaux et de Clairvaux. On imposa des prières supplémentaires; mais il fallut aussi pourvoir aux nécessités matérielles des captifs, nourriture et vêtement {Stuluta, 1241 ; 3, 18). Les malheureux avaient décrit, dans une lettre envoyée à Étienne de Lexington, alors abbé de Savigny, l'état de dénuement où l'ennemi les avait réduits (cf. cette lettre dans Chronicle of Melrose, éd. en fac-similé du ms. de Londres, 1936, p. 88). Entre temps, les prieurs des abbayes privées de leur prélat prenaient en main toute l'administration, y compris la charge des visites canoniques des maisons filles, qu'ils accomplissaient accompagnés d'un abbé de leur choix (ibid., 1242 : 3, 4).

L'abbé de Clairvaux ne survécut guère à sa libération ; celui de Cîteaux fit accepter sa démission par le chapitre général de 1244, semble-t-il, après la visite du roi S. Louis à Cîteaux. Durant leur captivité, les prélats avaient reçu deux lettres de Grégoire IX les consolant, les encourageant (cf. L. Auvray, Reg. de Grégoire IX, n. 5420 sq. : Convocatio concilii; n. 5678 : lettre adressée au chap. génér. de C, ut niittant 4°' abbates; n. 6031 : lettre de Guillaume le Sourd, podestat de Gènes, faisant au pape le récit du désastre du 3 mai; n. 6063 et 6095 : lettres pontificales aux captifs. — Dans la série des Gravamina Ecclesiae contra imperatorem, n. 2482, on lit : De prelatis ecclesiarum et abbatibus cisterciensis et aliorum ordinum, qui coguntur per singutos menses dare certam summam pecunie pro constructione novorum castrorum).

Le vieux pontife mourut le 22 août 1241. Pour le bien de l'Église universelle, il avait réalisé, avec l'aide du dominicain Raymond de Penafort, une œuvre considérable : la codification des Décrétâtes en cinq livres. Pour la prospérité et le développement de l'ordre de Cîteaux, il avait donné plusieurs bulles tendant à maintenir l'exemption. Notons le privilège de mention nominale étendu désormais à toutes les causes, d'après la décrétale 1. I, tit. m, c. 6 (Potthast, Reg., 8103). Par ailleurs, pour infuser un sang nouveau à certaines abbayes tombées en langueur, il les avait fait entrer dans l'ordre de Cîteaux. La bulle Sepe vinitor diligens, du 5 mai 1228 (ibid., 8174; Ughelli, m, 634), vise l'incorporation de S. -Sauveur de Monte Amiato. Il y eut aussi Lovadina, Canonica, S. -Étienne de Cornu, S.- Sauveur de Septimo. Nombreux, dans ce sens, furent les cas d'abbayes féminines; les statuts capitulaires en ont conservé quelques décrets qui concernent Vesola, Coeli Porta, Biache, Amour-Dieu, Macherat, Medingen et autres (Slatuta, 1230 : 10, 18; 1231 : 44; 1232 : 29; 1233 : 30, 31; 1236 : 12, 18; 1237 : 15, 16; 1238 : 34).

4" Les onze années du pontificat d'Innocent IV (juin 1243-déc. 1254) comportent par-dessus tout la lutte contre Frédéric II d'Allemagne. La conduite de l'empereur avait sufiîsamment prouvé que le pape ne pouvait compter ni sur sa sincérité, ni sur sa loyauté, ni sur ses serments. On reprit donc l'idée d'un concile, qui jugerait et condamnerait au besoin. Il se tiendrait à Lyon, qui offrait le plus de sécurité.

Le pape se rend d'abord à Gênes, sa ville natale. La maladie l'oblige à passer trois mois dans le monastère cistercien de S. -André di Sestri, assez proche de la ville. En novembre, il continue son voyage; le 24 de ce mois, il est à Hautecombe, autre abbaye cistercienne; par le Mont-Cenis, il atteint ensuite Lyon. Étaient présents au concile de 1245 les abbés de Cîteaux et de Clairvaux, Boniface et Étienne de Lexington. Le 26 juin, « Taddeo de Suessa, ambassadeur de Frédéric, défendit son maître avec une habileté et une énergie pathétiques » (Jordan, op. cit., 269). Le 5 juill., le cistercien Pierre, évêque de Carinola, prononça un réquisitoire contre l'empereur; de même un évêque espagnol (Martin, Butlaire... Lyon, n. 1049). Le 17 juill. eut lieu la troisième session. Malgré la modération demandée par les souverains laïques, y compris Louis IX, la bulle de déposition fut promulguée (Potthast, Reg., 11733). Cinq ans plus tard, en déc. 1250, Frédéric mourait. La bulle Laetentur coeli annonça alors la fin de la lutte gigantesque (ibid., 14163). Quand Innocent IV disparut à son tour (7 déc. 1254), « l'œuvre de son règne était accomplie : Frédéric II n'existait plus, la maison de Souabe agonisait, la puissance de l'Empire était brisée; le S. -Siège était sorti d'une des crises les plus terribles qu'il eût jamais traversées, grâce au sang-froid, à la décision, à l'incomparable ténacité de ce grand pontife (E. Berger, Reg. d'Innocent IV, n. 11 ; Introd., p. ccxc; cf. Mansi, xxm, 605 sq.).

Après le concile. Innocent IV s'était imposé « d'écrire spécialement au chapitre général pour bien convaincre les cisterciens que les sentences contre l'empereur n'avaient pas été prises à la légère » (Mahn, op. cit., 241 ; Potthast, Reg., 11873). Il escomptait avec raison que les abbés venus à Cîteaux de tous les points de la chrétienté emporteraient chez eux cette conviction et la répandraient dans leur entourage. Excellent procédé pour ruiner les arguments que Frédéric faisait valoir dans son manifeste envoyé aux princes (cf. texte dans Ctiron. of Melrose, p. 102 sq.).

Au cours d'une des sessions conciliaires, certains évêques, et notamment Robert Grossetête, évêque de Lincoln, avaient demandé de réduire les privilèges et les immunités de l'ordre de Cîteaux (Marthi, op. cit., 1062). Le pape maintint les moines dans leur ancienne position juridique. Dès le début de son pontificat, il avait adressé au chapitre général une lettre demandant des prières (Statuta, 1243 : 1; texte de la lettre, ii, 487). Parmi les douze cardinaux de la première promotion, en mai 1244, nous voyons les cisterciens Pierre de Bar, abbé d'Igny, et Jean de Toleto. La deuxième promotion, en déc. 1251, compta encore un cardinal blanc, Jacques Herbert de Porta, neveu de Jacques de Pecoraria; évêque de Mantoue depuis 1238, il était précédemment abbé de Trois-Fontaines. En 1252, Innocent IV consacrait encore lui-même l'abbé de Casa Nova, Jacques, le créant évêque de Sulmona (Potthast, Reg., 14554).

D'autres distinctions furent également accordées. Notons la bulle du 26 juin 1245, plusieurs fois concédée à des abbayes particulières et, le 18 août 1246, à l'ordre dans son ensemble : Meritis. Elle dispense de l'examen épiscopal les moines présentés par leurs abbés aux ordinations (ibid., 11646, 12131, 12254). Le S.-Siège dut aussi intervenir dans la question des dîmes et, sachant que le produit du travail monastique passait tout entier en bonnes œuvres. Innocent IV ne craignit pas de comparer les moines, obscurs ouvriers de la charité, aux Templiers et aux Hospitaliers (bulle Consultationi, 13 janv. 1248; É. Berger, Reg. d'Innocent IV, n. 3551).

Par-dessus tous les bienfaits d'Iimocent IV, l'ordre de Cîteaux place avec raison la fondation du collège S. -Bernard de Paris. Sans l'intervention pontificale, la création timide d'Étienne de Lexington, abbé de Clair-

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vaux, n'aurait pas eu le succès qu'elle méritait. Dans sa bulle du 4 sept. 1245 adressée au chapitre général (Statuta, 1245 : 4), le pape loue grandement l'œuvre commencée; il veut qu'elle prospère et en donne pour raison les fruits salutaires qu'il en attend pour l'avantage, non seulement de la famille cistercienne, mais aussi de l'Église universelle. En somme, en dirigeant les moines blancs vers les études universitaires, le pontife prétendait perfectionner l'un des instruments d'action les plus dévoués au S. -Siège depuis un siècle (cf. infra, col. 945).

5° Sur l'esprit d'Alexandre IV (1254-1261), le cardinal cistercien Jean de Toleto avait un certain ascendant, qu'il mit à profit pour obtenir une série de bulles à l'avantage de Cîteaux. En avr. 1255, le pape redit une fois de plus que les visites canoniques des abbayes ne peuvent pas être confiées à des prélats étrangers à l'ordre, et qu'en conséquence on n'est tenu envers eux à aucune procuration (Potthast, Reg., 15810). Cette dispense s'applique même aux cas des légats apostoliques {ibid., 16041). Le 31 mai 1257, la bulle Vestrum sacrum confirme les observances et coutumes de Cîteaux {Bull, de C, fol. 34). En juin 1260, Rome affirme que la législation cistercienne est suffisamment pourvue de moyens pour mener à bonne fin les visites régulières, les corrections et amendements nécessaires; aussi les appels à une juridiction extérieure sont-ils interdits (Potthast, Reg., 17896).

D'autres décrets touchent la liturgie. A la demande du cardinal dominicain Hugues de S. -Cher, le pape enjoint au chapitre général de faire célébrer dans l'ordre les fêtes de S. Dominique et de S. Pierre de Vérone (ibid., 15940; Statnta, 1255 : 4; 1256 : 2; 1259 : 9). Les fêtes de S. Nicaise et de S. Antoine furent aussi adoptées de mandata papae (ibid., 1259 : 8; 1260 : 13). Le même pontife veut que Cîteaux mette un peu plus de splendeur dans sa liturgie. On pourra utiliser désormais des chapes, des tuniques pour les diacres et sousdiacres, aux messes solennelles; propreté et tenue des moines seront également mieux soignées (bulle Vestra, 20 juin 1257; Statuta, 1257 : 3, 4; 1258 : 5).

