III. L'KTABLISSK:\rENT DE LA PAPAUTÉ HORS PIE
l'Italie. - Bertrand de Got reçut le décret de son élection à Bordeaux, le 24 juill., et signifia solennellement son consentement le jour suivant. Bien loin d'établir sa résidence dans le Comtat-Venaissin, il annonça son dessein de pénétrer en Italie sitôt la paix conclue entre les rois d'Angleterre et de France et la croisade organisée. Son couronnement fut fixé à Vienne en Dauphiné et six cardinaux seulement furent invités à y participer (lettre du 25 août 1305, dans C. Wenck, Clemens V. und Heinrich VII., Halle, 1882, p. 169; H. Finke, Acta Aragonensia, i, 199).
Des ambassadeurs français entravèrent les desseins de l'élu, en lui rappelant le procès intenté à la mémoire de Boniface VII l et non encore liquidé. Clément V décida, par suite, de se rendre à Lyon et de se rencontrer avec Philippe le Bel. Le couronnement eut lieu à S.-Just, le 14 nov. 1305, et fut marqué par des incidents tragiques lors de la procession qui suivit la cérémonie : douze personnes, dont le duc de Bretagne, périrent sous les décombres d'un mur vétusté, lequel, trop chargé de curieux, s'écroula sous leur poids.
Des circonstances imprévues retinrent en France le S. -Père : l'échec de ses nonces dans leurs tentatives de pacification en Italie l'incitait à ne point s'y aventurer; d'autre part Philippe le Bel avait exigé la reprise du procès de Boniface VIII; Clément, qui ne la voulait pas, essaya de gagner du temps et proposa de reparler de l'affaire épineuse lors d'une prochaine entrevue. Les pourparlers, entamés à Poitiers en avr. 1307, n'aboutirent à aucun accord. La soudaine arrestation des templiers opérée le 13 oct. obligea le pape à s'entendre avec le roi de France. Une entrevue à Poitiers (mai-juillet 1308) fut orageuse. Clément V décida de convoquer un concile général à Vienne en Dauphiné, alin de liquider les litiges qui l'inquiétaient grandement. Dans le but de sauvegarder sa liberté d'action, il se retira à Avignon en mars 1309, sans afficher toutefois l'intention d'y fixer sa résidence; au contraire, son installation conserva toujours un caractère provisoire, puisqu'il habita d'abord le couvent des frères prêcheurs, puis l'évêché. Sa mauvaise santé le retint hors d'Italie après la clôture du concile de Vienne (6 mai 1312). Le mal qui le travaillait — peut-être un cancer de l'estomac ou des intestins — l'emporta dans la tombe le 14 avr. 1314. Ainsi s'explique naturellement l'absence de la papauté à Rome. Un contemporain, partisan de Boniface VIII, a bien formulé d'autres motifs secondaires : l'amour du sol natal, l'affection trop prononcée pour les siens, une certaine pusillanimité, la crainte de subir le sort de Benoît Caétani auraient, selon lui, retenu en deçà des Alpes Clément V (H. Finke, Aus der Tagen Bonifaz VIII., xcii).
IV. Le gouvernement de l'Église. — Le gouvernement de l'Église sous le pontificat de Clément V se caractérise par l'accentuation de la centralisation. Le pape exerça plus souvent que ses prédécesseurs le droit de réserve. Fidèle aux principes chers à Boniface VIII, il affirma la supériorité du pouvoir pontifical sur les rois et les empereurs et cassa, du reste, les actes d'Henri VII, jugés attentatoires aux droits sacrés de l'Église. Lors du concile de Vienne, il sut esquiver la question de la réforme « dans sa tête » réclamée par l'épiscopat, maintint dans leur intégralité ses prérogatives en matière bénéficiale et proclama son autorité souveraine en termes tranchants : les Pères, qui manifestaient de la répugnance à sanctionner le projet d'union de l'héritage des Templiers aux biens des Hospitaliers, s'entendirent apostropher ainsi : « Si vous consentez, à l'attribution des biens à l'Hôpital, je la prononcerai d'accord avec vous, volontiers; sinon, je l'opérerai quand même, cela vous déplùt-il ou non » (H. Finke, Papsllum und Unlergang des Templeror-
dens, I, 299). Aussi un chroniqueur anglais concluait-il. non sans toutefois exagérer, que le concile de Vienne " ne méritait pas d'être appelé concile, parce que le seigneur pape fit tout de son propre chef » (Walter de Hemingburgh, éd. Hamilton, ii, 293).
Clément V dota la chrétienté d'un septième livre de décrétales, connu sous le nom de Clémentines. Les Constitutions qu'il renferme avaient pour fin de remédier à une foule d'abus signalés avec aigreur par l'épiscopat à Vienne, de résoudre des points difTicultueux de jurisprudence et d'édicter des prescriptions salutaires touchant des questions disciplinaires. Certaines affaires exigeaient d'urgentes décisions : ainsi le fonctionnement de l'Inquisition, la défense des droits paroissiaux mis en péril par les ordres mendiants, le conflit aigu subsistant entre spirituels et conventuels.
Les Constitutions Multoriim querela et Nolcntes (1. V, tit. m, c. 1, 2, in Clem.) introduisirent une réforme d'une importance capitale en matière inquisitoriale : afin de parer aux irrégularités et aux abus, dont une commission cardinalice avait révélé l'étendue, il fut statué que désormais la mise à la torture, la promulgation de la sentence définitive et la surveillance des prisons appartiendraient obligatoirement et conjointement aux évêques et aux inquisiteurs; que les uns n'agiraient pas sans les autres, du moins passé le délai de huit jours après qu'ils se seraient requis mutuellement de prêter leur concours, enfin que, si l'un d'eux ne désirait pas ou ne pouvait pas répondre à l'invitation de l'autre, il aurait le loisir soit de se faire suppléer par un tiers, soit d'adresser par écrit son avis et son approbation; toutefois, l'évêque et l'inquisiteur demeuraient libres de citer et d'incarcérer, sans se consulter, les suspects d'hérésie.
Benoît XI avait imprudemment révoqué la bulle Super cathedram (Extravagantes communes, 1. III, tit. VI, c. 2), par laquelle Boniface VIII avait réglé le conflit existant entre le clergé séculier et les ordres mendiants au sujet de la prédication, de l'administration des sacrements et des sépultures. Les privilèges accordés aux réguliers n'avaient eu pour résultat que d'exaspérer la querelle entre les partenaires. Clément V, sur les vifs désirs exprimés par l'épiscopat, abrogea les prescriptions de Benoît XI et remit en vigueur la Constitution Super cathedram (1. III, tit. vu, c. 2, in Clem.).
Les Frères Mineurs se déchiraient entre eux; les conventuels entendaient pratiquer une pauvreté mitigée et plus conforme aux besoins contemporains, tandis que les spirituels demeuraient rigoristes et versaient parfois dans des exagérations regrettables. Clément V jugea expédient de soustraire provisoirement ces derniers aux persécutions et brimades dont ils étaient l'objet, en les exemptant de la juridiction du maître général de l'ordre, aussi longtemps que durerait l'enquête confiée à une commission cardinalice (14 avr. 1310). Mécontents de la décision pontificale et, d'ailleurs, fortement attaqués par leurs adversaires, les conventuels se vengèrent en accusant d'hérésie Pierre- Jean Olieu, tenu par eux pour un oracle. .Vprès avoir condamné les erreurs relevées dans les écrits d'Olieu par la Constitution Fidei catholicae fundamenta (1. I, tit. I, c. un., in Clem.), le pape publia, le 5 mai 1312, le décret Exivi de paradiso (1. V, tit. xi, c. 1, in Clem.) qui traçait avec précision des prescriptions au sujet de l'application de la règle de S. François d'Assise. Peutêtre commit-il une imprudence en ne permettant pas aux spirituels de former une congrégation spéciale. Il aima mieux user d'expédients, en tançant vertement leurs persécuteurs, en les déposant même de leurs charges et en obligeant leur supérieur à désigner à leur place des frères plus tolérants. Les spirituels trouvèrent asile dans les couvents de Narbonne, de Béziers et
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de Carcassonne; quelques insoumis furent frappés d'excommunication. La solution bâtarde adoptée par le S. -Siège devait rapidement produire de fâcheux effets qui déterminèrent Jean XXII à légiférer sur la pauvreté
L'épiscopat s'était plaint amèrement des empiétements des laïques sur la juridiction ecclésiastique. Clément V se tint sur la réserve et comprit que le moment n'était pas favorable pour entamer une lutte contre les excès reprochés aux juges civils. L'affaire des Templiers et le procès de Boniface VIII lui donnaient suffisamment de soucis pour qu'il ne s'en attirât pas de nouveaux.
Les mesures prises à Vienne portent le cachet de Clément V : elles dénotent en lui la tendance à la conciliation, la crainte de trancher dans le vif et le recours à des expédients.
Parmi ses contemporains les Italiens lui ont fait un grief d'avoir mis en minorité les éléments italiens par la création, le 15 déc. 1305, de neuf cardinaux français. Les promotions de déc. 1310 et de déc. 1312 accrurent bien davantage la prépondérance des citramontains dans le Sacré-Collège.
D'autres contemporains ont censuré la cupidité du pape. L'un va jusqu'à dire : « Tu n'as amie fors la pécune » (H. L. Fr., xxvii, 380; cf. G. Villani, op. cit., 1. IX, c. Lix). Le juriste Pierre Jacme écrit : « Notre seigneur le pape s'amasse un trésor et travaille à l'exaltation de sa famille; mais il se soucie fort i)eu des abus à redresser » {H. L. Fr., xxxvi, 509). Un chroniqueur lui reproche de ne songer qu'à « grossir son or de n'importe quelle façon, afin d'enrichir les siens » (O. Holder-Egger, Der Schlussteil von Ricobalds von Ferrara Hist. Romana, dans Neues Archiv, 1911, p. 458). Il est certain que Clément V imposa de lourdes charges au clergé de France, en percevant les droits de gîte au cours de ses déplacements. Geoffroy de Paris (H. L. Fr., xxii, 115) a résumé crûment la situation :
Il n'i ot ville ne cité
De quoi le pape eust pitié
N'abeie ne prioré
Qui tost ne feust dévoré.
D'autre part le paiement de l'annate fut exigé en certaines contrées, en particulier en Angleterre, en Écosse et en Irlande, et la levée d'une décime sexennale destinée aux frais d'une croisade greva durement le clergé. Geofi'roy de Paris s'est fait l'écho du mécontentement général. A l'occasion du concile de Vienne, où fut promulgué l'impôt, il manifeste son sentiment (lac. cit., 133) :
Je croy, la cause du concile Fu pour atraire crois et pille.
Les contemporains ont été en partie injustes à l'égard du pape. La croisade ne pouvait s'organiser sans subsides. Le 1"'' févr. 1306, le trésor pontifical se trouvait vide et les banquiers refusaient des prêts, n'ayant pas confiance dans la solidité des finances du S. -Siège; c'est i)ourquoi la perception des annales s'imposa (J. P. Kirsch, Die Annalenbulle Klemens V. fûr England, Schottland and Irland vom 1. Febr. 1306, dans Rômi.-iche Quartatschrift, xxvii, 1913, p. 202-207).
Cependant les fonds amassés eussent pu trouver un meilleur emploi que des avances aux rois de France et d'Angleterre (320 000 florins). Si Clément mena une vie fort simple — comme l'attestent ses livres de comptes — il exagéra l'enrichissement des siens. Que dire du testament du 29 juin 1312 et du codicille du 9 avr. 1314 par lesquels il léguait 314 800 florins à ses familiers et à ses parents, et 300 000 à son neveu Bertrand, vicomte de Lomagne, avec, il est vrai, cette condition de subvenir aux frais d'une croisade! (F. Erhle, Der Nachtass Clernens V. und der in Detrejf des-
selben von .Johann XXII. gejûtirlc Prozess, dans Archiv fûr Literatur-und Kirchengeschichte, v, 1889, p. 15- 26.) Ne laissant que 70 000 florins à son successeur, il compromettait gravement l'avenir et contraignait Jean XXII à pressurer, à son tour, la catholicité.
Le népotisme guida trop les préoccupations du Souverain pontife. Dès juill. 1305 commence une répartition généreuse de bénéfices à ses neveux, alliés ou parents. Cinq membres de sa famille reçoivent la pourpre cardinalice. D'autres obtiennent des sièges épiscopaux rapportant de gros revenus. Les laïcs participent aux bonnes grâces du pape. Pourvus de rectorats ou de charges importantes dans les États de l'Église, ils ne résident pas et se contentent de toucher les émoluments de fonctions lucratives qu'exercent, en leur absence, des suppléants qui grugent les populations. A la Cour romaine que d'abus occasionnés par un manque de surveillance! Portiers et chambriers ne permettent l'accès auprès du Souverain pontife que moyennant finances; du moins, c'est ce que prétendent les correspondants du roi d'Aragon. Porte-voix de l'opinion publique, le cardinal Napoléon Orsini accusera Clément d'avoir livré les biens d'Église au pillage (É. Baluze, op. cit., m, 239).
