‹ Dictionnaire d'histoire et de géographie ecclésiastiquesChapitre 77 sur 282 · III. L'ÉPOQUE CAROLINGIENNE (750-1050). — 1° La · texte numérisé non relu

III. L'ÉPOQUE CAROLINGIENNE (750-1050). — 1° La

législation. — Soucieux avant tout d'ordre et d'unité, les Carolingiens ne pourront supporter longtemps la diversité quelque peu anarchique des coutumes canoniales et la confusion qui s'était établie, au vu" s., entre clercs et moines. Dans la voie ouverte par Isidore de Séville, avec l'aide des membres les plus éminents du clergé, ils élaboreront une discipline qui trouvera son expression la plus parfaite dans la règle composée au concile d'Aix de 816.

Deux hommes, Boniface et Chrodegang, font figure de précurseurs. Le premier maintient la vie commune dans la communauté de Fritzlar {Epist., éd. M. Tangl, M. G. H., EE. sel., i, 80) et fait rappeler par les conciles l'observance des antiquorum palrum canones (M. G. //., Conc. karoL, i, 7). Le second introduit vers 750, dans la cité de Metz, les usages liturgiques romains et organise, à défaut de la vita apostolica qui reste son idéal, une discipline claustrale comportant la fréquentation d'un dortoir et d'un réfectoire, mais n'excluant pas les maisons ni la propriété privée. Les clercs jouissent en effet de l'usufruit des biens qu'ils tiennent en précaire de l'église qui est aussi leur héritière. Destinée à favoriser la vie liturgique, cette législation est inspirée en grande partie de la règle bénédictine.

Nous possédons plusieurs versions de l'œuvre de

CHANOINES. L'ÉPOQUE C A K O L 1 N G lE N N E

Chrodegaiig. Le texte original, conservé par deux mss., a été édité par W. Schmitz (Hanovre, 1889) et plus récemment par J.-B. Pelt (Études sur ta cathédrate de Metz. La liturgie, i, Metz, 1936, p. 6-28). Une version légèrement retouchée est donnée par P. L., lxxxix, 1097-120; tandis que le ms. Leyde B. P. L. Si présente une recension généralisée, débarrassée de tous les éléments propres à l'église de Metz (cf. éd. W. Schmitz, en note). Une grande partie de la règle passera en outre dans la compilation d'Aix et dans des œuvres analogues. L'influence de Chrodegang se fait encore sentir, entre 750 et 816, dans la législation des conciles et des capitulaires (cf. M. G. H., Capitularia, i, 32, 35, 60, 96, 209). Toute confusion entre clercs et moines est bannie. Les membres des communautés mixtes sont tenus de choisir un genre de vie déterminé. Enfin les conciles tenus à Mayence et Tours, en 813, rappellent les points essentiels de la discipline instaurée à Metz.

Tout cet eflort trouve son couronnement dans la règle composée, à la demande de Louis le Pieux, au concile d'Aix de 816. Une première partie (c. i-cxiv) contient les fameux Canones ou Instituta Patrum, c.-à-d. l'ensemble des textes patristiques ou conciliaires relatifs à la vie des clercs, entre autres les passages de S. Augustin, S. Jérôme, S. Grégoire le Grand, Julien Pomère et Isidore de Séville que nous avons signalés. La seconde (c. cxv-cxnv) donne des directives plus précises, reprises en grande partie de Chrodegang. Dans l'ensemble, la discipline claustrale de Metz est maintenue. Toutefois, au c. cxv, l'auteur définit l'idéal canonial et sa relation au monachisme. Bien que les chanoines soient tenus comme les moines à la perfection évangélique, ils peuvent manger de la viande, se vêtir de lin et posséder en propre des biens et des revenus ecclésiastiques, quia in sacris canonibus mis prohibitum non legitur (cf. A. Werminghoff, Die Beschliisse des Aachener Concils im Jahre 816, dans Neues Archiv, xxvi, 1902, p. 607 sq., et le texte de la règle, dans P. L., cv, 815 sq. et M. G. H., Conc. karot., I, 308 sq.).

Tout en rappelant et précisant les traditions canoniales, Louis le Pieux veut surtout procurer aux chanoines comme aux moines des revenus suffisants et un statut juridique qui leur permette de vaquer en toute liberté à leur tâche essentielle : le chant de l'ofTice. De là, dans les années qui suivent, les nombreuses mesures prises pour assurer la diffusion de la règle et la construction des cloîtres (cf. ibid., Capitularia, i, 289 sq.). Bien que les circonstances politiques n'aient pas favorisé la réalisation de cette réforme, son influence fut beaucoup plus considérable qu'on ne l'admet généralement. Le grand nombre d'exemplaires de la règle d'Aix, datant des ix«, x« et xi« s. et provenant des monastères comme des chapitres, témoigne du succès rencontré par ce code dans tous les milieux. D'ailleurs les papes, les évêques, les empereurs et les rois ne cessent d'urger l'application des mesures prises par Louis le Pieux, p. ex. aux conciles romains de 826 et 853, à ceux de Paris en 829, d'Aix en 836, de Meaux en 843, de Mayence en 847, de Soissons en 853.

A côté du code officiel, d'autres textes témoignent à leur manière de la vitalité de l'idéal canonial. A la fin du ix« s. ou au début du x», un compilateur inconnu réunit en 84 chapitres des extraits de la règle d'Aix et de Chrodegang (éd. P. L., lxxxix, 1057 sq.). Une version de ce code est transportée en Angleterre par le Lotharingien Léofric, lorsqu'il monte sur le siège d'Exeter en 1055 (cf. éd. A. B. Napier, Early English texl soc, dans Orig.ser., n. 150, Oxford, 1916). Un ancien nis. du chapitre de Paris précise en quelques lignes, intitulées De vita canonici, les principales obligations canoniales (éd. Martène, De ant. eccl. rit., ii, 102). La même tradition se maintient dans les collec-

tions canoniques et aboutit, au x^' s., au Capitulaire d'Alton (P. L., cxxxiv, 30 sq.) et aux Synodica de Rathier de Liège (ibid., cxxxvi, 617 sq.).

Fruit d'une étroite collaboration entre les autorités ecclésiastiques et laïques, cette législation donne à l'ordre canonial l'unité et la stabilité nécessaires. Basée sur une réforme du temporel qui assure aux chanoines les ressources suflisantes, la discipline comporte la claustralilé traditionnelle depuis Isidore de Séville et (Chrodegang. Mais l'idéal de pauvreté apostoHque j maintenu par ces derniers, au moins comme un idéal, I s'estompe davantage. La distinction entre les profes- ; sions canoniale et monastique est rétablie, mais ne 1 consiste plus dans des fonctions différentes.