Jean de Toleto, qualifié de protector ordinis par le chapitre général de 1260, obtenait en cette même année, pour l'abbé de Cîteaux et les quatre premiers Pères, le privilège de conférer les ordres mineurs aux religieux. Mais la concession parut tellement exorbitante que le chapitre général crut prudent de ne pas l'utiliser aussitôt; il craignait des difficultés avec l'épiscopat (bulle Habitantes; Arch. départ, de l'Aube, 3 H 61; publ. par Mahn, op. cit., 271; Statuta, 1260 : 8). On a douté parfois que ce Jean de Toleto eût été vraiment cistercien. Dans plusieurs bulles, le pape lui reconnaît cependant cette qualité; lui-même l'affirme dans ses écrits; sa signature au bas des bulles comporte les deux mots : frater Johannes (cf. son éloge dans les Ann. Furness., M. G. H., SS., xxviii, 558).

6» Urbain IV (1261-1264) est avant tout le pape de l'eucharistie, de la fête du Corpus Christi (bulle Transiturus, 1261). Dans une lettre à l'évêque de Troyes (9 sept. 1263; Potthast, Reg., 18640), il rappelle sa naissance en cette ville; il le charge d'un don à faire à l'abbaye des cisterciennes de N.-D.-des-Prés, où repose la dépouille mortelle de sa mère. Jadis, revenant d'une légation dans les pays de l'Est, il avait rapporté une antique effigie du Christ qu'il confia aux cisterciennes de Montreuil-sous-Laon ; ce qui fit la célébrité de cette petite abbaye.

Lors de la création de nouveaux cardinaux en 1262, Urbain IV appela à cette dignité l'abbé de Cîteaux, Guy de Bourgogne. Il voulut ensuite en avertir lui-même le chapitre général de 1263, disant qu'il avait déchargé Guy du gouvernement de l'ordre pour en faire le cardinal titulaire de S. -Laurent in Lucina. Il ajoute — dé-

tail non négligeable : « Vous aurez soin de lui créer des revenus qui lui permettront de soutenir sa dignité » (ibid., 18'755). A Cîteaux, l'élection du nouvel abbé fut précisément l'occasion faisant éclater au grand jour le regrettable conflit, latent depuis des années déjà, entre les premiers Pères de l'ordre. Urbain IV s'en occupa activement. Bulles et autres documents étaient expédiés quand le pape mourut à Pérouse, après trois ans de règne, laissant à son successeur le soin de terminer la cause cistercienne en cours.

7° Elle fut terminée, en effet, par Clément IV (1265- 1268) qui, en juin 1265, signait la bulle Parvus fons, appelée la « Clémentine », bulle de réforme modifiant quelque peu le rouage gouvernemental de l'ordre (ibid., 19185; cL infra, col. 950).

Les antécédents de ce pape français sont bien connus. Guy Foucaull (ou de Foulques), d'abord avocat au parlement de Paris, puis conseiller du roi S. Louis, entre dans les ordres à la suite d'un deuil et parcourt toute la carrière ecclésiastique (cf. Ann. pont., 1926, p. 101-103). Il remplissait une légation en Angleterre, quand il fut élu au souverain pontificat. Outre la bulle de réforme, il rappela aux Pères du chapitre général leur obligation grave de venir annuellement à Cîteaux pour cette célébration (Potthast, Reg., 19259). Deux ans plus tard, c'était une lettre plus sévère qu'il leur adressait, à l'effet de les déterminer à aider leur maison mère dans la crise financière qu'elle traversait (Cotheret, Ann. de Cîteaux, fol. 40).

Toutefois Clément IV conservait son estime aux cisterciens, auxquels il confia en 1268 le soin de réformer l'abbaye bénédictine des SS.-Cosme-et-Damien, au diocèse de Zagreb. Il aurait voulu l'incorporer à l'ordre de Cîteaux et en faire une maison fille de Toplica (Potthast, Reg., 20395). Ce ne fut pas possible. A la date du 24 nov. 1266, le pape canonisa Ste Hedwige, épouse d'Henri, duc de Pologne, qui, devenue veuve, avait embrassé la vie cistercienne au monastère de Trebnitz (fête le 16 oct.; ibid., 19971).

Au xiii« s., la papauté fait souvent appel aux membres des ordres religieux pour leur confier le gouvernement des diocèses. Pour sa part, Cîteaux fournit environ cent soixante évêques. Certains d'entre eux furent canonisés; d'autres furent l'objet d'un culte immémorial et ont eu un office liturgique. Citons S. Guillaume de Donjeon, archevêque de Bourges (f 1209); S. Boniface de Bruxelles, évêque de Lausanne (f 1260); S. Bernard Calvo, évêque de Vich (f 1243); S. Adolphe, évêque d'Osnabruck (t 1224), etc. Quelques rares unités firent plutôt ombre dans le tableau. L'évêque de Penne, Gaudric, consacré par Innocent III lui-même, donna des déceptions qui lui valurent une lettre sévère de son consécrateur ; Tacti sumus dolore (ibid., 1154; P. L., ccxiv, 880). Le pontife lui reproche son faste et son immortiflcation. Le cas de l'évêque de Bangor, Cadwgan, retiré à Tabbaye de Dore, occupa le chapitre général, qui se crut obligé de menacer d'expulsion ce personnage encombrant et peu édifiant (Statuta, 1239 : 20; D. H. G. E., xi, 123).

Clément, Conrad d'Uracti, dans Rev. Bén., 1905, p. 232. — Kubel, 1. — Gloning, Conrad d'IJrach, .«Vugsbourg, 1901. — Horoy, Honorii III opéra omnia, Paris, 5 vol., 1879-83. — Ph. Pouzet, Le pape Innocent IV à Lyon; le concile de 1245, dans Rev. d'hisl. de l'Êgl. de France, xv, 1929, p. 281-318. — P. Pressutti, liegesta Honorii papae III, Rome, 1888. — F. Vernet, Études .iiir les .<;ermons d'Honorius III, Lyon, 1888. — G. Wellstein, Der hl. Engelbert, Erzh. Kôln and die Cislerc, dans Cislerc.-Clironilt, ni, 1925, p. 30. — D. WiUi, Pàpste, Kardinàle und Dischôfe aus clem Cisterc, Bregenz,

III. Le roi s. Louis et Cîteaux. — « Blanche de Castille avait pour l'ordre de Cîteaux une prédilection marquée » (É. Berger, Hist. de Blanche de Castille, Pa-

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ris, 1895, p. 319). C'est de son père et de son aïeul, semble-t-11, qu'elle tenait cette empreinte. Alphonse VII (1126-57), puis Alphonse VIII (1158-1214) avaient créé une Castille cistercienne. Ils fondaient sans relâche des abbayes et comblaient de largesses les initiatives similaires prises par les seigneurs (cf. supra, col. 891). Après la mort d'Alphonse le Noble (6 oct. 1214), le corps du pieux roi fut porté au monastère des cisterciennes de Las Huelgas, près Burgos, qu'il avait fondé. A ce moment, Blanche était en France, épouse de Louis VIII, tout entière à ses devoirs d'épouse et de future mère.

Le dimanche 2 oct. 1227, le jeune prince Louis assistait avec sa mère à la dédicace de l'église abbatiale de Longpont. Cette abbaye, fondée en 1131, avait compté le Bx Jean de Montmirail (t 1217) au nombre de ses moines, et ceux-ci, recrutés surtout dans la noblesse du pays, s'étaient multipliés par centaines. C'est peutêtre en cette circonstance que la reine Blanche et son fils conçurent l'idée d'appeler les religieux de Cîteaux dans la fondation monastique qu'ils se proposaient de créer, pour accomplir les volontés suprêmes de Louis VIII. Peu de temps auparavant, Blanche avait reçu du chapitre général de Cîteaux une charte d'association à ses prières et bonnes œuvres (Teulet, Layettes du trésor des chartes, i, n. 1557). Son fils laissera le souvenir d'avoir beaucoup aimé les cisterciens, comme en témoignera le chroniqueur Gilles Le Muisit (éd. H. Lemaître, Paris, 1905, p. 3).

Sans tarder, Louis achète l'emplacement de la future abbaye. Il s'agit d'une grange et d'un terrain nommés Cuimont, appartenant au prieuré de S.-Martin-de- Boran. La volonté royale, prenant possession de ces lieux, en transforme le nom en celui de Royaumont (Charte de fondation, 1228, énumérant les biens et les droits concédés à l'abbaye). Les religieux venus de Cîteaux l'occupent dès 1229; l'abbaye devient ainsi la 21« des maisons issues directement de Cîteaux. L'abbé de cette maison mère était alors Gauthier d'Ochies, jadis abbé de Longpont. C'est lui que Grégoire IX qualifie de mediator idoneus, en le chargeant de la mission de rétablir la paix, ou au moins d'obtenir une trêve entre les rois de France et d'Angleterre (L. Auvray, Reg. de Grégoire IX, n. 439, ann. 1230).

Royaumont fut pour son fondateur un séjour aimé. Sa piété l'y ramenait souvent; son esprit de pénitence aussi, car il trouvait là un frère nommé Léger, dévoré par la lèpre et devenu « abominable ». Le roi en fit son ami. Accompagné du Père abbé, il allait le voir en son réduit, s'agenouillait devant lui et le faisait manger (Gesta Ludovici auct. monacho S. Dionysii, dans Rec. des hist. des Gaules, xx, 52). Au réfectoire des moines, il s'adjugeait le rôle de serviteur, exercice humble et fatigant, car l'abbaye fut bien vite abondamment peuplée.

La reine Blanche voulut aussi sa fondation cistercienne. De cette volonté naquit la plus remarquable abbaye de moniales blanches : Ste-Marie-la-Royale à Maubuisson, près Pontoise. Pour créer une œuvre belle et durable. Blanche fut royalement généreuse, comme son fils l'avait été pour Royaumont. L'essaim de moniales qui vint occuper Maubuisson avait été formé, selon le désir de la fondatrice, d'un choix judicieusement fait de personnes prises dans différents monastères de l'ordre. Le chapitre général s'en était occupé en 1237. Sept ans plus tard, le 26 juin 1244, l'église fut solennellement consacrée en présence du roi et de la noble fondatrice. En septembre de cette même année, le chapitre général, composé d'au moins 500 abbés venus à Cîteaux, reçut la visite de la famille royale : Louis IX, sa mère, ses frères Robert et Alphonse, sa sœur Isabelle, et une brillante suite. Le texte officiel des statuts capitulaires ne cite comme mobile de cette

démarche que la dévotion des visiteurs et l'attachement qu'ils voulaient manifester à l'abbaye, mère féconde d'un grand ordre religieux (Statuta, 1244 : 10; 1253 : 32). Les conclusions de cette entrevue se résument d'ailleurs en des obligations pieuses nettement contractées par les moines pour chacun des membres de la famille royale et toute sa parenté (Statuta, 1244 : 4, 11-19). C'étaient des avantages d'ordre surnaturel qu'on était venu demander à Cîteaux. II faut donc maintenir une attitude défiante vis-à-vis des dires de Matthieu Paris, toujours hostile à la Cour romaine (cf. E. Petit, S. Louis en Bourgogne, 1893).