G. Villani (op. cit., 1. IX, c. lviii) a attaqué sa moralité : « Il fut, dit-il, luxurieux, si bien qu'on disait ouvertement qu'il avait pour amie la comtesse de Périgord, très belle dame, fille du comte de Foix. f La réclusion, à laquelle la maladie le contraignait, a pu accréditer des bruits fâcheux sur la conduite du pape, pour peu que la comtesse ait fréquenté la Cour pontificale. Les ambassadeurs du roi d'Aragon, très loquaces, ne mentionnent pourtant pas la présence de Brunissende à la Curie. Si elle y avait séjourné et dominé Clément V, ils n'eussent sans doute pas négligé de recourir à ses bons offices dans l'intérêt de leur maître. Les racontars enregistrés par Villani manquent apparemment de vraisemblance, car on sait que le pape aimait les livres de piété, comme en témoigne l'inventaire de sa bibliothèque (F. Ehrle, lac. cit., 80). Au reste, le chroniqueur florentin verse dans la crédulité, quand il rapporte (op. cit., 1. IX, c. lviii) la prétendue consultation d'un nécromancisn par le pape, inquiet du sort d'un de ses neveux qui était mort cardinal : l'augure aurait député aux enfers un quidam qui vit le défunt logé dans un ])alais, mais couché sur un lit de feu; un autre palais était en voie de construction et, d'après les démons, devait servir de demeure à Clément lui-même.
L. Guérard, La succession de Clément V et le procès de Bertrand de Got, vicomte de Lomagne (1318-21), dans Revue de Gascogne, xxxii, 1891, p. 5-20 (rectifications et additions à l'art, cité de F. Ehrle). — H. Hoberg, Die Inventare des papstliclien Scliatzes in Avignon (1314-76), Cité du Vatican, 1944, p. 1-38. — H. Hôrniclie, Die Deselzung der deutschen Bistiimer wdhrend des Pontifikats Klemens V., Berlin, 1919. — W. E. Lunt, Tlie first levy of papal annales, dans American hislorical Review, xviii, 1912, p. 48-64 (publication d'une bulle du 1"' févr. 1306). — Y. Renouard, Les relations des papes d'Avignon et des compagnies commerciales et bancaires de 1316 à 1378, Paris, 1941.
V. La politique de Clément V. — Les affaires politiques du temps créèrent xles obligations à Clément V ; nous examinerons les diverses façons dont il s'en acquitta vis-à-vis de l'Angleterre, de l'Empire, de la Hongrie, de l'Italie, de l' Aragon, de l'Orient, de la France.
1° Rapports avec l' Angleterre. — Connaissant parfaitement les raisons du conflit anglo-français qui découlait du traité signé à Paris en 1259 par S. Louis et qui reposait tout entier sur la question de la vassalité du duc d'Aquitaine, Clément V agit avec une certaine désinvolture, en archevêque de Bordeaux, « mais revêtu de pouvoirs suprêmes ». Il intervint dans les
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conflits locaux, (juancl liien même ils n'intéressaient pas la Juridiction ecclésiastique. Au lieu de s'adresser au roi d'Angleterre, il entra directement en relations avec le sénéchal de Gascogne, l.e S. -Père se rendit parfaitement compte de son impuissance à imposer une solution au conflit franco-anglais et recommanda simplement l'observation du traité de Paris. A son sentiment, les rois d'Angleterre et de France ne pouvaient donner ni la sécurité, ni la paix à la Gascogne; c'est pourquoi le pape se défia d'eux également et afficha de l'indépendance à leur égard (Y. Renouard, Les papes et le conflit anglo-français en Aquitaine, de 1259 à 1337, dans Mél. d'archcol. cl d'hist., li, 1934, p. 258- 92).
Entre Clément et Edouard I*^"^ l'accord régna et profita au roi, qui fut délié, le 29 déc. 1305, des concessions accordées à ses sujets touchant certains droits forestiers et des prérogatives royales, et qui fut débarrassé du primat Winchelsey, coupable d'opposition à son autorité. En août 1306, Edouard reçut l'autorisation de lever une décime sur son clergé. I^'aide précieuse que lui fournit le S. -Siège exasjjéra l'opinion anglaise : un long et acrimonieux réquisitoire contre son ingérence dans les affaires anglaises fut lu au parlement de Carliste (janv. 1307). Le roi sut louvoyer pour calmer l'agitation de la noblesse.
Des heurts se produisirent entre le pai)e et Edouard II à propos de l'exercice du droit de réserve. Une ordonnance du S nov. 1307 prohiba l'entrée eu Angleterre de bulles lésant les droits de la Couronne. Un nonce vint présenter au prince une longue série de griefs auxquels s'associa le clergé anglais. Edouard s'excusa pour la forme. Le mécontentement qu'exi)rimaient ses barons à cause de la faveur accordée à Pierre de CJabaston l'inclina à ne |)as s'aliéner le ))ape. Bien lui advint, car lorsque la guerre civile éclata à cause du favori. Clément dépêcha en Angleterre son vice-chancelier et son camérier afin d'apaiser les troubles (1312). Cette habile conduite lui profita grandement; il put sans difficulté percevoir les annales et pourvoir aux bénéfices ecclésiastiques sis en .\ngleterre, même au profit d'étrangers.
G. MoIIat, La collation des bénéfices ecclésiastiques sous les papes d'Avignon (1305-78), Paris, 1921, p. 228-49. — Th. Rymer, Foedera, convenliones, litterae et cujuscumque generis acta publica inler reges Angliae et alios quosvis imperatores, reges, pontifices, principes vel communitates, Londres, 1816- 20, II, part. L II. — J. Haller, Papsttum und Kirchenreform, I, Berlin, 1903, p. 375-441. — - O. Sayles, The partiament of Carlisle (1307). Some new documents, dans English tiistorical Revietv, Lin, 1938, p. 42.Ï-37. — Chr. Marlowc, Edward II, Londres, 1933. — IL G. Richardson, Clément V and tlie See of Canterbury, dans English historical Review, i.vi, 1941, p. 97-103.
2" Henri VII el l'expédition d' Italie. — Après l'assassinat d'Albert de Habsbourg (1<" mai 130<S), le roi de France intrigua près des princes électeurs pour assurer la dignité impériale à son frère Charles de Valois. L'appui du S. -Siège lui importait au premier chef; c'est pourquoi il le .sollicita dans l'entrevue qui eut lieu à Poitiers. La conduite de Clément \' fut très spécieuse. Il ne se souciait pas d'accroître la puissance de Philippe le Bel qui devenait troji lourde pour luimême et il songeait plutôt à lui opposer un empereur. Suivant ses méthodes coutumières, le pape louvoya. De peur de s'attirer les foudres du roi, il consentit à faire une démarche officielle près des électeurs, mais il évita soigneusement de se compromettre, ne montra pas ses préférences et se borna à recommander le choix d'un personnage dévoué à l'Église et capable d'entreprendre la croisade, sans nommer qui que ce fût (juin 1308). Le cardinal Raiirond de Got, son parent, n'imita pas sa réserve et recommanda délibérément la candidature de Charles de ^'alois à l'archevêque de Co-
nir.T. n'msT. f.t t>k gi^ogr. kcolés.
lognc (É. Baluze, op. cil., m, 97). .Agit-il d'après les ordres de Clément, sur lequel Philippe avait fait pres- , sion, ou de son propre chef? Contrairement à l'opi- I nion émise par \N enck (op. cit., 106) et adoptée par Li- : zerand {Clément V et Pliilippe IV le Bel, 174-75), E. Stengel (Auignon und Rlicns. Forschungcn zur Gescliichle des Kampfcs um dus Recld am Rcicli in der ersten Hàlfle des XIV. Jahrh., 13-15) a cru que la première hypothèse était la plus ])lausible, sous jirétexte que l'initiative ])rise par le cardinal n'eût représenté qu'un « sabotage » de la politique pontificale. Les arguments invoqués par Stengel n'apparaissent pas péremptoires. Les Acta Aragonensia, publiés par H. Finke, démontrent abondamment que les cardinaux poursuivaient parfois une politique dilTérente de celle du pape régnant et favorable aux princes dont ils recevaient des I faveurs. Il vaut mieux avouer notre ignorance. En oct. 1308, Clément V intervint positivement près des électeurs pour leur recommander la candidature de Charles de Valois, mais à ce moment il la savait gravement compromise. Il mit, d'ailleurs, une certaine hâte à confirmer l'élection d'Henri de Luxembourg I (26 juin. 1309) et fixa la cérémonie du couronnement à I S. -Pierre de Rome, à la date du 2 févr. 1312. Lui-même oinilrait de ses propres mains le roi des Romains. L'empressement du pape causa un fort dépit à Philippe le Bel, qui l'exprima en termes amers (Regestum démentis papac V, n. 4302: l'î. Baluze, op. cit.. iir, : 216-26).
l'ne piété réelle non moins que le souci de ses intérêts matériels poussaient Henri VII à se montrer plein de déférence et de soumission à l'égard de l'Église romaine, sans l'appui de laquelle ses entreprises eussent I été vouées à l'échec. Clément, tout le premier, reconj nut ses excellentes dispositions d'âme et apprécia son j intention de jiarticiper à la croisade. Sur le terrain polij tique il y avait désaccord. Le pape entendait disposer I de l'Italie à sou gré. Récemment n'avait-il pas été question d'accorder Pise en fief au roi Jayme II d'Aragon 1 Une expédition romaine risquait de bouleverser la péninsule. Sans doute Clément V avait invité les Italiens à accueillir amicalement un prince qui ne nourrissait que le désir de jouer un rôle jjacificateur (!'='■ sept. 1310), mais agissait-il avec sincérité? Une bulle du 19 août 1310 avait concédé au roi Robert de Naples le rectorat de la Romagne, comme si l'on i)ouvait craindre le retour de cette riche province à l'Empire. La défiance du S. -Père apparaissait dans les serments imi)osés au roi des Romains d'abord à Haguenau, puis plus perceptiblement à Lausanne (11 oct. 1310); Henri avait prêté fidélité à l'Église, confirmé tous les privilèges concédés à celle-ci par ses prédécesseurs, garanti l'intégrité des États pontificaux et promis de n'y exercer aucun acte de juridiction. La présence de légats dans l'armée allemande inspirait-elle confiance ou n'était-ce qu'un i)rétexte pour surveiller les actes du souverain plus enicacement? Henri, plus tard, se plaindra du cardinal .Arnaud de l'augères et j sollicitera son rappel.
! Dans la réalité, malgré ses meilleures intentions, 1 l'entrée de l'empereur en Italie réveilla aussitôt la haine des factions gibelines et guelfes qui désolaient le Iiays. La guerre sévit. Les pires déboires survinrent à Rome. Quand Henri y pénétra, les troui)es napolitaines lui interdirent l'entrée du Borgo et l'accès à la basilique S. -Pierre, oi^i obligatoirement les trois cardi- I naux délégués devaient procéder a'u couronnement impérial. Il fallut conquérir le terrain pied à pied et, l'opération reconnue impossible, sommer les légats de célébrer le sacre au Latran (29 juin 1312).
Des instructions parvenues de la Cour pontificale et communiquées par les consécrateurs enlevèrent ses dernières illusions à Henri VIL Le pape exigeait la conclu-
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sion d'un armistice avec Robert de Naples et la pro- ' messe de ne point prendre les armes contre lui. D'autres conditions parurent inadmissibles à Henri VII, entre autres celle de i)rèter serment de fidélité. Il protesta de son indépendance vis-à-vis du pouvoir de l'Église; bien plus, il déclara le roi Robert coupable de lèse-majesté et déchu de sa couronne (26 avr. 1313). Une ligue fut conclue avec Gênes, Pise, le roi de Trinacrie et les gibelins d'Italie, dans le but d'envahir le royaume de Naples.
Clément V avait le devoir de secourir le vassal de l'Église : une bulle du 12 juin 1313 promulgua l'excommunication contre quiconque attaquerait le roi Robert. Henri VII n'en continua pas moins à réunir une flotte nombreuse afin d'investir Naples. Sa mort inopinée (24 août 1313) favorisa les vues du S. -Père. La décrétale Romani principes (1. II, tit. ix, in Clem.) proclama que les serments prêtés par le défunt tant avant qu'après son couronnement avaient le caractère de fidélité, et la Constitution Pastoralis cura (1. II, tit. XI, c. 2, in Clem.) que Robert de Naples n'était pas justiciable de l'empereur, vu qu'il n'habitait pas l'Empire et dépendait de l'Église. Durant l'interrègne, le pape administrerait l'Empire, en vertu de la suprématie qu'il possédait sur lui. Conformément aux doctrines professées par Clément V, Robert de Naples fut nommé vicaire en Italie le 14 mars 1314 (Regestiim démentis papae V, n. 10321).
Sources. — Les documents concernant les relations de Clément V et d'Henri VII ont été réunis par J. Schwalm, Constitutiones et acla publica..., iv, 2 part., dans M. G. H., sect. IV, Leges, Hanovre, 1906-11. — Les Regesta Imperii, VI, Innsbruck, 1933, rédigés par V. Samanek, sont utiles à consulter. — Une relation de l'expédition romaine a été écrite par Nicolas de Ligny, évéque de Butrinto; v. l'édition insérée dans É. Baluze, op. cit., m, Paris, 1921, p. 491-561.
Travaux. — Fr. Schneider, Kaiser Ileinrich VII., Leipzig, 1928. — H. H. Feine, Die Approbation der Luxemburgisclien Kaiser in ifiren Reclitstormen an der Kurie, dans Zeitsclir. der Savigny-Stiftung fiir Recfttsgeschiciite, Kan. Abt., LViii, 1938, p. 364-97. — M. Thilo, Das Recht der Entscheidung ùber Krieg und Frieden ini Streite Kaiser Heinrichs VII. mit der romischen Kurie, Berlin, 1938. — A. Cutolo, Arrigo VII e Roberto d'Angio, dans Archivio storico per le prouincie napoletane, xviii, 1932, p. 5-30, 31- 155. — R. Davidsohn, Geschictite von Florenz, m, Berlin, 1912. — R. Caggese, Roberto d'Angio e suoi tempi, i, Florence, 1922. — A. Hauck, Kirchengeschichte Deutschlands, v, Berlin, 1911-20.