[ En outre, voir : H. Leclercq, loc. cit., 240 sq. — E. Fournier, Nouu. rech. sur les curies, chapitres et universités de l'Église de France, Arras, 1942, p. 80 sq. — O. Hanneniann, Die Kanonikerregeln Clxrodegangs von Metz undder Aactienersynode von SIG und dos Verhàltnis Gregors VII. daxu, (thèse), Greifswald, 1914.

, 2° Expansion de l'ordre canonial. — Les circonsj tances sociales et politiques dans lesquelles se trouvait I l'Occident au ix« s. ne favorisèrent pas la promulga- I tion de la discipline d'Aix. Pourtant celle-ci a gagné un : nombre de chapitres beaucoup plus important que ne I le disent en général les historiens. Sans doute les 1 cloîtres de cathédrales et de collégiales ne se sont pas élevés comme par enchantement au lendemain du con- ; cile. Mais Louis le Pieux et ses successeurs, aidés par de i nombreux prélats, ont poursuivi inlassablement la I réalisation du plan primitif et l'idéal d'Aix s'est main- I tenu, comme nous l'avons déjà signalé, jusqu'en plein j xi« siècle.

' Déjà sous Charlemagne, les évêques Badurad de Paderborn et Leydrade de Lyon ont rétabli dans leur église la disciplina monaslerialis (Gall. christ., ni, Instr., 3). Dès 814, Louis le Pieux encourage la restauration des cloîtres de Reims et de Vienne (ibid.,xvi,

I Inslr., 4). 11 intervient en 817 à Limoges, en 818 à Tournai, en 819 à Auxerre, en 822 à Paderborn, en 834 à Langres, en 835 au Mans où il trouve un collaborateur zélé en la personne d'Aldric. Jusqu'à la fin du siècle, constructions ou réparations se poursuivent sans arrêt, à Nevers, Arezzo, Autun, Spire, Rouen, Verdun, Mâcon, Narbonne, Dijon, Lausanne, Asti, Bergame. Dès 858, l'évêque d'Autun Jonas considérait comme une exception le fait de voir une cathédrale sans cloître (Cartulaire d'Autun, éd. A. de Charmasse, I, 33).

Dans ces cloîtres comme dans les nombreuses collégiales fondées à cette époque, la règle d'Aix reste longtemps en vigueur ou est rétablie dès que les circonstances le permettent. Le type le plus parfait de régularité est créé à Hildesheim où règne une discipline presque monastique. Elle est entretenue par les évêques Altfrid, Bernard et Godehard, qui donnent eux-mêmes l'exemple de la vie commune (Fundatio Eccl. Hildensemensis, M. G. H., SS., xxx, 944-45). Aldric du Mans, Aldagaire d'Autun, Uldaric d'Augsbourg, Bruno de Cologne, Burchard de Mayence, Gérard de Toul, Wolfgang de Ratisbonne, Adalbéron de Reims maintiennent ces traditions durant le x*^ s. Elles sont aussi introduites dans les nouveaux évèchés de Bamberg, Hambourg et Brème (Adam de Brème, Hamm. Eccl. pont. , dans M. G. H. , SS. , vu, 323 et 329 ; Thietmar, Chronicon, ibid., S. R. G. in usum schol., 470). Nous avons montré ailleurs (Vie commune, op. cit., 366 sq.) que la règle canoniale persiste aux x'' et xi" s., en Italie (Fiesole, Atino et Lucques), en France (Narbonne, Nîmes, Albi, Apt, Auch, Le Puy, Troyes, Màcon, etc.) et en Espagne (Girone, Barcelone, Urgel, etc.). On pourrait y ajouter les réformes de Hugues Salin à Besançon (P. L., cxlv, 641), de Landulfe à Tu-

CHANOINES. L'ÉPOQUE CAROLINGIENNE

rin {Hisl. Pair, mon., DipL, i, 515), de Godefroid à Coutances (GaZZ christ., xi, Instr., 218) et d'Artaud à Maurienne (ibid., n, Instr., 164). Sans doute la discipline a subi dans tous ces cas des vicissitudes que seules des études approfondies pourraient justement apprécier. Mais dans l'ensemble la tradition d'Aix se maintient, spécialement en terre d'Empire, dans la zone médiane (Liège, Metz, Verdun, Reims, Lyon, Besançon) et dans le nord de l'Espagne.

A côté des cathédrales se multiplient, durant la même période, dans les villes et les bourgades, les collégiales de chanoines d'origines d'ailleurs très variées. Dans un grand nombre de monastères, les chanoines remplacent, du moins temporairement, les moines. Au diocèse de Liège, cette transformation affecte la moitié des anciennes institutions monastiques, soit douze sur vingt-cinq. L'auteur des Gesta episcoporum Cameracensium (M. G. H., SS., vu, 454) constate le même fait dans son diocèse. Il est d'ailleurs dû à des causes diverses. Tantôt les moines eux-mêmes abandonnent leur profession pour prendre l'habit et les coutumes canoniales; tantôt la transformation est la conséquence des ruines accumulées par les Normands ou des exactions commises par les abbés laïcs. L'auteur du Liber S. Hidulft... (M. G. H., SS., iv, 98) donne une idée exacte de la situation des monastères de Haute- Lotharingie, p. ex. Senones, Étival, Moyenmoutier et Val-Galilée (voir aussi E. Lesne, L'origine des menses dans le temporel des églises de France, dans Mém. et trav. Lille, fasc. 7, 1910, p. 41; — pour la Bavière, W. Wuehr, Die Wiedergeburl Montecassinos unter seinem ersten Reformabt Richer von N iederallaich, dans Studi Gregoriani, m, Rome, 1948, p. 369 sq.).

Ailleurs, c'est l'autorité ecclésiastique qui remplace des moines décadents par des chanoines : ainsi à S.- Maurice d'Agaune (Hist. Pair. Mon., DipL, ii, 6), à S. -Bernard de Romans en 949 (Cartulaire, éd. U. Chevalier, 49), à Dom-Èvre en 1010 (Gall. christ., m, Instr., 1357). Dans son Decretum (P. L., cxxxvi, 549), Rathier de Liège expose comment, lui aussi, a été obligé de remplacer les moines de Magunzano par des clercs. (Voir, pour tout ceci, É. Amann et A. Dumas, L'Église au pouvoir des laïcs, dans Hist. de l'Église de Fliche et Martin, vu, 318.)

