II. L'ÉLECTION PONTIFICALE DU 8 AVRIL
La question de la légitimité de l'élection célébrée le 8 avr. 1378 importe souverainement pour trancher celle de Robert de Genève, le 20 sept., à Fondi. Il convient donc de l'étudier avec quelques détails.
Les tracas de toutes sortes qui accablèrent Grégoire XI durant son pontificat avaient miné sa fragile
santé et hâté sa fin. Le pape expira dans la nuit du 26 au 27 mars 1378, avec le sombre pressentiment des dissensions qui déchireraient le Sacré-Collège après sa disparition. Afin de les conjurer il tempéra la rigueur de la Constitution Ubi majus et statua que la majorité des deux tiers des votants suffirait à assurer la validité du choix de son successeur (Rinaldi, Annales ecclesiastici, ad annum 1378, § 2). Grégoire craignait aussi un schisme. Au châtelain du château S. -Ange il avait tenu ce discours : « Châtelain, les Romains, je le sais, espèrent que je n'échapperai pas à la mort; déjà ils imaginent d'imposer un pontife à leur dévotion; s'ils employent la force, il n'y aura point de pape; aussi je ne veux pas que tu remettes le château à âme qui vive sans le consentement formel des cardinaux restés à Avignon » (É. Baluze, op. cit., iv, 167).
Des bruits de scission dans l'Église s'étaient répandus bien avant la venue de Grégoire XI en Italie. Les ambassadeurs envoyés à Avignon par les Romains avaient certifié que, si le transfert de la papauté ne s'effectuait pas, un antipape pourrait lui être opposé. Quand la Cour fut installée à Rome, des conjurés complotèrent de massacrer les étrangers qui la composaient, afin de forcer le S. -Père à se fixer à perpétuité dans la Ville éternelle. Un cardinal romain, dit-on, conçut même la noire pensée d'attenter aux jours de Grégoire XI, afin de briguer la tiare. D'après d'autres témoins, le favori des Romains aurait été l'abbé du Mont-Cassin auquel on attribuait ces paroles : « Je suis citoyen romain; je ferai ce qu'on voudra de moi » (L. Gayet, Le Grand Schisme d'Occident, Paris, 1889, pièces justificatives, i, 119, 120, 157; ii, 162).
Dès que Grégoire se fut éteint, les Romains commencèrent à exercer une pression sur le Sacré-Collège. Il y eut des démarches collectives des officiers municipaux et des démarches individuelles tendant toutes à prouver aux cardinaux la nécessité pour eux d'élire un Romain ou, à tout le moins, un Italien. C'était, d'ailleurs, d'après certains, l'opinion de Robert de Genève, qui aurait proposé la tiare au cardinal Orsini ou, à son défaut, aurait penché pour la candidature de Barthélémy Prignano.
Les diverses démonstrations de la volonté populaire n'étaient pas exemptes de menaces. Les rues retentissaient de cris peu rassurants : « Nous voulons sans faute un Romain ou, à tout le moins, un Italien. Autrement, par la sang-Dieu, vous autres Français et ultramontains serez tous occis et taillés en pièces, et les cardinaux les premiers » (L. Gayet, op. cit., pièces justificatives, I, 39, 66; É. Baluze, op. cit., i, 445).
L'attitude des Romains prit un caractère plus grave encore. Chargés de la garde du conclave et du borgo San Pietro, ils évincèrent de leurs fonctions les officiers pontificaux et chassèrent la noblesse de la ville. Afin d'obvier à l'exode des cardinaux, ils postèrent des sentinelles aux portes de la cité et sur les ponts, saisirent voiles, rames et gouvernails des barques ancrées dans le lit du Tibre. Arrivèrent aussi de la campagne et de la montagne avoisinantes des gens armés qui sillonnèrent les rues de Rome et molestèrent les familiers des cardinaux. La panique se répandit partout. On craignait le pillage. Les prévoyants mettaient leurs biens en sûreté. Robert de Genève, qui se savait exécré, revêtait un haubert sous son rochet, avant de s'aventurer hors de chez lui (L. Gayet, op. cit., i, 197).
Cependant les cardinaux ne semblent pas avoir appréhendé outre mesure le danger. Ils ne songèrent ni à appeler à leur aide les routiers à la solde de l'Église romaine, ni à se renfermer dans le château S. -Ange, inexpugnable. Ils se fiaient aux promesses faites par les Romains de respecter la liberté de leurs votes.
Le mercredi 7 avr. 1378 l'entrée au conclave s'effectua au milieu des cris de la plèbe réclamant de plus
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belle un pape italien ou romain. Les chefs des treize quartiers de Rome, fidèles interprètes de sa pensée, firent une démarche d'importance. « Nommez-nous un pape romain ou italien, dirent-ils aux cardinaux réunis; autrement, votre vie et la nôtre seront en danger, tellement ce peuple s'est mis en tète d'obtenir ce qu'il souhaite. »
La nuit du 7 au 8 avr. fut fort agitée. Vers l'aurore, le tocsin retentit. Bientôt la foule amassée près du Vatican devient houleuse et ses cris sont plus violents. Les trois prieurs du Sacré-Collège se croient obligés d'aller parlementer, à travers le guichet, avec les manifestants. Le garde du conclave leur dépeint le danger qui menace : « Dépêchez-vous vite d'élire un Romain ou un Italien, sinon vous et nous sommes en danger d'être mis en pièces. Nous voyons mieux le péril que vous » (L. Gayet, op. cit., i, 283). Ce langage a le don de persuader les cardinaux : le scrutin s'organise et l'archevêque de Bari, Barthélémy Prignano, recueille les suffrages unanimes, moins la voix d'Orsini, qui répugne à participer à une élection célébrée dans de telles circonstances. Ses collègues semblent, eux aussi, avoir eu le sentiment d'agir inconsidérément. Quelques-uns votent en ces termes : « Je nomme librement Bari; je nomme l'archevêque de Bari avec l'intention et la pensée qu'il soit véritablement pape » (É. Baluze, op. cit., II, 263, 266, 267). Les expressions employées à dessein n'indiquaient-elles pas que les électeurs avaient conscience qu'une certaine irrégularité avait été commise et qu'ils voulaient apparemment légitimer leurs actes? Le doute domina chez certains, puisque l'un d'eux, au cours du repas qui suivit l'élection, proposa de la renouveler.