3° Clément V et la Hongrie. — Dans les premières années du pontificat, plusieurs concurrents briguaient la couronne et occasionnaient des dissensions regrettables et pernicieuses au pays. Le pape jeta son choix sur Charobert et i)our l'imposer s'en remit au cardinal Gentile da Wontefiore. Le légat partit le 19 oct. 1307 et sacra roi le candidat pontifical, à Bude, le 15 juin 1309.
Monumenta Vaticana Hungariae, ii, Acta legationis cardinalis Gentilis (1307-11), Budapest, 1885. — E. Horn, La mission diplomatique d'un franciscain, dans Éludes franciscaines, xxxvii, 1925, p. 405-18 (exposé sans prétention scientifique). — É. Baluze, op. cit., ii, 40-42. — A. de Regibus, Le contese degli Angioini di Napoli per il trono di Vngheria (1290-1310), dans Rivista di storia del diritto italiario, 1934, p. 38-85, 264-305.
4" Le S. -Siège et l'Italie. — En Toscane, le parti guelfe s'étant scindé en deux fractions rivales — les blancs qui se compromettaient avec les gibelins, et les noirs qui jiratiquaient le pur guelflsme — Clément V tenta, sur le conseil du cardinal Napoléon Orsini, de réconcilier ces frères ennemis. Il délégua Guillaume Durant le jeune, évêque de Mende, et Pelfort de Rabastens, abbé de Lonibez, en Toscane, dans la Marche d'Ancône, dans le duché de Spolète, en Romagne, à Pérouse, ii Todi..., avec mission de pacifier ces diverses contrées. Les rapports adressés au pape par les deux |
' nonces — ils partirent le 23 août 1305 et quittèrent > l'Italie vers Pâques de l'année suivante révèlent leur impuissance totale à apaiser les troubles. Proclamaient-ils des trêves, personne ne les observait. Florence même et Lucques se refusaient à cesser le siège de Pistoie, refuge des blancs. Constatant l'incapacité des nonces à faire respecter ses ordres. Clément V leur substitua Napoléon Orsini. Le choix de ce personnage, connu pour ses sympathies gibelines, était peu heureux. Les Florentins lui interdirent l'entrée de leur ville et ne levèrent pas le siège de Pistoie. Ils manifestèrent leur étonnement que, contrairement à une longue tradition, l'Église ne soutînt pas leur cause. A Bologne, le légat ne tarda pas à se rendre odieux — le 22 mai 1306, la foule se répand dans les rues et pousse des cris séditieux : « Mort au cardinal! mettons le feu à sa maison. » On lui reprochait ses liaisons avec les blancs et les comtes de Panico. Réfugié à Imola, Orsini cita les officiers de la ville à venir justifier leur conduite et, après avoir constaté leur absence, prononça l'excommunication. Les Florentins et les Bolonais ne laissèrent point tranquille le légat et, par leurs menées, l'obligèrent à gagner Arezzo où il échoua encore.
Les mémoires rédigés par Guillaume Durant et Pelfort de Rabastens, des lettres et divers actes relatifs à leur mission ont été publiés par R. Davidsohn, Forschungen zur Geschichte von Florenz, ni, Berlin, 1901, p. 287-321; E. Gôller, Zur Geschichte der italienischen Légation Durantis des Jiingeren von Mende, dans Rômische Quartalschrift, xix, 1905, p. 14-24; Schûtte, Vatikanische Aklenstiicke zur italienischen Légation des Duranti und Pilefort, dans Beitràge zum Osterprogramm 1909 des kônigl. kathol. Gymnasiums zu Leobschiitz. — ,\. Veronesi, La legazione del cardinale Napoleone Orsini in Bologna nel 1306, dans Atti e memorie delta Reale deputazione di storia patria per le provincie di Romagna, III« série, xxvii, 1910, p. 79-133. — V. Vitale, // dominio delta parte guelfa in Bologna ( 1280-1327 ), Bologne, 1901, p. 103-05. — J. Huyskens, Kardinal Napoléon Orsini, Marburg, 1903. — R. Predelli, / Zifcri commemoriale delta repubblica di Venezia, Regesti, i, Venise, 1876-96, p. 278-99 (récit du cardinal Orsini envoyé au doge).
Si Clément V avait paru adopter en Toscane une politique gibeline, c'est qu'il craignait les visées des marquis d'Esté sur Bologne. Jugeant les noirs incapables de les combattre victorieusement, il s'était allié occasionnellement avec les blancs, plus puissants que leurs adversaires. De même, il appréhenda les projets trop ambitieux des Florentins.
Au sujet de Ferrare, le pape déploya une rare énergie. A la suite de la mort d'Azzo d'Esté (31 janv. 1308), ses frères Aldevrandino et Francesco disputèrent son héritage à leur neveu naturel Fresco. Une guerre s'ensuivit entre les rivaux et tourna à l'avantage du jeune homme. Le marquis Francesco se plaignit au S. -Siège. Clément V n'ignorait pas que Fresco n'avait triomphé que grâce aux secours envoyés par les Vénitiens. Il y avait danger à perdre le Ferrarais où, pour prix de son intervention, la République réclamait déjà une cession de territoire. Le pape envoya en Haute-Italie deux nonces, chargés d'une part de se faire livrer Ferrare par Fresco et, de l'autre, d'obtenir le retrait de la garnison que Venise y entretenait. N'ayant point été écoutés, les deux envoyés constituèrent une armée qui rentra par surprise à Ferrare (5 oct. 1308). Le succès remporté fut vite compromis : les \'énitiens, auxquels Fresco avait abandonné tous ses droits, harcelèrent I tellement les troupes de l'Église que celles-ci capitulèrent (déc. 1308).
Clément V désavoua la capitulation, excommunia les Vénitiens et ordonna de prêcher la croisade contre eux. Le cardinal .\rnaud de Pellegrue réussit à rentrer dans P'errare (27-28 août 1309), après le massacre des I N'énitiens.
CLÉMENT V
Loin rl'implorcr son pardon, la Fiépubliquo continua la guerre. De nouvelles sanctions prises par le S.- Siège ne tardèrent pas à ruiner son commerce. La paix se signa en L313 et replaça Ferrare sous la tutelle de l'Église. Il ne restait plus qu'à bien gouverner une cité turbulente, inconstante et toujours prête à la sédition. Le vicomte de Bruniquel, nommé vicaire général le 10 mai 1310, se fit détester. Le meurtre de Francesco d'Esté (24 août 1312) acheva d'exaspérer la population. Clément V préféra céder le vicariat au roi Robert de Naples. Son initiative ne porta pas de fruit, et les otliciers napolitains soulevèrent l'aversion contre eux; en 1317 ils seront chassés et les marquis d'Esté rappelés.
B. Fontana, Documenti vaticani di un plébiscita in Ferrara nel principio del secolo XIV e deW idea deW indipendenza italiana nelle mente dei romani pontifici, Ferrare, 1887 (texte du serment de fidélité prêté par les Ferrarais à Clément V en 1310). — R. Predelll, I libri commemoriali délia repiibblica di Venezia, Reyesti, Venise, 1876-96. — G. Soranzo, La guerra fra Venezia e la Santa Sede per il dominio di Ferrara (1308-13), Città di Castello, 1905. — A. F.itel, />er Kirchenstaat unter Klemens V., Leipzig, 1907.
Les parents ou alliés de Clément V, comme Raymond Athon d'Aspet, Bertrand de Got, Arnaud Bernard de Pressac et Bertrand de Savignac, préposés aux rectorats de la Romagne, de la Marche d' Ancône, de Massa Trabaria, de Città di Castello et d'Urbino, de la Campanie et de Spolète, ou ne résidèrent pas ou exercèrent peu habilement leurs charges. Leur qualité d'étrangers leur aliéna la sympathie publique. Raymond Athon d'Aspet périt tragiquement aux environs de Modène. L'escorte bolonaise, qui l'accompagnait pour effectuer le transfert d'une somme importante de florins, fut exterminée; les agresseurs lui firent subir à lui-même un cruel supplice : après lui avoir tranché la tête, des Modénols traînèrent dans les rues de leur cité son cadavre attaché à la queue d'un roussin (É. Baluze, op. cit., ii, 93, 100).
Dans le Patrimoine de S. -Pierre l'absence de la papauté eut des répercussions désastreuses. Des tyrans, grands ou petits, cherchèrent à se tailler des seigneuries aux dépens de l'État pontifical. Clément V eut le tort de confier les fonctions de recteur à. des compatriotes qui, au lieu de pacifier le pays, ne cherchèrent qu'à s'enrichir et à exciter contre eux la haine publique. Amanieu d'Albret reçut des pouvoirs exorbitants; autorisé à disposer des recettes, il fut dispensé de rendre des comptes! Aussi se permit-il de pressurer ses administrés. Exaspérés, ceux-ci lui firent opposition. Afin de les soumettre, Amanieu d'Albret imagina de recourir aux gibelins, ce qui détermina les guelfes à prendre les armes. L'imprudent recteur s'aperçut trop tard de la méprise qu'il avait commise et réclama son rappel en 1311. Son successeur, Gailhard de Faugères, ne se rendit pas en Italie et se choisit pour lieutenant Bernard de Coucy, qui acheva, par sa politique gibeline, de mettre la province à feu et à sang. Forteresses et châteaux que possédait l'Église ne tardèrent pas à tomber entre les mains de tyrans locaux. Par malheur, les Romains profitèrent de l'anarchie qui régnait partout pour arrondir leurs domaines au détriment du S. -Siège : tour à tour Toscanella, Amelia, Vetralla et autres localités reconnurent leur juridiction. Clément V exigea, en vain, la restitution du bien de l'Église (27 janv. 1313). Bref, à sa mort, le Patrimoine se trouva en proie à la guerre civile et à la sédition.
-M. .\ntonelli, Vna relazione del vicario del Patrimonio a Giovanni XXII in Avignone, dans Archiuio délia reale Società romana di .iloria patria, xvm, 189,5, p. 447; Una ribellione conlro il vicario del Patrimonio, ibid., XX, 1897, p. 178; Vicende délia dominazione pontiftcia nel Patrimonio di San Pietro in Tuscia dalla traslaztone délia S. Sede alla restau-
razione delV Albornoz, ibid., xxv, 190.3, p. .355-67; Fstratti dei registri del Patrimonio del secolo Jirv, ibid., xli, 1918, p. 59-85 (comptes de Pierre (iuilhem et de Bernard de Coucy).
5° Relations avec ['Aragon. — A lire les dépêches des ambassadeurs aragonais accrédités à la Cour pontificale. Clément V n'aurait pas tari de louanges àl'adresse de Jayme II et n'aurait parlé de lui que les larmes aux yeux. Certes, le pape entretint les meilleurs rapports avec le souverain : il lui accorda des décimes pour continuer l'extermination des Sarrasins qui peuplaient encore la péninsule Ibérique, lui assura l'héritage des templiers au profit des hospitaliers et usa du droit de réserve afin que le clergé lui fût entièrement soumis. Mais Clément était spécieux. La maison d'Aragon cherchait, au xiv^ s., à agrandir sa sphère d'influence en Italie. Déjà l'une de ses branches régnait, depuis les Vêpres siciliennes (1282), sur l'île de Trinacrie. Jamais le pape ne reconnut la spoliation perpétrée au détriment des Angevins, ses vassaux, et se montra constamment hostile à Frédéric IL II sut gré à Jayme II de ne point le seconder dans les opérations militaires décidées contre Robert de Naples, d'un commun accord avec Henri VII. Quand des négociations s'ouvrirent au sujet de la cession de Pise à Jayme II, le pape eut l'art de les prolonger outre mesure jusqu'à ce qu'elles devinssent inutiles. Il ne lui concéda même pas la faveur instamment réclamée d'être représenté par un Aragonais dans le Sacré-Collège.
J. Vincke, Der Kampf Jakobs II. und Aljons IV. uoit Aragon uni einen Landeskardinal, dans Zeitschr. der Savigny-Stiflung fur RechtsgeschicMe, Kan. Abt., xxi, 1932, p. 1-20. — H. Finke, Acta Aragonensia, Berlin, 1908-25, 3 vol. — E. Berger, Jacques II d'Aragon, le S.-Siège et la France, dans Journal des savants, 1908, p. 281-94, 348-59.
6" Clément V et l'Orient. — Le pape songea-t-il sérieusement à organiser une croisade? Quoique son bullaire abonde en prescriptions à ce sujet, M. Lizerand (op. cit., 293-303) a penché pour la négative et traité l'activité pontificale « d'effort littéraire ». Ses arguments sont loin d'être péremptoires, tant la personnalité du pape demeure toujours mystérieuse. Cependant l'on peut relever à son actif plus qu'un effort littéraire. En 1308, il confia la surveillance de la Méditerranée orientale aux Hospitalievs, qui armèrent effectivement une flotille destinée à arraisonner les navires suspects de contrebande. La même année il ijrohiba tout commerce avec l'Égypte. Grâce à un prêt de 90 000 florins avancés par le pape. Foulques de Villaret prépara une expédition contre l'île de Rhodes et s'en empara le 15 août 1310. Cet exploit permit aux Hospitaliers de barrer la route maritime d'Asie Mineure aux bâtiments de guerre ou de commerce.
Fr. Heidelberger, Kreuzzugsversucbe um die Wende des XIII. Jahrh., Berlin, 1911, p. 24-62.