Plus nombreuses encore sont, durant cette période, les communautés de chanoines organisées dans des églises paroissiales ou dans de nouveaux sanctuaires. Les listes dressées par Hauck (ii et m, Appendice, 2) permettent de se rendre compte de l'ampleur du mouvement de fondation. Entre 950 et 1060, on trouve six collégiales dans le diocèse de Passau, huit dans celui de Brème-Hambourg, neuf dans celui d'Hildesheim, sept dans celui d'Halberstadt, cinq dans celui d'Augsbourg, cinq aussi dans celui de Bamberg, dix-huit dans celui de Mayence et à peu près autant dans celui de Cologne. Dans celui de Liège, outre les sept collégiales fondées au x" s. dans la ville même, on en trouve dans des bourgades comme Aerschot, Lierre, Tirlemont, Ciney, Florennes, Walcourt, etc. Le même fait apparaît dans les autres diocèses formant la Belgique actuelle (voir carte I a du P. de Moreau, Hist. de l'Église en Belgique, tome complément.). Des sondages faits en Auvergne (L. Bréhier, Les origines de l'architecture romane en Auvergne, dans Rev. Mabillon, xiii, 1923, p. 11) et dans le nord de l'Espagne prouvent que le mouvement a été vraiment général. Pour l'Angleterre, voir R. Darlington, Ecclesiastical Rejorm in the late old English period, dans English hist. rev., li, 1936, p. 385- 428, et K. Edwards, The English secular cathedrals in the AI. A., Manchester, 1949. — Pour l'ensemble, voir E. Tomek, Studien zur Reform der deutschen Kloster im XI. Jht, I, Vienne, 1910, p. 62.

Les initiatives viennent de tous les milieux. Fidèles

à l'exemple de Louis le Pieux, Othon et ses successeurs ont fondé ou enrichi bon nombre de chapitres, entre autres à Aix-la-Chapelle (D. H. G. E.,i, 1266-67). Tous les évêques cités plus haut ont installé des collégiales dans leurs cités. Ils furent imités par les dignitaires ecclésiastiques comme Amiens, prévôt de Verdun, qui édifie les églises de Ste-Croix et Ste-Marie- Madeleine {Gesta episc. Vird., M. G. H., SS., iv, 49), l'archidiacre Godefroid de Cambrai qui restaure S.- Aubert (Gesto episc. Cam., ibid.,\u, 450). De leur côté, les laïcs installent souvent des communautés de clercs dans les églises dont ils sont propriétaires ou dans leurs chapelles claustrales. Même les moines, p. ex. ceux de Lobbes, fondent des chapitres pour les aider dans le chant de l'ofTice.

3° L'organisation canoniale et ses adaptations. — Les études récentes de Lesne, Amann, Dumas et Fournier permettent de passer rapidement sur ce chapitre, un des mieux connus de l'histoire canoniale. Examinons d'abord les problèmes propres au clergé des cathédrales, pour nous tourner ensuite vers les questions communes à tous les chanoines.

Au ix« s., l'évèque apparaît encore comme le rector ecclesiae, recevant les offrandes des fidèles, gérant les biens ecclésiastiques et dirigeant la communauté. En principe, il mène la vie commune avec ses clercs et les plus zélés se soumettent, nous l'avons vu, à cette règle. Mais l'activité et les intérêts d'un prélat de l'Église impériale diffèrent trop de ceux des chapitres pour qu'une telle situation se maintienne longtemps. Dans les cathédrales comme dans les monastères, la formation d'une mense capitulaire s'impose comme une mesure propre à assurer la discipline claustrale. Au lieu de recevoir de l'évèque leurs ressources, les chanoines se voient attribuer un lot de terres et de biens dont ils assument progressivement l'administration. Simple mesure économique à l'origine, cette divisio engage les

I chapitres dans la voie de l'autonomie qui s'étendra

[ bientôt du temporel au spirituel.

j A l'égard des autorités civiles, l'indépendance des

j chanoines de cathédrale n'est pas moins grande. Pour assurer la paix de ceux qui doivent se consacrer entièrement à la prière publique, Louis le Pieux et ses successeurs leur accordent souvent le privilège de l'immunité. Dans les cités des x« et xi« s., le cloître des chanoines et ses dépendances forment donc une enclave juridiquement distincte des autres quartiers. S'ils

; évitent de la sorte les interventions des fonctionnaires laïcs, les chanoines se voient forcés d'assurer euxmêmes le bon ordre et la justice, charge qui les engage profondément dans la vie séculière.

Le nombre des chanoines habitant les cloîtres cathédraux ou collégiaux varie évidemment avec les ressources des églises. La règle d'Aix recommande aux prélats d'éviter deux défauts : n'entretenir qu'un petit nombre de clercs par avarice ou bien en recruter, par vanité, plus qu'il n'est souhaitable. Les grandes cités épiscopales ou les collégiales royales comptent cinquante, soixante, soixante-douze ou même cent membres. Dans le midi de la France et en Italie, les diocèses plus restreints ne permettent pas de dépasser la vingtaine. A cause de sa signification « apostolique », le chiffre douze est souvent adopté par les fon-

I dateurs de collégiales. Mais certaines abbatiolae clericorum ne comptent que huit, six, quatre ou même trois membres.

La hiérarchie des dignitaires gouvernant les chapitres varie elle aussi suivant les régions. Dans la plu- I part des cas, l'archidiacre perd ses droits au profit I d'un primicier, d'un doyen ou d'un prévôt. Ce dernier, chargé surtout du temporel, voit sa puissance s'accroître avec la formation de la mense capitulaire. Dans ' bon nombre de cas, cette fonction donna lieu à de tels

CHANOINES. L'ÉPOQUE CAROLINGIENNE

abus que les chanoines en obtinrent la suppression et gérèrent en commun leurs intérêts économiques. On trouve, en outre, à la tête des différents services un chantre, un écolâtre, un chancelier, des gardiens (custodes) chargés de l'entretien du trésor (cf. L. Amiet, Essai sur l'organisation du chapitre cattiédral de Chartres, Chartres, 1922, et J. Vos, Les dignités et les fonctions de l'ancien chapitre N.-D. de Tournai, 2 vol., Tournai, 1898).