L'abbaye de Pontigny, seconde maison fille sortie de Cîteaux, reçut aussi la visite royale en juin 1247, C'était pour la translation des restes de S. Edmond Rich, archevêque de Canterbury (t 1242), qui, à l'exemple de S. Thomas Becket, avait trouvé refuge en ce monastère. Une nouvelle translation devint nécessaire deux ans plus tard. A cette date, le roi bataillait en Orient; mais sa mère et son épouse, Marguerite de Provence, furent présentes à la cérémonie religieuse.

Nombreux furent les monastères cisterciens qui bénéficièrent des largesses royales. Citons l'Amour-Dieu, près de Troissy; Villiers-aux-Nonnains, au dioc. de Sens; Trésor-Notre-Dame, au dioc. de Rouen; Parcaux-Dames, au dioc. de Senlis. A Biaches-lez-Péronne, une abbaye de moniales avait été créée par le chanoine Pierre Quercus, en 1235. Son admission dans l'ordre de Cîteaux fut l'œuvre de la reine Blanche et de son fils, qui présentèrent la demande au chapitre général de 1236; un ordre venu de Rome soutenait d'ailleurs cette pétition (Statuta, 1236 : 12). Le chapitre général de 1241 fut également saisi d'une demande similaire, présentée par la reine Blanche pour l'abbaye du Lys qu'elle venait de créer sur les domaines de son douaire, près Melun. La première abbesse du nouveau couvent fut une religieuse tirée de Maubuisson, qui n'était autre que la comtesse de Màcon, Alix, devenue veuve et dont le comté était passé à la couronne.

Avec le chapitre général de Cîteaux, Louis IX eut des relations épistolaires très fréquentes. « Chascun an il enveoit dévotes lettres au chapitre général qui est fet à Cystiax dan en an... » (Vie du saint par Guillaume, confesseur de la reine Marguerite, dans Rec. des hist. des Gaules, xx, 81). Les abbés décrétaient alors que les moines prêtres de toutes les abbayes auraient à célébrer une ou plusieurs messes pour la prospérité de la famille royale et le bien du royaume (Statuta, 1237 : 12; 1238 : 11; 1240 : 18, etc.). Quand le deuil vint frapper la famille royale, ce furent des services solennels et des anniversaires que la cour de France demanda pour ses défunts. Dès 1227, Louis IX écrit à Cîteaux dans ce sens, pour son père (t 1226) et son aïeul Philippe Auguste (t 1223). En 1243, Blanche recommande sa propre sœur Éléonore, récemment défunte, épouse répudiée de Jacques le Conquérant, roi d'Aragon. La jeune reine de France fait la même démarche après le décès de son père, le comte Raymond Bérenger V (ibid., 1245 : 15). En 1252, Blanche est en deuil du roi de Castille, Ferdinand, son neveu; elle demande qu'un service solennel soit célébré dans toutes les maisons de l'ordre. L'infante Bérengère, fille du défunt et déjà moniale cistercienne à Las Huelgas, sollicite avec Alphonse d'Aragon un anniversaire dans toutes les abbayes du royaume (ibid., 1252 : 6).

A ce moment, la reine Blanche est bien proche de la mort. La voyant venir, elle demande le viatique. L'évêque de Paris le lui apporte, puis la revêt de l'habit des moniales cisterciennes. Blanche déclare alors qu'elle veut être religieuse à la vie et à la mort. Après le service funèbre en l'abbatiale de S.-Denys, le corps de la pieuse reine fut inhumé à Maubuisson. Chaque abbaye cistercienne acquitta un double service liturgique, cette

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année et la suivante. L'anniversaire solennel fut fixé au 28 nov., date du décès, semble-t-il (ibid., 1253 : 6). Dans la suite, Maubuisson reçut fréquemment la visite royale. Chaque année y ramenait Louis IX sur la tombe de sa mère. Son dernier séjour date de mars 1270; il marque ses adieux à Maubuisson avant la croisade (document publié dans Bibl. de l'Éc. des chartes, 1857, p. 265).

A Royaumont, on célébra aussi l'anniversaire du jeune prince Louis, fils aîné du roi, décédé avant d'avoir régné (Statuta, 1260 : 18). La princesse Isabelle eut aussi son service et son anniversaire (ibid., 1270 : 76).

Quand Louis IX fut à Tunis, la reine s'adressa au chapitre de Cîteaux; des prières instantes furent prescrites en faveur du roi, des princes et de tous les croisés, qui corpora sua exposuerunt periculis el laboribus... Hélas, à cette date (sept. 1270), le bon roi avait déjà succombé à la maladie. Ce n'est que l'année suivante que le chapitre général put régler la dette de reconnaissance due au royal ami et protecteur des cisterciens : services et anniversaires furent célébrés fidèlement le lendemain de la S. -Barthélémy (25 août), jusqu'au jour où la liturgie funèbre céda la place à la liturgie de gloire en l'honneur du saint roi. La bulle de canonisation Rex paci ficus est de 1297. Le chapitre réuni à Cîteaux en 1298 statue que désormais la fête de S. Louis serait célébrée dans tout l'ordre, sous le rite de douze leçons et deux messes conventuelles. Plus tard, le nom du saint fut introduit dans les litanies cisterciennes; il s'y trouve toujours (ibid., 1298 : 5; 1299 : 2).

Le Rec. des hist. des Gaules, xx, a reproduit les Vies de S. Louis par Geoffroi de Beaulieu, Guillaume de Chartres, le moine de S.-Denys, le confesseur de la reine Marguerite, Joinville; les Gesta, par Guillaume de Nangis. — E. Berger, Ilist. de Blanche de Castille, Paris, 1895. — De L'Épinois, Comptes relatifs à l'abbaye de Maubuisson, dans Bibt. de l'Ëc. des ctiartes, 1858, p. 550. — Duclos, Hist. de Royaumont, Paris, 1867. — Dutilleux et Depoin, L'abbaye de Maubuisson, Paris, 1882-85. — Hérard, Rech. arctiéol..., Maubuisson, Paris, 1881. — P. Jarry, Abbayes et cliâteaux de l'Ile-de-France, Paris, 1947. — Ch.-V. Langlois, S. Louis, dans Hist. de France de Lavisse, iir, II* partie, Paris, 1911. — Le Nain de Tilleniont, Vie de S. Louis, Paris, 1847. — Statuta cap. yen. ord. cisterc, ii, m, passim. — Teulet, Layettes du trésor des cliartes, ii, n. 1710 : Testam. Ludovici VIII; IV, n. 5638 : Testam. Ludovici IX.

IV. Situation intérieure de l'ordre. — Prospérité et germes de décadence se coudoient; ils se compénètrent parfois; il faut donc un bilan sincère. C'est en ce xiii« s. que l'ordre de Cîteaux arrive à son apogée. Il est à l'avant-garde de tous les ordres religieux; l'énumération qui court à travers les documents pontificaux le proclame à sa façon : ordines Cisterciensis, Cluniacensis, Praemonslratensis, Cartusiensis... (Reg. de Grégoire IX, n. 2482; Urbain IV, n. 1, etc.; Clément IV, n. 771, etc.; Nicolas III, n. 174, etc.; éloge des cisterciens par Alexandre IV dans la bulle Intellecto, 21 nov. 1255).

Depuis l'année 1200 jusqu'à la fin du siècle, Cîteaux s'accroît encore d'environ 170 abbayes d'hommes. Un certain nombre d'entre elles sont des incorporations de maisons déjà existantes, que l'autorité pontificale fait réformer par les cisterciens et annexer ensuite à leur ordre. Telles S.-Étienne de Cornu, en Lombardie (Statuta, 1231 : 31); Sta Maria Hospitalis de Lovadina, non loin de Venise, de laquelle Grégoire IX écrit : « Le seul espoir de sauver cette abbaye est d'y introduire les cisterciens » (Potthast, Reg., 8258, 8380; Statuta, 1230 : 10). Il en est de même de Palazzuelo, occupée par les augustins, au dioc. d'Albano (ibid., 1237 : 14); de l'abbaye bénédictine de Sta Maria de Strata, au dioc. de Bologne (ibid., 1251 : 42). Alexandre IV, en janv. 1258, unit l'antique abbaye de S. -Barthélémy de Carpineto à celle de Casa Nova, au dioc. de Penne (Reg.

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d'Alexandre IV, n. 2452; Kehr, IL pont., iv, 29); et ainsi de plusieurs autres citées dans les statuts capitulaires. Cependant le décret pontifical d'annexion se révèle parfois impuissant devant certaines oppositions. Lorsch, au dioc. de Mayence, passe aux Prémontrés vers 1248, après la réforme cistercienne imposée par Grégoire IX (Reg. de Grégoire IX, n. 1095); Bournet, au dioc. d'Angoulême, demeura bénédictin (Reg. d' Innocent IV, n. 2308, 2309).

Certaines abbayes en détresse se tournent vers Cîteaux, port assuré de salut, leur semble-t-il. Mais, de ce côté, on ne marque nul empressement à les recevoir. On veut éviter d'être taxé d'accaparement (Statuta, 1231 : 52) ; on exige que soient observées toutes les conditions juridiques (ibid., 1216 : 65) ét, par prudence, on refuse de se charger de poids mort. C'est ainsi qu'en 1253 trois abbayes solliciteuses sont visitées par des délégués du chapitre général qui, l'année suivante, rendent compte, de leur mission : le premier de ces monastères, S. -Benoît in Monte Favali, n'est pas en état désespéré, on peut l'accepter; les deux autres ne sont plus viables (ibid., 1253 : 16; 1254 : 10). En 1236, le cardinal cistercien Rainier Capocci présente au chal)itre général deux abbayes; on accepte en principe, par égard pour le demandeur, mais l'examen confié à deux abbés conduit finalement à un échec (ibid., 1236 : 16). Parmi les autres monastères alors solliciteurs, on relève les noms de Blanche-Couronne, Mogila en Pologne, Val-Dieu en Hongrie, les deux abbayes liégeoises S. -Jacques et S. -Laurent (ibid., 1236 : 64; 1240 : 33, 63; 1263 : 43).