Tandis que des émissaires vont s'assurer du consentement de l'élu, les Romains, ignorant encore le résultat du scrutin, s'impatientent et rompent la clôture du conclave. C'est un sauve-qui-peut général. Les cardinaux se dispersent et se réfugient où ils peuvent. Robert de Genève, qui appréhende un mauvais sort, éprouve le besoin de se confesser. Les plus menacés s'enferment dans le château S.-Ange ou s'évadent de Rome, comme Robert de Genève qui se rend à Zagarolo (É. Baluze. op. cit., ii, 520).
Le 9 avr., douze cardinaux sur seize intronisèrent Barthélémy Prignano. Nul ne pensa à dénoncer l'invalidité de l'élection du 8 avr. ou à proposer la célébration d'un nouveau conclave. Tout le premier, Robert de Genève adressa des suppliques à Urbain VI. Le 14 avr., il notifiait à l'empereur son élévation à la dignité pontificale (L. Gayet, op. cit., ii, 229-30; L. Pastor, Geschichte der Pàpste im Zeilalter der Renaissance, i, Fribourg, 1901, p. 792). Plus tard, le cardinal prétendit avoir écrit sous la dictée d'Urbain VI. De fait, le ton de sa missive étonne par les exagérations qui la caractérisent : en particulier dire que l'élection avait été unanime était contraire à l'absolue vérité.
Urbain VI se révéla à brève échéance sous un jour si défavorable que Catherine de Sienne osa le morigéner : • Adoucissez un peu ce que la nature vous occasionne; par la sainte vertu, réprimez votre naturel » (lettre xxi de l'édition de Cartier, Paris, 1888). Au lieu de s'amender, Urbain VI se .montra plus que jamais fantasque, emporté, violent, « très dur ». Les réformes qu'il voulut introduire brutalement lui créèrent des inimitiés. Grossièrement réprimandés et maltraités, en plein consistoire, les membres du Sacré-Collège se repentirent de leur choix, estimèrent dangereux de résider à Rome et excipèrent de la chaleur pour solliciter la permission de gagner de frais ombrages. Les uns après les autres ils partirent et se rejoignirent à Fondi : là, au nombre de treize, ils élaborèrent une sorte d'encyclique dans laquelle l'élection de Barthélémy Prignano était proclamée nulle et l'anathème pro-
noncé contre sa personne (9 août 1378; É. Baluze, op. cit., IV, 174-84).
Le 20 sept., les cardinaux élisaient pape Robert de Genève qui prit le nom de Clément VII. Les Italiens s'abstinrent de voter, mais approuvèrent tacitement l'élection en la sanctionnant par leur présence au conclave.
L'élection de Fondi dérouta l'opinion italienne. Avec son franc-parler et son bon sens habituels, Catherine de Sienne signalait ce qui, aux yeux de ses semblables, la viciait radicalement : « Vous savez et connaissez la vérité, écrivait-elle aux cardinaux; UrbainVI est vraiment pape, nommé régulièrement et non pas par la peur; vous nous avez annoncé vous-mêmes que c'était la vérité, et maintenant vous tournez le dos comme de lâches et misérables chevaliers » (lettre xviii de l'édition de Cartier).
Les arguments simplistes de Catherine ne manquaient pas de solidité et constituent encore une prévention en faveur d'Urbain VI. Toutefois, de nos jours, les avis demeurent fort partagés sur sa légitimité. L'attitude observée par les cardinaux sur leur lit de mort reste troublante : comment, sur le point de comparaître devant leur juge céleste, persistent-ils dans leurs déclarations contraires à Urbain VI?
Le problème historique qui se pose se résout en définitive en ceci. Certains points de détails restent indéniables : l'élection du 8 avr. 1378 fut précédée et accompagnée de troubles populaires qui constituaient un mode de pression électorale; elle s'effectua sous l'empire d'une certaine crainte, mais non par l'effet unique de cette crainte; elle eut lieu avec une précipitation incontestable. Ces diverses circonstances suffisaient-elles à priver les cardinaux de la liberté d'action requise en matière électorale? Guillaume de Mandagout, auteur d'un traité estimé sur les élections et rédigé pour le moins avant 1294, imposait aux électeurs l'obligation de choisir pour l'élection une localité présentant des garanties de liberté et, dans le cas contraire, d'ajourner l'élection même. En 1378, les membres du Sacré-Collège se trouvaient dans l'incapacité de réaliser l'une ou l'autre de ces deux conditions, vu l'état d'esprit du peuple romain. Or, l'opinion de Mandagout reposait sur la décrétale Osius episcopus de Grégoire IX (Decr., 1. I, tit. vi. De electione, c. 2). Les adversaires d'Urbain VI ne manquèrent point d'utiliser un texte aussi important.