Dans le cloître, les chanoines fréquentent en principe un dortoir et un réfectoire communs, mais la règle d'Aix (c. cxLii) leur reconnaît le droit à une maison particulière, située normalement dans l'enceinte claustrale. La difficulté des temps ne permit pas toujours d'observer strictement ce dernier point et l'on trouve souvent des demeures canoniales dispersées dans les cités, mais gardant le privilège de l'immunité. Un des droits que les chanoines se font confirmer le plus souvent par les autorités ecclésiastiques ou civiles consiste dans la libre disposition de ces maisons, limitée seulement par le fait qu'elles doivent rester en possession de membres du chapitre. Le droit de tester librement leur est aussi souvent accordé (cf. E. Lesne, Hist. de la propriété ecclés. en France, vi, 24-26).

Le fait le plus important dans l'organisation canoniale de l'époque carolingienne est certainement l'apparition des prébendes individuelles. Le mot praebenda et son synonyme canonica sont employés d'abord pour désigner les droits des chanoines sur la mense commune, droits qui avaient été déterminés scrupuleusement par la règle d'Aix. Mais les supérieurs du chapitre gardent l'administration des biens et en assurent la répartition. A la suite des invasions normandes et de l'insécurité qui en résulte, ce régime devient souvent précaire. Lorsque les revenus nécessaires à la table viennent à manquer, les autorités distribuent ce dont elles disposent et les chanoines assurent, chacun en particulier, leur subsistance. Imposé le plus souvent par les circonstances, ce système acquiert avec le temps force de loi. Jusqu'au xii« s., la division n'affecte que l'usage, les biens fonciers demeurant en main commune. Les documents qui nous renseignent sur cette opération importante sont malheureusement fort rares et l'ambiguïté du vocabulaire rend leur interprétation très délicate. Les mesures prises pour la division sont souvent temporaires et le régime de communauté est susceptible de bien des nuances. Un acte daté de 1121 rappelle les vicissitudes des biens de la collégiale S. -Sévère d'Erfurt au xi« s. (Stimming, Mainzer Urkundenbuch, 395). L'évolution subie par le chapitre S.- Barnard de Romans n'est pas moins suggestive : réformé en 995 selon l'institutio canonica, il ne semble pas avoir maintenu longtemps la pleine régularité car, en 1037, des mesures sont prises pour restaurer la communia. Un règlement spécial est prévu pour les bénéfices des clercs et des laïcs. Chose curieuse, un acte de 1049 donne aux chanoines le droit de construire deux cloîtres, unum iuxta ecclesiam ubi regulariter et communiter vivant, alterum autem ad proprias mansiones aedificandas. En 1052, les autorités réagissent contre les déprédations opérées par les laïcs et finalement, en 1075, une partie des clercs adoptera la vie commune stricte (Cartulaire, éd. U. Chevalier, 68, 85, 95, 117 et 189).

Les inconvénients du système des prébendes individuelles apparaissent surtout au moment où, sous l'infiuence de la féodalisation générale de la société, elles sont assimilées à un honor et deviennent l'objet de convoitises de la part de candidats intéressés et des laïcs (cf. E. Lesne, Les origines de la prébende, dans Rev. hist. de droit franç. et étranger, YV" sér., viii, 1929, p. 242-90).

Entre les collégiales d'une cité et la cathédrale sub-

! sistent souvent des rapports assez étroits, maintenus j en souvenir de l'unité primitive du clergé. Ils en- I traînent des luttes entre la tendance centrifuge des uns I et le conservatisme des autres. Le Liber de dignitate I Ecclesiae Leodiensis d'Alger de Liège nous fournit des détails intéressants sur ces questions (éd. Bormans, dans Bull. Corn, royale d'hist., V« sér., vi, 1896 p. 505-20).

j Enfin, le problème des relations entre clercs et ! moines mériterait une étude approfondie. Notons seu- I lement que la règle d'Aix (c. cxv) afTirmait la prééminence de l'ordre canonial et que certains actes du ix« s. I lui font écho (Charles le Chauve, pour S. -Martin de j Tours, 862, dans Bouquet, Rec. des hist. de Gaule. vin, 572). Mais comme la différence de fonction entre les deux ordres s'était estompée et que la discipline monastique était plus austère, souvent les moines l'emportent dans l'estime des fidèles.

A. Poesch, Bischojqut imd « mensa episcopalis », ii, 12 sq. — E. Lesne, Hist. de la propriété ecclés. en France, vi, 55 sq. — É. Amann et A. Dumas, L'Église au pouvoir des laïcs, loc. cit., VII, 250-64. — E. Fournier, Nouv. rech. sur les curies..., 140-70. — F. Vercauteren, Étude sur les « civiiales » de la Belgique seconde, dans Mém. cour. Acad. royale de Belgique, fasc. 3.3, Bruxelles, 1934.

4° L'activité des clmnoines. — Ainsi que l'affirment explicitement la plupart des actes de fondation de chapitres, le rôle principal des chanoines est d'assurer le service de la prière publique, commune et continue. (I Dans la société chrétienne, nulle fonction d'intérêt collectif ne paraît plus indispensable que celle des organismes spirituels » (M. Bloch, op. cit., 139). Toute la discipline claustrale tend à faciliter cette tâche et les donations sont faites ut liberius et deuotius sacris ofjiciis ualeant clerici deseruire. Aussi une histoire fidèle de l'ordre canonial devrait-elle être avant tout une histoire de la liturgie. Qu'il suffise de rappeler ici l'importance prise à l'époque carolingienne par les écoles de chant et les chapitres de Metz, Lyon, Chartres, Reims, Liège, Cologne et Mayence. Les coutumiers canoniaux, dont les Antigua statuta Ecclesiae Lugdunensis (P. L., cic, 1092 sq.) fournissent un bon exemple, permettent de mesurer le souci de perfection apporté dans l'accomplissement des diverses cérémonies liturgiques. Les inventaires de mss. de V. Leroquais, les publications d'ordinaires faites par U. Chevalier dans sa Bibliothèque liturgique apportent de précieux instruments de travail, tandis que l'étude de J.-B. Pelt (op. cit.) sur la liturgie de Metz constitue un modèle du genre. Pour Besançon, cf. B. de Vrégifie, Le rituel de S.-Prothade et l'ordo canonicorum de S.- Jean de Besançon, dans Rev. du M. A. latin, v, 1949, p. 97 sq.; pour Utrecht, cf. P. Séjourné, L'ordinaire de S.-Martin d'Ulrecht, Utrecht, 1919-21.