En juill. 1231, Grégoire IX édicté des statuts pour la réforme des moines clunisiens (Potthast, Reg., 9072); en 1235 et 1237, il donne une autre série de statuts à tous les bénédictins (Reg. de Grégoire IX, n. 3045). Pour en assurer et surveiller l'observance, le même pontife délègue des abbés cisterciens à plusieurs reprises. Les abbés de Colomba et de Fonte Vivo sont chargés de réformer l'abbaye de S.-Xiste (ibid., n. 3600); le prélat de Brondolo doit visiter Pomposa (ibid., n. 4545); Savigny de Lyon est réformé par Hautecombe (ibid., n. 4698). Innocent IV délègue les abbés d'Eberbach, d'Arnsburg et de Schonau pour faire respecter les statuts grégoriens dans la province ecclésiastique de Mayence (Reg. d'Innocent IV, n. 2176). L'abbé de Casamari reçoit mission de visiter le monastère de Flore et ses filiales, ainsi que l'abbaye bénédictine de Gualdo (ibid., n. 8008). L'abbé de Preuilly doit faire une enquête sérieuse à S.-Remy de Reims (Reg. d'Alexandre IV, n. 2697). Même l'illustre abbaye de S.-Denys recevra en 1289 la visite de trois réformateurs apostoliques : les abbés de Cîteaux, de Clairvaux et de Chaalis (Reg. de Nicolas IV, n. 982, 1096).

Les évêques cisterciens étaient autorisés, depuis 1 1 34 (Statuta, n. lxi), à avoir auprès d'eux, pour les seconder, deux moines et trois convers. Ce bénéfice de posséder chez soi des hommes de confiance, d'autres évêques et même des princes temporels le demandent à leur tour. Le chapitre général cède sur ce point, mais retire ses religieux dès qu'il apprend les occupations peu dignes où ils sont employés. L'archevêque de Milan fait de son convers un chef de bataillon (ibid., 1243 : 41); un autre est devenu gardien de forteresse (ibid., 1218 : 31); d'autres soignent les chevaux de l'armée (ibid., 1202: 13). Devant le cas du convers Manassès, cédé jadis au roi d'Angleterre et chargé par lui de la distribution des aumônes, le chapitre général fait rentrer dans leur monastère respectif tous les moines et convers prêtés de la sorte à des personnes séculières (ibid., 1197 : 30). Dans la suite, les demandes nombreuses arrivent annuellement au chapitre général qui, débordé, n'a d'autre ressource que de céder, en apposant la clausule dummodo honestis depuieniur ofliciis

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(ibid., 1230 : 3). Moines et cou vers se voient alors disséminés dans les évéchés et les cours princières (cf. Statuta, VIII, Indices, p. 144, au mot Commodare : énumération). Grégoire IX fait savoir à l'abbé de Posega (Vallis honesta), en .Slavoiiie, qu'il ait à envoyer deux de ses convers pour desservir l'hôpital fondé par l'archevêque Hugolin de Calocza (Reg. de Grégoire IX, n. 1932).

C'eût été grand miracle que tous ces gens cloîtrés, mis subitement hors de leur atmosphère normale, ne se fussent point laissés toucher par le siècle. En 1270, on met enfin le holà {SlaluUi, 1270 : 14). La loi est absolue : aucune concession de ce genre ne sera faite désormais; l'expérience n'a que trop révélé les inconvénients du système; mullu maki, dit le décret, qui est d'ailleurs inspiré par deux cardinaux cisterciens très dévoués à leur ordre, Jean de Toleto et Guy de Bourgogne.

Pour peu que l'on se souvienne du nombre de cisterciens que compte l'épiscopat de cette époque et du rôle rempli par les cardinaux blancs, tels que Rainier Cal)occi, Jean de Toleto, Jacques de Pecoraria (dont le zèle pour les finances pontificales fut blâmé iiarfois), on conclut que partout, dans l'Église du xiii<= s., on rencontre Cîteaux.

1° Le collège S.-Bernard de Paris. — Les documents officiels concernant la fondation de ce collège nous en ont conservé l'histoire, au moins dans ses traits essentiels. Dès 1237 (Staluta, n. 9), l'abbé de Clairvaux, jadis auditeur des leçons de S. Edmond, et dont le monastère possédait une maison à Paris, obtient du chapitre général l'autorisation d'y faire séjourner quelques-uns de ses jeunes clercs, afin de les faire bénéficier de l'enseignement universitaire. Un moine et deux frères convers sont là, à l'effet de pourvoir aux nécessités temporelles. D'autres abbés peuvent aussi y envoyer leurs sujets. En même temps, un mouvement sérieux vers les hautes études s'inaugure dans l'ordre. En 1245, un statut d'allure solennelle jette les bases de l'organisation des études à établir dans les monastères, pour ceux des jeunes moines que les supérieurs ne pourront ou ne voudront pas envoyer aux universités. Le statut suivant concerne le collège de Paris, précédemment ouvert par les soins de l'abbé de Clairvaux et en faveur duquel ont écrit au chapitre le pape et plusieurs cardinaux, notamment Jean de Toleto {Staluta, 1245 : 3, 4).

L'intervention pontificale ici mentionnée comporte deux bulles. La première est adressée à l'abbé de Clairvaux, Étienne de Lexington (Virtutum, 5 janv. 1245; Reg. d'Innocent IV, n. 897; publ. par D'Arbois, Études abb. cisterciennes, Paris, 1858, p. 360; Denifle, Chartul. Univ. Paris, ii, 1889, p. 241). Innocent IV, alors en résidence à Lyon, entre pleinement dans les vues du fondateur; il loue l'reuvre commencée et la fait sienne par le privilège qu'il confère à l'abbé de Clairvaux de la continuer sous le couvert de l'autorité apostolique. La seconde bulle (Diligentiae, 4 sept. 1245; D'Arbois, op. cit., 361) est adressée au chapitre général de Cîteaux. Elle a pour but évident de créer l'unanimité — non encore obtenue — de pensée et de volonté chez les supérieurs de l'ordre. Le pontife défend notamment de transférer ailleurs le Studium en formation à Paris. • D'ici sortiront des hommes instruits qui seront utiles non seulement à votre ordre, mais aussi à l'Église universelle. »

D'autres bulles vinrent ensuite : en oct. 1246, Innocent IV autorise le collège, de gratia speciali, à recevoir des novices et des frères convers (Pridem personas, 5 ou 11 oct. 1246; publ. par D'Arbois, op. cit., 362; Reg. d'Innocent IV, n. 2149). En janv. 1254, le même pontife délivre plusieurs bulles qui placent le collège cistercien dans les mêmes conditions juridiques que les collèges des frères mineurs et des frères prêcheurs (Pot-

thast, Reg., 15215). Pour intégrer le nouveau collège à l'Université, le pape présente an chancelier le moine Guy, auquel on donnera la licence d'enseigner, s'il en est trouvé digne (Reg. d'Innocent IV, n. 7232). Lin mois plus tard, une autre bulle confirmait la donation faite par le noble Jean de Lexington à la fondation de son parent, l'abbé de Clairvaux. Il s'agissait d'un demidroit de patronat sur l'église de Roderham (Potthast, Reg., 15258). Entre temps, l'abbé Étienne avait présenté au chapitre général une demande qui fut agréée : trois religieux de Clairvaux, étudiants à Paris, s'y distinguent, et leur abbé craint qu'une élection abbatiale ne les enlève trop tôt à leurs études. Il obtient donc l'autorisation de les maintenir au collège quoi qu'il advienne (Statuta, 1251 : 3).

Pour son œuvre, le fondateur trouva aussi un protecteur princier en la jjersonne d'Alphonse, comte de Poitiers et de Toulouse. Les lettres échangées à cette occasion énoncent les conditions acceptées de part et d'autre ])our l'établissement de ce droit de patronat. Le document est daté du 3 mai 1253 (charte originale : Toulouse, V, 31 ; Luijettes du trésor des chartes, ni, n. 4053).

A cette date, aucune voix ne s'était élevée contre Lexington ; les opposants ne parleront qu'après la disparition d'Innocent IV (déc. 1254). On se souvint alors que, parmi les lois cisterciennes, il en est une défendant, sous les sanctions les plus graves, la demande, en Cour de Rome ou ailleurs, d'un privilège particulier à une maison ou un abbé. Déjà la Charte de charité avait formulé cette défense (§ v), qu'Eugène III avait approuvée formellement dans la bulle Sacrosancta. Aussi avait-elle été toujours renforcée (Statuta, 1134 : xxxi), jusqu'à la sanction d'excommunication (ibid., 1223 : 1, 2). L'abbé de Clairvaux avait ces textes contre lui; les sanctions étant latae sententiae, on n'eut qu'à prononcer contre lui une déclaration de fait.

Alexandre IV voulut aussitôt annuler cette sentence; il déclara Étienne inamovible dans sa charge, sauf mandat très spécial du S. -Siège. L'abbé de Cîteaux, Guy de Bourgogne, futur cardinal, instruisit le nouveau pontife des lois particulières dont on n'avait fait que l'application au cas de Clairvaux. Mieux instruit et craignant de toucher à une législation qui, depuis un siècle, se révélait féconde en résultats heureux, le pontife annula son acte précédent par la bulle Intellecto (ms. 598 de Dijon, fol. 103 v"; publ. dans VAuctarium de De Visch, Bregenz, 1927, p. 70). Ce document fait d'abord le récit de la première intervention du S. -Siège, puis énumère les motifs de sa révocation. D'où le résumé mis en tête de la bulle dans le ms. de Cîteaux : Revocatio contra abbatem Clarevallensem quod non posset deponi. Voulant cependant réhabiliter ce digne prélat, Alexandre IV l'appela bientôt à gouverner un évêché d'Angleterre. Mais, quand les envoyés pontificaux se présentèrent à l'abbaye d'Ourscamp, où s'était retiré Lexington, celui-ci venait de mourir. Entre temps, au collège S.-Bernard de Paris, maître Thomas de Luda, délégué du Souverain pontife, dont il ignorait encore les secondes volontés, avait rédigé un acte annulant la déposition d'Étienne (cf. de Loye, Reg. d'Alexandre IV, Paris, 1917, n. 1791).

D'autres bulles d'Alexandre IV témoignent de sa volonté de faire prospérer le collège S.-Bernard. En janv. 1256, il présente Guy, abbé de l'.\umône, aux cardinaux Jean de Toleto et Hugues de S. -Cher, à l'effet d'un examen à subir, qui se termine par la collation du grade de licencié en théologie. Le décret lui confère expressément le droit d'enseigner publiquement à Paris, à l'égal des maîtres universitaires, et d'y régir les collèges. Mention spéciale est faite des statuts c(ui viennent de terminer la controverse récente entre religieux et séculiers professeurs à Paris (ibid., n. 1117).