Mandagout exigeait encore des scrutateurs de toute élection l'examen des intentions des électeurs. Si ceux d'Urbain VI ont fait sur leurs dispositions d'âme des révélations, que valent leurs témoignages, puisqu'ils émanent de personnages intéressés à légitimer leur propre conduite? Tel est l'embarras que nous ressentons actuellement pour émettre un jugement équitable sur la légitimité d'Urbain VI. Nous ne saurions écrire comme Karl Hanquet : « Le vrai pape, pour nous, c'est Clément VII », ni souscrire à l'opinion récemment énoncée, dans le D. T. C. (xiv, 1471) en faveur d'Urbain VI. Le duc de Bretagne, Jean de Montfort, a, croyons-nous, parfaitement formulé l'anxiété des gens de son temjjs, quand en 1383 il dictait à un notaire ceci : « Si je savais positivement que Clément soit le vrai pape, je me déclarerais très volontiers pour lui. Si j'étais sûr, au contraire, qu'il ne soit qu'un intrus, je n'affecterais pour rien au monde, ni en paroles, ni en actes, de me soumettre à lui, je me rangerais du parti opposé, quoi qu'il puisse arriver. A vrai dire je suis perplexe; j'ignore, au fond, ce qu'il en est. Tant d'allégations ont été produites de part et d'autre que mon esprit ne sait plus discerner le vrai du faux » (N. Valois, op. cit., II, 373). Les Pères assemblés à Constance, Martin V et ses successeurs n'osèrent pas davantage porter de verdict. Puisque les contemporains s'esti-
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mèrent incapables de prendre une décision, imitons leur prudence, n'ayons pas l'audace de prétendre en savoir plus qu'eux et restons dans le doute.
H. L. Fr., XXXIV, 30, 36. — N. Valois, op. cit., i. — R. Delachenal, Hist. de Charles V, v, Paris, 1931, p. 123-44. — K. Hanquet, Documents relatifs au Grand Schisme, i, ii, Rome, 1924. — H. Hemmer a mis en relief, dans la Revue du clergé franfais, xxxvii, 1904, p. 603-21, la faiblesse des arguments proposés par les partisans d'Urbain VI, tels que : L. Salemlîier, Le Grand Schisme d'Occident, dans Revue pratique d'apologétique, iv, 1907, p. 467-72, 579-94 et Le Grand Schisme d'Occident, 5« éd., Paris, 1921, p. 45-51; A. Baudrillart, dans Bull, critique, 1896, p. 148; E. Chénon, dans VHist. générale de Lavisse et Rambaud, m, Paris, 1922, p. 319; L. Pastor, op. cit., i.
III. Retour de la papauté a Avignon. — D'Urbain VI ou de Clément "VII qui triompherait? A part de rares clans d'ecclésiastiques et de jurisconsultes chez lesquels prédominaient les motifs d'ordre religieux ou canonique, l'instinct national détermina le choix de l'obédience; si puissant qu'il fût, cet instinct céda parfois à l'intérêt politique ou aux convenances personnelles. Onorato Caetani, comte de Fondi, confirmé par Clément VII dans sa charge de recteur de la Campanie et de la Maremne, ne songea plus qu'à agrandir sa sphère d'influence. Giordano Orsini occupa, aux frais du même pontife, les monts Albains. Quant à Francesco di Vico, il prit parti contre Urbain VI, repoussa les troupes envoyées par lui pour conquérir Viterbe et se proposa d'élargir ses domaines dans le Patrimoine de S. -Pierre. A Ravenne, à Césène, à Ancône les châtelains pactisaient ouvertement ou secrètement avec Clément VII.
La reine de Naples, ayant solennellement adhéré à celui-ci, le 20 nov. 1378, Rome se trouvait encerclée, tandis que se prolongeait l'occupation du château S.- Ange par les clémentins. En Sicile, le duc de Montblanc et le roi Martin I" correspondaient avec les deux pontifes rivaux, quoiqu'ils désirassent se ranger dans l'obédience avignonnaise. La volonté contraire des barons et du peuple les empêcha toujours de réaliser leurs desseins (E. Stinco, PoUlica ecclesiastica di Martino I in Sicilia, Palerme, 1921).
Dans le nord de l'Italie, Amédée VI de Savoie, qui avait pour l'instant partie liée avec la France, se prononça pour l'élu de Fondi, tandis que Bernabo Visconti observait une prudente réserve. Au centre de la péninsule, Florence, Pise, Pérouse, satisfaites de la paix scellée avec Urbain VI, jouaient, pour le moment, franc jeu.
Les deux pontifes souhaitaient avec une égale ardeur mettre fin à une situation déplorable pour la chrétienté : ils s'apprêtèrent à vider leurs querelles par les armes. Aux bandes bretonnes et gasconnes, commandées par Louis de Montjoie, Urbain VI opposa la compagnie redoutable de S. -Georges, dirigée par Alberigo da Barbiano (avr. 1379). Le 17 et le 20, Clément VII, sacrifiant les États de l'Église, concéda à Louis I", duc d'Anjou, le Ferrarais, le Bolonais, Ravenne, la Romagne, Massa Trabaria, la Marche d'Ancône, Pérouse, Todi et jusqu'au duché de Spolète, à charge de les conquérir dans l'espace de deux ans et à titre de fiefs. 11 ne réservait que le Patrimoine de S. -Pierre, la Campanie, la Maremne et le comté de Sabine, et naturellement Rome. Toutefois jamais le futur royaume d'Adria et celui de Naples ne pourraient être détenus par le même souverain. Le contrat passé avec Louis d'Anjou, par suite de l'inexécution de sa clause essentielle (l'entrée en campagne contre Urbain VI), resta sans efTet pratique (Leibnitz, Codex juris gentium diplomaticiis, i, Hanovre, 1693, p. 239).
Le sort de la bataille tourna à l'avantage d'Urbain VI : la garnison du château S. -Ange, torturée par la faim, capitula le 27 avr. 1379, après un siège de
plusieurs mois; Alberigo da Barbiano de son côté remporta la victoire à Marino (30 avr.). Clément VII, retiré à Sperlonga à l'abri des murailles d'un château bien fortifié, craignit pour sa sûreté : parti de Gaète à bord d'une galère le 9 mai, il débarqua à Naples. Là, l'hostilité de la population l'obligea, le 13, à retourner à Sperlonga. Le 22 mai, il quittait définitivement l'Italie et, le 20 juin, entrait à Avignon.