Auparavant les événements survenus à Chypre créèrent de graves soucis à Clément V : à la suite d'une révolution de palais (26 avr. 1306), Henri II de Lusignan avait été renversé du pouvoir et Amaury, prince de Tyr, auquel les conjurés l'avaient attribué, avait sollicité la sanction pontificale à la dépossession de son frère. Le pape mesura l'étendue du danger qui menaçait la chrétienté dont le petit royaume constituait un des derniers remparts contre les Turcs. Suivant sa méthode favorite. Clément ne se pressa point de se prononcer et chargea Nicolas, archevêque de Thèbes, et un de ses chapelains, le gascon Raymond de Piis, de porter une décision (23 janv. 1308). En réalité Raymond prit seul la direction des affaires, mais embarqué tardivement à Marseille il n'aborda que le 3 janv. 1310 à Rhodes. De nouveaux incidents com-
pliquèrenlsa mission : Amaury avait déporté Henri II en Arménie, chez son beau-frère Oschin. Le nonce se flatta de faire signer un pacte entre les deux frères, suivant lequel Amaury se contenterait de gouverner le royaume de Chypre, moyennant le don d'une somme d'argent importante. L'assassinat d'Amaury (5 juin 1310) obligea le nonce à se rendre de nouveau en Arménie, afin d'obtenir la libération d'Henri II, détenu en captivité. Après des pourparlers nombreux et parfois orageux, un traité fut signé, le 4 août, entre le roi, prisonnier, et la veuve d'Amaury. Le nonce, assisté du légat Pierre de Pleine-Cassagne, n'était pas au bout de ses peines, car le roi d'Arménie complotait de garder Henri II après avoir assuré la libération de sa sœur, la princesse de Tyr, qui servait d'otage. L'évasion d'Henri II débrouilla la situation inopinément et lui permit de reprendre le pouvoir.
Ch. Perrat, Un diplomate gascon au lï/P ' s., Raymond de Piis, nonce de Clément V en Orient, dans Mél. d'archéol. et d'hist., XLiv, 1927, p. 35-90 (en appendice, l'auteur a imprimé un rapport du nonce sur sa mission adressé au cardinal Rufïat). — De Mas-Latrie, Ilist. de Vile de Chypre sous le règne des i>rinces de la maison de Lusignan, Paris, 1852-61.
Clément V donna une véritable impulsion à l'évangélisation des masses païennes peuplant l'Orient et l'Extrême-Orient. 11 répondit aux vœux ex])rimés par Raymond Lull à l'occasion de la convocation du concile de Vienne, en créant des chaires d'hébreu, de syriaque et d'arabe dans six universités. Ainsi les futurs missionnaires seraient mieux préparés à leur ministère et pourraient entrer plus facilement en contact avec les poijulations qu'ils visiteraient. Rien n'égale le développement du christianisme en Chine à cette éiioque. Jean de Montecorvino déploya un zèle si intensif que le pape le désigna comme archevêque de Pékin et lui donna d'abord sept, puis dix suffragants (1312). Vers 1314, les frères mineurs |)ossédaient jusqu'à cinquante couvents en Chine.
Heyd, Hist. du commerce du Levant au Moyen Age, ii, Paris, 1885. — Delaville-Leroux, La France en Orient au -V/F« .S'., Paris, 1885; Les hospitaliers en Terre sainte et à Chypre, Paris, 1904. — G. Gohibovich, Biblioteca biobibliografica délia Terra santa e delV Oriente jrancescano, Quaracchi, 1920, m.
7" Clément V et Philippe le Bel. — La vieille thèse de la servilité du pape vis-à-vis du roi de France connaît encore des partisans, tel Élisabeth Kraacl<, auteur d'une dissertation intitulée Rom oder Avignon? Die rômische Frage iinter der Pàpsten Clemens V. imd Johann XXII., Marbourg, 1928. Personne ne nie que Philippe le Hel n'ait cherché à peser sur la volonté pontificale, mais d'excellents connaisseurs du xiv s., comme Schneider et E. Stengel, ont réagi contre l'opinion longtemps accréditée. En dépit de certains racontars colportés par des contemporains mécontents des actes de Clément \', il semble plus conforme à la réalité de se représenter celui-ci comme un homme prudent, craintif certes, ennemi des décisions cassantes, mais habile temporisateur, souple, capable de profiter des moindres circonstances pour se libérer de la pression exercée sur lui par le roi, à propos surtout du procès de Honiface VIII et de celui des Templiers. Nous n'exposerons pas ici les phases diverses des deux célèbres affaires (v. les art. Honiface VIII et Templiers); nous nous bornerons à débrouiller, autant que faire se peut, quelques problèmes embarrassants qu'elles posent.
La liquidation du procès de Boniface VIII a scandalisé certains historiens. La bulle Rex gloriae virliilum (27 avr. 1311), innocentant Philippe le Bel et déclarant qu'un zèle bon et juste — nos boniim pronuncinmus. nique jnslnnr (Ref/rslum. n. 7501) l'avait
mft, leur a paru un acte de lâcheté et d'ignominie (F. ' Rocquain, La papauté au Moyen .Age, Paris, 1881, ; p. 287; Ch.-V. Langlois, dans VHisi. de France de Lavisse, m, II« part.. 173). De récents auteurs (V. Martin, Les origines du gallicanisme, Paris, 1939. p. 197) et Levis-Mirepoix (Philippe le Bel, Paris, 1936) i ont cherché à reviser des jugements aussi excessifs. Si la personnalité du roi de France demeure enveloppée de mystère, on ne peut nier qu'existaient en lui une piété profonde et un réel désir de servir l'Église. Des témoins de qualité, les cardinaux Napoléon Or.sini, Jean le Moine, Pierre et Jacques Colonna, Landolfo Brancacci, Bérenger Frédol, ont loué les intentions du prince au cours des auditions qui eurent lieu à Avignon en avr. 1311. Sans doute ils lui étaient dévoués, mais il faut reconnaître que les contemporains avaient ■ conçu une fâcheuse opinion sur les mœurs, la foi et la j légitimité de Boniface VIll; dès lors Philippe le Bel a I pu, en dehors de motifs politiques, entrer en différend i avec lui par « scrupules de conscience ». L'abbé de S.-Médard, envoyé en mission à Rome en 1295, l'avait mis au courant des « erreurs, horreurs et héré.sies » que l'opinion attribuait, même en Italie, au Souverain i pontife. D'après ses dires, cinq membres du Sacré- ! Collège, qui n'étaient pas entrés en conflit comme les Colonna avec Boniface VIII, avaient sollicité l'inter- 1 vention de Philippe le Bel en faveur de la « Ste Église I de Dieu »; ils ne reprochaient pas au pape son liberti- I nage ou son incrédulité, mais sa violence. Enfin, les défenseurs de sa mémoire agissent de façon surprenante : au lieu de prouver la fausseté des accusations qu'ils réprouvent, on les voit user d'arguties et de subtilités juridiques et plaider la non-recevabilité des témoins à charge. Clément V pouvait donc, afin de suspendre un procès qui s'éternisait, donner une satis- ! faction au roi de France, en blanchissant la conduite ! de celui-ci et en l'attribuant « à sa ferveur pour la foi catholique ». Sur un point essentiel, il réduisit à néant, ; avec habileté, la thèse suivant laquelle Benoît Caetani aurait été un intrus; la bulle de canonisation de Célestin V (5 mai 1313) lui enleva toute base plausible, car elle légitimait l'élection de Boniface VIII et la validité de la renonciation de son prédécesseur, en déclarant celui-ci saint sous le nom de Pierre de Morrone.
Des traits d'indépendance sont incontestables chez Clément V. Lorsque Guillaume de Plaisians ose le prendre à parti dans le consistoire tenu à Poitiers en I 1308 et s'efforce d'imposer la condamnation des Tem- I pliers, le pape se raidit contre les menaces proférées à I son adresse : « Saint-Père, Saint-Père, disait l'agent j royal, faites vite; autrement le roi ne pourrait s'em- I pêcher et, s'il le pouvait, ses barons ne pourraient 1 pas s'empêcher et, si ses'barons le pouvaient, les peuples de ce glorieux royaume ne pourraient pas s'em- 1 pêcher de venger eux-mêmes l'injure du Christ... i .\gissez donc, agissez. .\ut rement il nous faudrait vous i parler un autre langage. » (iilles .Aycelin, archevêque I de Narbonne, ajouta avec plus de i)erfidie : « Le prélat I qui néglige d'étoufi'er l'erreur, c'est comme s'il s'en î rendait coupable ■> (Ch.-\'. Langlois, dans le Journal des savants, 1908, p. 429).
La résistance de Clément V fléchit par la suite sous la pression formidable que les ministres de Philippe le Bel exercèrent sur lui et par crainte de la poursuite I du procès de Boniface VIII. Toutefois le i)ape ne I condamna pas les Templiers et se limita à les supprimer par voie de provision; de [)lus, leurs biens échurent aux Hospitaliers de S. -Jean de Jérusalem, sauf i dans les royaumes d'Aragon, de Castille, de Portugal i et de Majorque où ils passèrent aux mains des ordres ! nationaux en lutte contre les Sarrasins. Si le roi de I France avait poursuivi la ruine de l'ordre dans le but
CLÉMENT
CLÉMENT VI
de s'enrichir de ses dépouilles et de remédier à sa détresse financière, la décision prise au concile de Vienne dut cruellement le surprendre.
VI. Mort du pape. — Une maladie ditïicile à définir — les textes mentionnent une discrasia, c.-à-d. la fièvre — affligea Clément V pendant toute la durée de son pontificat et explique en partie ses actes. Le 30 août 1306 son état devint si grave que son entourage lui cacha la mort du vice-chancelier et qu'aucun cardinal, sauf quatre de ses parents, ne lui rendit visite. En déc, la fièvre le tenaillait encore. Au roi d'Angleterre qui s'inquiétait de sa santé, le malade annonçait, le 22, qu'il était entré en convalescence. A Philippe le Bel, il écrivait : « La force du mal a été telle qu'elle m'a presque conduit aux portes de la mort > (É. Baluze, op. cit., m, 61). Le 2 janv. 1307, son état étant devenu plus satisfaisant, il fixa aux cardinaux le 8 comme date de réception. A partir de 1309, les crises se répétèrent à de plus brefs intervalles. En 1313 et en 1314 le mal empira. Clément V s'imagina qu'il éprouverait quelque soulagement dans un changement d'air et songea à regagner sa terre natale. La soufl'rance le terrassa en route et occasionna sa mort, le 20 avr. 1314, vers l'aurore, à Roquemaure (Gard). Son corps fut transporté à Uzeste (Gironde), où le cardinal Gailhard de la Mothe lui fit ériger un tombeau. Le chroniqueur Pépin rapporte que le cadavre fut à demi brûlé par la chute de cierges durant une nuit (É. Baluze, op. cit., ii, 47, 93, 170, 230; J. de Laurière et E. Miintz, Le tombeau de Clément V à Uzeste, dans Mém. de la Soc. des antiquaires de France, vin, 1887-88. p. 275-92).
BuLLAiRE. — Le bullaire de Clément V a été édité par les bénédictins du Mont-Cassin, Regestum démentis papae V ex Vaticanis archetypis... nunc primum edilum cura et .•studio monacliorum 0. S. B., Rome, 1884-92, 8 vol. Il est loin d'être complet et ne contient pas les lettres secrètes qui ont été perdues. — É. Baluze (op. cit., m) a publié bon nombre de ses lettres, mais les a mal datées parfois. Victime d'une erreur qui lui est commune avec la plupart des érudits du xvn« et du xviii« s., il compta les années du pontificat à partir du jour de l'élection et non à partir du couronnement qui eut lieu le 14 nov. 1305; cf. N. de Wailly, Des recherches sur la véritable date de quelques bulles de Clément V, dans l'Auxiliaire catholique, i, 1845, p. 137-46.
Numismatique. — La réédition de Baluze (i, 585-86) donne la reproduction des monnaies de Clément V.
Travaux. — Il manque encore une bonne biographie du pape. La bibliographie assez considérable qui le concerne a été dressée par G. Lizerand (Clément V et Philippe le Bel, Paris, 1910), mais elle se signale par des inexactitudes. Les rectifications et additions qui s'imposent ont été insérées dans la 9" éd. de G. Mollat. Les papes d'Avignon, Paris, 1950. Le livre de C. Wenck, Clemens V. und Heinrich VIL, Halle, 1882, a toujours conservé sa valeur. Quant à celui déjà cité de G. Lizerand, les erreurs de dates y sont fréquentes; l'ou- \Tage doit être utilisé avec beaucoup de prudence; les textes édités en appendice pèchent par de mauvaises lectures.
G. Mollat.
13. CLÉMENT VI, pape (7 mai 1342-6 déc. 1352). L Origine et études. IL Sermons. III. Honneurs ecclésiastiques. IV. L'archevêché de Rouen. V. Le cardinalat. VI. L'élection pontificale. VIL Le chef de l'Église : 1» La centralisation de l'Église. 2" La fiscalité. 3° La Cour pontificale. 4» Clément VI et l'art. VIII. Principaux événements : 1° La peste de 1348. 2"> Les Juifs et les flagellants. 3° Le jubilé à Rome en 1350. IX. La discipline ecclésiastique. X. Le diplomate : l» Relations avec les rois de Majorque et d'Aragon. 2" Relations avec le roi de Castille. 3" La guerre de Cent .\ns. 4" Conséquences de la guerre de Cent Ans en Angleterre. 5° Clément VI et la France. 6» Clôture du conflit de l'Église et de rEmi)ire. 7" La politique italienne. 8" La question d'Orient. XL La mort.
L Origine ht iîi udes. — Cleineiii \ 1 était le becoiid Ills de Pierre Roger, qui devint seigneur de Rosiers
d'Egletons (Corrèze) en 1333, et de Guillemette de Mestre. Il naquit en 1291, à Maumont (Corrèze), et reçut lors de son baptême le nom de Pierre. Dès l'âge de dix ans, ses parents le firent entrer au monastère bénédictin de La Chaise-Dieu (Hte-Loire). L'abbé et Pierre de Mortemart l'envoyèrent à Paris étudier la théologie. Lui-même nous a renseigné sur le lieu de sa demeure; c'était rue du P'ouarre où il vécut en com- Ijagnie de Guillaume Court.