Du fait que certains textes, d'ailleurs rares (J. Marion, Cart. de Grenoble, 74), opposent la vita activa des chanoines à la vita contemplativa des moines, on aurait tort de conclure que les chanoines pratiquaient le ministère de manière généralisée. La règle d'Aix ne fait pas même mention de cette activité et, si la version amplifiée du Code de Chrodegang en parle (c. xliv), c'est pour recommander d'éviter les négligences graves dans ce domaine. De fait, entre la vie canoniale, consacrée avant tout au chant de l'office, et le ministère paroissial, régnait une certaine incompatibilité qui se remarque entre autres dans le fait que souvent une église paroissiale est construite à côté de l'église capitulaire. C'était le cas à Liège et dans la plupart des villes rhénanes. Le service de la première était assuré par un fonctionnaire d'ordre inférieur qui n'avait guère d'importance dans la vie du chapitre. Dans la suite, avec la multiplication des collégiales, bon nombre d'entre elles étaient complètement dépourvues

CHANOINES. L'ÉP(iQUE CAROLINGIENNE

de droits paroissiaux. Par contre, la règle d'Aix et, dans la suite, bon nombre de conciles prescrivent aux chanoines la pratique de l'hospitalité. Aussi voyonsnous les évêques et dignitaires des chapitres veiller à la construction et à l'organisation des hôpitaux destinés à recevoir les voyageurs, les pèlerins et les pauvres. Une partie des revenus du chapitre est spécialement consacrée à cette œuvre et souvent les chanoines se font un devoir d'en augmenter les ressources (cf. E. Lesne, Hist. de la propriété ecclés. en France, VI, 103 sq.).

L'enseignement, centré sur celui de la Bible, apparaissait au Moyen Age comme le complément de la prière et les chanoines entretenaient, au moins dans les centres importants, une école capitulaire. Aux n.'^ et XI" s. surtout, leur importance est considérable. Il suffit de rappeler les noms de Reims, Laon, Chartres, Liège, Cologne et Paris, d'où sortira l'université (cf. ibid., v, passim).

5° Ferveur et décadence. — Le maintien de la tradition d'Aix, la multiplication des collégiales, la vitalité des centres canoniaux, voilà autant de faits qui nous invitent à reviser le jugement de bon nombre d'historiens, pour qui la période ici étudiée est caractérisée par une décadence profonde du clergé. Pour se faire une idée exacte de la situation, il faut se défier des jugements simplistes des réformateurs grégoriens, tenir compte des circonstances atténuantes que constituent des conditions de vie souvent très difficiles et, enfin, répartir aussi exactement que possible les ombres et les lumières du tableau. Nous insisterons d'abord sur ces dernières.

Célèbre dans toute la Gaule pour la perfection de son chant, l'église de Metz ne l'est pas moins pour ses vertus. Dans les dernières années du viii<^ s., Aldric, élève de l'école palatine, désireux de vie plus parfaite, obtient de Charlemagne la permission de s'y retirer. Il y est bientôt promu à la charge de primicier et montera ensuite sur le siège épiscopal du Mans où il restaurera la vie commune ( Gesta Aldrici, M. G. H., SS., xv- 1, p. 308). Au début du x" s., le chantre Roland et le chanoine Guarimbert mènent, dans le cloître de Metz, une vie sainte et retirée. A Toul, les diacres Bernier et Warnier font aussi honneur à l'ordre canonial. A Limoges, sous l'évêque Turpion, vers 920, certains vont même jusqu'à faire abandon de tous leurs biens. A Verdun, le doyen Richer el ses fidèles, Egbert, Ayri, Gezon et Boson, maintiennent dans toute sa rigueur la discipline claustrale {Gesta episc. Vird., ibid., x, 465). Nous avons déjà signalé plus haut la ferveur du clergé d'Hildesheim et des autres chapitres de l'Empire où furent formés les saints prélats qui gouvernèrent les diocèses allemands aux x« et xi^ s. L'église plus récente de Brème ne fait pas exception. Son prévôt Eilhard se fait remarquer vers 960 par son zèle pour la pauvreté. Aussi les fondateurs de la collégiale de Rheperholt exigent-ils que le même ordo soit observé dans leur chapitre (M. G. H.,Dipl., ii-l, p. 358). Vers l'an 1000, le doyen Eppon assure une grande renommée de vertu au chapitre de Magdebourg et l'archevêque Taginon favorise de son côté, par sa générosité et ses exemples, la vie régulière (Thietmar, op. cit., 207 et 353).

De nombreux textes témoignent de la ferveur de l'église de Lyon, célèbre surtout par la pureté de sa tradition liturgique. Besançon ne lui cède en rien et Liège constitue un centre de réforme dont des prélats de la valeur de Wolbodon et Wazon renforcent encore le rayonnement (Anselme, Gesta, M. G. H., SS., vu, 205 sq.). Reims mérite d'être citée en exemple pour sa perfection in castilale, scienlia, disciplina, in correctione el exhibitione bonuriiin opcruni (Hugues de Flavigny, Chronicon, P. L., cLiv, 190). C'est dans ce milieu que vivent Richard, futur réformateur de S. -Vanne, et

' deux chanoines du nom de Constant, célèbres par leur j amour de la pauvreté et des pauvres (ibid., 200). Au I xi« s. encore, Autun reste fidèle à sa tradition et la transmet à la nouvelle collégiale de S.-Denys de Vergiaco (Gall. christ., iv, Instr., 77).

Des hommes de grande vertu se rencontrent aussi dans de simples collégiales, tels le prévôt Adrade et le doyen Gérard de S.-Genès à Thiers, au diocèse de Clermont {ibid., ii, Instr., 76). Plus célèbres encore ; sont les chanoines de Dorât, au diocèse de Limoges, ■ S. Israël et S. Thibaut qui maintiennent la discipline i claustrale dans toute sa rigueur {Vitae, éd. Labbe, j dans Bibt. mss., ii, 565-67 et 682-84). Signalons enfin i la collégiale de Loudun, au diocèse de Bordeaux, fondée en 1063 par des prêtres désireux de mener la vie canoniale authentique {Gall. clirist., u, Instr., 333).

