NES
l'occasion d'une véritable compétition entre Isarn de .Monlignac et Arnaud de Sobiraa; on alla même jusqu'aux violences et à l'excommunication. La paix revient en 1308, mais pour faire bientôt place à une opposition entre la communauté et l'abbé. Finalement, l'archevêque de Narbonne envoie l'abbé « vacquer à ses études » durant six ans et nomme des administrateurs : trois ans plus tard, un nouvel abbé est institué par Jean XXII. Aux privilèges, aux concessions de bulles, aux confirmations de règlements, la papauté ajoute la nomination du supérieur en 1.323, en 135.5, et sans doute en 1405; elle multiplie les interventions. De leur côté, les agents du roi témoignent d'un zèle probablement intempestif, puisque Philippe VI intervient plusieurs fois en faveur du monastère. La communauté s'est d'ailleurs accrue depuis un siècle, car une bulle de 1346 fixe son effectif à 26 profès et 4 prêtres séculiers établis à perpétuité pour célébrer l'office avec les religieux. Tous les religieux ne sont peut-être pas exemplaires, mais tous, surtout, sont très préoccupés de leurs bénéfices et de leur subsistance : le dernier quart du xiv« s. nous a laissé plusieurs accords entre l'abbé et le couvent à ce sujet. Mentionnons de plus une bulle de 1366, enlevant Caunes à la juridiction de l'archevêque de Narbonne, au profit de S. -Victor de Marseille : cette bulle d'Urbain V ne semble pas avoir reçu exécution.
La tenue des chapitres provinciaux de moines noirs ne paraît pas avoir eu grande influence sur la vie intérieure de Caunes, pas plus que l'envoi aux universités, à partir de 1376, de deux religieux étudiants. Les abbés, souvent absents, administrent par des vicaires généraux; la scission est profonde entre l'abbaye et le convent : celui-ci se fait représenter, en face des vicaires généraux, par des procurateurs. Les abbés ne sont pas pris dans le sein de la communauté : choisis par elle, ou indiqués à elle de façon plus ou moins impérative, ils sont étrangers à la maison, jusqu'à résigner leur charge ou à permuter avec d'autres abbés. Le nombre des religieux diminue ; 15 en 1416, 7 en 1547. l-"t en 1467 la commende est définitivement implantée à Caunes : le Souverain pontife nomme les abbés, en attendant de céder ce droit au roi de P'rance par le concordat de Bologne. Les religieux n'essayeront guère qu'en 1467 et 1591 d'élire un candidat, qui ne pourra que s'incliner devant le commendataire. La discipline se relâche, au point que le parlement de Toulouse ordonne, en 1577, la reformation des religieux par le vicaire de l'archevêque et par l'abbé. Quant aux biens du monastère, les guerres de religion leur nuisirent considérablement, surtout dans certains prieurés, qui demeurèrent ruinés.
Au début du xvii« s., le commendataire Jean d'Alibert. natif de Caunes et moine du lieu, semble remettre un peu de vie dans ce monastère qui s'en va. 11 est supérieur de la congrégation des Exempts, et préside, en cette qualité, les chapitres généraux de 1623 et 1625. Ses deux successeurs ne reçurent pas leurs bulles : un moine, Étienne de Maurel, fut alors élu vicaire général en 1655. Avec le prieur claustral, Jean Saluze, il fit admettre par les treize autres religieux leur affiliation à la congrégation de S.-Maur. L'alTaire, commencée en juin 1659, reçut son exécution en 1663; mais la transaction entre l'abbé de (;aunes et la congrégation ne date que de 1695. Plusieurs anciens cédèrent leurs bénéfices pour une pension. A l'exception de l'église et du chapitre (qui semble avoir été une nef basse, à l'ouest de l'église), les bâtiments étaient dans un état lamentable; les grands travaux de reconstruction furent commencés en 1696, en même temi)s que l'église recevait un magnifique mobilier.