La maîtrise en théologie lui fut octroyée par faveur jjoiitificale, sur l'intervention du roi Charles le Bel, le 23 mai 1323. Pierre Roger commenta le quatrième livre des Sentences de Pierre Lombard, glosa la Constitution de Jean XXII, Quia qiwrumdam mentes, prit part à des joutes théologiques avec François de Meyi ronnes et Pierre Auriol, batailla contre le nominalisme j et le Defensor pacis de Jean de Janduii et de Marsile de Padoue. Sa passion pour les livres était si intense qu'il ne pouvait en être longtemps sépare. Sa culture était très variée et s'étendait aux Pères grecs et latins autant qu'aux auteurs modernes. Ses préférences allaient principalement à S. ,\ugustin, puis à S. Grégoire le (Irand, à S. Bernard et à S. Thomas d'Aquin dont il vantait avec admiration la lumineuse clarté. Parmi les auteurs profanes, il fréquenta Valère Maxime, Cassiodore et Sénèque. Inutile d'ajouter qu'il connaissait parfaitement la Ste Écriture : toutefois celle-ci n'avait d'attrait pour lui que parce qu'elle lui fournissait des textes servant à justifier ses artifices oratoires. D'exégèse on ne trouve nulle trace chez lui, pas plus d'ailleurs que chez ses contemporains.
Ê. Baluze, Vitae paparum Auenionensium, éd. G. Mollat, Paris, 1914-27, i, ii (cf., appendice du t. ii, l'arbre généalogique des Rosiers). — E. Roux, Les Auvergnats en Provence. Les papes d'Avignon Clément VI et Grégoire XI, dans Almanacli de Brioude, 1943, p. 11-48 (en hors-texte, portraits des deux pontifes peints à Rome en 1770 et conservés dans l'église d'Agnat). — E. Chatelain-H. Denifle, Chartularium universitaiis Parisiensis, ii, Paris, 1889-97. — F. Micolon, Un frère de Clément VI : Guillaume Roger de Beaufort,
j vicouite de la Mothe, Brioude, 1936. — P. Fournier a publié une courte biographie de Clément VI dans //. L. Fr., xxxvii, 1938, p. 209-38. M. -II. Laurent, Guillaume des
' Rosières et la bibliollièque pontificale à l'époque de Clément VI, dans Mél. A. Pelzer, Louvain, 1947, p. 579-603. — A. Maier, Der literarische Nachlass des Petrus Rogerii (Clemens VI.) in der Borghesiana, dans Recherches de théol. ancienne et médiévale, xv-xvi.
IL Sermons. — Pierre Roger dut moins la célébrité à sa science théologique qu'à son talent d'orateur. Les chroniqueurs sympathiques ou antipathiques à la lignée des papes d'Avignon le tenaient pour un grand I prédicateur. Un auditeur de marque, l'empereur I Charles IV, demeurait encore sous le charme de sa j parole, quand il écrivait ses mémoires. 1 Pierre Roger prêcha beaucoup. Nous possédons enj core près de quatre-vingt-dix de ses sermons, panégyriques ou discours.
On trouvera l'énumération de ceux-ci dans G. Mollat, L'œuvre oratoire de Clément VI, dans Archives d'hist. doctr. et litt. du Moyen Age, ni, 1928, p. 239-274. — Schmitz, Un sermon inconnu de Pierre Roger (Clément VI) : Le carême selon S. Benoît, dans Revue hénéd., XLiv, 1932, p. 71- 74; Les sermons et discours inédits de Clément VI, ibid., XLi, 1929, p. 15-34. — H. Laurent, Pierre Roger et S. Thomas d'Aquin, dans Revue thomiste, nouv. série, xiv, 1931, p. 157-73 (donne le texte des sermons sur S. Thomas).
Les sermons de Pierre Roger sont tous conçus sur un plan uniforme, suivant la stricte méthode scolaslique. Leur contexture n'a rien d'original et répond aux règles proposées aux clercs dans le traité De dilutidionc sermonuin. Le prédicateur se i)laisait en explications de mots, en applications morales, en divisions et subdivisions subtiles, en raisonnements s'enchai- I naut hannonieuseinenl et pitlorcsquemenl de façon
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à forcer l'attention des auditeurs, voire à les fatiguer à la longue, en assonances multiples et savamment combinées. Sa doctrine n'offre rien de saillant et constitue comme une synthèse de l'enseignement universitaire de son époque et comme l'expression de l'opinion moyenne, empreinte de prudence et de sagacité. L'orateur n'hésite pas à censurer les mœurs ecclésiastiques de son temps et dépeint les clercs dévorés par l'ambition, adonnés à des pratiques superstitieuses, pétris d'avarice, incapables dans leurs sermons de dire la vérité.
Les discours prononcés durant son pontificat offrent un intérêt majeur : ils abondent en allusions à des faits contemporains que l'on chercherait vainement ailleurs. Les événements politiques importants y sont mis en relief. Le pape, en outre, parle familièrement en consistoire aux cardinaux et leur livre ses des- | seins intimes ainsi que les raisons secrètes de ses décisions. Il s'y révèle souvent habile diplomate, sait flatter les ambassadeurs qui l'approchent et envelopper ses refus de jolies consolations. A l'occasion^ la franchise ne lui est pas étrangère : aux mandataires du versatile Louis de Bavière qui présentent sa soumission est posée une sorte d'ultimatum : « Nous vous le disons : choisissez aujourd'hui ce qui vous plaît. »
III. Honneurs ecclésiastiques. — La possession de bénéfices permit à Pierre Roger de mener une vie studieuse : ce furent les prieurés de S.-Pantaléon, en Corrèze, de Savigny au diocèse de Lyon et de S.- Baudil dans celui de Nîmes (24 avr. 1324). La riche abbaye de Fécamp (23 juin 1326) lui garantit d'abondants revenus. Jean XXII la lui retira pour l'élever sur le siège d'Arras, le 3 déc. 1328. Le 29 janv. 1329, il lui concéda la faculté de recevoir la consécration épiscopale d'un prélat de son choix. Quelques mois après, le 24 nov., il le nommait archevêque de Sens.
La faveur pontificale eut sans doute pour origine le renom d'orateur que Pierre Roger s'était acquis. Quand Philippe VI de Valois convoqua, au château de Vincennes, une assemblée des prélats et des barons du royaume pour le 7 déc. 1329, afin de porter remède aux conflits de juridiction, l'épiscopat français ne crut pas mieux faire qu'en confiant à l'archevêque de Sens la défense de ses droits. Le choix s'annonçait judicieux, car son porte-parole jouissait de la confiance du prince, qui l'avait envoyé en Angleterre, en 1328, avec Bouchard de Montmorency, citer Édouard III à prêter hommage en raison du duché d'Aquitaine. L'Anglais fit attendre sa réponse. Pierre Roger, qui la rapporta en France, reçut mandat de saisir le duché jusqu'à la prestation d'hommage. Le texte du discours qu'il prononça à Vincennes le 22 déc. a passé tout entier dans le Libellas de Pierre Bertrand super juridictione ecclesiastica et temporali (la meilleure édition est celle de Pithou : Les libertés de l'Église gallicane, éd. Durand de Maillane, m, Paris, 1771, p. 460-79).
L'orateur, qui puisa sa doctrine dans le traité De origine jurisdictionum de Durand de Saint-Pourçain, enveloppa ses raisonnements dans des phrases sonores, avec une habileté consommée. Tout en flattant Philippe VI, il soutint la thèse de la supériorité de la juridiction spirituelle sur la temporelle ex]30sée jadis dans la bulle Unam sanctam, pourtant désavouée par Clément V, mais il eut soin de rester dans les généralités et de ne point entrer dans des détails scabreux. Son long discours impressionna vivement le roi, qui laissa les choses en l'état.
Le 14 déc. 1330, Jean XXII récompensait le défenseur des droits de l'Église par le don de l'archevêché de Rouen, aux revenus beaucoup suijérieurs à ceux de Sens.
J. Lestocquoy, Les éuèques d'Arras, dans Mémoires de la i Commission départ, des monuments historiques du Pas-de- \
Calais, iv. — H. Bouvier, Ilist. de l'Église et de l'ancien archidiocèse de Sens, ii, Paris, 1906. — O. Martin, L'assemblée de Vincennes de 1329 et ses conséquences. Étude sur les conflits entre la juridiction laïque et la juridiction ecclésiastique au XIV' s., Paris, 1909, p. 124-49; l'auteur a longuement analysé le discours de Pierre Roger.
IV. L'archevêché de Rouen. — Durant son épiscopat à Rouen, c.-à-d. de 1330 au 18 déc. 1338, Pierre Roger déploya une rare activité dans des domaines bien dilîérents, comme la prédication, la théologie et l'art diplomatique, sans négliger ses devoirs de pasteur. La papauté le mit à contribution autant que Philippe VI, dont il devint conseiller. En 1330, il assiste aux pourparlers qui ont lieu au bois de Vincennes avec des délégués anglais au sujet de l'Aquitaine et qui se terminent le 8 mai par la signature d'une convention I (E. Déprez, Les préliminaires de la guerre de Cent Ans, Paris, 1902, p. 58-59). Quand Jean XXII émet une opinion contestable sur la vision béatiflque, Philippe VI s'émeut; Pierre Roger est chargé de le calmer et de lui montrer les textes qu'a rassemblés le pape. En 1333, il fait partie de la commission qui examine les opinions suspectes émises par Thomas Walleis et Durand de Saint-Pourçain, et se rend auprès du roi pour légitimer la condamnation des articles extraits de leurs ouvrages (H. L. Fr., xxxiv, 590-602).
En févr. 1332 Pierre Roger se trouvait à Avignon et prêchait dans la chapelle pontificale le 1'^'' dimanche de carême (8 mars). A cette époque, il dirigeait l'ambassade venue pour traiter de la croisade. Le 19 févr., il avait exposé les projets de Philippe de Valois en consistoire (G. Mollat, op. et toc. cit., 247, 255). Toutes les requêtes royales n'ayant pas été agréées, de nouvelles offres, conformes aux conditions stipulées par Jean XXII, furent présentées entre le l" août 1332 et le 24 mai 1333. Cette fois, Pierre Roger, muni de la procuration du roi de France délivrée les 20 et 22 mars, fit connaître, avec ses collègues, l'engagement que prenait celui-ci d'assumer le commandement du saint voyage ou de se faire suppléer par le dauphin, et de consacrer aux frais de l'expédition le produit total des décimes levées dans la chrétienté pendant six ans. Le 10 juill., il débita un discours en consistoire {ibid., 258). Le 26 juill., une bulle instituait le roi capitaine général de la croisade (G. Mollat, Lettres communes de Jean XXH, xiii, n. 61202). Jean XXII décréta en outre que l'archevêque de Rouen la prêcherait toutes les fois que le prince l'en requerrait et il le mandata avec le métropolitain de Sens pour surveiller la gestion des fonds nécessaires au financement du ])assage outre mer (8 et 16 sept.; G. Mollat, Lettres communes de Jean XXII, n. 61415, 63872). Il autorisa aussi le prélat à se croiser le 20 sept. (ibid., n. 61455).
Le l^"^ oct. 1333, sur un grand échafaud dressé au Pré-aux-Clercs, Pierre Roger « prescha, devant tous les prélaz du royaulme et grand partie dez barons, du saint voyage d'oultremer » (Chronique parisienne anoni/me, dans Mént. de la Soc. de l'itist. de Paris, x, 1884, p. 154). A la suite de la cérémonie, Philippe VI prit la croix. Le 31 juill. 1335, l'archevêque de Rouen parla encore (E. Déprez, op. cit., 99).
L'année 1334 fut passablement mouvementée pour lui. En avr. commencent des pourparlers avec deux ambassadeurs anglais. r;)urant près de trois mois Pierre Roger y assista en qualité de représentant de Philippe de Valois. Il fit aussi subir un interrogatoire à des partisans de Robert d'Artois. En déc. il séjournait à Avignon où Jean XXII était mort le 4, avec mission de renseigner Philii)pc \ï sur la marche de ' l'élection du nouveau i)ape (E. Déprez, up. cit., 103i 101).
1 Après avoir fait connaître"' au nouvel élu (Be-
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noît XII) l'impossibilité dans laquelle il se trouvait de partir pour la Terre sainte, à l'heure où la trêve conclue avec l'Angleterre expirait, Philippe VI nourrit l'espoir d'obtenir des subsides du clergé. Pierre Roger conçut des doutes sur le bon vouloir du S. -Père. Avant de partir avec les ambassadeurs dépêchés près de lui, il sollicita la recommandation du cardinal Bertrand de IMontfavès (lettre du 19 févr. 1337, dans H. L. Fr., XXXVI, 576). Revenu en France, il ne put qu'annoncer au roi que Benoît XII n'accorderait rien (G. Daumet, Lettres closes, patentes et curiciles de Benoît XII, n. 284). Malgré cela, il sonda son maître, sur le désir du pape, pour savoir si un projet de médiation entre l'Angleterre et la France serait accepté. Le 12 juin, le S. -Père s'inquiétait de ne pas recevoir de réponse et, le 24, insistait pour que Pierre Roger s'évertuât à empêcher une déclaration de guerre entre les deux pays (ibid., n. 342, 335). Renseigné enfin, il désigna comme négociateurs les cardinaux Pedro Gomez et Bertrand de Montfavès (ibid., n. 304-34). Pierre Roger se rendit vers le mois d'août à Arras, afin de se rencontrer avec des plénipotentiaires anglais (E. Déprez, op. cit., 201). Le 10 nov., lui parvenait l'injonction d'expédier rapidement à Avignon les comptes de recettes et de dépenses tenus par les bourgeois auxquels Philippe de Valois avait commis le soin de lever les décimes destinées à la croisade. Benoît XII craignait que l'impôt ne fût détourné de son but. Pierre Roger tarda à adresser son rapport et encourut les reproches « de négligence et d'incurie ». Le pape parla même d'un mépris de ses ordres, tout en n'y voulant pas croire. Le mémoire qui lui parvint le satisfit selon toute apparence, puisqu'aucune réclamation ne suivit sa lettre courroucée (G. Daumet, op. cit., n. 378, 443, 499). Bien plus, le 19 déc. 1338, Benoît annonçait à l'archevêque de Rouen sa promotion cardinalice {ibid., n. 540). Si celle-ci avait tardé, c'était à cause de Philippe VI qui répugnait à se séparer de son conseiller. Pierre Roger avait, en efîet, rendu un insigne service à son maître, en prononçant, le 25 févr. 1338, un discours légitimant la confiscation du duché d'Aquitaine et censurant en termes durs l'alliance scellée par Louis de Bavière avec le roi d'Angleterre (G. Mollat, L'œuvre oratoire de Clément VI, toc. cit., 252; É. Baluze, Vitae paparum Avenionensiiim, ii, 303-05).