Le grand nombre de recrues fournies par les chapitres à l'ordre monastique constitue une autre preuve de la ferveur du milieu. Des réformateurs célèbres, Odon de Cluny, Erluin de Gembloux, Étienne de Liège, Richard de S. -Vanne, Robert de La Chaise-Dieu, Bruno le Chartreux, etc., ont été formés dans les cloîtres de chanoines. En Lotharingie, au x'' s., ce sont des clercs qui restaurent les centres monastiques de Gorze, S.-Èvre, etc. S. -Vanne est réformé tout spécialement à l'intention des chanoines de Verdun désireux de vie plus parfaite ( Gall. christ., khi, Instr., 553). S. -Laurent et S. -Jacques de Liège ont très probable- ! ment la même origine. A Worms, en 1010, l'exemple d'un prévôt entraîne une véritable migration vers les centres monastiques. Burchard se voit obligé de rappeler à son clergé que l'on ne peut changer de profession sans permission préalable, question d'ailleurs discutée par les canonistes {Vita Burchardi, M. G. H., SS., IV, 840). L'examen de l'obituaire de N.-D. de Chartres prouve qu'entre 950 et 1100 une vingtaine de membres du chapitre sont passés ad vitam arctiorem.

Mais la ferveur très réelle des uns n'exclut évidemment pas un fléchissement disciplinaire dans d'autres milieux canoniaux. Encore faut-il interpréter correctement les textes qui en parlent, en établissant dans toute la mesure du possible les causes et les degrés de cette décadence. Beaucoup d'auteurs n'ont pas suffisamment tenu compte, dans leurs jugements, des conditions de vie faites aux chanoines, à l'époque des invasions normandes, et de l'anarchie féodale. De nombreux témoins affirment pourtant que seules les ruines accumulées par les Normands et la dilapidation des biens accaparés par les laïcs ont interrompu la vie commune. Dans ses Gesta Senonensis Ecclesiae (M. G. H., SS., xxv, 273 sq.), Richer expose comment, après le passage des envahisseurs, il restait à peine, dans les monastères les plus florissants, de quoi entretenir quelques clercs. Mêmes constatations à Toul après le passage des Hongrois {ibid., 276) et à Chartres {Gall. christ., VIII, Instr., 28). La mention des saevitia paganonim et de la cupiditas malonim hominum devient un leitmotiv dans les chartes de restauration. Pour les chanoines comme pour les moines, une pénurie excès sive de ressources ne pouvait favoriser le maintien de la discipline claustrale. Comme le constate Louis le Pieux dès 822 : Canonici... urgente omnimoda inopia, longe a suo proposito aberrantes, cxorbitauerunt dum a monasterii claustris, turpiter quaeritando ea quibus suam tuerentur inopiam, longe laleque uagantur (Quentin, Cartulaire de l'Yonne, u, 33-34). Même constatation, à la fin du x« s., chez Adérald, archidiacre de Troyes : Adhuc congregatio S. Pétri Trecorum saecularibus nimis erat dedita nec his quae canonicorum intenta. Nec ex toto culpa imminebat eis utpoteque egestale compulsi saecularibus deseruiebunt nec unde conuntiniter uiuerent habebanl {Vita, A. S., oct., viii, 991).

Provoquée plus ou moins complètement par des

CHANOINES. L'ÉPOQUE CAROLINGIENNE

causes d'ordre économique, cette décadence afïecte surtout les ecclesiolae ou abbatiolae canonicorum, c.-à-d. les petites communautés canoniales installées le plus souvent de manière précaire dans les ruines des anciens sanctuaires monastiques, pour maintenir au moins un certain culte. Dès que les circonstances le permettent, évêques et seigneurs laïcs s'efforcent de restaurer l'ancien état de choses en remplaçant ces chanoines par des moines. En 827, Louis le Pieux confirme, après enquête sur les origines du monastère, la réforme opérée à Montier-en-Der, au dioc. de Châlons. Les clercs adoptent d'ailleurs spontanément la règle monastique (P. L., civ, 1163). De son côté, Anségise restaure la Règle de S. Benoît à S.-Wandrille (Gesta SS. Patrum Font, coen., éd. Laporte, 97). Le mouvement se généralise dans le courant du x« s. On en trouve des traces nombreuses en Haute et Basse-Lotharingie, en Flandre, en Normandie, etc. Des évêques comme Albéron I" de Reims et son homonyme de Metz procèdent dans leurs diocèses à une restauration systématique {Hist. mon. Mosomensis, M. G. H., SS., XIV, 608). Dans les actes qui confirment ces transformations, les chanoines sont en général qualifiés de manière peu flatteuse : acephali, saeculariter uiuentes, non satis honesle uiuentes, etc. Mais la notice consacrée à l'évêque Roricon dans l'obituaire de S. -Vincent de Laon signale plus sobrement qu'il a institué la Régula altéra. Au cours du xi« s., les chapitres ainsi réformés deviennent le plus souvent des prieurés soumis à de grands centres monastiques, Cluny, Marmoutier, Le Bec, S. -Hubert, etc. (voir, p. ex., pour Marmoutier, Piolin, Hist. de l'Église du Mans, m, 659-63). Le renouveau du droit canon, résultant de la réforme grégorienne, répand la conviction que ea loca quae aliquando fuerunl monasleria ulterius non licere fleri habitacula saecularia. Telle était la pensée d'Yves de Chartres (Lépinois et Merlet, Cartulaire de Chartres, 131). Aussi Calixte H accorde-t-il à Hugues, évêque d'Auxerre, la permission de remplacer tous les clerici saeculares par des moines ou chanoines réguliers (P. L., cxviii, 1152). C'est donc souvent le désir de restaurer l'état primitif des choses, et non avant tout la conduite scandaleuse des clercs, qui provoque ce genre de réforme. Dans certains cas, les chanoines n'avaient d'ailleurs été placés que provisoirement, en attendant la constitution d'une communauté monastique (Gall. christ., viii, Instr., 296).

H. Dauphin, Le Bx Richard, abbé de S.-Vanne de Verdun, dans Bibl. Bev. d'hist. eccl., fasc. 24, Louvain, 1946, p. 67. — J.-F. Lemarignier, Étude sur les privilèges d'exemption... des abbayes normandes..., dans Arch. France mon., .\Liv, Paris, 1937, p. 28-.30. — L. J. M. Philippen, De H. Norbertus en de strijd tegen hei Tanchelmisme, dans Bijdragen tôt de gescbiedenis, xxv, 1934, p. 257. — P. G. Caraman, The caracter of the laie Saxon clergy, dans Downside Beview, XLni, 1934, p. 171 sq. — K. Edwards, The English secular cathedrals in the Middie Ages, Manchester, 1949, p. 9 sq. — E. Delaruelle et C. Higounet, Béforme prégrégorienne en Comminges, dans Annales du Midi, LXi, 1949, p. 143 sq.