l'ar ailleurs, les actes d'administration sont ceux
que la congrégation pratique en toutes ses maisons, avec ce souci qu'elle a toujours eu de l'ordre dans ses affaires temporelles, quitte à être un peu exigeante à l'occasion. En 1747, les religieux obtenaient de l'abbé une nouvelle répartition des biens du monastère entre les deux menses abbatiale et conventuelle : jusqu'alors, abbé et religieux possédaient tout en indivis, l'abbé percevant les deux tiers des revenus et acquittant les charges et réparations; dorénavant, il y aura deux menses égales et indépendantes. C'est toujours le même souci d'ordre et de sécurité. Mais il ne garantissait pas l'avenir. Les religieux ne paraissent pas avoir exercé au xviii'' s. de rôle social; on se plaignait même qu'ils ne donnassent plus les aumônes accoutumées. Qu'on fasse la part d'une propagande antireligieuse, dont on trouve l'écho en telle diatribe du maire de Caunes, il n'en reste pas moins que les derniers mauristes, au nombre de sept, vivaient complètement indifférents à la population. Le monastère fut supprimé en 1791, et vendu au citoyen Cathala, à l'exception de l'église, réservée à la commune.
D'après d'Hozier, le couvent de religieux avait pour armes, en 1696 : de vair à un pal fuselé d'or et de sinople. Vers la même époque, la gravure du Monaslicon indique : de ...à deux clefs en sautoir et une épée en pal, accompagnées de trois fleurs de lis en chef, l'une en pal au-dessus de l'épée et les deux autres dans le prolongement des clefs.
Liste des abbés : Anian, 779-808. — Jean I", 820-21.
— Azenarius, 823. — Jean II, 825-32. — Gonzalve, 843-52. — Donnadieu, 853-56. — Godescalc, 858-63. — Egika, 865-69. — Daniel, 873-74. — Hildéric, 875- 920. — Baldemarus, 923-27. — Robert, 931-45. — Elianus, 948-61. — Giscafred, 971-77. — Aimery, 979-83. — Radulphe, 987. — Udalgarius, 993. — Guillaume I", 1021. — Isarn, 1083-98. — Gérard l", 1101. — Arnaud I", 1108. — Pierre I" de Siran, 1124-1147. — Castus, 1152. — Raymond I" de Capellan, 1157-63. — Bérenger de Hrugairolles, 1164. — Pierre II de Villalier, 1177. — Bernard I", 1185. — Arnaud II d'Espéraza, 1187-89. — Hugues I'"' de La Livinière, 1194-1211. — Gérard II de \'illeneuve, 1212-28. — Pierre III Ravmond, 1231. — Pierre IV, 1240. — Hugues II du Pont, 1285-96. — Sicard de Montignac, 1298. — Arnaud III de Sobiran, 1301. — Guillaume II d'Olargues, 1323. — Bernard II de Meynard, 1339. — Embrin de Durban, 1351. — Jean III de Castelpers, 1380. — Raymond II de Ras, 1405-1409. — Salomon de Monasti'es, 1416. — Bertrand de Roqueville, 1416. — Jean IV de Gosis, 1420. — Pierre V de Gaudiac, 1429-32. — Guarin de Tournel, 1437-1449. — Rigauld d'Albignac, 1450-65.
— Guillaume III de Bousquet, 1466.
Commendataires : Jean de Geoffroy, 1467-73. —
Étienne de Blosset, 1474-1505. — Antoine le \'eneur, 1506. — Gabriel le Veneur, 1511. — Jean de Vesc, 1519-24. — Antoine de \'esc, 1525. — Ponce Drogon de Pompeirenc, 1534-45. — Augustin de La Trémoille, 1546. — Nicolas de Pessaiio, 1547-49. — Marc-Antoine de Saulis, 1551. — Bertrand de S.- Martin-le-Vieux, 1566-91. — Jean d'AIibert, 1598- 1626. — Saturnin de Narbonne, 1627-53. — Hugues de Terlon, 1661. — Marc-Antoine de Brisay de Denonville, 1689. — .Jean Dubois. 1723. — Bernardin- François F'ouquet, 1727. — Esprit-Joseph de Vcrnon, 1769-90.