Les occupations multiples que lui imposèrent le roi de France et le S. -Siège n'absorbèrent pas l'activité de Pierre Roger au point de lui faire négliger ses devoirs épiscopaux. Sans doute il résida fort peu à Rouen et visita son diocèse et sa province par l'entremise d'un tiers, comme Jean XXII l'y avait autorisé le 11 mai 1330 et le 23 févr. 1333 (G. Mollat, Lettres communes de Jean XXII, n. 49613, 59620). La fréquentation de la cour royale lui permit de régler avec profit les affaires litigieuses auxquelles était mêlé tout évêque au Moyen Age et particulièrement en Normandie. Une foule de conflits se produisaient avec les patrons laïcs au sujet de la collation des bénéfices. Au lieu d'être soumis à la juridiction ecclésiastique, ils dépendaient de la justice ducale. La coutume normande interdisait à l'Ordinaire de conférer le bénéfice litigieux à qui que ce fût pendant la durée du procès, sauf si le droit de dévolution entrait en jeu, mais elle l'autorisait à le gérer et à faire desservir l'église privée de pasteur par un prêtre. Les baillis prétendirent, au contraire, mettre le séquestre sur les bénéfices, au préjudice de l'évèque du lieu. Un arrêt de l'Échiquier, de la S. -.Michel 1329, sanctionna cette pratique. Pierre Roger adressa une plainte au roi. .Vdmis à défendre les libertés de l'Église, il produisit des preuves si convaincantes que l'Échiquier revisa son précédent arrêt (1330-31) et légalisa les revendications épiscopales plus complètement encore en 1337 (G. Mollat. Le droit de patronage en Nor-
mandie du A/e au SV« s., dans Revue d'hist. eccl., xxxiii, 1937, p. 473-75).
Le droit de garde des mineurs qui appartenait au duc de Normandie était une source de tracas pour les évêques, parce que les baillis visaient à l'étendre démesurément. Le grand crédit dont Pierre Roger jouissait à la cour royale lui servit à annihiler les excès de zèle des officiers ducaux (ibid., xxxiv, 1938, p. 30-31).
L'archevêque agit parfois avec astuce. Il avait pourvu un de ses chapelains de la cure de S.-Philbert d'Illeville, quoique Philippe VI, auquel appartenait la présentation, eût présenté Martin de Mellon. Désireux d'éviter un procès, il obligea son chapelain à démissionner et conféra le bénéfice au candidat royal; puis il eut la prudence d'obtenir du roi un mandement validant sa collation {ibid., xxxiii. 764). En 1337, sur ses instances, Philippe VI dessaisit le bailli de Caux d'une cause bénéficiale et la confia à l'Échiquier qui décréta que la collation revenait à l'archevêque et non au roi {ibid., xxxiv, 36-37).
Pierre Roger, qui connaissait parfaitement les dangers d'une guerre entre la France et l'Angleterre, tint à sauvegarder les biens de sa mense sis dans ce dernier royaume. Des bulles l'autorisèrent à effectuer des échanges avantageux (5 avr. 1332 et 17 mars 1333) (G. Mollat, Lettres communes de Jean XXII, ii. 56828, 59823).
Le prélat se signala par un acte de grande importance qui engagea l'avenir. Requis de prêter serment de fidélité au dauphin Jean, en tant que duc de Normandie, il refusa; ce qui occasionna la saisie de son temporel. Au cours d'une audience royale, Pierre Roger développa avec une telle clarté ses arguments qu'une ordonnance de juin 1334 statua que le serment de fidélité n'était dû « qu'au premier-né du roi de France, sur son ordre, comme son premier et immédiat héritier à la couronne », et non au dauphin en tant que duc de Normandie. L'archevêque n'avait pas prévu que l'acte, dont l'initiative lui revient, servirait plus tard à étayer l'une des maximes les plus chères aux parlementaires gallicans, car en découlait cette conséquence que « l'archevêque de Rouen, son Église entière et ses dépendances restaient absolument (nudej et immédiatement réservés et annexés, à perpétuité, à la couronne de France » (archives départ, de la Seine-Inf., G 1088, 1129, 1739, 1879; Ordonnances des rois de France, ii, 99).
i Les documents d'archives montrent Pierre Roger at- I tentif à revendiquer ses droits contre les membres du ■ clergé autant que contre les nobles. Le curé d'Étran est obligé de confesser qu'il doit une pension de 10 livres; le sire de .Mesnil-Jourdain, qu'il n'a ni rente, ni justice, ni seigneurie au Moulin-Jourdain; Jean de Ferrières, qu'il est tenu à l'endre hommage. En 1330, le bailli de Louviers dresse la liste des fiefs et arrièrefiefs que les archevêques de Rouen possèdent dans le Vexin normand. La jouissance de la haute justice à Longueville est défendue contre les empiétements de la reine Jeanne de Bourgogne, qui tenait en douaire la chàtellenie de Vernon (archives départ, de la Seine- Inf., G 982, 1042, 1101, 1102, 2066, 3876). ; Des heurts se produisirent entre Pierre Roger et le ! chapitre de sa cathédrale relativement à la résidence I des bénéficiers et à l'exercice de la juridiction dans des j causes civiles et criminelles. Des accords intervinrent j en 1330 (archives départ, de la Seine-Inf., G 1189, \ 3470, 3653).
La cathédrale semble avoir été chère à FMerre Roger. Il y fonda deux chapellenies dans la chapelle de Notre- Dame et le collège dit des Glémentins (26 déc. 1334; Th. Bonnin, Carluluire de Louviers, Évreux, 1870, ii, 44-56). Une fois [)ape, il assura l'avenir de ses fotida- I tions par des dotations (archives départ, de la Seine-
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Inf., G 208S, 3519, 3598, 3687, 3690, 3890, 3891, 4185, 4744, 4746, 4754, 4765, 4769. 5247).
Les bénédictins étaient tenus de demander le congé de l'archevêque de Rouen avant de procéder à l'élection d'un abbé. Ils voulurent s'affranchir de cette obligation. La cour archiépiscopale contraignit les moines de Jumièges à payer une amende (archives de la Seine-Inf., G 7.369).
Le chroniqueur Mathias de Neuenburg a prétendu que Pierre Roger laissa les évêchés d'Arras. de Sens et de Rouen criblés de dettes (éd. A. Hofmeister, i, Ber- ; lin, 1924, p. 187). Nous savons seulement qu'il perçut j des subsides extraordinaires sur son clergé, mais cela I lui servit à acquitter les services communs, soit 4 000 ' et 12 000 florins. Mathias de Neuenburg était hostile à la papauté avignonnaise; il a persiflé son personnage (G. MoUat, Lettres communes de Jean XXII, n. 4(55(56, 54111). L'archevêque avait un train de maison normal, soit (5 à 8 clercs (ibid., 49552, 52871, 60880).
L'épiscopat de Pierre Roger à Rouen n'a pas encore fait l'objet d'une étude, quoique les archives départ, de la Seine-Inf. contiennent un nombre appréciable de ses actes. Voir quelques lignes de H. Prentout, Les États provinciaux de Normandie, dans Journal des savants, 1919, p. 85-96.
V. Le cardinalat. — Créé cardinal le 18 déc. 1338, Pierre Roger entra à la Cour i)ontiricale le 5 mai 1339 et reçut le titre des SS.-Nérée-et-Achillée le 12 mai (J.-M. Vidal, Lettres communes de Benoit XII, ii, 431). Il continua à servir d'intermédiaire entre le Souverain pontife et Philipi)e VI qui l'avait gratifié d'une rente annuelle de 1 000 livres tournois (G. Daumet, op. cit., n. 624, 721). C'est ainsi qu'il s'ingénia à calmer le ressentiment de Benoît XII au sujet de l'enlèvement de Nicolino Fieschi, ambassadeur d'Édouard III, perpétré à Avignon par des inconnus et dont l'opinion anglaise rendait Philippe responsable (E. Déprez, op. cit., 305-08). L'octroi de bénéfices, entre autres de quatre i archidiaconés, permit au cardinal de tenir son rang (J.-M. Vidal, op. cit., 6626-6631). Les rubriques accom- ' pagnant ses sermons et dues à leurs transcripteurs permettent de conclure que Pierre Roger parla au moins ' onze fois de 1339 à 1342 (G. Mollat, L'œuvre oratoire de \ Clément VI, toc. cit., n. 3, 6, 8, 9, 24, 26, 29, 35, 38. 40, 44).
VI. L'ÉLECTION PONTii-icALE. — L'élcctlon du suc- I cesseur de Benoît XII importait beaucoup aux rois | d'Angleterre et de France qui souhaitaient pareillement qu'il leur fût favorable au cours de la guerre menaçante. Philippe VI envoya à Avignon son fils, le duc de Normandie. Avait-il l'intention de patronner la candidature du cardinal Roger, comme le prétend un chroniqueur? On ne sait. Quant à Édouard III, il ne se compromit pas et exprima aux cardinaux le souhait qu'ils donnassent promptement à l'Église « un pilote capable de bien diriger la barque de S. Pierre ». Le
7 mai 1342, le cardinal de Rouen recueillit l'unanimité des suffrages; son couronnement fut reporté au 19 et eut lieu chez les Prêcheurs. Le dauphin tint par la bride la monture du pape et figura au repas du soir, à une place de marque.
E. Déprez, op. cit., 389-93.
VII. Le CHEF de l'Église. — Le pontificat de Clément VI fut caractérisé par l'extension de la centralisation du gouvernement de l'Église, l'aggravation de la fiscalité et sa meilleure organisation, l'accroissement du luxe à la Cour pontificale et l'essor donné à la peinture, à la sculpture et à l'architecture.
1° La centrcdisation de l' Église. — La bonté, innée chez Clément \l, le poussa à venir en aide aux pauvres clercs, en quêle de bénéfices. Vers la Pentecôte de 1313, il les invita à présenter des sup|)li(iues. l'ii.llot ' de sollicileurs - lUO <»00 d'aprèb un témoin otulaiie, j
Pierre de Hérenthals — se déversa sur Avignon; d'où la nécessité, pour les satisfaire, d'exercer à une plus vaste échelle le droit de réserve sur les bénéfices. Clément VI précisa un grand nombre de cas où il s'appliquerait (G. INIolIat, La collation des bénéfices..., Paris, 1921, p. 32-33). Dès lors il prodigua les grâces expectatives qui causèrent un grand dommage aux collateurs ordinaires : l'évêque de Genève, par ex., n'eut « plus un seul bénéfice » à conférer (Graefî, Clément VI et la province de Vienne, dans Bull, de V Académie delphinule, série, n, 1908, ]). 100). L'épiscopat amoindri dans ses prérogatives et les collateurs ordinaires lésés manifestèrent leur mécontentement. Afin de légitimer sa conduite. Clément \'I posa solennellement le i)riiu ipe de la juridiction universelle appartenant au successeur de Pierre, quant à la disposition totale des bénéfices ecclésiastiques (Rinaldi, Annales ercl., ad aniium 1344, §58). Sa doctrine, qui reposait sur des arguments purement théologiques et qui s'accordait difficilement avec les faits, n'avait rien d'insolite; elle s'appuyait sur les théories exposées i>ar les partisans de l'omnipotence pontificale, tels que Agostino Trionfo et Alvarez Pelayo au xiv<^ s. et S. Bonaventure au xin<'. Les gens désireux d'acquérir des charges dans l'Église afiluèrent à Avignon et recherchèrent la faveur de protecteurs ])uissants. L'engouement des clercs nécessita l'enregistrement des suppliques décidé sous le i)ontificat de Benoît XII. Vingt-deux énormes registres attestent l'abondance des sollicitations; encore faut-il rappeler les lacunes fâcheuses qui les déparent.
2° La fiscalité. — Clément VI était très charitable. Le bureau de bienfaisance, dit la Pignotle, distribuait chaque jour 64 saumates de blé aux nécessiteux, c.-àd. de quoi cuire 32 000 pains (De Smet, Recueil des chroniques de Flandre, m, Bruxelles, 1856, p. 17). L'afflux des malheureux secourus obligea à en agrandir les bâtiments en 1344 et, en 1348, à y adjoindre un jardin qui servit de potager et de verger (P. Pansier, L'œuvre des repenties d' Avignon, Paris, 1910, p. 47- 49).