E.-R. Labande, Le rôle de Rinaldo Orsini dans la lutte entre les papes de Rome et d'Avignon, dans Mél. d'archéol. et d'hist., XLix, 1932, p. 157-80; Une ambassade de Rinaldo Orsini et de Pierre de Craon à Florence, Milan et Avignon (1383), ibid., L, 1933, p. 194-220; Rinaldo Orsini, comte de Tagliacozzo Ct 1390), et les premières guerres suscitées en Italie par le Grand Schisme, Paris, 1939. — L. Ermini, Onorato I Caetani, conte di Fondi e lo Scisma d'Occidente, Rome, 1935 (l'auteur a publié un journal de l'économe de Clément VII jusqu'au départ pour A\ignon). — M. de Boiiard, Les origines des guerres d'Italie. La France et l'Italie au temps du Grand Schisme d'Occident, Paris, 1936. — E. Jarry, La vie politique de Louis de France, duc d'Orléans (1372-1407), Paris, 1889. — P. Durrieu, Le royaume d'Adria, dans Revue des questions historiques, xxviii, 1880, p. 43-78; Les Gascons en Italie, Auch, 1885. — A. Segré, I dispacci di Cristoforo da Piacenza procuratore Mantovano alla corle pontificia, dans Archivio storico italiano, sér. V, XLin, 1909, p. 27-95; xliv, 1909, p. 258-326; I conti di Savoia e lo Scisma d'Occidente, dans Atti délia Reale Accademia di Torino, XLii, 1907. — H. Bôrsting, Fin Brief aus dem Kreise der hl. Katharina von Siena an die Kardinàle zu Anagni zur Abwendung des drohenden Schismas, dans Rômische Quartalschrift, xxxvm, 1931, p. 307-13 (texte de la lettre). — L. Fumi, Notizie ufficiali sulla battaglia di Marino delV anno 1379, dans Studi e documenti di storia e diritto, VII, 1886, p. 8; Un nuovo avviso délia battaglia di Marino, ibid., 58. — B. Capasso, Diarium Neapolitanum, dans Archivio storico per le provincie napoletane, vi, 1881 (l'auteur a publié un fragment de journal napolitain sur la venue de Clément VII à Naples). — Rothbarth, Urban VI. und Neapel, Berlin, 1913 (ouvrage imparfait). — Dietrich deNyem, De Schismatelibri très, Leipzig, 1890 (tendancieux).
IV. L'obédience avignonnaise. — 1" L'Italie. — - La fuite de Clément VII eut une répercussion désastreuse pour lui à Naples : l'émeute, qui y éclata, contraignit la reine à se rallier à l'obédience romaine (18 mai). D'autre part, Alberigo da Barbiano poursuivit sa campagne triomphale : Cisterna, Marino, Rocca di Papa tombèrent entre ses mains. Le condottiere fut non moins heureux en Toscane oii il délogea d'Orvieto Rinaldo Orsini, comte de Tagliacozzo, fidèle vassal de la reine de Naples, auquel Urbain VI avait retiré le gouvernement d'Orvieto et le rectorat du Patrimoine de S. -Pierre, après les lui avoir confiés en mai et en sept. 1378. L'évincé se vengea en rejoignant les bandes de Bernardon de la Salle qui l'aidèrent à reconquérir Orvieto; en conséquence, la ville passa dans l'obédience de Clément VII, le 22 mai 1380. Durant dix ans Rinaldo Orsini combattra contre Urbain VI et Boniface IX, non pas au profit du pape d'Avignon, mais à son propre avantage. Sa fin tragique (14 avr. 1390) permit à l'Église de récupérer Spolète et Orvieto.
La reine Jeanne n'avait adhéré à Urbain VI que sous la pression de ses sujets. Dès que le calme fut rétabli à Naples, elle rompit avec lui, au mois d'oct. 1379. Son changement d'attitude était provoqué par les intrigues nouées contre elle à la Cour de Rome par les Hongrois et Charles de Durazzo. Urbain VI, comme l'écrivait Cristoforo di Piacenza, « avait affecté de vivre en paix avec elle », mais dans la lettre du 12 juin 1379 qui notifiait sa soumission il avait employé les termes inquiétants Joanna quoque olim regina Sicilie (A. Segré, / dispacci..., loc. cit., xliv, 287-88). La reine le soupçonna de comploter sa ruine avec ses ennemis. Clément VII pressentit le danger qu'elle courait. Il lui importait de conserver dans son orbite l'Italie méridionale qui lui obéissait par contrainte. L'épée d'Othon
CLÉMENT VII (ROBERT DE GENÈVE
de Brunswick, quatrième époux de la princesse, ne suffisait pas à la défendre contre l'esprit d'intrigue qui agitait le royaume ni contre ses adversaires extérieurs. L'ambitieux Louis I", duc d'Anjou, apparut comme le sauveur rêvél Que Jeanne l'adoptât, il mettrait à son service l'or et les troupes qui lui manquaient. Ainsi fut fait : le 29 juin 1380, le duc reçut le duché de Calabre, en attendant l'héritage du royaume et des comtés de Provence, de Forcalquier et de Piémont. Clément VI accorda joyeusement la ratification de l'acte solennel de cession, rédigé à son instigation (22 et 23 juill. ; J, C. Lûnig, Codex Italiae diplomaticus, ii, Francfort, 1725-35, col. 1143-45).
Fin calculateur pourtant. Clément VII n'avait pas su tout prévoir. L'adoption de ftbuis d'Anjou, dont il attendait merveilles, précipita le dénouement du drame napolitain; elle lésait les espoirs nourris par Charles de Durazzo de Succéder à sa tante qui n'avait point de postérité. Le prince rassembla une armée en Hongrie, ceignit la couronne le 2 juin 1381 à Rome, entra à Naples le 16 juill. et fit Jeanne prisonnière le 2 septembre.