Cette décadence, due surtout à des causes économiques et affectant avant tout les abbatiolae, est ressentie par les contemporains comme un désordre qui fait que les clercs adoptent les mœurs des laïcs, vivant more laicorum, irregulariler ou saeculariter. Cette confusion est susceptible de bien des degrés. Pour les grégoriens, le droit à la propriété privée sera déjà considéré, nous le verrons, comme un premier stade de cette sécularisation. Sans aller jusque-là, les réformateurs fidèles à la règle d'Aix dénoncent souvent un usage des biens ecclésiastiques trop peu conforme à leur destination, qui est de favoriser l'accomplissement de la liturgie et de subvenir aux besoins des pauvres et des églises. Tel est le thème développé,

p. ex., par Fulbert de Chartres, dans sa lettre à Hildegaire, trésorier de S.-Hilaire (P. L., cxli, 260). Sont le plus souvent condamnés le luxe dans la table et le vêtement et les dépenses occasionnées par des occupations profanes, comme la chasse et la guerre. Pour les jeunes clercs éduqués dans les milieux féodaux, l'abandon de ces deux activités constituait un sacrifice auquel plus d'un se résignait difficilement. Aussi voit-on les conciles multiplier l'interdiction du port des armes par les gens d'Église. Mais ici encore, il faut tenir conqite des circonstances. Dans son De continentia clericoruin (P. /.., cciii, 819), Philippe de Harvengt raconte comment, devant l'inefficacité des mesures spirituelles et la carence des autorités laïques, les chanoines de S. -Julien de Brioude furent amenés à prendre eux-mêmes la défense de leurs propriétés. Le mariage des chanoines ayant reçu les ordres majeurs constitue évidemment le comble de cette sécularisation des ! mœurs. Malgré les condamnations des autorités, il j tend, au cours du xi« s., à devenir une institution, au ; moins dans certaines contrées comme l'Italie du Sud, j la Bretagne, l'Angleterre, etc. Mais ici encore, il faut se i défier des jugements d'ensemble, même de ceux qui furent portés par des contemporains (cf. A. Arquillière, S. Grégoire VII, dans L'Église et l'État au M. A., IV, Paris, 1934, p. 11 sq.).

Ce fléchissement des mœurs canoniales est encore lié très étroitement à des abus d'ordre institutionnel qui proviennent tous plus ou moins directement de ce que l'on appelle « l'emprise laïque ». Lorsque les circonstances ne permettent plus l'envahissement brutal des biens ecclésiastiques, les féodaux ne renoncent pas pour autant à une telle source de revenus. Par achat ou j autres moyens, ils arrivent à accaparer au profit des : cadets de leur famille les prébendes et les charges les ! plus lucratives des chapitres. Souvent aussi, ils uti- I lisent les clercs des chapitres dépendants de leur maij son comme de simples fonctionnaires, créant ainsi la I classe si souvent décriée des curiales. Les inconvénients du système sont assez clairs; il aboutissait à in- ' troduire dans les cloîtres canoniaux un nombre considérable de recrues dépourvues de véritable vocation. De là, outre la sécularisation des mœurs déjà signalée, une série d'abus comme le refus de recevoir les ordres majeurs, l'absentéisme, le cumul des prébendes et tout le trafic des élections qui sera si sévèrement attaqué par les grégoriens et qualifié de simonie (cf. F.- X. Barth, Hildeberl von Lavardin..., dans Kirchenrechtliche Abh., n. 34-36, Stuttgart, 1906, p. 47 sq.).

Les sources qui nous renseignent sur la décadence de la vie canoniale sont malheureusement assez rares. D'où l'importance d'un texte comme VHist. custodum Aretinorum (M. G. H., SS., xxx-2, 1471 sq.), qui nous expose en détail la situation de l'Église d'Arezzo. L'auteur, qui écrit à la fin du xi* s., rappelle d'abord comment le roi Lothaire avait, vers 830, urgé l'application de la règle d'Aix. Enrichie par de nombreuses dotations, la communauté avait observé la vie commune durant un siècle environ, puis avait procédé au partage des biens. Mais au tournant du x" s., l'évêque Helpert reconstruit le cloître et rétablit la discipline canoniale. Dans la suite, pourtant, un fléchissement sensible se produit. En voici la description : Canonici... diuites effecli, mulieres conduxerunt, filiosque ex eis genuerunl et dehinc ecclesiam inter se diuiderunt {ibid., 1473). Au goût des richesses et au mépris de la chasteté, ces clercs joignent encore l'orgueil et la négligence dans l'accomplissement de leur devoir. Pour cahner le peuple qui s'indigne de l'abandon ,du culte, ils engagent des prêtres mercenaires, plus ou moins aptes au service. Ainsi se forme la classe des custodes, clercs mariés de rang inférieur, dont les prétentions vont troubler le chapitre pendant de longues années.

Souvent ils dispersent les biens d'église et emploient la violence pour s'approprier les offrandes des fidèles. D'après Bonizo de Sutri (Liber ad amicum, M. G. H., Lit. de lite, i, 603), la situation était la même dans les églises de Rome jusqu'au pontificat de Grégoire VII. Ailleurs, les abus ne sont pas aussi graves. A Tournai, p. ex., Heriman ne signale que l'intrusion des laïcs qui jugent leurs désaccords dans le cloître, l'accaparement des postes importants par les familles et l'acquisition de prébendes à prix d'argent par des parents désireux d'assurer l'avenir de leurs fils (Liber restaurationis S. Martini, M. G.H.,SS., xiv, 280 sq.).

Pour porter un jugement équitable sur l'état rte l'ordre canonial, il faudrait établir des statistiques, ce que l'état des sources ne permet guère. Des études plus approfondies jetteraient pourtant une lumière plus grande sur les causes et les degrés de cette décadence qui, en tout cas, ne fut pas générale.