Clément \'l dépensa beaucoup pour la construction, l'amélioration et la décoration i)icturale ou sculpturale du i)alais des papes. La passion du faste devint chez lui prédominante. L'achat du drap flamand, nécessaire à l'habillement des courtisans, passa de 2 000 à 10 000 florins en 1343. Il fut si coûteux qu'en 1346-47 le pape remjîlaça par des indemnités i)écuniaires fixes la fourniture des vêtements. Quant à sa garde-robe personnelle, il employa jusqu'à t 080 peaux d'hermines qui se répartissaient ainsi : 68 au cai)uchon, 430 à une chai)e, 310 à un manteau, 150 pour deux capuchons, ()4 ])our un autre capuchon, 30 pour un chapeau, 80 pour un grand capuchon, 88 jiour neuf bonnets — il est vrai que c'était un rhumatisant. Les prêts prodigués imprudemment au roi de France, à d'autres rois ou seigneurs contribuèrent à vider le trésor au moment précis où s'engageait en Italie une campagne militaire coûteuse. Le clergé fut donc appelé à combler le déficit. Puisque le roi Jean II le Bon était incai)able de rembourser les dettes contractées vis-à-vis du S.- Siège, le pape lui permit de prélever sur les ecclésiastiques un impôt extraordinaire dit le trentième (tricesima), c.-à-d. la trentième partie de la taxe fixée pour la décime, jusqu'à concurrence des sommes dues (21 janv. 1351). L'impôt fut très mal accueilli en général. Innocent VI dut exiger sévèrement le respect de la bulle de son prédécesseur.
Benoît XII avait renoncé à percevoir l'annate; Clément VI en réclama le paiement, à partir du 20 mai 1344, d'un bien plus grand nombre de bénéficiers que précédemment. Il ])erniit aux évèc|ues, avec une facilité ie(4i'etlal)le, de ne jias accom|)lir eux mêmes la vi- .site pastorale Uc leurs diocésains et se réserva la jouis-
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sance d'une ijortion des droits de procuration perçus par leurs substituts. Le droit de dépouille prit une extension considérable et greva les successions testamentaires des évcques et des clercs.
L'aggravation de la fiscalité pontificale eut pour corollaire la meilleure organisation de la perception des impôts. Avant Clément VI les agents pontificaux exerçaient leur eniiilol dans une région plus ou moins considérable, déterminée dans les documents qui les habilitaient; à i)artir de 1350, ils reçurent comme champs d'action des circonscrijjtions plus nettement précisées, qui s'ai)pelèrent collectories (coUedorie ) et dont les chefs furent dénommés collecteurs apostoliques (cnllectorcs uposlolici ).
La gestion financière du trésor pontifical appartenait à un camérier et à un trésorier; Clément ^■I nomma deux trésoriers. A ces trois hauts fonctionnaires il donna des pouvoirs juridictionnels pour connaître des causes portées en appel par les collecteurs ou contre eux par les contribuables, pour accorder des sentences d'absolution à cautèle à ceux qui les demanderaient et pour les relever des irrégularités encourues. Le contrôle des trois juges les uns sur les autres n'évita pas les abus de pouvoir. Le 7 mai 1343, un commissaire spécial vérifia leur action judiciaire.
Ch. Samaran-H. Mollat, La fiscalité ponlificale en France au XI y s., Paris, 1905. — G. Mollat, La collation des bénéfices..., Paris, 192L — J. P. Kirsch, Die pcipstlichen Annaten in Deiilschland wdhrend des XI V. Jahrh., Paderborn, 1903. — U. Berlière, Suppliques de Clément VI, Paris, 1906. — P. Kassian Hard, Cistercienser-Snppliken aus dem Pontifikale Klemens VL, dans Cislercienser Chronik, xxii, 1910, p. 33- 40, 84-91, 125-27, 153-56, 183-89. — C. Krofta, Acta démentis VL Prague, 1903. — W. H. Bliss, Pétition lo Ihe pope, I, Londres, 1896. — C. .Johnson, Papal letters, m, Londres, 1897. — H. Frank, Clemens VL Finanzpolitische Beziehungen zu Deutschland, dans Rômisciie Qiiartalschrift, xxxvni, 1930, p. 209-79. — R. R. Post, Siipplieken gericht aan de pausen Clemens VI, Innocentius VI en l'rbanus V, La Haye, 1937. — M. E. Van Moé, Suppliques originales adressées à .lean XXII, Clément ^'I et Innocent VI, dans Ribliothèqne de l'École des chartes, xcii, 1931, ]>. 235-76. — L. Mohler, Die Einnahmen der apostolischen Kammer unler Klemens VL, Paderborn, 1923. — K. H. .Schàfer, Die Ausgaben der apostolichen Kammer unter Benedikt XIL, Clemens VI. und Innocenz VI. , Paderborn, 1914. — V. Renouard. Les relations des papes d'Avignon et des compagnies commerciales et bancaires de 1316 à 1378, Paris, 1941 ; Achats et paiements de draps flamands par les premiers papes d'Avignon, dans Mél. d'archéol. et d'hist., lu, 1935, p. 309-13.
3" La Cour ponlificale. — Sous le pontificat de Clément VI elle brilla d'un éclat incomparable. Comment n'y aurait-on pas accouru, |)uisque le jiape professait cette maxime : « Mes prédécesseurs ne surent pas être papes. » Avignon devint rapidement le rendezvous de la noblesse méridionale, attirée par les fêtes magnifiques qui s'y donnaient. On jugera de la splendeur qu'elles revêtaient par le programme raccourci de la réception offerte à Villeneuve-lès-Avignon, en 13-13, par le cardinal Annibal de Ceccano. Le menu du festin servi comprit neuf services se décomposant chacun en trois plats substantiels, soit au total vingt-sept. Des intermèdes en coupaient la longueur : exhibition de pièces montées gigantesques ou de fontaines déversant à flot de bons vins ; danses exécutées par le maître queux et ses trente aides; tournois; concert (E. Casanova, Visita di un papa avi(,'nonese, dans Archivio délia Società romana di storia f>atria, xxii, 1899, p. 371-81).
L'élite de la société fréquenta Avignon. On y croisait peintres d'Italie ou de France, sculpteurs et architectes français, miniaturistes, poètes, lettrés, médecins, physiciens, astronomes. En 1341, une commission de savants se réunit en vue de tenter une réforme du calendrier julien. .lean des Murs et Firniin de Heauval, dit d'Amiens, étaient venus spécialement. On discuta
longtemps; on rédigea des mémoires; ou s'occupa surtout du Nombre d'or. Si la commission se sépara sans avoir prescrit les moyens pratiques de remédier aux , erreurs du calendrier, l'initiative qui l'avait réunie j était méritoire (E. Déprez, Une lenUdive de réforme du I calendrier sous Clément VI. Jean des Murs et la chronique de Jean de Venelle, dans Met. d'archéol. et d'hist., ! XIX, 1899, p. 131-43; U. Berlière, La réforme du calendrier sous Clément VI, dans Revue hénéd., xxv, 1908, p. 240-41).
Le luxe qui régna à Avignon n'a jjas de quoi sur- I prendre. La papauté subit les mêmes transformations que les cours de Paris et d'Aragon. Au xiv-' s., une l)uissance même d'ordre essentiellement spirituel ne pouvait dominer le monde qu'à la condition d'asseoir ' ses moyens d'action sur l'apparat, signe caractéristique d'autorité aux yeux du vulgaire (E. Mïmtz, L'argent et le luxe à la Cour fmnlificale, dans Revue des questions historiques, lxvi, 1899, p. 5-44, 378-406).
Habitué à vivre en grand seigneur. Clément \'I s'appliqua à accroître la fortune mobilière et immobilière du S. -Siège. De lourds impôts frappèrent les ecclésiastiques. Lui qui, durant son éi)iscopat de Rouen, avait essayé i)ar d'habiles artifices de soustraire au droit de dépouille la succession d'un évêque de Rodez — Pierre de Castelnau l'avait constitué son exécuteur testamentaire — y soumit rigoureusement les biens des I prélats défunts, comme en témoigne l'inventaire du trésor pontifical dressé en 1353. La lecture de ce document étonne par les richesses accumulées en étofïes de j choix, en joyaux, en vaisselle d'or et d'argent, en ob- I jets de culte précieux... (H. Hoberg, Die Inventûre des ! papsllicfien Schalzes in Avignon (1314-76), Rome, i 1944, p. 117-289).
1 Clément VI ne fut pas moins attentif à arrondir les domaines de l'Église. Il acquit du dauphin Hum- I bert II, en 1344, pour la somme de 12 000 florins, le château de Visan avec son territoire (E. Déprez, Lettres closes, patentes et curiulcs de Clément VI, n. 1034, 1101, 1121, 1171, 1177, 1239; E. Alalbois. Hist. de Visan . avant 1344, dans Mém. de l'académie de Vaucluse, 1925, • p. 85-151). L'achat de la ville d'Avignon à la reine Jeanne l'"^ de Naples, contre le versement de 80 000 fiorins, procura au S. -Siège l'avantage de la liberté ! d'action. Charles IV lui céda tous ses droits desuzerai- , neté sur elle (Gall. christ, nov., .A.uignon, n. 1306, 1309) (actes du 9 juin et du [" nov. 1348). Aussitôt après la mort de Clément, Jeanne prétendit qu'en présence de trois cardinaux le pape lui avait promis oralement de lui rendre la cité si elle restituait le prix de la vente. Il y a lieu de douter de l'exactitude de ses dires, car l'examen de l'acte d'acquêt prouve que le S. -Père le ] considérait comme définitif. L'approbation impériale I lui donnait, au surplus, ce sens. A tout le moins peut- { on penser que, si Clément fit une promesse, « ce fut persuadé qu'elle ne l'engageait à rien » (E.-G. Léonard, [ Hist. de Jeanne I'", reine de Naples, comtesse de Pro- \ vence (1343-82), ii, 125-32, 449-52, 489).
L'acquisition d'Avignon eut pour effet d'exaspérer j les Italiens qui s'imaginèrent que le S. -Siège fixerait son séjour dans ses possessions rhodaniennes, malgré les bonnes paroles que Clément VI avait prodiguées en 1343 aux Romains (G. Mollat, L'œuvre oratoire de Clément VI, toc. cit., 254, 271-73; C. Cipolla, Note Pctrarctxcsche désunie dalV Archivio Vaticano, dans Memorie délia Reale Accademia délie scien:e di Torino, Ltx, 1909, II" série, p. 15-20). Dans sa rancœur Pétrarque s'écriait : Quelle honte de voir [.Xvignon) devenir tout à coup la capitale du monde, où elle ne devrait tenir i|ue le dernier rang! (Ojiera, Hàle, 1581, p. 1081.) Il invectivait la ville en l'appelant • l'impie Habylone, l'enfer des vi\anls, la senline des vices, l'égoiit de la terre. On n'y trouve ni foi, ni charité, ni religion, ni
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crainte de Dieu, ni pudeur, rien de vrai, rien de saint... Ce qui m'a rendu le séjour de cette ville si odieux et pire que tout, c'est qu'elle est un égout où toutes les immondices de la terre sont venues se rassembler » (De Sade, Mém. pour la vie de François Pétrarque, Amsterdam, 1767, i, 25-27). Le poète fit plus : il dépeignit avec crudité des scènes de débauche qui se seraient passées à la Cour pontificale et que les convenances interdisent de reproduire; il n'épargna ni le pape, ni les cardinaux, ni les prélats haut placés comme le camérier.
Un fin connaisseur du célèbre humaniste a depuis longtemps mis en garde contre son tempérament excessif et ses inimitiés. Le jugement de l'historien de Charles V est tranchant : « Nul ne le croira, sauf ceux qu'abuse la haine de la papauté et qui prennent h la lettre son réquisitoire enragé » (R. Delachenal, Hist. de Charles V, m, 916, p. 494). De récents auteurs italiens, qui dépendent sans l'avouer de l'introduction à l'édition des Epistolae sine titulo parue à Halle en 1925 sous la signature de P. Piur, ont réagi. G. Monticelli {Chiesa e Italia, durante il pontiftcato aviqnonese (1305- 1378), Milan, 1937, p. 286-320) estime que Pétrarque dépeignit exactement la Cour pontificale, parce qu'il « demeura en contact étroit avec de nombreux ecclésiastiques de tout rang qui y remplirent un emploi plus ou moins longtemps ou eurent avec elle des rapports personnels » (ibid., 318). Le portrait tracé par lui « reste, dit-il, inchangé ». Le verdict catégorique de G. Monticelli mérite d'être examiné de près. Au fond, la question est mal posée : il s'agit, en définitive, de savoir si l'écrivain florentin a détracté ou non en particulier Clément VI, quand il lui fait tenir des propos fort lascifs. A Sémiramis — c.-à-d. à Cécile, comtesse d'Urgel — Milio (le pape) murmure : « Je me suis trouvé une douce amie, et il me suflit d'être réchauffé par ses perpétuels baisers » (églogue VI, Pastorum). Ailleurs, Pétrarque traite le pape d' « intrépide chasseur contre le Seigneur « (épître sine titulo x). Afin de se justifier, Pétrarque afiirme : « Je parle de choses vues, non pas entendues » (épître sine titulo xiv).