Au lieu de voler au secours de sa bienfaitrice, Louis d'Anjou s'attarda en France, laissa passer l'hiver et ne franchit le col du Mont-Genèvre qu'en juin 1382. Son armée, forte de 60 000 à 80 000 hommes, s'écoula lentement vers le Sud, sans difficultés. En sept, elle se trouvait à proximité de Rome. Avec l'aide de Francesco di Vico, de Rinaldo Orsini et des bandes de Bernardon de la Salle, il lui eût été facile de pénétrer dans la ville. Louis d'Anjou trompa l'espoir de Clément VII qui escomptait la mise aux abois d'Urbain VI, réduit à prêcher la croisade contre l'envahisseur : il préféra gagner son futur royaume (sept. 1382). Il arriva trop tard pour sauver la reine Jeanne que Charles de Durazzo avait fait vraisemblablement assassiner le 27 juillet.
Louis d'Anjou manqua de décision : parvenu à quelques km. de Naples, il n'osa pas engager le combat avec son adversaire et resta inactif. Les rigueurs de l'hiver et une épidémie décimèrent l'armée. Pour comble d'infortune, Amédée VI, comte de Savoie, l'un de ses plus valeureux lieutenants, vint à mourir (27 févr. 1383).
A défaut de Naples, Louis d'Anjou étendit sa puissance en Calabre, en Basilicate, dans la Pouille, dans la Terre de Labour et les Abruzzes et permit ainsi à Clément VII d'agrandir son champ d'influence. Sa mort soudaine, survenue dans la nuit du 20 au 21 sept. 1384, jeta la consternation à Avignon (v. N. Valois, op. cit.. Il, 7-91; M. de Boûard, op. cit., 43-73, qui le complète).
Déçu dans ses espoirs fondés sur Louis I" d'Anjou, Clément VII ne renonça point à financer et à encourager une expédition italienne. Marie de Blois, veuve du prince, obtint la couronne royale pour son jeune flls Louis II le 21 mai 1385 et l'inféodation du royaume de Naples le 28 mai. Le 10 juill. 1387, la ville de Naples était prise et Marguerite de Durazzo, veuve de Charles, s'enfuyait précipitamment. Clément VII eut la satisfaction d'être reconnu officiellement comme pape. Un moment il put croire que l'Italie tout entière lui obéirait. Urbain VI, comme pris de folie, avait ameuté contre lui ses propres partisans et s'était appliqué à vider sa cour même, en livrant à la torture plusieurs cardinaux auxquels son étrange conduite avait déplu. Ses procédés barbares en poussent cinq autres à flétrir, dans une sorte d'encyclique, les mœurs et les actes de celui qui leur a conféré la pourpre (É. Baluze, op. cit., IV, 298-301). Pileo da Prata et Galeazzo Tarlatti da Pietramala l'abandonnent et passent avec fracas dans l'obédience avignonnaise, en publiant une circulaire le 8 août 1386 {Hist. Jahrbuch, xiv, 1893,
p. 820-32). Clément VII auquel ils rendent hommage les agrège avec empressement à son Sacré-Collège (13 juin 1387). Le caractère irascible d'Urbain VI lui aliène les villes d'Ombrie et de Toscane. Bologne et Florence entretiennent des rapports avec son rival, sans toutefois le reconnaître ouvertement, reçoivent ses nonces ou lui adressent des ambassadeurs. A Rome des émeutes éclatent. Urbain VI émigré ailleurs, à Gênes, à Lucques ou à Pérouse. Le mauvais état de ses finances le force à se retirer à Rome (sept. 1388); là encore la population le reçoit mal et demeure agitée malgré la promulgation d'un jubilé. Dans le Milanais son autorité est méconnue : Giovanni Galeazzo Visconti sollicite de Clément VII, qui l'accorde le 25 nov. 1386, une dispense de mariage entre sa fille Valentine et le comte de Touraine; bien plus, en 1391, ne négociait-il pas une alliance avec le roi de France, ayant pour fin la marche sur Rome qui, n'eût été l'intervention de Richard II, roi d'Angleterre, se serait effectuée?
La cour de France, poursuivant ses visées politiques sur l'Italie, se mit en tête de persuader à Clément VII de reconstituer, au profit de Louis, duc d'Orléans, l'éphémère royaume d'Adria, ébauché en 1379. Elle vanta les avantages que présenterait pour lui la création d'un vassal, prêt à l'épauler contre les envahisseurs des États de l'Église, dont d'ailleurs le pape avait perdu le contrôle (mai 1393). Clément VII ne voulait point retomber dans la faute commise en 1379; il louvoya, envoya à Paris des ambassadeurs qui demanderaient des explications et finalement, le 15 août 1394, répondit par un refus. Un contre-projet fut présenté; la mort du S. -Père en empêcha la réalisation (sur les négociations résumées ici voir les nouveaux renseignements fournis par M. de Boûard, op. cit., 101- 54). Ainsi Clément VII ne récolta en Italie que des déboires.