Inventaire des arch. départ., i, 243-345. — Bibl. Nat., coll. Doat, vol. Lviii, lit. dcclxxxvu-mcdlxviii; ms. lat. 12760 (D. Estiennot), fol. 186; 12664 (Uulaura), 272; 11818, 398; 11831, 109. — A. S., juin, i. — Baichère, A'o/cs sur les droits et prérogatives de l'abbé et des bénédictins de Caunes dans les lieux de leurs seigneuries respectives au XV/H' s., dans Mémoires de la Soc. des arts de Carcassonne,
CAUNES —
CAUSSIN
X, 1904, p. 192-204. — Baluze, Capitularia..., ii, 399 sq. — 1 Beaunier-Besse, iv, 123. — L. Béziat, Hist. de l'abbaye de Caunes au dioc. de Narbonne, d'après les documents origi- [ naux, Paris, 1880. — Calvet, Notice sur les saints martyrs de Cannes..., Toulouse, 1894. — Congrès archéologique, i Lxxiii, 52-54. — Douet d'Arcq, m, 8587. — Galinier, i La paroisse de Caunes pendant la Révolution, dans Mémoires de la Soc. des sciences de Carcassonne, xi, 1905, p. 228-304. — Gall. christ., vi, 155. — Jallé, 6670. — Layettes du trésor des chartes, iv, 444, 447. — Mabillon, Annales, ii, m, iv, VI ; De re diplomatica, 396. — Mahul, Cartulaire de... Carcassonne, iv, 67-135. — Martène-Charvin, Hist. de la Congr. de S.-Maur, i, 106. — Martène, Thésaurus Anec, I, 250... — Montfaucon, Bibl. bibl. mss., ii, 1240. — P. L., xcvii, 980; CLxni, 521. — Potthast, Reg., 10509, 14763, 15096, 17348. — A. Sabarthès, art. Amand (S.), dans D. H. G. E., ii, 935. — Von Sickel, Die Urkunden der Karolinger, ii, 57, 374, 363. — Stein, 808-809. — De Vic-Vaissete, éd. Privât, i, 734; ii, 327-29; iv, 464-71.
J. HOURLIER.
CAUNOS (KaOvos), évêché de Lycie, dépendant de Myre. Les ruines de la ville de Caunos ont été identifiées près du village de Daylan, sur la rive droite du Calbis (auj. Dalyan Tcliai), à 5 km. environ de la mer. La forme du nom varie beaucoup suivant les listes épiscopales; on a Kàvvoç, Kàvos, Kéva, mais le vocable authentique est certainement KaOvoç. On connaît quatre titulaires du siège à l'époque romano-byzantine. Basile assista au concile de Séleucie en 351 (Mansi, m, 321 B). Antipatros prit part à celui de Chalcédoine et en signa les actes (451) (Mansi, vi, 576 A, 948 C, 981 B, 1058 A, 1085 G; vu, 124 B, 153 C). Il eut probablement comme successeur Nicolas, qui figure parmi les évêques de la province de Lycie qui écrivirent à l'empereur Léon I" à propos du meurtre de Protèrius d'Alexandrie (458) (Mansi, VII, 580 C). Étienne prit part au second concile de Nicée (787) (Mansi, xii, 998 B, 1106 E; xni, 145 E, 369 E). Il est probable que l'évêché de Caunos ne subsista pas longtemps après l'installation des Turcs vers la lin du xii<^ s., si même il dura jusque-là.
Le titre de Caunos n'a encore été conféré qu'une seule fois dans l'Église romaine, en faveur de Mgr Juvence Hospital, des Ermites de S. -Augustin, élu le 18 sept. 1911 vicaire apostolique du Hounan septentrional. Démissionnaire de son vicariat apostolique en mars 1917, le prélat est entré à la chartreuse d'Aula Dei, près de Saragosse, dont il est devenu prieur en 1924.
Le Qulen, i, 1740, col. 981-82. — Smith, Dictionary of Greek and Roman geography, i, p. 576. — Pauly-Wissowa, XI', 85-88. — Ann. pont., 1916, p. 384; 1936, p. 365.