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Voulant mettre ensuite son protégé à l'abri de difficultés financières, le pontife l'autorise à jouir d'une certaine pluralité de bénéfices et lui donne le titre honorifique de chapelain pontifical (ibid., n. 1813, 1893).

On eut sans doute à se féliciter des résultats obtenus à Paris, car bientôt d'autres collèges se fondent à l'instar du premier. En 1260, Jean de Toleto propose la fondation d'un collège à Montpellier (Potthast, Reg., 23101; Statuta, 1260 : 55; 1262 : 6; 1279 : 33), qu'on placera sous l'autorité de l'abbé de Valmagne. En cette même année, le roi de Castille fait une demande similaire au chapitre général et le collège de Estrella est fondé, qui sera plus tard transféré à Salamanque (ibid., 1260 : 57). Les statuts des années 1280 et suivantes s'occupent activement de la fondation de deux collèges cisterciens : Toulouse et Oxford (ibid., 1280: 26, 73; 1281 : 19, 40, 42; 1282 : 2, 65; Reg. de Clément IV, n. 192). Le roi de Portugal voulut aussi un collège dans ses États (Statuta, 1294 : 14). Metz aura un collège en 1332, mais seulement pour les sciences préparatoires à la théologie (ibid., 1332 : 7). Afin d'assurer la prospérité de ces institutions, le chapitre général établit, en 1287 (ibid., n. 6), l'obligation d'y envoyer des sujets : les abbayes comptant vingt moines et plus sont tenues d'en envoyer un; les abbayes de quarante moines et plus doivent en envoyer deux. Benoît XII formulera ces obligations avec plus de précision et de rigueur. En attendant les lois pontificales en la matière, les collèges reçoivent du chapitre général des décrets importants : qualités requises chez les étudiants d'université (ibid., 1278 : 2; 1306 : 6; 1312 : 7); défense d'envoyer ailleurs que dans les collèges cisterciens (ibid., 1295 : 7; 1296 : 11); l'abbé récalcitrant qui ne veut envoyer aucun sujet est tenu de verser au collège la somme qu'aurait apportée son religieux (ibid., 1301 : 2; 1329 : 9); s'il persiste dans son refus, on lui interdit l'entrée de l'église (ibid., 1330 : 2); les étudiants ne peuvent fréquenter que la faculté de théologie (ibid., 1318 : 14). Les moines sortis des universités sont très appréciés; Jean de Weerde, par ex., religieux de l'abbaye des Dunes, reçoit en 1292 de l'abbé de Cîteaux, au nom du chapitre général, une lettre lui accordant plusieurs privilèges honorifiques en raison de son grade (cf. Codex Dunensis, ms. 51S de la bibl. de Bruges, pièce n. 556).

2° Le chapitre général et ses lois. — En 1134, une première compilation des statuts avait été élaborée. Une seconde compilation fut décidée en 1204 (Statuta, n. 8). Il ne s'agissait, évidemment, que de conserver les lois d'allure générale, s'appliquant à l'ordre dans son ensemble. Cette compilation de 1204, nous la trouvons dans plusieurs mss. : 1309 de la bibl. de Troyes; 31/192 de IMons (Belgique); 785 de l'Arsenal, Paris. Elle ne semble pas avoir été éditée. Reprise et complétée dans la suite, elle fut promulguée par le chapitre de 1240 et de nouveau en 1256, sous le titre Institutiones capituli generalis. La matière est divisée selon un ordre idéologique et répartie dans les quinze distinctions suivantes: I. De fundatione et institutione abbatiarum. II. De benedictionibus noviliorum et abbatum, de professione et ordinatione monachorum. III. De ofjicio divino. IV. De privilegiis et immunitatibus et indulgentiis ordinis. V. De capitula generali et de pertinentibus ad ipsum. VI. De capitula quotidiana et emendatione culparum. VUrDe visilationibus, eleciianibus et degrudationibus. VIII. De officialibus. IX. De dirigendis in viam. X. De personis in ordine recipiendis, uivis vet murtuis. XI. De rébus quas licet habere, dare. accipere, commodare, aut si liceat fideiubere. XII. De vemlitione et emptione. XIII. De victu et vestitu monachorum. XIV. De conversis. XV. De monialibus.

Grâce à ses lois, dont l'ensemble constituait un « organisme merveilleux » (Berlière, Les élections abbatiales au M. A., Bruxelles, 1927, p. 99), Cîteaux a géné-

ralement pu échapper, durant le xni« s., aux désastres occasionnés par des élections abbatiales mal réglées : ingérences et violences des pouvoirs séculiers, nomination par Rome de sujets mal connus là-bas, intrusions d'individus incapables et indignes, compétition de plusieurs élus et leurs procès entre eux, etc. (cf. Berlière, toc. cit.; législat. cisterc. des élections, dansD. D. Can., m, 755 sq.).

Les décrets particuliers des statuts annuels sont révélateurs de la situation intime de certaines abbayes. Or, ce que l'on porte à la connaissance du chapitre, ce sont les déficiences individuelles et conventuelles : les ombres du tableau. Les crises financières sont fréquentes dans les abbayes médiévales. S. -Bénigne de Dijon en pâtit dès 1228-29 (M. Chaume, dans Ann. de Bourgogne, 1945, p. 170) et Cluny n'y échappe pas en 1256 (Reg. d'Alexandre IV, n. 1270). Elles ne sont pas toujours imputables à une administration locale défectueuse; elles résultent parfois du système économique de l'époque, en voie de transformation au xiii" s. Comme remède préventif, Cîteaux dans sa législation avait limité les autorisations de dépenses pour chaque abbaye (Institutiones cap. gen., dist. VII, 3, De nimietate debitorum; 4, De non acquirendo). Malgré cela, les désastres se succèdent durant cette période. Barona en Lombardie, fondée en 1210, succombe après une dizaine d'années (Statuta, 1219 : 38). Le chapitre général de 1227 signale qu'un grand nombre d'abbayes, surtout en France, se trouvent dans une situation obérée (ibid,, 1227 : 6). Plus tard, on cite tour à tour Fontmorigny, Boquen, Bonnevaux, Joug-Dieu, Boulbonne, Ripalta dans le Piémont, Heisterbach au dioc. de Cologne (ibid., 1241 : 41; 1248 : 26; 1269 : 33, 50; 1270 : 19; 1277 : 32; 1282 : 8, 34). Urbain IV s'occupe spécialement de Fontaine-Jean (Reg. d'Urbain IV, n. 7, 1960, 1994) et Clément IV de Cîteaux (Reg. de Clément IV, n. 480). En Angleterre, Melsa et Fountains connaissent en 1280 et 1290 semblable situation (Chron. monast. Melsa, ii, 156; Memorials of Fountains, VI, p. vi).

La pénurie de convers signalée par le chapitre de Cîteaux en 1274 (n. 12) amena fatalement l'abandon de l'exploitation directe des fermes monastiques. Il fallut pratiquer le métayage. Dans le midi de la France, les grandes abbayes, Bonnefont, Grandselve, Belleperche et autres, pratiquèrent le paréage avec la famille royale ou les seigneurs de la contrée. De ces contrats, avantageux pour les deux parties, on vit naître nombre de bastides (cf. Ch. Higounet, Cisterciens et bastides, dans Le Moyen Age, 1950, p. 69-84).

Les papes de cette époque se montrent enclins à approuver des donations de revenus d'églises à des abbayes cisterciennes, bien que la chose soit notoirement contraire aux premiers Instituts de l'ordre (Pressutti, Reg. d'Honorius III, n. 350, 438, 4158, 5223 ; Reg. d'Innocent IV, n. 3524, 3605, 3607, 3623, 4339, 4346, 6509, 6820, etc.; Reg. de Clément IV, n. 1698; Reg. de Nicolas IV, n. 82, 1283, 1711, 3469, 6523). La pratique de la pauvreté individuelle est en souffrance quand les supérieurs et officiers subalternes se réservent secrètement une part des revenus pour faire face à leurs dépenses privées, qui ne figureront pas dans la comptabilité (Statuta, 1217 : 4; 1220 : 8). Chez les prieurs, on constate la tendance à tenir en propre certains biens du monastère, à exploiter à leur profit une portion des immeubles, des vignes... Sans doute, le chapitre général réagit contre ces écarts; mais l'idée est lancée et on en goûte la pratique (ibid., 1220': 38; 1223 : 9; 1262 : 10).

Jadis, les abbés démissionnaires reprenaient dans la communauté leur rang d'ancienneté, sans plus. En 1288, la concession d'une pension est admise sans conteste; c'était une pratique déjà ancienne dans d'autres

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ordres monastiques. Un texte scripturaire prétend même lui fournir un respectable soutien (ibid., 1288 : 6).

Fréquemment l'autorité capitulaire est avertie que telle abbaye laisse tomber plus ou moins gravement les observances. En 1237, Sedlec, Colbaz, Herrera sont notées de la sorte (ibid., 1237 : 55, 57, 61; 1239 : 22). Il faut alors déléguer un visiteur spécial, avec le titre de réformateur. Ailleurs, le tempérament féodal indompté agite encore les convers d'Eberbach et de Grandselve (ibid., 1238 : 52); des passions qu'on croyait ensevelies remontent à la surface, comme à Eaunes et à Feuillant (ibid., 1246 : 30). A FoUina, David, l'abbé déposé, fait cause commune avec des ennemis de l'Église qui, à main armée, maintiennent le déposé à son ancien poste (ibid., 1249 : 51). Plus graves que dans ces cas particuliers sont les écarts de quelques monastères d'une même région, qui paraissent entrés dans la voie du relâchement : communautés qui ont grandi trop rapidement peut-être et restent dépourvues d'attachement profond à l'esprit de Cîteaux. En Espagne, les maisons filles et petites-filles de Clairvaux et de Morimond ont besoin d'une réforme dès 1221 (ibid., n. 33). Même cas pour les maisons de Calabre, d'Apulie et de Sicile en 1226 (ibid., n. 13). On est mieux renseigné sur la crise des maisons d'Irlande. Les quelques statuts capitulaires se référant aux événements des années 1226 et suivantes trouvent un commentaire autorisé dans les Acta cisterciensia (éd. F. Cognasso, dans Rômische Quartalschrifl, Rome, 1912, p. 58?", 114*, 187*). On y lit dix-sept documents tirés du ms. lai. D. VI. 25 de la bibl. de Turin. Citons deux lettres de Gauthier d'Ochies, abbé de Cîteaux, à Grégoire IX; dix lettres d'Étienne de Lexington, alors abbé de Stanley, en Angleterre, qui eut un rôle de premier plan dans l'apaisement des affaires d'Irlande; une lettre de Grégoire IX (8 déc. 1231), et quelques autres. L'éditeur fait précéder sa publication d'une étude très poussée sur les événements et les personnages qui intervinrent alors. Dans les passions de révolte qui soulevèrent si violemment ces communautés (un abbé et un moine furent tués), on peut sans peine discerner de vieilles tendances séparatistes.

