‹ Dictionnaire d'histoire et de géographie ecclésiastiquesChapitre 244 sur 282 · CLÉMENT DE ROME · texte numérisé non relu

CLÉMENT DE ROME

;{). Clénieiil (l'Alexandrie {Strom.. I, vii, 38; VI, vui, (i5; xvii), Origène (De princip., II, m, 6; Selecta in Ezechiel, viii, 3), Eusèbe de Césarée (op. cil., III, xvi; XXXVIII, 1 ), bien d'autres encore citent notre lettre sous le nom de Clément, de sorte qu'aucun doute n'est permis sur son origine.

Tel qu'il se découvre à nous dans la lettre aux Corinthiens, Clément apparaît comme un esprit cultivé. II n'est peut-être pas un grand écrivain, ce qui veut dire surtout qu'il ne s'intéresse pas à son style; mais il écrit facilement dans une langue correcte et même élégante. Certains passages, comme la description des bienfaits de la Providence dans le monde (xx) et surtout la grande prière finale (lix-lxi), sont réellement éloquents. 11 connaît les idées qui ont cours de son temps : sans qu'il soit lui-même un stoïcien, il emploie des expressions d'origine stoïcienne, d'une façon toute naturelle, et l'on peut croire qu'il n'est pas ignorant des lettres classiques. Mieu.x que tous les livres, il connaît la Bible, dont il fait un usage fréquent ; citations ou allusions bibliques reviennent assez couramment sous sa plume pour qu'on en ait conclu à son origine juive. Pour vraisemblable qu'elle soit, cette conclusion ne s'impose pas, puisque nous ne savons rien de la manière dont Clément a reçu sa formation chrétienne. En toute hypothèse. Clément est tout à fait détaché des observances de la Loi mosaïque. Il n'allégorise pas VA. T. comme le fera l'auteur de la lettre de Barnabé; il se contente de passer sous silence les textes qui mentionnent des rites spéciaux au judaïsme. On sent qu'il ne doit rien, en dehors des Livres saints, à la religion juive. Il est foncièrement, exclusivement chrétien, et la tradition dont il est le disciple est celle qui a pour point de départ le Christ et les apôtres : Jésus a choisi et envoyé des apôtres; ceux-ci à leur tour ont désigné, pour les aider d'abord, pour leur succéder ensuite, des hommes capables de diriger les Églises et de transmettre l'enseignement qu'ils ont reçu. Ajoutons qu'en même temps qu'il est chrétien Clément est foncièrement romain : il admire la discipline militaire et parle des soldats soumis à » nos » chefs (xxxvii); bien plus, il prie pour « nos princes et nos généraux » (lx, 4) et, pour comprendre le sens de cette prière, il est bon de se souvenir qu'elle a été écrite en un temps où l'empereur s'appelait Domitien et était non seulement un persécuteur des chrétiens, mais un tyran.

Ajoutons que Clément, dans la lettre aux Corinthiens, fait figure de véritable chef. Il ne s'emballe pas; il ne se met pas en colère; il ne cesse pas de parler avec calme, parce qu'il est avant tout l'ami de l'ordre et de la jjaix. On ne trouve pas chez lui l'ardeur et l'enthousiasme qui éclatent par ex. dans les lettres de son contemporain, S. Ignace d'Antioche; et il ne serait pas un véritable Romain s'il se laissait aller à la passion. Il commence par exhorter, par conseiller, avec douceur et modération. Il désire persuader plus que contraindre. Mais il a une haute conscience de sa dignité et de celle de l'Église au nom de laquelle il parle; et vers la fin de sa lettre, il n'hésite pas à donner des ordres. Sans doute ces ordres mêmes ne sont pas accompagnés de menaces; il veut faire confiance à la bonne volonté de ses correspondants; il entend bien d'ailleurs être obéi : les prêtres qu'il a envoyés à Corinthe devront lui en rapporter de bonnes nouvelles; ils seront témoins entre les Corinthiens et lui (lxiii-lxiv). Il appartient à Dieu de donner à tous ceux qui invoquent son nom foi, crainte, paix, patience, longanimité, continence, pureté, chasteté (lxiv). Si Clément termine ses exhortations par la prière, c'est qu'il est d'abord une âme profondément religieuse.