R. .Janin.
CAUSSADE (Jean-Pierre), jésuite, né en 1675, t à Toulouse le 8 déc. 1751. Entré au noviciat en 1693, il était en 1696 professeur de grammaire à Auch, résida à Perpignan et à Toulouse et fut recteur du collège d'Albi. Sa célébrité fut plutôt posthume. En 1741 parut à Perpignan un livre intitulé : Instructions spirituelles en forme de dialogues sur les divers états d'oraison suivant la doctrine de M. Bossuet, évesque de Meaux, par un Père de la Compagnie de Jésus, docteur en théologie. L'imprimatur i)our ce livre est donnée par le P. C. de Lamotte, provincial de Champagne, au P. Paul-Gabriel Antoine qui s'en est fait l'éditeur; le livre est approuvé par deux docteurs de Perpignan et le permis d'imprimer accordé par le procureur général du roi au Conseil souverain du Roussillon. L'éditeur, le P. .Antoine, est le célèbre moraliste antiprobabiliste, auteur de la Tfieologia moralis universa qui avec Gonet et Bailly fut longtemps classique dans les séminaires français. Les Mémoires de Trévoux, en présentant un peu tard le nouvel ouvrage (nov. 1745, p. 2085), disent que l'auteur en est le P. Caussade, jésuite — « du moins le
privilège l'annonce ainsi ». Dans la première édition de 1741 il n'est trace ni du privilège ni du nom de l'auteur. En 1752, les Nouvelles ecclésiastiques parlent d'abord vaguement du livre (3 avr.), puis l'attaquent perfidement (23 avr.). Ces attaques intimidèrent peutêtre les supérieurs de la Compagnie et eurent |)0ur effet qu'on se contenta de donner la deuxièir.e partie pratique de l'œuvre en laissant de côté l'exposé théorique (éd. de 1758). Une édition complète parut en 1825 chez Se^in aîné. Puis, en 1895, sur les observations du P. Louis de Besse, le chanoine Bussenot, qui avait donné deux éditions de la partie pratique faute de connaître la première, fit paraître aussi celle-ci, donc l'œuvre entière, avec une introduction du P. L. de Besse. L'abbé Bremond en donna une nouvelle édition en 1931, Bossuet, maître d'oraison (avec introd. et notes). Il est probable que le P. Antoine avait retouché le texte de Caussade et que c'est de lui que vient l'ajouté : Manière courte et facile pour faire l'oraison en foi et de simple présence de Dieu, par Mgr Bossuet, évêque de Meaux. Cet exercice d'oraison avait été composé par Bossuet à l'intention des religieuses de la Visitation de Meaux, et Mme de Bassompierre en apporta une copie à Nancy.
L'alïaire du quiétisine et la controverse Bossuet- Fénelon n'avait pas seulement discrédité la fausse mystique mais jeté la suspicion sur la vraie mystique. Le P. Caussade, dans ses Instructions, présente une apologie hardie de la mystique, mais il a l'habileté d'emprunter ses arguments à V Instruction pastorale sur les états d'oraison de Bossuet. Avec une candeur qui ne manque peut-être pas d'une jiointe de malice, Caussade déclare que c'est Bossuet qui l'a prévenu en faveur des mystiques. De là son ouvrage, dont Bossuet a fourni le « sujet du premier livre et le dessein du second ». Le P. Caussade avait envoyé une série de lettres à une religieuse, sans évidemment les destiner à l'impression ni à former un corps d'ouvrage. On les groupa en une copie manuscrite attestant leur origine, sous le titre assez peu signiticatif : Traité où l'on découvre la vraie doctrine de la perfection du salut. L'ordonnance en était confuse et les en-têtes des onze chapitres n'en exprimaient guère le contenu. Le ms. se trouvait, après la grande Révolution, au troisième monastère de la Visitation à Paris, d'où il passa aux mains du P. Roger, S. .]., fondateur de la congrégation des religieuses de Nazaretli. Celles-ci en furent les dé])Ositaires et leur supérieure, Mme de Vaux, le comnmniqua au P. IL Ramière. Ce dernier en établit ingénieusement et pourtant objectivement le plan, afin d'en tirer un corps de doctrine exposé dans un ordre logique. Les différentes i)arties de l'ouvrage étant le développement d'une seule grande pensée, l'abandon à l'action de la Providence divine, il lui donna comme litre : L'abandon à la Providence divine envisagée comme le moyen le plus facile de sanctification. Les éditions se suivirent et la dernière, la 20<^, date de 1928.
Sommervogel, ii, 900-02. — Ramière, Introd. de l'éd. de l'Abandon à la Providence divine, 1861. — Éd. des Instructions, Paris, Lecoffre, 1895; De l'oraison. Instructions spirituelles... suivant la doctrine de Bossuet..., par le R. P. de Caussade..., I" part., Inlrod. du P. Ludovic de Besse. — Bremond, éd. des Instructions, 1931, dans Bossuet, maître d'oraison, Introd. — Poiu^rat, La spiritualité chrétienne, t. IV, Les temps modernes, 2" part.. Du jansénisme à nos jours, 1928, p. 341-46. — Bremond, Ilist. littér. du sentiment religieux en France, i, 394; ii, 159, 597-600^ 602; IV, 571; viii, 178, 322, 357; xi, 59; Suppl., 96 et 341.