La mésintelligence entre les abbés de Cîteaux et les quatre premiers Pères est peut-être la tache la plus sombre qui ternit le Cîteaux du xin« s. La Charte de charité avait été élaborée par des hommes de haute vertu. Son fonctionnement normal exigeait de la part des abbés l'oubli d'eux-mêmes et de leurs avantages personnels. Un jour vint où les supérieurs n'eurent plus le même idéal surnaturel; la chicane commença. Les abbés de Cîteaux virent d'un mauvais œil la juridiction de surveillance exercée sur eux-mêmes et leur maison par les quatre premiers Pères; et ceux-ci inclinèrent à diminuer leur soumission à l'endroit de l'abbé de Cîteaux, leur Père immédiat. Déjà Innocent III, en 1202, pressentait les désastres qu'entraîneraient ces divisions et ce manque d'entente (cf. bulle Quia qui ambulat, x kal. dec). Son intervention fut momentanément efflcace. La lutte reprit quand, en 1215, l'abbé de Cîteaux, Arnaud II, eut déposé l'un des quatre premiers Pères sans consulter les autres. Innocent III s'opposa à ce que l'affaire fût traitée au concile de Latran (1215); celui-ci ne fit de Cîteaux et de sa législation qu'une mention honorable, en imposant aux ordres religieux la tenue de chapitres généraux, à l'instar de ceux de Cîteaux (c. 12, In singulis; Decr., I. III, tit xxxv, c. 7). Honorius III écrivit à Cîteaux dans le même sens que son prédécesseur (Sinceritatis affectus, 1216; Potthast, Reg., 5322). En 1223, le cardinal Conrad d'Urach, ancien abbé de Clairvaux et de Cîteaux, faisait un effort sérieux pour créer une entente solide entre les deux prélats des abbayes de Clairvaux

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et de Cîteaux. Une réunion eut lieu qui avait pour témoins deux évêques cisterciens, Gauthier de Chartres et Foulques de Toulouse, ainsi que les premiers Pères. On se pardonna les torts qu'on avait pu se causer mutuellement, en parole ou en fait, et cette charte de réconciliation reçut les sceaux des prélats présents (Statuia, 1223 : 13; Pressutti, Reg. d'Honorius III, n. 4400). Trêve de courte durée. Chacun garda ses positions, prétendant trouver dans le texte de la Charte de charité les limites précises des pouvoirs des abbés. Même une intervention du bon roi S. Louis n'eut aucun effet durable (Nomasticon cisterc, éd. 1664, p. 418).

En 1262, Urbain IV élève au cardinalat l'abbé de Cîteaux, Guy de Bourgogne. Jacques II succède à ce dernier; mais son élection, faite par les seuls religieux de Cîteaux sous la présidence du prieur, est entachée d'un vice de forme. D'autre part, ce nouvel élu affiche aussitôt la prétention de nommer librement tous les déflniteurs et de disposer, au chapitre général, en maître absolu de toutes choses. La Charte était ainsi violée dans ses points essentiels. Contre ces abus de pouvoir s'élèvent avec force les quatre premiers Pères, Philippe de Clairvaux à leur tête. L'affaire est portée à Rome. Urbain IV choisit trois juges ou arbitres en dehors de l'ordre, exempts de tout préjugé : Nicolas de Brie, évêque de Troyes; Étienne, abbé de Marmoutier; et le dominicain Geoffroy de Beaulieu (bulle In summi apostolatus, id. martii 1264). Ils instruisent la cause et remettent le dossier au S. -Siège. Entre temps, Urbain IV, décédé, est remplacé par Clément IV (1265). Ce dernier veut entendre lui-même l'abbé de Cîteaux et les premiers Pères. En juin 1265, il promulgue la bulle Parvus fons (texte dans Staluta, m, 21-30). Les deux éditions du Nomasticon cistercien de dom Julien Paris (1664, 1670) ont conservé dans une centaine de pages les Instrumenta disceptationis abbatum sub Urbano IV, documents authentiques qui permettent de reconstituer les phases de cette pénible affaire (J.-B. Mahn a fait ce récit, op. cit., 230).

En bref, voici les changements apportés au gouvernement de l'ordre par la bulle Parvus fons. La Charte de charité y subit quelques retouches. Les pouvoirs des Pères immédiats sont notablement diminués. Dans les abbayes vacantes, l'administration demeure désormais aux mains du couvent, qui est gouverné par le prieur; le sceau abbatial est cependant confié au Père immédiat, sauf celui de Cîteaux qui reste sous la garde du prieur. Les abbés fils n'ont plus désormais voix active dans l'élection de l'abbé père. Pour l'élection ellemême, on garde encore la forme simple usitée depuis le début de l'ordre, le pape faisant grâce des formalités prescrites par le c. 24, Quia propter, du concile de Latran (1215; Decr., 1. I, tit. vi, c. 42). D'autre part, on enjoint au Père immédiat, président de l'élection, de laisser pleine liberté aux électeurs et de confirmer leur élu, s'il en est digne. Les dépositions d'abbés ne peuvent désormais être faites par le Père immédiat que dans les cas prévus par le droit commun, auxquels on ajoute le délit du solliciteur de privilèges contraires aux instituts cisterciens. Si certaines dépositions sont jugées nécessaires pour d'autres causes, elles relèvent uniquement du chapitre général. La question des déflniteurs reçoit la solution suivante : le nombre en est fixé à vingt-cinq; chacune des premières filiations en fournit cinq. L'abbé de Cîteaux en choisit quatre; chacun des quatre premiers Pères en présente cinq au choix de l'abbé de Cîteaux, qui en élimine un. Les visites canoniques devront se faire en parfaite conformité avec les prescriptions de la Charte; la nouvelle bulle ajoute seulement quelques précisions de nature à diminuer les frais qu'occasionneraient aux abbayes des visites prolongées ou faites avec un personnel trop nombreux.

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Le cardinal Guy de S. -Laurent, présent au chapitre général par mandat spécial de Clément IV (Potthast, Reg., 19245), fut pris comme arbitre pour de légères retouches qu'on désirait introduire au texte de la bulle. Sa décision, intitulée : Ordinalio cnrdinalis Sancli Laurenlii (Statuta, m, 31), fut ensuite admise et approuvée par le pape (Rey. de Clément IV, n. 181).

Troyes, bibl. munie, ms. 1511, 7" : contient la lettre d'Innocent III (nov. 1202), Quia qui ambnlal, accompagnée d'une lettre de Kainier, futur cardinal, alors moine de Fossa Nova. Ces deux documents furent remis à Arnaud .Amaury, abbé de C, par l'abbé de Casamari, G., neveu de Géraud, jadis abbé de Fossa Nova, puis de Clairvaux, 1170-1175. — Ann. Waverleienses, ann. 1264. — E. Berger, Beg. d'Innocent IV, Paris, 1897. — Bourel, Reg. d'Alexandre IV, Paris, 1896. - — D'Arbois, Études... abbayes cisterc., Paris, 1858, p. 298 : dettes des abbayes. — P. (iratien, Hisl. de la fondation et lie l'évolution de l'ordre des F. M. «ii XIII" s., Gembloux, 1928. — E. Hollmann, Die Entwieklung der Wi>/srhaftsprinzipien im Cisterz. wàhrend des XII. und XIII . Jlits, dans Hist. Jahrbuch, 1910, p. 699 sq. — .lean de Savigny, lettre aux abbés anglais, dans Monast. anijlic., 1655, p. 700; éd. de Londres, 1825, v, 226. — Noinaslicon eisterr., Paris, 1664, p. 376. — D. Knovvles, Tlie religions ord. in England, II, Cambridge, 1948, p. 64-77 : The agrarian econoniy oj tlie cistercians. — P. Lefèvre, Les Statuts de Prémonlré réformés... au XIII' s., Louvain, 1946. — W. Meyer, Zwei Gedichte zur Geseh. des Cisterc. Ordens (le 2« poème des versus Pagani a pour titre : De mutatione mala ord. cisterc), Gcettingue, 1905. — Muggenthaler, Kolonisatorisclie und wirtschaftliche Tàtigkeit eines deutsclien Zist.-Klost. im XII. und XIII. Jht, Munich, 1924. — G. Muller, Der erste Reformversuch im Cisterc, dans Cisterc.-Chronik, 1924, p. 25 sq. — P. Opladen, Die Stellung der deutschen Kônige zu den Orden im XIII. Jlit, Bonn, 1908. — R. H. Snape, English monastic finances in the later M. A., Cambridge, 1926.

Sur le collège S.-Bernard. — Arch. de l'Aube, 3 H 218-227; Arch. nat., à Paris, // 3899-3900; M 199; S 3657-3874; MM 366 : cartulaire (1275-1596). — Teulet, Layettes du trésor des chartes, iv, n. 4993, 5267, 5712 : donations d'Alphonse, comte de Poitiers. — Plusieurs art. concernant l'architecture des bâtiments, dans Bull, de la Soc. des amis des monum. de Paris. — M. Dumolin, La censive du coll. des Bernardins, dans Bull, de la Soc. hist. de Paris, Paris, 1935, p. 25-96. — Beaunier-Besse, Abbayes..., i, Paris, 1905, p. 113. — Cottineau, 2203. — D'Arbois, op. cit., 64-74 : Des collèges cisterciens. — .1. Laurent, art. Clairvau.v, dans Abbayes... ancienne France, xii, Paris, 1941, p. 330, note. — G. Muller, Griindung des S. Bernhardkollegium Paris, dans Cisterc.-Chronik, 1908, p. 5 sq., nie la déposition d'Étienne Lexington, se fondant sur le silence des actes capitulaires. Mais nous n'avons de ceux-ci que des copies incomplètes parfois; d'autre part, les documents pontificaux sont pleinement probants. Cette erreur de Muller fut partagée par E. Kwanten, Le collège de S.-Bernard à Paris, dans Rev. d'hist. eccl., 1948, p. 443 sq.