La lettre aux Corinthiens, qui nous fait connaître les traits essentiels du caractère de son auteur, jette aussi de vives clartés sur la situation de l'Église romaine

vers la fin du r'' s., et il n'est pas possible de laisser de côté les renseignements qu'elle apporte à ce sujet.

j Nous savons, grâce à elle, que l'Église de Corinthe avait eu à souffrir de graves dissensions à un moment

1 où l'Église de Rome était elle-même l'objet des plus redoutables épreuves : dans ces épreuves, tout le monde reconnaît la persécution de Domitien. Quelques ambitieux, de jeunes écervelés, semble-t-il, s'étaient révoltés contre les presbytres et avaient réussi à imposer leur manière de voir à un certain nombre de fidèles. La chrétienté s'était ainsi trouvée partagée. Dès que les circonstances l'avaient permis, l'Église romaine était intervenue pour s'efforcer de ramener la paix chez les chrétiens de Corinthe : la lettre de Clément n'e.st pas autre chose qu'un essai loyal de pacification.

On voudrait savoir plus clairement si l'intervention de Rome a été sollicitée par les Corinthiens, ou si elle a été spontanée. La seconde hypothèse est d'autant plus vraisemblable qu'on ne trouve, dans la lettre de Clément, aucune allusion à une démarche des Corinthiens. Entre les deux villes, les relations étaient fréquentes; il était facile de savoir à Rome ce qui se pas sait à Corinthe; il était inutile aux Corinthiens d'écrire et de réclamer, pour résoudre leurs difficultés, la médiation de la chrétienté romaine. Si donc Rome intervient spontanément, le fait-elle à titre fraternel, ou en vertu de l'autorité qu'elle tient de la primauté? Il serait fort possible que la lettre des Romains ne soit dictée que par le sentiment de la fraternité chrétienne : à peine plus récentes sont les lettres d'Ignace d'Antioche, aux Éphésiens, aux Magnésiens, aux Philadelphiens, aux Tralliens, aux Smyrniotes : l'évêque d'Antioche n'a aucun titre à donner des conseils à toutes ces communautés, hormis la sollicitude qui l'anime. Il en est de même un peu plus tard de Denys de Corinthe, qui vers 170 s'intéresse à ce qui se passe en Grèce, en Crète, en Asie Mineure et qui, partout, gourmande, reproche, encourage, exhorte, conseille, uniquement poussé par son zèle. Dans le cas présent, il semble pourtant bien y avoir quelque chose de plus. L'Église de Rome n'est pas une Église comme les autres, et elle le sait. Elle est l'Église où ont souffert les deux grands apôtres Pierre et Paul. Elle a le droit de faire entendre sa voix partout où il lui semble bon et elle n'hésite pas à le faire. Mieux encore, elle a le droit de commander, et elle le fait. Nous avons remarqué que les ordres donnés par Clément le sont d'une manière calme et douce, mais ce sont des ordres. D'autres lettres romaines, comme celles du pape Victor ou du pape Étienne, seront plus sévères, plus énergiques : c'est ici la part du tempérament personnel. Pour être donné avec douceur, un ordre n'en est pas moins un ordre et il doit être exécuté. C'est une véritable obéissance que Clément demande à ses correspondants et qu'il espère en obtenir.

Suffit-il même de parler de l'autorité de l'Église romaine et faut-il insister sur le fait cjue la lettre, écrite au nom de cette Église, ne se présente pas comme l'œuvre de son chef, pour déclarer qu'à la fin du j" s. l'épiscopat monarchique n'existait i)as encore à Rome'? L'étude détaillée de cette nouvelle question nous entraînerait trop loin et dépasserait de beaucoup ce qui regarde Clément. Il nous sufilt de rappeler que toute société organisée a un chef et que même un collège presbytéral ne se conçoit pas sans un président qui parle en son nom. Or nous connaissons le nom de celui qui a écrit la lettre, de celui qui, vers 95-97, avait le droit et le devoir d'élever la voix comme représentant et comme chef de l'Église romaine. Il s'appelait Clément, et il a laissé dans l'histoire, voire dans la légende, un souvenir trop grand pour avoir été un personnage quelconque et pour n'avoir pas joui de son vi-

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