A. !)!■. Bu..
CAUSSIN (Nicolas), jésuite, né à Troyes le 28 mars 1583, f à Paris le 2 juill. 1651. Maître ès arts à vingt ans, il poursuivit ses études, mais entra au noviciat, avant de recevoir la prêtrise, le 23 sept. 1607.
CAUSSIN
Successivement professeur d'humanités, puis de rhétorique au collège de Rouen (1609-14), de rhétorique au collège de Clermont à Paris, il composa plusieurs ouvrages de poésie et de rhétorique. En oct. 1620, il fut appliqué à la prédication à la maison professe de Paris, et prêcha avec grand succès. C'est de cette époque que datent plusieurs de ses ouvrages d'éloquence sacrée et d'ascétisme. Son œuvre la plus importante, qui eut de son vivant 14 éditions et qui fut traduite en plusieurs langues, est La cour sainte. Déjà fort en vue, il fut, sur le conSfeil de Richelieu, désigné en 1637 pour prendre la place du P. Gordon comme confesseur du roi Louis XIII. Le 23 mars, le P. Caussin reçut un billet de la main du cardinal qui le priait de vouloir confesser le roi le 2.5 mars, mais de passer le 24 par Rueil, où séjournait le cardinal. Dans cette entrevue, Richelieu accabla le P. Caussin de bons conseils ressemblant beaucoup à des directives. Il lui parla de l'afïection du roi pour Mlle de La Fayette, bien innocente sans doute, mais que le Père devrait tâcher de découdre. Le P. Caussin se tint sur la réserve. Le 25, il entendit la confession du roi et, rentré à Rueil, apprit que le roi le prenait pour confesseur ordinaire. La décision qu'avait prise Mlle de La Fayette d'entrer en religion valut au P. Caussin de nombreux ennuis, mais ce fut surtout la politique de Richelieu qui lui causa des dilTicultés. Déjà au moment où il prit la succession du P. Gordon, celui-ci lui avait remis une lettre anonyme où l'on menaçait le confesseur du roi des jugements de Dieu, s'il n'éclairait la conscience de son pénitent sur son devoir de « remédier à la misère du peuple, à l'oppression de tous les ordres de l'État, à l'exil de la reine mère et aux divisions de la famille royale ». Lors de la prise de voile de Mlle de La Fayette, la reine Anne d'Autriche lui avait parlé dans le même sens. Sans entrer en discussion, le P. Caussin avait répondu qu'il ne craindrait jamais d'éclairer le roi sur tout ce qui intéressait sa conscience. A ces appels, à ceux aussi de Sœur Louise-Angélique, d'autres vinrent se joindre. Le P. Mutins Vitelleschi, général de la Compagnie de Jésus, qui était sans aucun doute le porte-parole de la Curie pontificale, lui dépeignait les misères de tant de nations qui soupiraient après la paix. 11 recommandait cependant au confesseur d'user d'une grande prudence. Une lettre du P. Caussin nous révèle que, sous l'impulsion de ces conseils, il était résolu à proposer au roi la paix de la chrétienté, le soulagement de ses peuples réduits à la dernière misère, l'union de la maison royale, une sainte et cordiale affection pour la reine « dans l'espoir que Dieu verserait ses bénédictions sur son mariage ». Le bruit d'une nouvelle alliance turque projetée par Richelieu et le P. Joseph précipita l'exécution. Résolu à représenter au roi qu'il chargeait sa conscience de tous les désordres du gouvernement, il sollicita le 8 décembre un entretien avant d'entendre la confession du roi. Celui-ci parut fort troublé de ces représentations. Richelieu, rapidement informé, riposta par une lettre où il chargeait le confesseur. Louis XIII conçut alors le projet de concilier les directions de son confesseur avec les maximes de son ministre. Il proposa à Caussin de faire une démarche auprès de Richelieu, sans trahir toutefois qu'elle était concertée avec le roi. Celui-ci, survenant, appuierait les vues que Caussin se chargeait d'introduire à propos dans l'entretien. Caussin se doutait fort bien des risques qu'il courait. Il partit pourtant pour Rueil, bien décidé à faire ce qu'il considérait de son devoir. Richelieu esquiva adroitement l'entrevue à trois et congédia le confesseur avant l'arrivée du roi. Caussin cei)endant était resté à Rueil, s'attendant à être rappelé. Quand le roi s'informa du Père, Riche-