Sur le collège d'Oxford. — • Arch. de la Côte-d'Or, quelques documents dans le fonds Cîteaux. — Dugdale, Monast. anglic, éd. Londres, 1825, v, 745. — Watkin Williams, Un Studium cisterc. à Oxford, dans Ann. de Bourgogne, 1930, p. 70; les démarches des années 1280 sq. aboutirent à la fondation de l'abbaye de Rewley, proche de la ville, qui abrita un temps les moines étudiants à l'Université (cf. Ann. Waverleienses, ann. 1281).

Sur le collège de Toulouse. — Arch. départ, de Hte-Garonne, série D : 9 reg., 47 liasses et cartulaire Capdenier; Arch. de l'Aube, 3 U 238. — Reg. de Clément IV, n. 192 : du 31 juill. 1265 : Privilégia pro monachis... Vallismagnae studio facultatis theol. depuiatis. — Beaunier-Besse, Abbayes..., iv,

V. Les moniales cisterciennes. — 1" Création de monastères de moniales. — Le Tart, premier monastère de cisterciennes, fut vraiment un décalque de Cîteaux (P. L., CLXXXV, 1409 : Fundatio monasterii de Tart sanctimonialium). Un groupe de moniales bénédictines quittent leur abbaye de Jully et s'installent à Tart, sur un terrain concédé par Arnulf Cornut, ajirès intervention d'Étienne, abbé de Cîteaux. C'était vers 1125. Un autre abbé de Cîteaux, Guy de Paray (1194-1200), futur cardinal, reconnaît dans un acte officiel (ibid..

1413) que l'abbaye de Tart est vraiment fille de Cîteaux; elle est incorporée à l'ordre et vit sous sa juridiction. A l'exemple de ce qui se fait à Cîteaux, le Tart tient chaque année le chapitre général des abbesses; et le document de l'abbé Guy cite les noms des dixhuit monastères de cisterciennes existant alors en France.

Des établissements similaires se créent également dans les pays voisins. L'Espagne en eut un bon nombre, parmi lesquels plusieurs sont aujourd'hui encore en activité : tels Las Huelgas de Burgos, S. -Esprit d'Olmedo, la Caridad en Tulebras, la Asuncio de Garrizo, Nostra Sefiora del Valle, et autres. En 1189, se tint à Las Huelgas le premier chapitre des abbesses d'Espagne. Alphonse VIII, roi de Castille, fondateur de ce monastère, s'efforça de l'élever au rang de maison mère de toutes les autres abbayes (Statuta, 1191 : 27).

En Belgique, Herkenrode se fonde en 1191; et le Danemark voit, en ce même xii'= s., la création de Slangerup, de Roskilde, de Bergen. En Angleterre, onze monastères de cisterciennes existaient déjà en 1154 et, de cette date à l'216, il s'en créa dix-sept autres (D. Knowles, The religions Iwuses of médiéval England, Londres, 1940).

La grande époque des moniales cisterciennes est le xiii« s. Au chapitre annuel de Cîteaux, c'est en foule qu'arrivent les demandes de fondations nouvelles ou d'affiliations. L'année 1219 ne compte pas moins de neuf fondations; l'année 1228 en a une quinzaine; ce chiffre est encore atteint et parfois dépassé dans les années 1231, 1234, 1235. Cependant le chapitre se montre peu favorable à cette extension, qui crée pour les abbayes d'hommes une charge bien lourde. En 1220 (Statuta, n. 4), on déclare ne plus pouvoir accepter aucune incorporation et, à toutes les moniales, on impose la clôture stricte. En 1225, le chapitre réédite ce même décret; pour les fondations futures on pose, comme condition absolue, que chaque maison soit assez dotée pour se suOire et permettre ainsi la claustration des moniales, qui ne pourront jamais sortir, surtout pour mendier. Trois ans plus tard, le chapitre se sent submergé; il rend un décret radical : plus aucune fondation ou affiliation ne sera autorisée. « Que des couvents féminins empruntent nos observances s'ils le veulent, soit; mais nous nous refusons à étendre sur eux notre juridiction. » Les capitulants ne craignent pas de citer le taedium et gravamen que leur occasionne cette surcharge inattendue. Bientôt ces nouveaux établissements font naître des procès, et trois déflniteurs sont nommés auditeurs pour les causes des moniales (ibid., 1228 : 16, 17). Enfin, en 1251, n'y tenant plus, les Pères capitulants demandent et obtiennent d'Innocent IV une bulle, aux termes de laquelle le S. -Siège lui-même renonce à imposer à Cîteaux l'incorporation de couvents de moniales, sauf mention expresse de la présente bulle (Paci et tranquillitati vestrae, 7 août 1251; ms. 598 de Dijon, fol. 32 v", inédite). Ce fut une digue au moins momentanée. Au légat pontifical en Allemagne et au comte de Gueldre, qui présentaient encore en 1254 des moniales pour l'affiliation, le chapitre répondit en se retranchant derrière le rescrit pontifical (Statuta, 1254 : 27).

A quel chiffre d'abbayes parvint l'institut des cisterciennes ? Il est impossible de le préciser, encore que l'on soit en mesure de taxer d'exagération les dires de quelques auteurs. Les recherches qui se bornent à certains pays inspirent plus de confiance. Le travail de dom Huemer, réalisé pour l'Allemagne, arrive à un total d'environ 320 abbayes de moniales blanches (Studien und Mitteil., Salzbourg, 1916, p. 1-47). La France aurait atteint la moitié de ce chiffre, d'après le Gallia christiana. Un travail récent en signale 78 en Espagne; la Grande-Bretagne en a compté près d'une centaine;

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l'Italie, 70; la Belgique, 57; le Portugal, 10; la Hollande, 19. Il y en eut jusqu'en l'île de Chypre, à Nicosie; en Palestine, à S.-Jean-d'Acre et à Tripoli (S(atuta, 1239:57; C. Enlart, L'art gothique... en Chypre, Paris, 1899, p. 420).

2° Législation. — Ce n'est guère qu'au début du XIII» s. que paraissent des statuts capitulaires concernant les moniales; ils furent codifiés en 1240 et 1256 dans les Institutiones capituli generalis, dist. XV : De monialibus (Nomasticon cisterc., éd. 1892, p. 360 sq.). La condition juridique des moniales les place exclusivement sous la juridiction de l'ordre; chaque monastère est en dépendance d'un abbé appelé Père immédiat. Celui-ci fait la visite canonique au for externe, avec tous les pouvoirs annexés à cette charge, par ex. porter ou lever l'excommunication le cas échéant. Au for interne, il délègue les pouvoirs de confesseur au moine nommé par lui (Potthast, Reg., 13308).

La loi de clôture stricte figure en tête des obligations que Cîteaux impose à ses moniales : condition essentielle de leur appartenance à l'ordre (Statuta, 1213 : 3; 1225 : 7). Cette loi comporte la défense rigoureuse de sortir du monastère et d'y introduire aucune personne étrangère; quelques cas exceptionnels sont cependant prévus. Dès 1231 et 1242, la grille du parloir est décrite : fenestra bene et spisse (errata (ibid., 1231 : 6; 1242 : 17). La codification de 1256 (dist. XV, c. vi) essaie, semblet-il, de faire cesser la tenue des chapitres généraux des abbesses, mais maintient les visites de l'abbesse mère à ses maisons filles. Cette législation d'allure sévère, établie par Cîteaux, Boniface VIII l'empruntera en 1298 pour en faire la loi générale de l'Église; la décrétale Periculoso fait époque en la matière (1. III, tit. xvi, cap. un., in VI°). Entre temps, les pontifes romains témoignent grand respect à la loi cistercienne de clôture, en se réservant le droit d'accorder des exemptions passagères aux reines, princesses et nobles dames qui les sollicitent (,Reg. de Clément IV, 288; Reg. de Nicolas IV, 1082). Les légats recevaient au nombre de leurs pouvoirs celui d'autoriser quelques exceptions.

Les habits des moniales sont identiques à ceux des moines; partout le voile noir est exigé; là où l'on portait le manteau simple au lieu de la coule, on continue l'ancien usage. Les supérieurs eurent à combattre, de temps à autre, la vanité féminine qui transformait les habits réguliers selon le goût du jour (Statuta, 1232 : 23; 1235 : 3). Les novices sont admises à la profession après un an d'épreuve; leur cédule fait mention de l'abbesse présente. L'élection abbatiale a lieu dans l'abbaye vacante sous la présidence du Père immédiat. L'âge de trente ans est exigé pour être élue (ibid., 1251 : 6); on demande de l'abbesse avant tout l'obéissance au Père immédiat et aux définitions du chapitre général (ibid., 1288 : 15; 1242 : 18; 1260 : 29). Mais les cas de rébellion et de déposition ne sont pas rares chez elles (ibid., 1243 : 8, 65, 66, 67, 68; 1244 : 35, 36, 37; 1261 : 35). Les abbesses démissionnaires sont bien traitées, trop bien peut-être, car leur situation devient enviable; l'idéal poursuivi par plus d'une moniale est d'arriver à l'abbatiat pour quitter la crosse après peu de temps, afin de jouir de la pension et d'un appartement. Le chapitre général doit déjouer ces petits calculs, en supprimant radicalement les pensions et les chambres réservées (ibid., 1323 : 12).

Le législateur prévoit l'existence d'un personnel masculin en marge des abbayes de moniales. Cela comporte un moine confesseur, des chapelains et des frères convers, en nombre variable. Ils habitent le bâtiment de l'hôtellerie, peuvent être fournis par une abbaye d'hommes, normalement celle du Père immédiat. Ils peuvent aussi se recruter sur place; on admet, en effet, que des séculiers, prêtres ou laïcs, puissent se présenter dans une abbaye de femmes pour y devenir chapelains

ou convers. Ils font là même leur noviciat, leur profession et s'y trouvent stabilisés. Le cérémonial de cette profession est fixé en 1251 (ibid., n. 5) : elle a lieu au chapitre des moniales, par-devant l'abbesse et la communauté; elle comporte la renonciation à toute propriété et la promesse d'obéissance incluant les autres vœux. Si de tels sujets sont infidèles à leurs engagements, ils sont poursuivis comme apostats (Ex parte vestra, d'Alexandre IV, 6 mars 1255); ils sont donc religieux aussi essentiellement que ceux des abbayes d'hommes. Rien cependant dans ceci ne permet l'hypothèse de monastères doubles. C'est vraisemblablement un moine, confesseur de moniales ou chapelain, qui traduisit pour elles les Consueliidines et la Règle de S. Benoît. Il s'appelle « le povre Martin », et son travail date du premier tiers du xiii« s. Son ms. (Dijon, n. 599) a été publié par Guignard (Les monuments primiti/s..., 407-642). C'est l'adaptation de la règle et de la liturgie de Cîteaux à la branche féminine de l'ordre.