IV. La réforme grégorienne (1050-1200). — 1" Les origines. — 1. Le milieu. — Alors que certains évêques et dignitaires ecclésiastiques travaillent, au cours du XI"" s., à restaurer la Règle d'Aix, d'autres réformateurs, plus audacieux, proposent une formule nouvelle ou du moins renouvelée de vie canoniale. Leur initiative donne naissance à ce que l'on appellera bientôt les chanoines réguliers. Les historiens ont toujours éprouvé quelque peine à définir ce genre de vie religieuse. Un chanoine adoptant la pauvreté monastique ou un moine ayant droit à l'exercice du ministère, telle est, d'après beaucoup, la nature hybride du canonicus reqularis. D'autres insistent, pour le caractériser, sur le choix de la règle de S. Augustin ou sur le droit à la cura animarum. Mais ces traits, valables peut-être pour la fin du xn« s., ne se retrouvent pas aux origines. Pour donner au problème une réponse plus adéquate, il faut se demander pourquoi les chanoines, qui, pendant de longs siècles, passaient au monachisme lorsqu'ils désiraient mener une vie plus parfaite, ont cherché dans leur ordre une formule de vie plus régulière. Seule l'étude de l'esprit grégorien et de l'état du monachisme fournira, pensons-nous, une explication satisfaisante de cette attitude.

Ni les invasions normandes, sarrasines ou hongroises, ni les désordres qui en résultèrent ne réussirent à ébranler l'organisation de la chrétienté, créée par les Carolingiens. A peine la tourmente écartée, la vie reprend dans le cadre de ce que l'on peut appeler l'Église impériale. Nous avons vu que les chanoines respectent, du moins en principe, les traditions canoniales d'Aix. De même, les réformateurs clunisiens, italiens, normands et lorrains restent fidèles au type de régularité fixé par Benoît d'Aniane. On ne remarque aucune opposition tant soit peu généralisée au rôle joué par l'empereur dans les affaires ecclésiastiques, ni à la compénétration étroite de l'Église et de l'État. Les réformes tendent à restaurer l'ordre moral, non à reviser les principes.

Vers le milieu du xi« s. apparaissent, par contre, un peu partout les signes d'une désaffection profonde à l'égard' du programme carolingien. Ce qui était considéré jusque-là comme des adaptations légitimes aux nécessités du temps constitue pour les nouatores des déviations graves. Le redressement doit donc se faire dans les principes mêmes, en réaction contre la législation carolingienne et par le retour aux traditions de l'Église primitive. Car, pour employer une formule chère aux grégoriens, jamais la coutume ne peut prévaloir contre la vérité.

Cette lutte pour la restauration de l'ordre chrétien ne vise pas seulement à rétablir entre les laïcs et les clercs les relations authentiques, en réglant le fameux problème des investitures, elle prétend rendre aux chanoines et aux moines leur place et leurs fonctions

37ti

propres en écartant toute confusion entre leurs genres de vie. Le vrai moine renoncera non seulement aux fonctions ecclésiastiques, mais surtout aux grandes propriétés formées de dîmes, d'autels, de droits féodaux et de terres cultivées par des serfs. Il vivra au désert, à l'écart du système économique séculier, sans empiéter sur les biens des clercs, tirant sa subsistance du défrichement des terres incultes. Pour trouver le temps de se livrer comme les Pères du désert au travail manuel, il simplifiera le chant de l'office, reprenant d'ailleurs ainsi les traditions authentiques. Après bien des tâtonnements, cette réforme profonde trouvera son expression la plus parfaite dans les institutions de Vallombreuse, la Grande-Chartreuse, Cîteaux, etc. Alors que le législateur carolingien avait entériné le rapprochement opéré durant la période mérovingienne entre les professions monastique et canoniale, au xi'' s. les fondateurs des ordres nouveaux tentent au contraire une synthèse du cénobitisme et de l'érémitisme, qui remet en honneur les éléments laïcs du monachisme primitif.

C'est un mouvement parallèle de réaction contre la formule carolingienne de vie canoniale et de retour aux traditions de l'Église primitive qui provoque, au xi« s., l'apparition des chanoines réguliers. Loin de pouvoir remédier à la décadence des mœurs, la règle d'Aix est considérée par les nouveaux réformateurs comme la source de tous les maux. N'a-t-elle pas, en effet, reconnu aux chanoines le droit à la propriété privée, qui n'aurait jamais dû être qu'une simple tolérance? Le retour à la vie commune stricte, qui, pense-t-on, a été de règle durant les premiers siècles, s'impose donc comme seule mesure efficace de redressement.

Avant d'étudier le développement de cette doctrine et l'expansion de la réforme, insistons sur le fait que nous tenons dès maintenant l'essence de la profession canoniale régulière. En face d'un monachisme qui, dans son aile marchante, remet en honneur les aspects laïcs de sa vocation, l'idéal du clerc vivant en tout point selon l'exemple des apôtres acquiert une originalité et une force d'attraction nouvelles. Aspect particulier du mouvement général de retour à la tradition primitive, cette renaissance de la discipline canoniale explique l'attitude des chanoines qui cherchent dans leur ordre la perfection « apostolique ». Comme dans le monachisme, la réforme se situe donc avant tout dans le domaine de la pauvreté. Dans la suite seulement apparaîtront la règle de S. Augustin et la revendication du droit à la cura animarum.

Cette esquisse visant à dégager les grandes lignes du mouvement ne doit pas en faire méconnaître la complexité. Si l'idéal primitif est simple, les réalisations seront aussi variées que possible. En outre, comme dans le monachisme, le courant nouveau ne supplante ni immédiatement ni complètement l'ancien. L'idéal d'Aix ne disparaîtra pas entièrement et longtemps encore, des chanoines se retireront, comme dans le passé, dans des communautés monastiques.

P. Fournier, Un tournant dans l'histoire du droit, dans Nouv. rev. hist. de droit franç. et étr., xli, 1917, p. 129 sq. — G. Tellenbach, Die Bedeutung des Reformpapsttums..., dans Studi Gregoriani, u, Rome, 1948, p. 12.5 sq. — Ch. Dereine, Odon de Tournai et la crise du cénobitisme au XI' s., dans Reu. du Moyen Age lat., iv, 1948, p. 139 sq.

2. Les réformateurs. — Les promoteurs de la réforme . canoniale se rencontrent, aux xi« et xn« s., dans tous les milieux atteints par les idées grégoriennes. Il semble, dans l'état actuel des travaux, que les premiers centres soient situés en Italie du Nord et dans le midi de la France. Ne cherchons d'ailleurs pas à ce mouvement un « fondateur », comme on l'a fait souvent,

Page 1