2° La France. — Reprenant avec des arguments nouveaux le thème d'une thèse de vieille date, M. de Boûard a prétendu que « l'origine du Schisme fut politique » et " son évolution de même commandée presque exclusivement par des facteurs d'ordre politique » (op. cit., 20). Charles V porterait « la responsabilité de l'élection de Robert de Genève » (ibid., 35). Il aurait voulu rétablir à son profit une papauté avignonnaise et grouper autour d'elle ses alliés. D'autres lui ont opposé le roi d'Angleterre et l'empereur, désireux de se dégager, de concert avec de petits États, de l'influence française. La réalité est quelque peu diflérente. Sans doute la politique joua un grand rôle dans la crise terrible que subit l'Église, mais la conscience eut le sien aussi. Au début, Charles V ne montra aucune hostilité systématique à l'égard d'Urbain VI, malgré les informations peu favorables et contradictoires qui lui parvenaient de Rome. Dans l'ignorance où il se trouvait de la vérité, le roi observa officiellement la neutralité (11 sept. 1378), mais officieusement garantit sa sympathie au collège cardinalice. Tout au plus peuton lui reprocher d'avoir mis une certaine hâte à adhérer, le 16 nov., à l'élu de Fondi, après consultation des dossiers, que les cardinaux lui avaient fait parvenir. Avant de mourir Charles V déclara : « J'ai cru et je crois encore fermement que Clément VII est le vrai pasteur de l'Église. Cependant, si jamais le bruit venait à se répandre que les cardinaux ont agi sous l'inspiration du démon, sachez qu'aucune considération de parenté, aucun sentiment déplacé n'a dicté mon choix, mais uniquement la déclaration desdits cardinaux, puis les avis des prélats, des clercs, de mes conseillers » (R. Delachenal, op. cit., v, Paris, 1931, p. 409). Il ressort donc de la déclaration in extremis du roi de France que son choix eut pour fondement des informations venues d'Italie. Les cardinaux portent
CLÉMENT VII (ROBERT DE GENÈVE
la responsabilité du Schisme. Cependant, si Charles V n'en fut pas la cause, il a assumé une grave responsabilité en asseyant de façon prépondérante l'autorité de Clément VII et en travaillant par la diplomatie à accroître le nombre de ses fidèles.
La Guyenne et la Gascogne, soumises à l'influence anglaise, eussent dû adhérer à Urbain "VI, il n'en fut rien. Leurs sympathies pour la France rangèrent les deux contrées dans l'obédience clémentine, jusqu'à ce qu'intervînt Richard II, qui établit des évêques urbanistes à Dax et à Bordeaux.
Le gouvernement anglais fut moins heureux en Bretagne et ne put imposer des évêques urbanistes.
Quant à la Flandre, deux obédiences se formèrent : Utrecht et Liège obéirent à Urbain VI; Arras, Cambrai, Thérouanne et Tournai, à Clément VII, mais non uniformément, car il n'eut pour lui que la noblesse, les fonctionnaires, le haut clergé et la haute bourgeoisie (H. Nelis, La collation des bénéfices eccl. en Belgique sous Clément VII (1378-94), dans Revue d'hist. eccl., XXVIII, 1932, p. 34-69).
3° La péninsule Ibérique. — La Castille, pourtant l'alliée de la France, observa quelque temps une stricte neutralité. Le roi Jean l" voulut enfin sortir de cette situation équivoque. En mai 1380, une ambassade se rendit à Avignon, à Rome et à Naples, afin d'entendre les témoins oculaires de l'élection d'Urbain VI et les cardinaux survivants qui y participèrent. L'enquête, volumineuse — l'original exista à la Bibl. nat., Paris, ms. lat. 11745 — fut conduite méthodiquement : soumise à l'examen du clergé castillan assemblé à Medina del Campo (23 nov. 1380), elle provoqua l'adhésion à ClémentVII qui fut solennellement proclamée le 19 mai
En Aragon les rois se montrèrent aussi réservés que leurs voisins castillans avant de rien décider. Comme eux ils ordonnèrent l'ouverture d'enquêtes en 1380 et 1386 et, après en avoir compulsé les résultats, adoptèrent le parti de Clément VII.
Le 6 févr. 1390, Charles III, roi de Navarre, imitait leur exemple.
Le roi de Portugal n'avait pas hésité à déclarer, dès 1379, son hostilité à Urbain VI. L'intervention toutepuissante de l'Angleterre occasionna, seule, sa rétractation.
4° L' Angleterre. — Le roi Richard II, non moins que Charles V, combattit en faveur de son candidat par la voie diplomatique. Pour lui Clément VII représentait l'allié de la France, son ennemie : dès lors, il lui fit échec partout où s'étendait son influence, en Flandre, en Italie, en Toscane, en Ombrie, en Provence, en Guyenne, en Gascogne, en Bretagne. Les motifs religieux n'inspirèrent guère la conduite du souverain anglais. La guerre à Clément VII n'était au fond qu'une forme de la lutte menée contre les Valois depuis de longues années. Les dernières recherches faites dans les archives prouvent que la validité de l'élection d'Urbain VI ne fut pas sérieusement examinée. L'information du roi sur les événements survenus en avr. 1378 à Rome apparaît insuflisante et parfois même erronée. Le prince poussa l'intolérance jusqu'à interdire le passage de la Manche au cardinal légat Guy de Malesset, chargé de l'éclairer (E. Perroy, L' Angleterre et le Grand Schisme d'Occident, Paris, 1933).
La politique dicta pareillement à l'Écosse les principes de la conduite qu'elle tiendra à l'égard des deux pontifes concurrents. Ennemie de l'Angleterre et alliée de la France, elle adoptera le parti de Clément VII. En Irlande, malgré l'adhésion de l'archevêque de Tuam et de quelques évêques au pape d'Avignon, les urbanistes l'emportèrent.
5" L'Empire. — Si l'empereur soutint la cause d'Urbain VI, ce fut autant par intérêt politique que par
devoir de conscience. Son choix demeura appuyé sur de solides arguments que lui fournirent les actes apparemment incohérents du collège cardinalice : d'une part, la signification de l'élection d'Urbain, son intronisation et sa reconnaissance; de l'autre, la rupture avec lui et le conclave de Fondi. Le jugement de l'empereur sur les événements fut loin de produire la même impression sur tous les princes ou les villes de l'Empire. Il y eut bigarrure d'opinions et, qui plus est, adhésion à Clément VII, puis abandon de son parti malgré des sympathies françaises et sous la pression des circonstances. En tout cas, la situation resta fort confuse, quoique l'avantage appartînt à Urbain VI (E. GôUer, Clemens VII. von Avignon, Repertorium germanicum, i, Berlin, 1916 [tableau complet de la sphère d'influence de Robert de Genève]. — P. Holterniann. Die Kirchenpolitische Stellung der Stadt Freiburg im Breisgau wâhrend des Grossen Schismas, Fribourg-en-Br., 1925).