3° Domaine temporel. — Au point de vue domanial, les abbayes de femmes se maintinrent généralement dans de modestes proportions : petits monastères, communautés peu nombreuses, jamais comparables aux centaines de moines et convers des abbayes d'hommes; domaine restreint. Tout de suite, il faut signaler des cas hors série, des fondations royales ou princières : Las Hiielgas de Burgos, création du roi Alphonse VIII de Caslille; N.-D. -la-Royale à Maubuisson, créée par Blanche de Castille en 1236; de la même fondatrice encore, l'abbaye du Lys, près Melun (1241). Herkenrode, au pays de Liège, fondée en 1182 par Gérard, comte de Looz, avait été richement dotée; bien administrée, elle se développe au point de posséder des droits de patronage sur des églises de Hasselt et douze autres lieux (Reg. d' Alexandre IV, 547). Dans le nord de la France, Marguerite de Constantinople, comtesse de Flandre, fonde en 1234 l'abbaye de Flines, qui connut des années de grande prospérité. Elle posséda des droits de seigneurie et de justice, comme en possédèrent également bon nombre d'abbayes d'hommes et aussi de moniales (cf. Vergé du Taillis, Chroniques... Maubuisson, Paris, 1947, p. 51 : document Philippe V de 1318). Les concessions faites aux abbayes féminines du droit de patronat et des revenus d'églises trouvent leur approbation dans les registres pontificaux du xiii" s. (par ex. : Reg. d'Innocent IV, 5013, 5014, 5015; Reg. d'Alexandre IV, 840; Reg. de Nicolas IV, 1255).

Une crise financière ou un passage de troupes suffit parfois à donner le coup de mort aux petites abbayes. Beaulieu de Mirepoix n'a duré que soixante-dix ans; ses biens furent attribués, en 1370, partie à Boulbonne, partie à la mense épiscopale et au chapitre cathédral (cf. D. H. G. E., vu, 162). Vingt ans plus tard, Belfay accuse une ruine complète; on l'unit à Morimond. Vers le même temps, cinq abbayes de moniales sont privées de leur personnel et unies, au moins pour un temps, à des abbayes d'hommes : les Iles à Pontigny; Mont-N.-D. à Preuilly; Penthemont à Beaupré de Beauvais; les Masures à Élan; Benoîtevaux à Clairvaux (Statuta, 1399 : 36-41).

Généralement, les moniales s'elTorçaient d'acquérir une maison dans la ville proche de leur abbaye; cet immeuble leur servait de refuge en temps de guerre surtout, quand le séjour loin de tout centre populeux offrait moins de sécurité. Les moines agissaient de même. Herkenrode jiosséda un vaste immeuble à Hasselt; dans le nord de la France, Blandecques et Ravensberg avaient leur refuge à S.-Omcr, ainsi que l'abbaye de Clairmarais. Fontenelle avait le sien à \'alenciennes et le Paraclet à Amiens. Les titres du refuge de Marquette peuvent se lire aux Archives de Lille (dépôt départ., 3.1 H -5 -7).

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4° Travaux des moniales. — Les moniales cisterciennes doivent pratiquer le travail des mains. Défrichement et culture ne paraissent guère indiqués pour elles; elles s'y livrèrent cependant au début (Herimann, De miraculis..., m, 17; P. L., clvi, 1001). Assez tôt, on voit telles abbayes s'occuper de l'instruction des enfants. La seule réserve qu'y apporta le chapitre général fut d'exclure de leur cloître les petits garçons (Statuta, 1206 : 5). La transcription de mss. fut aussi un travail où elles excellèrent; l'abbaye de la Ramée (Belgique) eut son scriptorium et fit école (Canivez, L'ordre de C. en Belgique, Scourmont, 1926, p. 192). Aux heures marquées pour la lectio divina, les moniales lisent les œuvres des Pères de l'Église, fortifiant ainsi leur spiritualité (cf. Gilbert de Hoyland, Serm. in Cantica, xvii, xviii; P. L., clxxxiv, 87, 91).

Ce genre de vie austère, baignant cependant dans une piété affective, a donné à l'Église des saintes, qui ont eu et qui ont encore leur offîce liturgique : Ste Lutgarde en Belgique, Ste L'rance en Italie, Ste Hedwige en Pologne, les Stes Gertrude et Mechtilde en Allemagne, la Bse Alice, la lépreuse de la Cambre, les trois Ida, de Léau, de Louvain, de Nivelles. L'Espagne et le Portugal citent Ste Thérèse, religieuse à Lorban; une autre Thérèse, de la Zaïda (Valence); l'abbesse de Canas, Urraque, sœur du roi de Gastille; Mafalda, veuve d'Henri de Gastille, et d'autres de sang royal. Parmi ces dernières ; Bérengère, sœur de Blanche de Gastille et reine douairière de Léon, devenue moniale à Las Huelgas (f 1246); une autre Bérengère, petite-fille de la précédente (Reg. de Grégoire IX, 4824, 4825; Reg. d'Innocent IV, 2475, 2476, 5100, 6837; Reg. d'Alexandre IV, 759).

Cependant les Pères capitulants de Gîteaux disaient vrai en parlant du iaedium et gravamen que leur causait parfois le gouvernement des moniales. A Las Huelgas de Burgos, on vit les abbesses s'arroger les pouvoirs des prélats : consacrer les vierges, prêcher dans l'église et entendre les confessions des sœurs. Une décrétale célèbre d'Innocent III condamna de tels écarts (Decr., 1. V, tit. xxxviii, c. 10; Reg. d' Innocent III, 589, 590; Potthast, Reg., 11289; Statuta, 1228 : 15). En 1251, Innocent IV dut délivrer une bulle autorisant les abbés cisterciens à retrancher de l'ordre les moniales rebelles (Potthast, Reg., 14381). C'est qu'avant cette date déjà quelques faits s'étaient produits. Les moniales des Iles, mécontentes de leurs supérieurs, avaient porté leur appel à une juridiction étrangère à l'ordre (Statuta, 1243 : 63). Celles de Blandecques affichent une obstination invraisemblable : plusieurs années durant, elles restent sous le coup de l'excommunication prononcée contre elles (ibid., 1244 : 35; 1246 : 62, etc.). Celles de Woestine et de Voisins marchent un peu sur leurs traces (ibid., 1244 : 35, 37). A Colonges, elles font l'élection d'une abbesse contre tout droit, et l'excommunication ne les émeut pas. Souvent, il n'y a qu'un clan de rebelles, comme à Fraubrunnen (Suisse). On s'efforce alors de sauver la partie saine; mais les obstinées repoussent les délégués avec armes et bâton (ibid., 1269 : 31; 1270 : 24; 1271 : 32). Certains de ces cas paraissent relever de la pathologie.

Bulles intéressant spécialement les moniales : InnocentIV, Solet aiinuere, 6 mai 1245; Petitio iiestra, 29 janv., 3 mai 1249; Paci, 7 août 1251; Sic ordinis vestri, 13 août 1251. — Urbain IV, Meritis, 15 mai 1262. — Boniface VIII, Ad augmenium, 13 févr. 1296. — Pie II, Juslis, 26 juill. 1459. — Innocent VIII, Ad Romani, 30 août 1487. — Pie IV, In eminenti, 26 sept. 1563. — Grégoire XIII, Ceo sacris, 30 déc. 1572; Siiperna, 12 juill. 1574.

Paris, Bibl. nat., collection Moreau, ms. 1095, fol. 135 sq.; Amiens, bibl. munie, ms. 996, n. 7 : lettre de Raoul de Pinis, abbé de Clairvaux (1224-31 ), enjoignant aux abbés de traiter les convers des abbayes de moniales à l'égal des autres, conformément au statut 7 de 1229. — .Jean d'Assignies, Les

vies et faits remarquables..., Mons, 1603, 1. II, c. i, Ponrquoy les moniales ."se sonl tant multipliées en l'ordre de Cisteau. — Baluze, Miscellanea, iv, 103 : Alonialium laus. — Continuatio Praemonstr., P. L., clx, 370. — Delassus, Jeanne de Flandre et sa béatification, Lille, 1891; 1893. — E. Hautcœur, Hist. de l'abbaye de Flines, Lille, 1909. — Henriquez, Coronam sacram ord. cisterc, l. I : De reginis et infantibus, quae... tiabit. cisterc. sumpserunt, Bruxelles, 1624; Lilia Cistercii, Douai, 1633; Quinque prudentes uirgines..., Anvers, 1630. — G. Huyghe, La clôture des moniales..., Roubaix, 1944. — Jacques de Vitry, son témoignage cité dans Miraeus, Chronicon cisterc, Cologne, 1614, p. 246. — A. S., oct., xiii, 101.

— C.-J. Joset, L'abbaye de Clairefontaine, Bruxelles, 1935.

— P. Kehr a publié la bulle de C.élestin III du 8 nov. 1193. en faveur des cisterc. de Franquezas, dans Papsturkunden, Katalonien, p. 548. — .1. Lavalleye, Hist. de l'abbaye de Valduc, Bruxelles, 1926. — Le Glay, Hist. de Jeanne de Constanlinople, Lille, 1841. — A. Libanorius, Acta virginum cisterc, ÎMilan, 1651. — Th. Luykx, Gravin Jolianna van Constant., dans 0ns geestelijl< erj, 1943, p. 5-30. — Martène, Thésaurus, v, 1639. — G. Millier, Generalkapiiel der Cistercienserinnen, dans Cisterc-Chronik, 1912, p. 65. — R. Pittet, L'abbaye cisterc de la Fille-Dieu, Fribourg, 1934, p. 20-46 : Les moniales cisterc. — Roisin, L'e/JIorescence cisterc, dans Reu. d'hist. eccl., 1943, p. 342. — Statuta, viii. Indices, p. 339, synthèse des réf. « iloniales ». — Statuts des chapitres généraux tenus à l'abbaye de N.-D.-du-Tarl, publ. d'après les archiv. de la Côte-d'Or, par Ph. Guignard, dans Les monuments primitifs..., Dijon, 1878, p. 642-49; il s'agit des années 1268, 1269, 1272, 1290, 1302. — Winter, Die Cistercienser..., u, l^ie Frauenkloster nach der Regel von Cisterc, Gotha, 1871.

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