lieu lui répondit qu'il était parti. Cette apparente dérobade devait donner au roi l'impression que Caussin n'était pas trop assuré de ses principes. Richelieu mit enfin le roi devant l'alternative : ou son ministre ou son confesseur. Louis XIII se déclara prêt à sacrifier ce dernier, à condition qu'on ne lui fît aucun mal. Quand, le lendemain, le roi dit au P. Caussin : « On ne vous a point vu à Rueil », celui-ci répondit : « J'y ai été. Sire, mais M. le Cardinal me fit retirer à votre arrivée. » L'explication demeura sans résultat, car, dès le 10 déc, une lettre de cachet exilait le P. Caussin à Rennes, lui défendait toute communication même par écrit, lui interdisait toute visite à j un couvent de religieuses, soit à Paris, soit pendant j le voyage. La rigueur de cet ordre fit croire au proj vincial, le Père Binet, que le confesseur s'était rendu coupable d'une faute grave, et redouter que l'irritation du cardinal n'eût les conséquences les plus désastreuses pour les établissements de la Compagnie en France. Le supérieur de la résidence, peut-être quelque peu prévenu contre le P. Caussin, ne manqua i pas d'accentuer ces impressions. Bref, le Père fut expédié sans pouvoir se défendre et cette version de l'affaire transmise à Rome, où d'ailleurs Richelieu, lui aussi, agissait. De là aussi vinrent des blâmes et des sanctions, tant de l'assistant de France, le P. Charlet, que du général, Mutins Vitelleschi. Richelieu eût même voulu qu'on expédiât le P. Caussin au Canada. On lui fit observer que l'envoi à cette mission eût passé pour une marque de faveur. L'exil à Rennes s'aggrava bientôt en relégation à Quimper-Corentin. Le P. Caussin fut en outre privé du droit de voix active et passive. Il ne se fit pas faute de se défendre en plusieurs lettres dont des copies se trouvent dans un ms. de la bibliothèque de Louviers (fol. 58, 483). On peut estimer que le confesseur manqua de doigté dans sa façon d'agir, qu'il a peut-être inconsciemment manœuvré, avec les meilleures intentions, dans un milieu pétri d'intrigues. Il serait injuste, comme le fait Richelieu, de lui reprocher d'avoir manqué aux devoirs essentiels de sa charge, aux instructions de Claude Aquaviva pour les confesseurs des princes j et aux can. 12 de la 5° et 13 de la 7« congrégation ! générale. Une autre accusation plus injuste encore est ! celle d'avoir intrigué contre Richelieu et d'avoir I machiné sa perte en accord avec le P. Monod, une autre victime des rancunes du grand ministre. Les démarches du P. Caussin, lettres au général, au pape Urbain VIII même, restèrent vaines jusqu'après la mort de Richelieu en 1643. Il dut aux instances de la régente Anne d'Autriche d'être rappelé à la résidence de Paris. En réponse à sa lettre du 12 août 1643, par laquelle il annonçait au général son retour à Paris, il reçut une lettre pleine d'amabilité qui lui rendait tous ses droits et levait toutes les sanctions.
Quand parut la Théologie morale des Jésuites d'Antoine Arnauld, le P. Caussin, sur la demande de son ; provincial, y répliqua par la Réponse au libelle inti- \ lulé la « Tliéologie morale des Jésuites «, qui devint VApologie des religieux de la Compagnie de Jésus. L'université de Paris déféra cet écrit au Parlement pour en faire condamner la doctrine pernicieuse. En 1644, l'Apologie du P. Caussin eut trois éditions à Paris et deux réimpressions à Rome et à Liège. Comme fruit de son exil, le P. Caussin donna la même année une édition complètement remaniée de La cour sainte. Il publia en outre quelques traites de piété et un livre De regno et domo Dei (1650) qui lui attira ] une nouvelle disgrâce. Le P. général Piccolomini y blâmait les dissertations XLII et XLIII où certains I passages étaient de nature à blesser le cardinal j Mazarin; Caussin, à la demande de la reine sur ! plaintes de Mazarin, subit un second exil à Eu. Il n'y
CAUSSIN