6° La Hongrie, la Pologne, le Danemark, la Scandinavie. — Malgré les eflorts déployés par Clément VII pour les rallier à son obédience, ces divers États adhérèrent à son adversaire.
7" L'Orient. — L'origine française de la maison de Lusignan poussa Pierre II, roi de Chypre, à se déclarer pour Clément VII. A Corfou, en Albanie, en Morée et ailleurs l'influence française se fit sentir, mais Venise et Gênes étaient trop prépondérantes pour ne pas la neutraliser.
A bien examiner la carte d'Europe, quelque dix ans après la double élection de 1378, il faut avouer que le champ d'action des obédiences avignonnaise et romaine était sensiblement équivalent, mais que la balance penchait plutôt du côté du pontife qui résidait sur les bords du Rhône. L'Occident se trouvait scindé en deux factions ennemies qui s'anathématisaient réciproquement.
V. Les remèdes au Schisme. — L'Église n'avaitelle pas usé, dans le passé, d'un remède efficace : la réunion d'un concile général? L'application d'une telle mesure ne laissait pas que de présenter de multiples difficultés : elle nécessitait, en premier lieu, l'assentiment et le concours des deux chefs de la catholicité. Or, pas plus Clément VII ni Urbain VI que les cardinaux n'en voulurent. Des théologiens firent observer que le concile n'avait nulle autorité sur la personne du pape. Qui le convoquerait? Les deux rivaux, de concert? Lin tel geste équivaudrait à égaliser leurs droits réciproques. Un seul? Les partisans de l'obédience contraire n'écouteraient pas l'appel lancé par celui qu'ils répudiaient comme intrus. Restaient les cardinaux, les prélats, l'empereur au pis-aller ou encore les rois, s'ils parvenaient à se mettre d'accord. Toutes les solutions envisagées allaient à rencontre de la tradition. Un concile réuni dans des conditions anormales ne résoudrait rien et manquerait d'autorité. Le Schisme, disaient les prévoyants, n'en sortirait que plus enraciné.
Clément VII laissa dire. Afin de contenter l'opinion il prescrivit la célébration d'une messe de Schismate tollendo (29 oct. 1393), encore insérée dans le missel romain, la récitation de prières et des processions (M. Prinet, Un missel de l'antipape Clément VII à la Bibl. nat., dans Bibliographe moderne, xxii, 1924, p. 18-21). Son opinion était faite depuis longtemps; persuadé de sa parfaite légitimité, il n'entrevit qu'un seul expédient, ce qui dans le jargon de l'époque s'appelait la voie de fait, c.-à-d. le recours à la force armée 1 Il crut à son efficacité et finança les opérations de guerre entreprises par les princes angevins avec une prodigalité qui compromit l'équilibre de son budget et l'obligea à pressurer le clergé.
L'aggravation des charges fiscales toucha surtout les
CLÉMENT VII (ROBERT DE GENÈVE
Français. En plus de la décime concédée au pouvoir royal, Clément VII en réclama une à son profit. Il leva aussi pendant toute la durée de son pontificat la procuration et exigea un subside de tout établissement religieux exempt jusque-là, même par privilège spécial, de la visite épiscopale ou de l'impôt. Les exemptés protestèrent avec une telle énergie qu'au lieu de leur faire payer la totalité du subside équivalent au taux de la procuration épiscopale on n'exigea d'eux que la moitié. Les Chartreux échappèrent seuls aux poursuites des agents fiscaux. Les évêques, privés d'une ressource profitable, cessèrent d'accomplir la visite diocésaine, inhérente à la charge pastorale. Clément VII mitigea la sévérité de ses ordonnances financières en permettant à certains prélats mécontents de lever une demi-procuration; mais le déficit de sa caisse le contraignit à révoquer souvent les faveurs accordées de mauvais gré.
Aux exactions qui se pratiquaient jusqu'en 1378 s'en ajoutèrent d'autres exceptionnelles. Quand le pape se trouvait à bout de ressources, il invoquait sa détresse pour prescrire des subsides caritatifs qui n'avaient rien de spontané de la part du clergé. Clément VII poussa l'exagération jusqu'à imposer cinq subsides en Bretagne, à neuf jours d'intervalle, du 16 au 25 août 1390.
Le droit de dépouille fut très rigoureusement appliqué à l'époque du Grand Schisme. Un anonyme déplorait les agissements des collecteurs pontificaux qui voulaient tout prendre, « s'il [n'était] attaché à pierre, à boiz ou à fer ». Il citait le cas d'une porte commandée par un prélat et non encore posée; elle fut emportée. Que dire de ce collecteur qui, assistant aux obsèques d'un prêtre et jugeant bonne la chasuble dont, suivant l'usage liturgique, le défunt était revêtu, l'en dépouilla? « Ce que onques maiz ne fut veu en France », concluait mélancoliquement le prosateur (N. Valois, op. cit., m, 436, note 2).
La fiscalité pontificale, dont gémissait le clergé, s'expliquait facilement. Les subventions aux expéditions militaires entreprises en Italie n'épuisaient pas le chapitre des dépenses. L'envoi de nonces ou de légats coûtait cher. Il fallait aussi attirer ou retenir le plus grand nombre de partisans dans son obédience en multipliant les dons gracieux. La coutume avait imposé des cadeaux aux membres du Sacré-Collège qui avaient participé au conclave; Clément VII se montra généreux et octroya 4 000 florins à chacun. Il tint à honneur d'avoir un train de maison qui en imposât. Bref, les débours du trésor pontifical devinrent si lourds que la Chambre apostolique se livra à des emprunts onéreux et mit en gages des joyaux, de la vaisselle, de riches ornements.