Reconnaissons que d'autres que lui ont flétri la lubricité du pape. Guillaume d'Ockam a écrit dans son opuscule De electione Caroli: « On dit, et c'est le bruit public divulgué de par le monde, qu'il eut publiquement des maîtresses et qu'il éleva à des dignités les fils nés d'elles. » Mathias de Neuenburg rapporte que Clément était « passionné pour les femmes » (éd. A. Hofmeister, iv, Berlin, 1924, p. 188). « Des femmes, raconte Matteo ^'illani, pendant qu'il était archevêque, il ne se garda pas, mais il outrepassa la manière de vivre des jeunes barons séculiers; pendant son pontificat, il ne sut pas s'en passer, et il ne s'en cacha pas. Dans ses ap])artements circulaient les grandes dames, de même que les prélats, et parmi elles une comtesse de Turenne eut tellement sa faveur qu'une grande partie des grâces s'obtenait par son entremise. Était-il malade, les dames le servaient et gouvernaient les autres séculiers en tant que ses parentes » (Muratori, Rerum Italicarum script., xiv, 186-87). A son confesseur qui lui adressait des reproches sur sa conduite, d'après Thomas Burton (vers 1400), Clément aurait osé lire à ceux qui le censuraient « un petit livre noir consignant les noms des divers pontifes lubriques et incontinents; et il démontra par les faits dûment consignés que ceux-là même régirent mieux l'Église et accomplirent beaucoup plus de bien que les pontifes chastes » (Chronicon monaslerii de Melsa, éd. Bond, Londres, 1867, III, 89). Selon le Chronicon Hstense, le pape « vécut dans la luxure » (Muratori, cit., xv, 173). Ste Brigitte le fait. a])peler i)ar le Christ umttlor carnis (Iiei<et(diones, Rome, 1628, 1. \l, 03).
Les témoignages favorables à la thèse de Pétrarque
doivent être écartés comme entachés de partialité. Ils émanent de partisans de Louis de Bavière qui ne pardonnèrent pas à Clément de l'avoir déposé, ou de chroniqueurs dévoués aux Visconti. Thomas Burton écrit tardivement et manifeste à tout instant dans sa chronique son animosité contre la Cour romaine. Ste Brigitte est victime de ses illusions franciscaines et censure le luxe régnant à Avignon. Quant à .Matteo Villani, il narre, sans se porter garant de leur exactitude, les racontars qui se colportaient de son temps. N'oublions pas que Giovanni Visconti a calomnié le pape dans un pamphlet répandu en 1350-51 sous forme d'une lettre du diable adressée au S. -Père, dans le but de combattre, à l'aide d'une arme traîtresse, la politique avignonnaise contraire à ses projets de conquêtes en Toscane (Villani, dans Muratori, op. cit., xiv, 137; J. Heilig, Zu zwei Teufelsbriefen des 14. und 15. Jahrh., dans Hist. Jahrbuch, lu, 1932, p. 495-500).
« Des dames de la famille du pape » — les livres de comptes de la Chambre apostolique les désignent ainsi — fréquentaient la Cour pontificale. Elles étaient nombreuses, car le pape avait beaucoup de bellessœurs, de nièces, de cousines ou d'alliées. La comtesse d'LIrgel jouit, en effet, d'un certain crédit, surtout après la vente de la vicomté de Turenne à son neveu Guillaume Roger de Beaufort. Son humeur impérieuse a pu lui attirer la haine de certains courtisans. Ainsi l'entourage féminin, que prisait Clément VI, a sans doute accrédité les bruits malveillants que les ennemis de sa politique ou de son gouvernement se plurent à répandre dans la chrétienté.
Aux dires de ceux qui ont terni la mémoire du pontife s'opposent ceux de chroniqueurs ayant fréquenté Avignon (réunis par É. Baluze, op. cit., i, 241-308). Tous ne tarissent pas d'éloges à son endroit. Pétrarque a fourni des arguments probants contre lui-même, en se mêlant au concert des louanges des admirateurs de Clément. Dans le De rébus memorabilibus (1. II, c. i), il écrit : Clemens VI egregius nunc Romulei gregis pastor. Quoi de plus contradictoire aux propos tenus dans les épîtres sine titulo ou ailleurs? Si vraiment Clément VI se livra à rimpudicité, comment l'appeler « un pasteur d'élite »?
Pasteur d'élite, la qualification lui convient parfaitement. Ses contemporains l'ont estimé tel, comme le prouvent les nombreux mss. de ses sermons disséminés en Europe. Les prédicateurs apprécièrent son oeuvre oratoire assez longtemps et l'utilisèrent comme vade-mecum. Au lieu de favoriser le libertinage, l'orateur a attaqué l'ambition et l'avarice du clergé. Son talent oratoire s'exerça précisément davantage durant son règne. Quarante-quatre discours, sermons ou oraisons funèbres furent prononcés à Avignon. Comment admettre que Clément VI ait mené une vie dissolue dans le même temps où sa parole facile, abondante et nourrie enseignait le culte des vertus chrétiennes?
H. Cochin, Le jubilé de Pétrarque, dans Le Correspondant, oct. 1904, p. 52-68. — A. Bartoli a extrait des œuvres de Pétrarque tous les passages accablants contre la vertu de Clément VI, dans Storia délia letieratura ilaliana, vu, Florence, 1884, p. 85-112. — P. Pansier, Hist. des prétendus statuts de la reine Jeanne et la réglementation de la prostitution à Avignon au Moyen Age, Amsterdam, 1902. — P. Piur, Epistolae sine titulo. Halle, 1925.
4° Clément VI et l'art. — Clément VI a légué à la postérité un témoignage de sa magnificence, qui malgré les dégradations subies au cours des âges subsiste presque dans son entier. Trouvant trop exigu le palais construit par l'austère Benoît XII, il l'augmenta d'une cuisine et de la tour de la garde-robe et acheva la tour de Trouillas. L'ensemble lui parut insufiisant. Jean de Loubières fut chargé, en 1311, d'édifier un palais plus grandiose, relié à l'ancien bâti par son prédéces-
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seur, mais comportant la démolition de celui de Jean XXII. Le nouveau palais, ainsi le désignaient les contemporains, comprenait les bâtiments fermant la place — aujourd'hui cour d'honneur — au Sud et à l'Ouest. Ses plus belles pièces furent l'immense salle de l'audience, qui mesurait ll m. de haut, 16 m. de long sur 15 m. 80 de large et se composait de deux nefs séparées par une rangée de cinq colonnes; ainsi que la chapelle dite Clémentine, inaugurée en 1352 au-dessus.
L'œuvre réalisée se différenciait de celle de Benoît XII par la profusion de la décoration sculpturale, « assez médiocre » cependant et inférieure à la facture française de l'époque. A vrai dire, la sculpture ne jouait pas un rôle principal, car Clément YI lui préférait les peintures murales et les riches tentures d'Arras aux coloris chatoyants. Les fresques de la garde-robe où il aimait se retirer, se reposer, travailler et mettre en sûreté ses lettres secrètes jettent un jour curieux sur sa mentalité et ses goûts. Les scènes qui ornent les parois de son appartement n'ont rien de religieux; elles magnifient les merveilles de la nature, les joies multiples de la chasse à courre, à la pipée, au faucon ou aux furets, les agréments variés de la pêche, les splendeurs des vergers ; il y règne un réalisme et un naturalisme impressionnants, dénotant en celui qui les inspira l'amour des plaisirs champêtres, si vif à l'époque de la Renaissance italienne. Clément "VI fut, en ce sens, un précurseur du renouveau de l'art en France.
Sur les murs de la chapelle S. -Martial, il se plut à faire dérouler le cycle de la légende du saint honoré en Limousin. Sous les traits de l'évêque a-t-il voulu ou laissé représenter les siens? La question est controversée. Les salles du consistoire et de l'audience, la chapelle S. -Jean, le grand tinel furent aussi richement décorés.
Clément VI employa une équipe de peintres venus de Romans, du Viennois, de Lyon, de Châlons, mais qui travaillèrent sous la direction de Matteo Giovanetti de Viterbe ou sous son inspiration. Leur technique et leur style dérivent de l'art italien.
Clément VI dota la France d'autres œuvres d'art dont malheureusement les unes n'existent plus ou les autres ont été mutilées. A Villeneuve-lès-Avignon il transforma le palais qu'habitait le cardinal Napoléon Orsini afin de s'y ménager un lieu de repos. Ses peintres préférés garnirent de fresques la chapelle qui fut édifiée. L'abbaye de La Chaise-Dieu fit l'objet de ses bienfaisances. Un luxueux tombeau fut érigé dans le chœur de l'église : le dormant avait autour de soi quarante-quatre personnages personnifiant les membres de sa famille; la tête reposait sur un coussin et les l)ieds sur des lions à la crinière dorée; ses vêtements reluisaient d'or. En 1562, les bandes protestantes ravagèrent la merveille d'art. La tête du gisant a été vraisemblablement refaite; quant au nez, la chose est certaine.
L.-H. Labande, Le palais des papes et les monumenls d'Avignon au XIV' s., Aix, 1925,2 vol. (contenant de magnifiques illustrations et planches). — R. André-Michel, Mél. d'hist. et d'archéol., Paris, 1920 (avec 24 planches hors texte). — Le Dr Colombe, conservateur du palais des papes, a publié une série d'articles intéressants dans les Mém. de l'académie de Vaucluse : La fenêtre de l'Indulgence au palais des papes d'Avignon, 1910; Le grand promenoir et la terrasse dite de la Grande Chapelle, 1913; La bouteilleric. Le dressoir du grand tinel, 1925; La grande fresque de l'Audience 1926; Brèches anciennes dans le rempart de Benoit XII, 1926; Canalisations de pierre et travaux de plomberie en 1352, 1930; Le passage sous la tour S.-Laurent, 1932; La statue mutilée du portail de la Grande Chapelle. \ote sur l'atelier de sculpture de Villeneuve-lès- Avignon, 1933; Est-ce un ]>ortrait de Clément VI?, 1933; La chapelle Clémentine, une de l'intérieur, 1935; du même auteur signalons : Au palais des papes d'Avignon. La réfection, au ZIV' s., du portail de la Grande
Chapelle prouvée par les comptes des Archives Vaticanes (14 févr. et 1" avr. 1351), dans Revue du Midi, 1913, p. 293- 96, 369-70 (les divers articles énumérés sont accompagnés de plans ou de gravures); la petite monographie sur Le palais des papes d'Avignon, Paris, 1927, ornée de gravures et de plans, mérite d'être consultée; le Dr Colombe a émis des hj-pothèses nouvelles sur les auteurs des fresques exécutées sous Clément VI, v. A propos des fresques du temps de Clément VI, dans Annuaire de la Soc. des amis du palais des papes, 1939, p. 23-17 (planches en appendice). — Le livre de F. Digonnet, Le palais des papes d'Avignon, Avignon, 1907, est périmé depuis l'ouvrage monumental de L.-H. Labande, cité plus haut. — P. Pansier, Guilhelm Vial, fustier, fournisseur du pape et de nos seigneurs les cardinaux (135 1-88), dans Mém. de l'académie de Vaucluse, 1907, p.331- 63. — M. Faucon, Documents inédits sur l'église de La Chaise- Dieu, dans Bull, archéol. du Comité des travaux historiques et scientifiques, 1884, p. 383-443 (avec photographie). — .1. Leclercq, La Chaise-Dieu, Paris, 1946. — A. Chassaing, Spicilegium Brivatense, Paris, 1876, p. 587-88 (procès-verbàl de l'ouverture du tombeau de Clément VI faite le 19 mars i 1709). Le moulage du mausolée de Clément VI existe au musée médiéval organisé au palais des papes d'Avignon.
VIII. Principaux événements. — Divers événements marquèrent le pontificat de Clément VI : la peste de 1348, les Juifs et les bandes de flagellants, le jubilé de 1350. Voyons comment le pape se comporta.
1° La peste de 1348. — La peste, qui ravagea l'Europe occidentale, n'épargna pas Avignon. A la date du 27 avr., Louis Sanctus de Beeringen constatait que la mortalité avait frappé plus de la moitié de la population et que sept mille maisons avaient leurs portes closes. Le nombre des victimes, assurait-il, avait atteint le chifire de 62 000 (De Smet, op. cit., 14-18). Clément VI soulagea la misère publique, en gageant des médecins qui soignèrent les malades. Des charretiers et des fossoyeurs à sa solde transportèrent et ensevelirent les cadavres. Un cimetière fut acheté afin de les inhumer décemment. Des mesures sévères de police enrayèrent la contagion. Clément VI encouragea par l'octroi d'indulgences prêtres et fidèles à se dévouer au service des pestiférés. Enfin il institua une messe spéciale, qui passa dans le missel, pour obtenir du ciel la cessation du fléau. Quant à lui-même il quitta Avignon {H. L. Fr., xxxvii, 1938, p. 389).
La bibliographie des sources concernant la peste est incluse dans A. Molinier, Sources de l'hist. de France, iv, Paris, 1904, n. 3236-38, et dans H. L. Fr., xxxvii, 325-390. — J. Viard, La messe pour la peste, dans Bibl. de l'École des chartes, lxi, 1900, p. 334-38.
2° Les Juifs et les flagellants. — L'esprit public imputa l'épidémie aux maléfices des Juifs et les accusa d'avoir empoisonné les sources et les rivières, en Allemagne du moins. On leur appliqua le bûcher. Clément VI prit les Juifs sous sa protection et menaça de l'excommunication quiconque les molesterait (4 juill. et 26 sept. 1348; Rinaldi, op. cil., ad annum 1348, § 33). Bien plus, il accueillit avec bonté dans ses États ceux qui fuyaient la persécution (L. Bardinet, La condition des Juifs pendant le séjour des papes à Avignon, dans Revue Iiistorique, xii, 1880, p. 18-23; A. Mosse, Hist. des Juifs d'Avignon et du Comtat- Venaissin, Paris, 1934).
Afin de fléchir la colère divine, des bandes d'illuminés se formèrent en Souabe et prétendirent amener la cessation du fléau par de dures flagellations. Elles parurent en vue d'Avignon, a])rès avoir commis des méfaits de toutes sortes. Clément VI condamna les fanatiques et ordonna à l'épiscopat et aux princes de dissoudre les associations existantes et d'incarcérer ceux qui mépriseraient ses ordres (20 oct. 1349; Rinaldi, op. cit., ad annum 1349, § 18-22).
Une étude sur les documents intéressant les flagellants existe dans II. L. Fr., xxxvii, 390-411. — P. Frédéricq, I Deux sermons inédits de Jean de Fayt sur les flagellants