L'apathie mise à ne pas poursuivre l'extinction du Schisme et le poids des impôts indisposèrent les contemporains. La royauté elle-même manifesta sa désapprobation. L'université de Paris adressa des remontrances à Clément VII et lui proposa des solutions qui lui déplurent. Un conflit s'annonçait proche; il se produisit sous Benoît XIII. Clément VII ne recueillit, pour ainsi dire, que des déboires de son activité diplomatique, pourtant pleine d'artifices.
K. Eubel, Aus der Ausgabebûchern des Schismas Pdpste Klemens VII. und Benedikt XIII., dans Rômische Qiiarlalschrilt, xviii, 1904, p. 174-89. — Ch. Samaran-G. MoUat, La fiscalité pontificale en France au XIV' s., Paris, 1905. — G. de Lesquen-G. Mollat, Mesures fiscales exercées en Bretagne par les papes d'Avignon à l'époque du Grand Schisme d'Occident, Paris, 1903. — E. Miintz, L'antipape Clément VII, essai sur l'hist. des arts à Avignon vers la fin du XIV' s., dans Revue archéol., III» sér., xi, 1888, p. 8-18, 163-83.
VI. Conflit avec Raymond de Turenne. — Les pires tracas au sujet de sa sécurité furent causés à
Clément VII par un neveu de Grégoire XI, Raymond- Louis de Turenne, qui possédait en Provence des domaines importants et surtout les Baux. Le vicomte entreprenant commença, en 1386, à inquiéter le pape. Les troupes pontificales cédèrent devant ses routiers et préférèrent obtenir leur licenciement moyennant une indemnité de 15 000 francs (7 janv. 1387).
En déc. 1388, les opérations de guerre reprirent de nouveau, mais pires que précédemment. Châteaux ou bourgades dépendant de l'Église tombèrent aux mains de l'insolent baron. Les voyageurs qui s'acheminaient vers Avignon étaient détroussés ou subissaient la torture jusqu'à ce qu'ils eussent promis de payer des rançons. Quant aux gens de campagne, les soudards leur prenaient tonneaux de vin ou sacs de blé. Le pape dut se résigner à payer au vainqueur 12 000 florins (févr. 1389).
En 1390 et 1391 de nouvelles incursions des compagnies se produisirent à proximité d'Avignon. Cette fois l'intervention tardive de Charles VI décida Raymond de Turenne à signer (5 mai 1392), à des conditions avantageuses, une paix qui devait être définitive mais qui fut vite troublée par lui. La formation d'une ligue entre les Provençaux, le roi et le pape inclina le vicomte à réfléchir et à négocier un mariage de sa fille Antoinette. Clément VII et la reine de Sicile destinaient à celle-ci le prince de Tarente, frère de Louis II d'Anjou. Cette brillante union ne plut pas à Raymond qui lui préféra Boucicaut. La reine, vexée de ce choix, ordonna de mettre le siège devant la forteresse des Baux, tandis que le pape instruisait un procès canonique contre le ravisseur des biens de l'Éghse (15 déc. 1393). Le 16 avr. 1394, Raymond était frappé de censures et privé de ses biens. Ainsi, durant tout son pontificat. Clément VII eut à redouter les agissements de son turbulent voisin. Cela lui fournit une excuse pour différer l'union tant souhaitable des obédiences qui partageaient l'Église en deux camps ennemis (É. Baluze, op. cit., i, 516).
N. Valois, Raymond de Turenne et les papes d'Avignon, dans Annuaire-bull. de la Soc. de l'hist. de France, xxvi, 1889, p. 215-76; La France et le Grand Schisme d'Occident, II, 332-59.
VII. Mort. — Clément VII mourut d'une attaque d'apoplexie, le 16 sept. 1394, vers 6 ou 10 heures. Le 18, son corps fut enterré provisoirement à N.-D.-des- Doms, dans la chapelle de Jean XXII; il y resta jusqu'au 18 sept. 1401 et fut inhumé dans l'église du monastère des Célestins, édifiée sur les ordres du pape pour honorer la mémoire du cardinal Pierre de Luxembourg. Le tombeau de Robert de Genève fut commandé par le camérier François de Conzié à Perrin Morel; il n'en subsiste plus que la tête mutilée du défunt.
L. Duhamel, Les œuvres d'art au monastère des Célestins d'Avignon, dans Bull, monumental, 1888, p. 112-16. — É. Baluze, op. cit., i, 518, 537-39; ii, 908-09. — L.-H. Labande, Le tombeau de Clément VII (Robert de Genève), dans Revue savoisienne, xxxviii, 1897, p. 93-98; Le palais des papes et les monuments d'Avignon au XIV' s., u, Aix, 1925, p. 150-51.
BuixAiRE. — L'énumération et la description des registres de suppliques, des lettres pontificales et des pièces de la Chambre apostolique a été donnée par E. Gôller, Repertorium germanicum, i, Clemens VII. von Avignon, Berlin, 1916, p. 3-42. — J. de Loye, Les archives de la Chambre apostolique au XIV' s., Paris, 1899 (ouvrage entaché de multiples erreurs). — Deux publications partielles ne concernent que la Belgique : K. Hanquet et H. Nelis, Documents relatifs au Grand Schisme, i. Suppliques de Clément VII (1378-79), Rome, 1924-34, 3 vol.; U. Berlière, Lettres de Clément VII (1378-79), ii, Rome, 1930. — Le reste du bullaire est encore inédit.
Diplomatique. — Un lac-similé du sceau de plomb employé par la Chancellerie pontificale a été reproduit par N. Valois, La France et le Grand Schisme d'Occident, i, 110. Ce
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